Trois mois sous la neige: Journal d'un jeune habitant du Jura

Part 7

Chapter 73,995 wordsPublic domain

En effet le sol se trouva sablonneux et léger, et, à la fin, je pouvais l'enlever avec la pelle, sans qu'il fût nécessaire de la bêcher auparavant. Je profitai de cette facilité pour creuser une fosse profonde; car, me disais-je, si le chalet doit être abandonné quelque temps, soit que j'en sorte, soit que je meure à mon tour, je dois faire mon possible pour que le corps soit à l'abri des animaux carnassiers. D'ailleurs le soin de la salubrité exigeait que la sépulture fût assez profonde, pour qu'il ne s'exhalât aucune odeur du lieu où elle était faite. Je poursuivis donc mon lugubre travail, jusqu'à ce que je fusse caché dans la fosse de toute ma hauteur.

L'horloge sonnait dix heures. La nuit était venue et ses noires pensées avec elle. Car, sans rien voir au-dehors, l'idée que les ténèbres y régnaient me faisait éprouver, jusque dans le chalet, les tristes impressions de la nuit. Je n'eus pas le courage d'achever l'ensevelissement, quoique la chose fût devenue pressante. Je m'avisai, pour déguiser l'odeur qui se répandait, de brûler du foin, et de faire des fumigations de vinaigre. Mais la chèvre en fut incommodée. Ses éternuments m'avertirent qu'en prenant des précautions pour moi, je la faisais souffrir, et je m'arrêtai.

L'exercice violent que j'avais fait m'aida bientôt à retrouver le sommeil. Il ne fut suspendu quelques moments que par les caresses de Blanchette, qui semble s'arranger très-bien de m'avoir si près d'elle, et qui ne refuse point de me servir d'oreiller.

Le 11 janvier, ma première pensée, à mon réveil, fut de terminer ma pénible tâche, et, quand j'eus allumé la lampe, je sentis encore mon courage diminuer. Il fallut avoir de nouveau recours à des moyens dont j'aurais dû savoir me passer: au lieu de déjeuner, comme toujours, de lait chaud et de pommes de terre, je pris un peu de pain et de vin. Cette nourriture me rendit quelque fermeté, dont je ne pouvais faire honneur à mon caractère, mais dont je profitai sans retard. J'avais réfléchi d'avance aux moyens d'exécution, et j'avais tout préparé la veille. Je plaçai sur deux escabeaux, à côté du lit, une planche assez large et assez longue, celle-là même dont la chute m'avait fait retrouver l'_Imitation de Jésus-Christ_. Ensuite je montai sur le lit, et, passant une corde sous la partie supérieure du corps, je réussis par mes efforts à faire glisser cette extrémité sur la planche. Je n'eus aucune peine à placer ensuite de la même manière la partie inférieure. Je liai le corps sur la planche, et, quand je le vis ainsi, les mains croisées sur la poitrine, se laissant traiter à ma volonté, et penchant tristement la tête de côté, je me mis à fondre en larmes et à pousser des cris.

--Mon grand-père!.... Vous m'abandonnez! Vous ne m'entendez plus! Vous ne voulez plus me répondre!

Sais-je toutes les paroles insensées que j'adressai à cette matière morte, dans les transports de mon égarement? Il aurait duré plus longtemps peut-être, si j'avais eu un consolateur auprès de moi; ce qu'on m'aurait dit eût irrité et entretenu ma douleur; mais, quand je vis cette froide cendre aussi insensible à mes plaintes qu'à mes actions, son immobilité me rendit bientôt le calme dont j'avais besoin.

J'avais préparé deux rouleaux de bois: je les plaçai convenablement, et, retirant avec précaution l'escabeau qui soutenait le bas du corps, je fis toucher à terre doucement l'extrémité de la planche. Malgré tous mes efforts, l'opération ne me réussit pas aussi bien de l'autre côté, et la chute du corps fut assez brusque pour me donner un battement de cœur, qui me força encore de m'arrêter.

Mon cher grand-père, quand vous m'appreniez, devant notre maison, à voiturer sur des rouleaux un corps pesant, nous ne pensions pas que je ferais usage de vos leçons dans une occasion si triste. Le souvenir de ce que vous m'aviez dit alors se présenta vivement à mon imagination; je croyais encore vous entendre; et, quand le mouvement que je donnai à ce funèbre fardeau agita la tête, comme si elle eût fait des signes d'approbation, je fus si saisi, que je détournai les yeux, ainsi que font, de peur du vertige, les personnes qui marchent au bord d'un précipice.

