Turquie agonisante

Part 10

Chapter 102,222 wordsPublic domain

Des faits analogues se sont déroulés à Poroy-Zir, Poroy-Bala, Orgamli, Reyan, Durlan, Zchirnal, Dedeagatch, Stroumnitza, Garnach-Zir, Zioran, etc.

Les villageois de Petritch, Menlek, Demir-Hissar, Angista, Vilasta, Koutta, Chililan ont été exterminés.

Les armées bulgares et balkaniques semblent avoir voulu procéder à l'extermination systématique de toute la population paysanne islamique.

Dans les régions de Serrès, Cavalla, Demir-Hissar, plus de 70.000 musulmans ont été suppliciés et massacrés, sous l'oeil des officiers bulgares.

XXX

_Je reçois d'un groupe de Juifs de Salonique la protestation suivante, qui est toute à l'honneur de la race israélite_:

Cher maître,

A la page 119[11] de votre livre, vous dites: «Pauvres Turcs, les voici reniés même par les Juifs de Salonique.»

[11] Page 126 de cette nouvelle édition.

Au nom de tous mes coreligionnaires, je viens protester contre cette affirmation. Non, les Juifs de Salonique n'ont pas renié leurs amis les Turcs. La lettre à laquelle vous faites allusion pour l'attester, et que le _Temps_ s'est empressé de reproduire, est l'oeuvre d'un Grec, fonctionnaire au bureau de la presse d'ici, qui pour la circonstance a cru politique de mettre un nez juif; elle a été publiée dans un petit journal grec gouvernemental de langue française, fondé pour attirer les Juifs, tous de culture française, à l'hellénisme.

Non, cher maître, les Juifs d'ici n'ont pas renié les Turcs; ils n'ont pas oublié que, à l'époque où toute la chrétienté, liguée dans une commune pensée de haine, traquait de toutes parts leurs ancêtres errants à travers les mers en quête d'un gîte, le Turc leur ouvrit larges les portes de l'hospitalité. Non, les Juifs de Salonique n'ont pas renié leurs amis les Turcs. Ce petit fonctionnaire grec en a menti. L'attitude des Juifs de Salonique a été héroïque lors de l'entrée des armées grecques dans la ville. Risquant les pires représailles de la part des soldats ivres de leurs victoires, les Juifs, malgré des injonctions directes, refusèrent énergiquement de pavoiser aux couleurs helléniques. Ils observèrent une réserve si digne et si sincèrement attristée qu'ils s'attirèrent, durant plusieurs jours, les haines et la colère de la populace et de la soldatesque. On viola leurs femmes, on pilla leurs maisons, on les maltraita, on les emprisonna, et on fit peser sur eux, pendant une semaine, la menace d'un massacre en masse.

Encore aujourd'hui, après trois mois d'occupation, malgré des avances pressantes, des protestations de sympathie, de fervente amitié, les Grecs n'ont pu obtenir que les Juifs renient les Turcs. La conversation du Grand Rabbin avec le roi de Grèce, que tous les journaux ont publiée, en est la preuve évidente. La mémoire de notre peuple est fidèle et tenace: l'empreinte de la reconnaissance ne saurait s'en effacer.

* * * * *

Je ne donne pas le nom des signataires, par crainte de leur attirer de cruels châtiments.

P. LOTI.

XXXI

_L'opinion de Frédéric Masson, de l'Académie Française._

Je suis convaincu, depuis que j'ai été en Orient, il y a quarante-cinq ans, que, _sans les Turcs_, voilà longtemps qu'il n'y aurait plus un catholique romain dans l'empire ottoman.

XXXII

_Encore une des lettres que m'adressent mes lecteurs inconnus._

J'ai vécu en Orient les trois meilleures années de ma vie; j'y ai été en relation avec toutes les races. Je puis d'autant mieux dire combien est profondément justifiée votre sympathie pour les musulmans, combien vrai le jugement que vous portez sur la bassesse, la rapacité et la lâcheté des levantins chrétiens. _L'accord de tous ceux qui ont vécu en Turquie est unanime là-dessus._ J'en causais l'autre jour avec un de vos collègues de l'Institut, qui a longtemps séjourné là-bas et son avis était que si les Turcs ont massacré les Arméniens, c'est qu'il y avait à leur haine des causes profondes, dont les moindres sont le vol et l'usure que ces gens-là pratiquent à l'excès contre les pauvres paysans musulmans.

Et pourtant, qu'on est tranquille là-bas, chez eux, et libre, loin de nos menteuses formules de liberté! Et quelle sécurité, à toute heure de jour et de nuit, même au fond des campagnes!

Merci pour votre geste, de vous être penché sur nos amis les Turcs, merci pour avoir, le seul en France, au milieu des croassements d'une presse ignorante ou vendue, dit les mots qu'il fallait dire!

M. GROSDIDIER DE MATONS,

_Licencié ès-lettres, professeur d'Histoire._

XXXIII

_Extrait d'une lettre que m'écrit un lieutenant de vaisseau français._

Mars 1913.

