Part 2
Ce que je dis là, je suis sûr que beaucoup de coeurs italiens le sentent comme moi, au moins tous ceux qui, au début, avaient manifesté pour la paix, et bien d'autres encore. De même, quand les troupes de l'Angleterre, à l'aide de balles _trop perfectionnées_, réduisirent en une bouillie sanglante des milliers de derviches qui s'étaient défendus avec d'honnêtes vieux fusils; ou quand M. Chamberlain poursuivit flegmatiquement la destruction des admirables Boers, il ne manqua point d'Anglais, Dieu merci, pour s'indigner et souffrir,--et le roi Édouard VII, visiblement, fut du nombre à en juger par la douceur des conditions qu'il posa au Transvaal après la victoire.
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Pauvre belle et pimpante Italie! Est-ce que sincèrement elle s'imagine marcher à la gloire? Je suppose bien qu'elle a perdu, à présent, cette illusion des premiers jours. D'ailleurs, une réprobation générale lui est acquise, et elle le sait.
De la gloire individuelle pour ses combattants, oh! oui, sans nul doute, elle en a récolté. Ses soldats sont des Latins, nos frères; il a dû s'en trouver beaucoup parmi eux pour se battre comme des héros et tomber avec noblesse. Mais tout cela ne saurait racheter le crime initial, qui est d'avoir allumé la guerre. Pauvre belle nation, amie de la nôtre, je veux croire qu'elle était partie légèrement, comme au Moyen âge on partait, empanaché, pour de jolies équipées de batailles; elle n'avait pas prévu tant de sang et tant d'horreurs. Aujourd'hui, engagée à fond, elle penserait se déshonorer en lâchant prise. Combien, au contraire, ce serait réhabilitant, nouveau, grandiose, de dire: «Assez, assez de morts; nous ne voulons pas davantage nous rougir les mains. Nous modérons nos demandes, pour que ce cauchemar enfin s'achève.»
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J'en reviens à mon hallier d'Afrique.
Au même lieu, deuxième éclair de magnésium quelques minutes plus tard. (Dans l'intervalle, on avait entendu glapir ces bêtes de nuit qui, toujours, dès qu'elles flairent que l'on tue, s'approchent en tapinois pour finir de déchiqueter les restes.) Donc, deuxième éclair de magnésium. Le drame s'achevait; le buffle, éventré, gisait sur l'herbe, la panthère lui étirait les entrailles. Et, dans la brousse alentour, on voyait poindre ces museaux qui glapissaient, attendant leur part: des hyènes!
Certains États européens qui s'agitent sournoisement autour de la Turquie, maintenant qu'elle est aux prises avec une guerre terrible, et s'apprêtent à lui demander des _compensations_, me font songer à ces hyènes assemblées auprès du buffle mourant. Des «compensations» de quoi, mon Dieu? Qu'est-ce qu'on leur a fait, à ceux-là? Vraiment, je leur préfère encore les hyènes du hallier, qui, au moins, n'employaient pas de formules; non, elles ne demandaient pas des _compensations_, mais leurs glapissements disaient tout net: «On dépèce, on mange, ça sent la chair et il n'y a plus de danger; alors, nous arrivons, nous aussi, pour nous remplir le ventre.»
Je prévois sans peine les injures que me vaudra ce manifeste de la part de certains énergumènes, intéressés ou aveuglés, qui confondent civilisation avec chemin de fer, exploitation et tuerie; elles ne m'atteindront point dans la retraite de plus en plus fermée où ma vie va finir. J'approche du terme de mon séjour terrestre; je ne désire ni ne redoute plus rien; mais, tant que je pourrai faire écouter ma voix par quelques-uns, je croirai de mon devoir de dire tout ce qui me paraîtra l'éclatante vérité.
Sus aux guerres de conquêtes, quels que soient les prétextes dont on les couvre! Honte aux boucheries humaines!
A PROPOS D'UNE AUTRE LETTRE ITALIENNE
10 janvier 1912.
Une seconde lettre italienne a pourtant franchi le cercle isolateur dont ma retraite s'entoure, une pauvre lettre encadrée d'une large bordure noire:
«Monsieur Pierre Loti,
»Si la conquête de la Tripolitaine avait été faite par la France, est-ce que vous auriez écrit l'article que je viens de lire dans le _Figaro_ du 3 janvier 1912?