J'avais aplani le chemin: le corps fut bientôt près de la fosse. Il m'aurait été facile de l'y laisser choir: je ne pus me résoudre à le traiter avec si peu de ménagements. Deux petites planches, placées en travers, le soutinrent au-dessus de la fosse. Celle qui portait les pieds une fois enlevée, il se trouva placé dans une position oblique, après avoir fait encore une chute que je ne sus pas modérer; une corde que je passai sous les épaules, après avoir fixé solidement un des bouts à un pieu, me permit ensuite de laisser couler doucement le corps jusqu'au lieu de son repos.

Toutes les difficultés étaient surmontées; ce qui me restait à faire ne me donnait, quant à l'exécution, aucune inquiétude: je pus m'abandonner librement à ma douleur. Assis sur la terre amoncelée, je pleurai longtemps auprès de cette fosse ouverte. Je ne pouvais me résoudre à jeter les premières pelletées de terre.

--Avant d'accomplir ce triste devoir, me suis-je dit, remplissons de mon mieux celui du prêtre.

Je me suis agenouillé aussitôt, et j'ai cherché dans ma mémoire tout ce que je savais de prières et de passages propres à cette cérémonie. J'ai pris l'_Imitation de Jésus-Christ_, je la connaissais assez bien pour qu'il ne me fût pas difficile d'y trouver des endroits tels que le moment me les faisait désirer, et que mon grand-père les eût lui-même indiqués.

O mon bienheureux aïeul, c'était moi seul maintenant qui avais besoin de consolation, et c'est avec une joie qui approchait du ravissement que je lus, en présence de vos restes mortels, le chapitre de l'_homme juste et pacifique_ et celui _de la pureté du cœur et de la simplicité d'intention_. Tant de traits pouvaient s'appliquer à vous, que l'auteur me paraissait avoir pris à tâche de vous peindre.

"Commencez, dit-il, par bien établir la paix en vous-même, et vous pourrez ensuite la procurer aux autres."

--C'est ce que vous avez fait, homme juste et bon, et votre paix est devenue la mienne.

"L'homme pacifique rend au prochain plus de services que l'homme savant," dit l'_Imitation_.

--Je ne peux imaginer, ô mon ami, ce qui manquait à votre savoir, quoique vous ayez cent fois parlé de votre ignorance; mais vous étiez si bienveillant et si doux, que vous me donniez un désir ardent de vous témoigner mon amour par ma docilité, et de faire paraître ma docilité par mes progrès.

"Si vous étiez bon et pur au-dedans de vous, ainsi s'exprime le livre, vous verriez sans nuage et vous comprendriez toutes choses. Un cœur pur pénètre le ciel et l'enfer. Chacun juge des choses du dehors selon les dispositions de son intérieur."

--Vous étiez bon et pur, mon grand-père, aussi lisiez-vous dans mon cœur plus facilement et plus nettement que moi-même. Vous avez dû me trouver souvent bien répréhensible, et pourtant votre indulgence surpassait encore votre pénétration; vous aviez beau me connaître, vous ne cessiez pas de m'aimer.

Voilà une partie des choses que je lui disais avec tendresse. Il me semblait qu'en parlant à haute voix je sortais de ma solitude. Le livre me répondait et entretenait mon émotion. Enfin l'épuisement m'arrêta; je rentrai en moi-même, et je ne différai plus ce qui me restait à faire. En un moment la fosse fut comblée. Je passai le reste du jour à graver avec la pointe de mon couteau l'inscription suivante sur une petite planche d'érable:

ICI REPOSE LE CORPS DE PIERRE-LOUIS LOPRAZ, MORT DANS LA NUIT DU 7 AU 8 JANVIER 18.., DANS LES BRAS DE SON PETIT-FILS LOUIS LOPRAZ, QUI L'A ENSEVELI LUI-MEME.

Je clouai la planche à un pieu, que je plantai sur la tombe; après quoi je fermai la porte, et je rentrai dans cette cuisine, où je n'avais plus d'autre compagnie que Blanchette.

Cependant, bien que je me sentisse plus à mon aise depuis que le cadavre ne gisait plus sur le lit, je vis bien que je n'avais pas surmonté toute ma faiblesse. Je résolus de la combattre. Je m'étais empressé de fermer à clé la porte de la laiterie: j'allai l'ouvrir aussitôt, et ne la fermai qu'au loquet. Je pris aussi avec moi-même l'engagement de faire à la tombe des visites fréquentes, et toujours sans lumière. J'ai commencé depuis deux jours; c'est là que je vais prier soir et matin.