Si je n'ai pas encore eu la chance de vivre en Orient, j'ai au moins connu un Bulgare. Il était au _Borda_ avec moi et j'avoue ne pouvoir prononcer le mot de barbare sans que quelque chose de lui ne traverse ma mémoire. Et voici le trait qui maintenant se présente; il nous disait à table: «Moi, j'ai tué mon homme à seize ans, et pas au fusil, au couteau.» La façon dont, dédaigneux des fourchettes, il portait la nourriture à sa bouche était un commentaire ne laissant guère de doute sur sa familiarité avec les instruments tranchants.

XXXIV

_Lettre écrite par un petit matelot français de l'escadre internationale à son capitaine._

Patte du Lac, à Scutari, 19 mai 1913.

La première nuit, nous avons été obligés de coucher dans la cour de la caserne, vu que la caserne était occupée par les Monténégrins; ils avaient tout chaviré dans cette caserne et c'était infect partout. Les Monténégrins, avant de s'en aller, fouillaient dans le magasin d'armes et d'habillements abandonnés par les malheureux Turcs et ils emportaient tous des chargements. Pendant que je visitais les chambres, j'ai rencontré un pharmacien autrichien connaissant très bien le français et qui habitait à toucher la caserne; il m'a parlé de la misère qui a sévi pendant le siège et des atrocités des Monténégrins _qui massacraient les blessés turcs abandonnés dans la caserne_; les premiers jours de leur entrée à Scutari, ils ont envahi toutes les maisons et pillé partout, en incendiant à leur départ. Enfin il m'a montré que lui aussi avait souffert, sa maison a été percée par les obus et toute pillée ensuite.

XXXV

_Traduction de la lettre d'un jeune sous-lieutenant turc, qui m'est envoyée par sa soeur._

Tchataldja, mai 1913.

Ma jolie grande soeur,

Néjad vient de rentrer de son congé; il m'a apporté le livre que tu lui avais donné, c'est-à-dire la _Turquie agonisante_ de Pierre Loti. Accroupis hier, le soir, dans un coin de notre misérable campement, à la lueur de la flamme mourante d'une bougie, nous commençâmes à le lire et nous nous mîmes à pleurer. Nous attirâmes bientôt l'attention des soldats. Ils s'approchèrent doucement un à un, comme s'ils craignaient de troubler nos pleurs et notre isolement. Nous leur dîmes ce que nous lisions; ils firent aussitôt un rond autour de nous, comme toujours lorsque, pendant nos loisirs, nous leur faisons des lectures. J'ai tâché de leur traduire quelques lettres des plus émouvantes que contenait le livre et j'ai vu alors qu'ils pleuraient aussi. L'un d'eux nous dit: «Allah! Allah! Pauvres Turcs! Y a-t-il donc des Chrétiens qui aiment les Turcs? Et c'est un Français qui écrit cela? Bravo, Français, qui a su comprendre que nous ne sommes pas des fanatiques barbares, féroces, comme prétendent les chrétiens orthodoxes.» Un autre: «Au lieu de prétendre que les Turcs sont barbares, il vaudrait mieux voir ces lâches Bulgares et alliés qui ont commis tant de crimes.»

Un autre, dans son emportement, s'écria: «Ah! si j'attrape un Bulgare, je le mangerai tout cru pour venger le sang de nos pauvres victimes.» Mais tout à coup on entendit un cri: «Dour!» (Arrête), qui semblait venir des profondeurs des ténèbres et se prolongea sinistre bien loin dans la vallée. C'était la sentinelle en faction, devant les tranchées, qui avait crié, et nous nous jetâmes sur nos fusils. L'officier de veille alla en avant, accompagné de deux soldats. Après dix minutes d'attente anxieuse, ils reparurent, accompagnés d'un autre homme. La clarté pâle de la bougie nous montra son visage: c'était un soldat bulgare. «Camarades, nous dit l'officier, je vous amène une visite.» Et le Bulgare se baissa jusqu'à terre pour nous saluer. Nous lui rendîmes son salut et puis on se rassit. Je ne sais quoi de lourd nous empêchait de le questionner.

Nos soldats l'examinèrent de la tête aux pieds: c'était tout à fait un type de sauvage, un homme maigre, âgé, très pâle, les cheveux et la barbe très longs, les habits déguenillés. Enfin on le questionna. Depuis quatre jours il n'avait rien mangé; leurs provisions n'étaient pas arrivées et il priait qu'on lui donnât quelque chose. Un soldat turc tira de son sac un gros morceau de pain, des olives, du fromage et les donna à l'ennemi de sa race comme il eût fait à un frère. Le Bulgare, après s'être rassasié, nous dit que leur nourriture manquait très souvent. Les nôtres l'invitèrent à venir chaque soir prendre sa part de pain qu'on lui garderait, et le Bulgare revenait, chaque soir à la même heure, manger et retournait dans son camp. Au fur et à mesure la sympathie vint. Nos soldats lui taillèrent les cheveux, le rasèrent, et lui donnèrent de quoi coudre ses habits. Celui qui le soignait le plus était justement celui qui sous l'impression du livre de Loti avait annoncé qu'il mangerait tout cru le premier Bulgare qu'il attraperait.