»Salutations.
»La mère d'un soldat mort à Tripoli le 23 octobre 1911.»
»_P.-S._--Vous ne répondrez pas, c'est entendu. Vous aurez peut-être lu tout de même.»
Mais si! je veux répondre, au contraire, et, comme la lettre est anonyme, j'ai recours à l'obligeance du _Figaro_. Avec le respect le plus profond, je veux dire à cette mère d'un soldat mort au champ d'honneur que, si la prise de Tripoli avait été l'oeuvre de la France, j'aurais protesté en termes pareils. J'ajouterai même que, si j'avais eu un fils tué dans une telle guerre «de conquête»,--j'en ai un sous les drapeaux en ce moment,--ma protestation aurait été sans nul doute plus violente et plus révoltée. Devant la résignation de cette mère en deuil, je ne puis donc que m'incliner sans comprendre.
Si j'ai parlé de «cercle isolateur», c'est que, depuis la publication du précédent article, j'ai dû recommander que toute lettre portant le timbre d'Italie fût _a priori_ jetée au panier.
Qu'il me soit permis d'établir à ce sujet un parallèle entre nations. J'avais jadis attaqué les Américains, à propos de la guerre de Cuba; pas une lettre désobligeante ne m'est venue d'Amérique; quand je suis allé dernièrement à New-York, la presse s'est contentée de rappeler la chose, en termes parfaitement convenables, mais l'accueil que l'on a bien voulu me faire n'en a pas été moins sympathique. J'avais violemment attaqué les Anglais à propos du Transvaal, à propos de l'Égypte; pas une lettre désobligeante ne m'est venue d'Angleterre, pas un article blessant n'a été écrit dans la presse, et, quand je suis allé à Londres, j'y ai trouvé quand même le plus charmant et inoubliable accueil.
Au contraire, dès que j'ai eu dénoncé, en termes cependant courtois, l'acte injustifiable de l'Italie, les insultes les plus immondes, les menaces de toute sorte ont commencé de m'arriver chaque jour. Alors, je ne décachette même plus,--non seulement on m'injuriait, mais surtout on injuriait odieusement la France, «_fuyarde ou aplatie devant l'Allemagne_». Toutes ces lettres, à vrai dire, partaient visiblement de très bas; leur grand nombre cependant me paraît l'indice de l'état des esprits, dans cette pauvre Italie égarée que, malgré son ingratitude, nous continuons d'appeler la _nation soeur_. Ce n'est qu'à ce point de vue général que le fait m'a paru valoir d'être signalé.
LES TURCS MASSACRENT
Novembre 1912.
«Les Turcs massacrent!» En grosses lettres bien indicatrices, cette accusation contre les vaincus se répète dans les journaux, à côté des récits de leurs défaites horriblement sanglantes. Des atrocités bulgares, il y en a bien eu aussi quelques-unes, on en convient, mais on ne l'imprime qu'en petits caractères à la fin des paragraphes.
Les Turcs massacrent! c'est une affaire entendue,--les pauvres Turcs affolés que l'Europe entière trahit ou abandonne,--et cette affirmation courante sert de préliminaire à des tirades pour vanter l'oeuvre libératrice des Alliés, l'ère de paix, de liberté et de concorde fraternelle (?) qui va suivre leur victoire.
Pendant les sinistres journées d'octobre 1912, dans l'oasis de Tripoli, est-ce que l'on n'aurait pas pu crier de même: «Les Italiens massacrent!» Et ils étaient les envahisseurs sans provocation, ceux-là, ils n'avaient pas l'excuse des Turcs, traqués de toutes parts. Pendant la dernière expédition de Chine, n'ai-je pas vu des villes comme Tong-Tchéou ou Tien-Sin, innocentes absolument de l'acte des Boxers, et qui n'étaient plus qu'un monceau de ruines, où des cadavres d'enfants, de femmes, de vieillards avaient été pilés à coups de crosse, parmi des porcelaines et des laques. On aurait pu crier: «L'Europe, l'Europe venue pour porter en Extrême-Orient son fameux flambeau civilisateur, l'Europe massacre!» Or, quelle excuse pouvait-elle invoquer, s'il vous plaît? Les Huns n'auraient pas fait pis que nous tous. Et les Anglais n'ont-ils pas massacré des milliers de derviches à Kartoum, des paysans à Denchawaï? Au Transvaal, n'ont-ils pas eu sur la conscience les camps de concentration? Et nous, pendant la conquête de l'Algérie, pour ne parler que de celle-là, n'avons-nous pas massacré, _enfumé_ des femmes et des enfants pour les faire mourir d'asphyxie? Il n'y a qu'à relire l'histoire contemporaine pour se convaincre que la tuerie aveugle et forcenée reste en vigueur autant qu'au Moyen âge, chaque fois que se trouvent aux prises des hommes de race et de religion différentes.