La journée d'avant-hier m'a semblé vide et fatigante. Les soins pressants qui m'avaient occupé jusque-là ne me demandaient plus les mêmes efforts, et c'est contre moi-même que j'ai dû combattre. Je cherchais dans le travail une distraction, que je ne pouvais trouver; je me suivais par la pensée dans tout ce que je voulais faire, et je ne pouvais sortir de moi. Le soir j'ai essayé d'écrire, et, cette fois encore, la chose m'a été impossible.

Hier, qui était le 13, l'idée m'est venue de relire ce journal, depuis la première page. On croira sans peine que cette lecture m'a vivement ému, mais je dois dire qu'elle m'a fait aussi du bien, en me rappelant, avec une force nouvelle, les leçons et les vertus de mon grand-père. Aussitôt que j'eus achevé, je sentis le besoin d'épancher ma douleur dans ce mémorial, entrepris par ses conseils. Enfin j'ai consacré la journée d'hier et celle d'aujourd'hui à rapporter le douloureux événement qui a changé si tristement mon sort.

15 Janvier.

Oui, mon sort est bien changé; je m'en aperçois chaque jour davantage. Quoi donc? Je possédais un ami, et j'osais me plaindre! Je comparais ma position à celle que j'avais perdue! Combien je regrette maintenant l'état que j'ai déploré! Dieu me punit d'avoir été mécontent. Je suis seul! je suis seul! cette pensée m'a poursuivi tout le jour.

Le 16 Janvier.

J'ai passé la journée dans le même état. Dès le matin je me suis senti languissant et découragé; et je me serais couché aussi désolé qu'hier au soir, sans une circonstance, où je ne dois pas voir un miracle, puisqu'elle n'a rien que de naturel, mais qui m'a frappé comme un avertissement de la Providence.

J'avais achevé ma veille silencieuse, je venais d'éteindre le feu, et j'allais éteindre le lumignon, lorsque j'ai entendu un léger bruit dans la cheminée. C'était un débris qui tombait, enveloppé de suie. La suie s'est allumée; elle a répandu quelque odeur, et je me suis avancé sous le canal, pour en observer l'état et veiller à ma sûreté. Tandis que, la tête penchée en arrière, je cherchais inutilement, contre les parois, des traces de feu, une étoile brillante s'est montrée au bord du tuyau de fer, et je l'ai vue le traverser lentement.

Cette apparition n'a duré qu'un moment, cependant elle a suffi pour me causer une vive émotion.

Un des soleils que le Créateur a semés dans l'espace fait donc briller jusqu'à moi ses rayons, et me visite au fond de mon sépulcre! Il me parle de la puissance de mon Dieu! Il m'invite à l'adoration et à l'espérance! Je n'ai pas manqué à cet appel; je suis tombé à genoux; et, pour la première fois, depuis bien des jours, j'ai retrouvé dans mon âme cette ardeur que les leçons de mon grand-père avaient allumée.

Le 17 Janvier.

Qu'il est difficile de conserver et d'entretenir les salutaires impressions qu'un bon mouvement produit en nous! Je m'étais couché plein de joie, et je me suis levé aussi languissant que jamais. Je me rappelais à peu près l'heure à laquelle j'avais vu l'étoile, et j'espérais la revoir aujourd'hui; mais, soit qu'elle eût changé de position, ce que je ne sais pas trop, soit que le temps fût couvert, je ne l'ai pas aperçue.

Le 18 Janvier.

Tandis que mon âme cherche inutilement la nourriture qu'elle a perdue, je suis, pour le corps, dans une abondance de biens, qui ne peut me réjouir, mais qui doit me rassurer. La portion de lait de Blanchette que je ne bois pas me sert à faire chaque jour un petit fromage: je prends ce soin bien moins par précaution que pour me distraire. Je ne m'accoutume pas à la solitude; j'ai beau faire tous mes efforts pour rappeler et retenir le sommeil, les journées me semblent n'avoir point de fin.

Le 19 Janvier.

J'écris pour écrire. De quoi remplirai-je ce journal? S'il doit rester fidèle, il sera de la plus affreuse tristesse. J'essaie de prendre la plume, comme auparavant, et de donner un peu de mouvement à mon esprit: peine inutile! je ne peux sortir de mon engourdissement.

Le 20 Janvier.

Le malaise que j'éprouve est le plus grand que je connaisse. Mon premier trouble, quand nous fûmes prisonniers, ma frayeur, lorsque les loups parurent nous assaillir, les scènes lugubres de la mort et de la sépulture de mon grand-père ne m'ont pas fait souffrir autant que l'accablement où me voilà. C'est l'ennui que je sens! Je ne connaissais pas ce supplice, auquel la prière même ne peut m'arracher.