Un jour, le Bulgare ne vint pas; on garda sa part pour lui remettre à son arrivée. Il revint le lendemain, mais il nous dit que c'était la dernière fois, car son officier s'étant aperçu qu'il venait au camp turc, l'avait fait battre et lui avait défendu de venir chez nous prendre son pain...

NOTE FINALE DE L'AUTEUR

POUR LA DERNIÈRE ÉDITION DE CE LIVRE

1er Août 1913.

Les documents complémentaires qui précèdent avaient leur valeur il y a quelque temps, lorsque je les ai publiés pour la première fois, car une censure terrible chez les alliés et une conjuration de silence dans la presse française étouffaient la vérité. Ils n'en ont plus, aujourd'hui que les croisés eux-mêmes se sont mutuellement jeté leurs turpitudes au visage et que l'opinion publique est enfin éclairée.

Longtemps, en effet, j'ai été presque seul, avec Claude Farrère, à dénoncer les atroces barbaries des Balkaniques et à prophétiser que les alliés, comme des hyènes à la curée, essaieraient de se dévorer entre eux.

Maintenant que la vérité éclate partout, et plus hideuse encore que je la montrais; maintenant que cette «croisade» est enfin démasquée, est-ce qu'un peu de justice ne sera même pas accordée aux pauvres Turcs?

Les voici qui reviennent à Andrinople, non seulement pour reprendre leurs vieux sanctuaires pillés et à moitié détruits, leurs sépultures d'ancêtres ignoblement profanées, mais surtout pour délivrer, sauver de la mort horrible et certaine ceux de leurs frères qui ont encore échappé aux longs massacres chrétiens. Oui, ils voudraient reconquérir cette Thrace, qu'il a été indigne de leur enlever, car elle n'est guère peuplée que des leurs, et, tant au point de vue ethnographique qu'au point de vue religieux, elle n'aura cessé de leur appartenir que le jour où les Bulgares y auront brûlé le dernier village et éventré le dernier musulman. Ils voudraient reprendre au moins cette petite bande de terre qui est essentiellement turque,--et voici, la diplomatie européenne entend les en empêcher, au profit du si attendrissant et loyal Ferdinand de Cobourg; les en empêcher sous la menace éhontée de leur voler un peu plus tôt l'Asie Mineure! L'Europe, paraît-il, ne leur avait promis de les laisser provisoirement vivre que s'ils restaient bien sages derrière la nouvelle petite frontière qui les étouffe.--Mais, d'ailleurs, quelle confiance pourraient-ils bien avoir en les promesses de cette Europe, qui les a trompés tout le temps et qui, la veille même de la guerre balkanique, leur garantissait, de son air le plus grave, l'intégrité de leur territoire?

Le principe, du reste très juste, du groupement des races, sur lequel les puissances se sont appuyées pour consacrer le partage de la Turquie occidentale, ce principe sans doute ne leur semble plus de mise lorsqu'il s'agit des pauvres Turcs. Quelle raison, quel simulacre d'excuse pourrait-on bien invoquer pour livrer toute une province foncièrement turque et musulmane à des exarchistes massacreurs? Étant donné ce que le monde entier sait aujourd'hui des Bulgares, est-ce que le plus rudimentaire sentiment d'humanité ne devrait pas interdire de leur confier une province non peuplée de leurs pareils? Dans cette malheureuse Thrace, leur présence,--personne n'oserait plus le contester,--ce sera l'extermination systématique, inlassable, atroce, de tous les musulmans. Et il se trouve des journaux français pour annoncer sans frémir: «Si les Turcs avaient la folie (_sic_) de songer encore à Andrinople, l'Europe le leur ferait bien payer, par le dépeçage final.» Mon Dieu, mais où est donc notre généreuse France de jadis? Mon Dieu, mais, contre ces bas calculs de chancellerie, il n'y aura donc pas, chez nous, un sursaut de la conscience publique; il n'y aura donc pas, dans les coeurs français et anglais, pour culbuter de telles machinations des diplomates, une belle levée de dégoût, un bel élan de justice et de pitié!

FIN

TABLE

PRÉFACE I LENDEMAINS D'INCENDIE 1 LETTRE D'UN ITALIEN 15 LA GUERRE ITALO-TURQUE 19 A PROPOS D'UNE AUTRE LETTRE ITALIENNE 35 LES TURCS MASSACRENT 39 LETTRE SUR LA GUERRE MODERNE 53 ENCORE LES TURCS 59 LETTRES SUR LA GUERRE DES BALKANS: I. 65 II. 73 III. 83 IV. 96 V. 103 VI. LES PALADINS 118 VII. A M. LE DIRECTEUR DE _l'Humanité_ 132 VIII. OÙ EST LA FRANCE? 138 IX. MI-CARÊME ET SAUVAGERIES 150 X. MASSACRES DE MACÉDOINE ET MASSACRES D'ARMÉNIE 161 XI. LETTRE SUR LA CHUTE D'ANDRINOPLE 181 NOTES COMPLÉMENTAIRES 187 NOTE FINALE DE L'AUTEUR POUR LA DERNIÈRE ÉDITION DE CE LIVRE 279

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