Pauvres Turcs, s'il est vrai que çà et là ils massacrent, pendant la guerre atroce qui leur est faite de tous côtés en même temps, que de circonstances atténuantes!
J'en sais beaucoup qui, à leur place et à une telle heure effroyable, seraient pris d'une rage de massacrer aussi. Ils sont des êtres plus primitifs que nous, c'est certain, plus violents quoique meilleurs, doux et débonnaires à l'habitude, mais terribles et voyant rouge quand on vient par trop les exaspérer; primitifs surtout, ces paysans sortis du fond de l'Anatolie, des confins du désert, que l'on équipe en hâte contre l'armée d'invasion et qui manient de leurs mains rudes nos armes aux précisions infernales. Et combien elle s'explique, leur haine à tous contre les peuples qui portent le nom de chrétiens; comment ne sentiraient-ils pas que, d'une façon ouverte ou sournoise, ces peuples-là, dans le fond, s'entendent pour les supprimer? Nous, Français, nous leur avons pris l'Algérie, la Tunisie, le Maroc. Les Anglais leur ont déloyalement enlevé l'Égypte. La Perse est à moitié sous le joug. Et l'Italie vient d'ensanglanter la Tripolitaine, donnant le triste signal de la curée sans merci. Sur ces pays conquis, nous faisons ensuite, chacun à notre manière, lourdement peser notre main dédaigneuse; le moindre de nos petits bureaucrates traite tout musulman comme un esclave. A ces croyants, nous enlevons peu à peu la prière; à ces rêveurs, épris d'immobilité, nous imposons notre agitation vaine, notre rage de vitesse, nos alcools, notre pacotille et notre ferraille; partout le déséquilibrement nous suit, avec les convoitises et les désespérances.
Pauvres Turcs, désavoués aujourd'hui avec tant de désinvolture par tous ceux qui en Europe semblaient les soutenir, abandonnés par la presse qui les insulte, par la diplomatie qui s'était engagée à les défendre, par les Puissances qui jadis se déclaraient leurs amies! Voici même qu'on les accuse d'être lâches à la guerre! Cela, c'est plus qu'excessif, car les milliers de morts, Serbes ou Bulgares, qui jonchent les champs de la Thrace, sont là pour témoigner qu'ils savent encore se battre. Mais il est certain qu'on ne reconnaît plus les héros d'autrefois, ceux de Plewna, ceux de la dernière guerre qui faillit anéantir la Grèce, ni même ceux d'hier, en Tripolitaine, qui faisaient tête dix contre mille. Accordons-leur d'abord qu'ils n'étaient pas prêts, qu'ils n'étaient pas commandés, que par l'incurie de leurs chefs _ils mouraient de faim_. Et puis constatons que cette dégénérescence de leur armée est notre oeuvre, à nous, les détraqueurs d'Occident; les nouvelles utopies délétères, même les plus puériles, qui sévissent chez nous, les ont contaminés, avec une rapidité stupéfiante, comme il arrive pour tous les mauvais virus qui foisonnent plus vite dans les sangs plus neufs. Beaucoup de leurs soldats ont perdu la foi et la plupart de leurs officiers ont négligé le métier des armes pour se plonger dans la plus naïve politicaillerie. Nos alcools aussi s'en sont mêlés, et certains grands chefs militaires, responsables des pires déroutes, s'enivraient... Une Turquie parlementaire, incroyante et fuyarde, rien ne pouvait causer aux amis de l'Orient une stupeur plus douloureuse et plus inattendue... Et puis, ils ont commis, après la Constitution, cette faute capitale d'introduire des chrétiens dans leurs rangs de bataille. A Dieu ne plaise que je veuille rabaisser ici ce titre de chrétien, non, mais ceux de l'armée turque étaient des Bulgares, des Grecs, naturellement disposés à ne pas lutter contre des frères,--ou c'étaient des Arméniens, enrôlés par oubli de ce vieux proverbe de Turquie: «_Allah créa sur le même modèle_ (créatures de peur et de fuite, s'entend) _le Lièvre et l'Arménien_.» Naguère encore, les mahométans seuls étaient admis à l'honneur de se battre. S'il n'y avait eu que des vrais Turcs en ligne contre l'ennemi, peut-être auraient-ils été anéantis quand même, tant les Alliés avaient longuement et savamment prémédité l'attaque, mais au moins ils seraient tombés en gardant l'auréole de gloire.