Le 21 Janvier.

Tant que la chèvre aura une main pour la nourrir, elle ne s'inquiètera pas des vides qui se font autour d'elle; je lui suffis comme aurait fait mon grand-père, comme ferait un étranger. Elle a besoin de moi sans le savoir; elle profite de mes soins sans les reconnaître: je suis tenté quelquefois de le lui reprocher. Quelle folie! on ne peut pas être ingrat, quand on est sans intelligence.

Mais moi, qui suis éclairé de cette divine lumière, sais-je en faire l'usage pour lequel Dieu me l'a donnée? Suis-je plus reconnaissant que cette brute ignorante? Ah! malheureux, saurai-je me préserver seulement du murmure et du désespoir?

Le 22 Janvier.

Marquons cette date dans mon cahier. Elle ne me laissera pas d'autre souvenir. Que suis-je devenu?

Le 23 Janvier.

J'ai manqué de périr.... d'une mort soudaine, affreuse, et j'aurais été surpris au milieu de mon coupable abattement. Dois-je encore appeler ceci un miracle?--Eh! que m'importe de savoir comment Dieu agit, pourvu que je ressente l'heureux effet des événements dont il est le maître!

J'avais remarqué, depuis quelques jours, que le temps était beaucoup plus doux, et que la fumée montait moins facilement: aujourd'hui, vers deux heures après midi, j'ai entendu un bruit sourd, comme le roulement du tonnerre; il s'est approché rapidement; il est devenu terrible, et tout à coup j'ai ressenti une violente secousse.

J'ai poussé un cri. Quelques ustensiles étaient tombés; une épaisse poussière remplissait la cuisine: le craquement des poutres m'avait d'ailleurs averti que le chalet avait reçu un choc violent; cependant je voyais tout en bon état autour de moi.

Je suis allé faire une ronde dans les autres parties de la maison. A peine entré à l'étable, j'ai vu des traces effrayantes de l'accident; beaucoup de plâtras couvraient la terre; la muraille avait cédé; elle était visiblement sortie de l'aplomb, mais elle restait debout; une partie de la toiture avait été brisée du côté de la montagne. C'était tout, et j'ai dû en conclure que la masse qui avait causé le dommage s'était arrêtée contre le chalet. Était-ce une roche détachée de l'escarpement qui le domine? N'était-ce pas plutôt une avalanche qui s'était formée un peu au-dessus, à la suite de l'adoucissement de la température, et qui, n'ayant pas encore assez de force et de volume, n'avait pu franchir l'obstacle opposé à sa chute?

Mon émotion a été grande; elle dure encore; je remercie avec ferveur le Tout-Puissant de l'avis qu'il a daigné me donner; puisse mon cœur se réveiller pour ne plus s'endormir! Oui, je le reconnais, cette nouvelle épreuve m'était nécessaire. Je tombais dans un lâche abattement; j'en suis heureusement délivré, et je vais en bénir mon Dieu sur la tombe de mon aïeul.

Le 24 Janvier.

Le Seigneur m'envoie de nouveaux sujets d'inquiétude; la chèvre me donne moins de lait. J'avais cru le remarquer depuis quelques jours; à présent je ne peux plus en douter.

Le 25 Janvier.

Mon grand-père a certainement prévu le cas où je resterais seul ici, et m'a donné plusieurs avis, pour m'aider à sortir d'embarras. Il me disait un jour: "Que ferions-nous si Blanchette cessait de nous donner du lait? Il faudrait absolument nous résoudre à la tuer, et nous en nourrir."

Puis il me donna des explications sur la manière dont nous devions nous y prendre pour conserver la chair.

En serai-je réduit à cette cruelle extrémité?

Le 26 Janvier.

Si les choses n'empiraient pas, je pourrais être sans inquiétude. Blanchette me donne encore assez de lait pour ma nourriture. Je ne peux plus faire de fromage, il est vrai, mais j'en ai quelques-uns de provision. J'ai examiné ce qui me restait d'autres denrées, et j'ai passé le jour à calculer pour combien de temps elles suffiraient si je n'avais pas autre chose. Cela ne va pas à quinze jours.

Le 27 Janvier.

Le lait diminue et la chèvre engraisse à mesure.

Ainsi, dans le cas où son lait me manquerait, la pauvre bête se prépare à me nourrir de sa chair.

Le 30 Janvier.

Une seule idée m'occupe maintenant: serai-je réduit à la nécessité de me faire boucher? Faudra-t-il, pour soutenir ma triste vie, égorger celle qui m'a nourri jusqu'à présent? Je n'ai plus qu'une demi-ration de lait.