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Quoi de plus révoltant que de voir à quel point les Turcs sont méconnus, insoupçonnés, dirai-je même, par tous les Occidentaux qui n'ont jamais mis le pied dans leur pays! Il en va de même en Amérique d'où j'arrive; là-bas, on dit couramment en parlant d'eux: les hordes d'Asie, les barbares... Or, je ne crois pas qu'il existe au monde une race plus foncièrement bonne, brave, loyale et douce. Il me faut faire exception, hélas! pour quelques-uns de ceux qui ont été élevés dans nos écoles, gangrenés sur nos boulevards; ceux-là, qui deviennent plus tard des fonctionnaires, je les abandonne. Mais le peuple, le vrai peuple, les petits bourgeois, les paysans, quoi de meilleur! Que l'on interroge ceux d'entre nous qui ont vécu en Orient, même nos religieuses et nos prêtres, si respectés là-bas, qu'on leur demande ce qu'ils préfèrent, ce qu'ils estiment le plus, des Turcs ou des Bulgares, des Serbes et de tous les chrétiens levantins, je sais d'avance quelle sera leur réponse. Et chacun d'eux affirmera que ces Bulgares,--admirables de courage, je suis le premier à le reconnaître,--qui s'avancent au chant des _Te Deum_ et au son des cloches d'églises, sont une race infiniment plus brutale et plus meurtrière que la race musulmane.
Oh! ces villes du passé, perdues au fond de l'Anatolie, ces villages dans la verdure groupés autour des minarets blancs et des cyprès noirs, comme on y respire la paix et la confiance, combien la vie s'y révèle honnête et patriarcale! Oh! ces hommes, laboureurs ou modestes artisans, qui vont à la mosquée s'agenouiller cinq fois par jour et qui le soir s'asseyent à l'ombre des treilles, près des tombes d'ancêtres, pour fumer en rêvant d'éternité!... Des massacreurs professionnels, ces gens-là, allons donc!... En Espagne, je me souviens d'avoir vu des taureaux que l'on menait vers l'arène, à la veille d'une grande course; ils arrivaient paisibles, quelques-uns n'étaient nullement méchants; ce n'est qu'ensuite, harcelés de coups de lance, torturés par les banderilles cruelles, qu'ils avaient envie de tout massacrer et fonçaient sur les hommes avec une rage folle.
Nulle part autant que chez les Turcs,--les vrais,--on ne trouve la sollicitude pour les pauvres, les faibles, les vieillards et les petits, le respect pour les parents, la tendre vénération pour _la mère_. Quand un homme, même d'âge mûr, est attablé dans l'un de ces innocents petits cafés,--où l'alcool est inconnu depuis toujours,--si son père survient, il se lève, baisse la voix, éteint sa cigarette pour ne pas fumer en sa présence, et va s'asseoir humblement derrière lui.
Quant à leur compassion pour les animaux, ils nous en remontreraient à tous. Les chiens errants de Stamboul, avec quelle bonhomie ils ont été tolérés et nourris depuis des siècles, avec quel soin on descendait dans la rue pour couvrir d'un tapis leurs petits, quand il pleuvait. Et le jour où un conseil municipal, composé surtout d'Arméniens, décréta de les détruire, de la manière atroce que l'on sait, il y eut des batailles dans tous les quartiers, et presque la révolte pour les défendre. Quant aux chats, ils ne se dérangent guère pour les passants, assurés que les passants se dérangeront pour eux. Et enfin, à Brousse, dans l'un des coins adorables de cette ville des anciens temps de l'Islam, il existe un hôpital pour les cigognes, pour celles qui, blessées ou trop vieilles, n'ont pu fuir à l'entrée de l'hiver; on en voit là qui ont des bandages, ou même une jambe de bois; quand je le visitai, on y soignait même un vieux hibou, en enfance sénile, qui vivait, comme elles, des aumônes pieuses... En vérité, à l'heure d'angoisse que nous traversons, je raconte là des choses ridiculement enfantines; mais c'est qu'elles sont typiques, elles ont quand même leur légère importance pour attester combien ce peuple, que tant d'ignorants et de forcenés accusent de barbarie, est au contraire compatissant et doux...
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L'Europe comprendra-t-elle que Stamboul, tenu aujourd'hui sous la menace effroyable, est un domaine sacré de l'histoire, de l'art et de la poésie; qu'il faudrait à tout prix le défendre, et que, le jour où le croissant n'y sera plus, là-haut dans l'air, du même coup son charme et sa magie vont soudainement s'éteindre? Évidemment non, elle ne le comprendra pas, et je parle dans le vide.
Sans aucun espoir, non plus, que mon humble appel soit entendu, j'éprouve le besoin de crier à l'Europe: «Grâce pour les Turcs, épargnez ceux qui restent! Chez eux, plus que partout ailleurs, sont la probité et la bravoure. C'est chez eux le dernier refuge du calme, du respect, de la sobriété, du silence et de la prière!»
Je crois qu'il n'est pas un Français, de sens et de coeur, _ayant vécu parmi eux_, qui ne s'associerait ardemment à l'hommage que j'ai voulu leur rendre ici, pendant cette minute de détresse suprême; hommage inutile, je le sais bien, et qui sera, hélas! comme ces tristes couronnes que l'on dépose sur les tombes.
LETTRE SUR LA GUERRE MODERNE
Novembre 1912.
Alors, le progrès, la civilisation, le christianisme, c'est la tuerie extra-rapide, la tuerie à la mécanique,--et le shrapnell en représente pour le moment l'expression suprême!
Le shrapnell! A notre époque où l'on s'occupe à détruire les derniers fauves et à supprimer nos microbes rongeurs, on n'ouvrira donc pas de bagnes, on n'élèvera donc pas de pilori pour ceux qui inventent de si infernales machines! En moins de quinze jours, tout un pays éclaboussé de sang rouge et soixante mille hommes, des plus vaillants et des plus sains, gisant le corps criblé!
Si l'heure était venue où les Balkans devaient retourner aux peuples balkaniques, l'Europe,--d'abord imprévoyante, aujourd'hui complice,--aurait si bien pu trouver un moyen moins atroce. Si même l'heure était venue où la basilique de Sainte-Sophie devait retourner au Christ, était-il nécessaire pour cela de cribler de mitraille tant de poitrines humaines! Est-ce que depuis longtemps déjà, il n'existe pas à Constantinople, voire à Stamboul, des églises grecques ou bulgares dans lesquelles le culte n'a jamais été inquiété?
Et des injures de toutes sortes continuent de poursuivre les Turcs, malgré leur détresse, comme le concert des meutes autour des cerfs mourants. Mais, avant de parler, que ceux qui les insultent aillent donc vivre un peu parmi eux; jusque-là, tout ce qu'ils peuvent dire ne prouve pas plus que l'aboiement enragé des chiens!
Les territoires conquis, et vaillamment conquis certes, devraient, à ce qu'il semble, suffire aux alliés. Mais non, il faut pousser l'ennemi à toute extrémité et lui prendre aussi sa ville sainte. Pour satisfaire à des rêves d'orgueil forcené, il faut tuer encore tout ce qui reste, tout ce qui, dans le dernier élan du désespoir, se précipite, presque sans armes et follement, pour défendre les remparts de Stamboul.
Ainsi, voilà ce malheureux peuple turc,--qui eut ses heures de violence exaspérée, qui commit dans le délire des fautes graves, je le reconnais,--mais que rien n'a épargné depuis un an, ni les guerres de spoliation, ni les duperies, ni les incendies détruisant les maisons par milliers, ni les tremblements de terre, ni la faim, ni le typhus, le voilà, ce peuple accablé, qui veut au moins mourir avec une couronne de gloire. Et le Sultan déclare qu'on le tuera dans son palais, et Kiamil pacha, ce vieillard de quatre-vingt-cinq ans, à sa table de travail. Les enfants, les tout jeunes enfants quittent les écoles pour s'enrôler et se faire mitrailler à Tchataldja; les prêtres courent aux remparts, et de même tous les vieux à barbe blanche qui peuvent encore tenir une arme. Détail qui serait risible, s'il n'était sublime, de pauvres eunuques des harems, auxquels on ne demandait rien, partent aussi, le fusil sur l'épaule. Pour eux tous, la tuerie finale est certaine, avec les diaboliques shrapnells des Bulgares; ils le savent, mais ils y vont quand même.
Naïfs Arabes, qui offrent d'arriver au secours du Croissant avec cinq cent mille cavaliers... Oh! non, restez, pauvres gens du désert: vous iriez inutilement à la mort, puisque vous n'avez pas entre les mains les explosifs des hommes vraiment civilisés.
Et, devant cet essor d'héroïsme et de désespoir, pas un seul des peuples chrétiens ne se lèvera pour dire: «Assez! Pitié!...» Non, au mépris des traités signés, des paroles données et écrites, tous ne s'occupent que de se ruer à la curée. Il en est, comme la France, qui ne veulent pas se souiller les mains dans le dépeçage; mais, crier grâce d'une voix assez forte pour être entendue, non, personne. Honte! Honte à l'Europe, honte à son christianisme de pacotille. Et, pour la première fois de ma vie, je crois que je vais dire: honte à la _guerre moderne_!
ENCORE LES TURCS
Décembre 1912.
J'ai si mal et si gauchement défendu mes amis turcs, dans une lettre récente, que je veux y ajouter ceci comme un post-scriptum. J'avais parlé de fuyards, parce qu'on me l'avait dit. Dieu merci, c'étaient des fuyards isolés; les nouveaux détails venus de là-bas leur laissent leur couronne de gloire: ils se sont battus comme des lions, malgré la faim qui leur torturait les entrailles, malgré l'insuffisance présomptueuse d'un gouvernement qui les laissait manquer du nécessaire. Hélas! à mesure que les événements se précipitent et que nous approchons de la convulsion suprême, les nations européennes, la Prusse surtout, leur ex-amie, montrent une facilité à renier la parole donnée, une aisance dans la fourberie, qui sont de plus en plus stupéfiantes. Peut-être serait-il sage de se rappeler que le Sultan n'est pas que l'empereur des Turcs, mais qu'il est aussi le Khalife vénéré par tant de millions et de millions de croyants jusqu'au fond de l'Asie et jusqu'au fond de l'Afrique; à ce titre, il mériterait sans doute quelque considération, surtout de la part de l'Angleterre qui est, à cause de l'Inde, la plus grande des puissances musulmanes; peut-être serait-il de bonne politique de ne pas permettre qu'on le chasse de la ville et des mosquées saintes.
Pauvres Turcs, abandonnés et trompés par tous, volés sur leur matériel de marine et volés sur leur matériel de guerre, il leur fallait aussi le coup de pied de l'âne, et certaine presse le leur donne: on les insulte et les raille, alors qu'ils viennent de laisser, sur la terre détrempée de leurs champs, cinquante mille morts si glorieusement tombés pour la cause de l'Islam. Je suis injurié du même coup, bien entendu, et je m'en sens fier; il est toujours honorable de l'être pour avoir pris la défense et demandé la grâce de vaincus que tout le monde accable. Mon Dieu, je ne fais pas comme les chancelleries européennes,--dont je n'ai malheureusement pas le pouvoir;--ayant été leur ami de longue date, je le suis plus que jamais dans leur agonie; c'est le contraire qui serait ignoble. L'honneur d'être injurié pour eux, je le partage, paraît-il, avec Claude Farrère, qui était un de mes officiers quand je commandais en Orient et qui est resté mon ami. «Il n'y a que ces deux-là, écrit-on, qui les défendent!»--Mais je crois bien! _Parmi tous les écrivains dont la voix a chance d'être un peu entendue, il n'y a que nous deux qui les connaissons!_