Le 1er Février.

Hier le lait n'a pas diminué, mais cela m'a coûté trop cher; j'avais donné à la chèvre triple mesure de sel; elle avait bu davantage: je l'ai connu à la traire. Malheureusement il me serait impossible de continuer ainsi, car, si je dois tuer ma pauvre Blanchette, le sel me sera nécessaire. Tuer Blanchette!...

Aujourd'hui j'ai été plus économe de sel, aussi la quantité de lait s'est-elle trouvée bien moins considérable.

Le 2 Février.

J'avais ouï dire que les poules trop grasses et trop bien nourries faisaient moins d'œufs, et j'ai imaginé ce matin réduire la quantité de foin que je donne à Blanchette, jugeant que peut-être j'obtiendrais un effet semblable. J'ai bien mal réussi. Moins bien nourrie, elle m'a donné encore moins de lait que la veille. J'ai eu de plus le chagrin de l'entendre bêler tristement la moitié du jour.

Le 3 Février.

J'ai fait une nouvelle expérience, aussi inutile que celle d'hier: j'ai voulu forcer Blanchette à manger de la paille en place de foin, imaginant que peut-être ce changement de régime amènerait un changement dans les effets de la nourriture. La chèvre ne s'est décidée que très-difficilement à ce que je voulais, et, soit dépit, soit souffrance, elle m'a donné à peine quelques gouttes de lait.

Le 4 Février.

Je ne la tourmenterai plus; si je dois la tuer, je lui rendrai l'existence agréable jusqu'au dernier moment. Aujourd'hui elle a été abondamment repue: aussi a-t-elle été meilleure nourrice. Mais je n'espère pas que cela continue; je laisserai agir la nature. Après avoir fait tout mon possible pour éviter ce malheur, je tâcherai de m'y soumettre.

Le 7 Février.

J'ai ajouté inutilement les prières au travail. Dieu ne m'exauce pas; il sait mieux que moi ce qui m'est avantageux, et je me résigne à son adorable volonté. Me siérait-il de murmurer, quand je vois la joie tranquille de cette pauvre bête, dont je vais faire ma victime? L'intelligence serait-elle pour moi un secours moins efficace que l'imprévoyance pour la brute?

Ce n'est plus la peine de traire Blanchette deux fois par jour; j'ai attendu jusqu'au soir, afin d'obtenir un peu plus de lait à la fois; mais elle se laisse approcher difficilement. Je la fais souffrir en pressant trop la mamelle; l'instinct l'avertit que je la traite mal; elle regimbe, et me refuse le peu qui lui reste à me donner. Hélas! si je la fatigue de mes efforts, c'est que je voudrais lui épargner le coup auquel elle ne s'attend pas.

Le 8 Février.

J'avouerai ma faiblesse; j'ai versé des larmes aujourd'hui, en essayant inutilement une dernière fois de traire Blanchette, et de lui demander le tribut qu'elle m'a payé si longtemps. Quand elle a vu que je m'arrêtais, elle m'a regardé avec défiance, comme se tenant sur ses gardes contre une nouvelle tentative. Alors j'ai jeté mon baquet; je me suis assis auprès de la pauvre bête; je l'ai embrassée et j'ai pleuré amèrement.

Elle n'en continuait pas moins son repas, qu'elle mêlait de bêlements entrecoupés et de regards caressants. On dit bien qu'une chèvre ne distingue personne, et qu'elle n'a pas l'amitié jalouse et dévouée d'un chien; mais enfin Blanchette est aimable pour son compagnon; elle se fie à lui; elle attend de moi la nourriture et les soins auxquels je l'ai accoutumée; et il faudra que je lui plante le couteau dans la gorge! Je la ferai souffrir sans doute, étant sans expérience; je la verrai se débattre sous mes coups!

Dieu a donné à l'homme les bêtes pour sa nourriture, je le sais; mais ce n'est pas l'offenser de nous attacher à celles qui furent nos bienfaitrices, et qu'il a douées d'une attrayante douceur: je reculerai donc le plus possible le moment de ce cruel sacrifice. Il me reste encore des aliments pour quelques jours, et je les ménagerai de mon mieux.

Le 12 Février.

Il m'est impossible de tenir exactement mon journal, au milieu des angoisses où je vis. Les vivres s'épuisent; je ne peux me réduire à des rations plus chétives sans exposer ma santé; Blanchette, toujours plus grasse, semble s'offrir à moi comme une meilleure pâture: il s'en faut bien que cela me réjouisse; je ne l'ai jamais tant caressée, et je me rends toujours plus pénible la nécessité à laquelle je serai bientôt réduit.

Le 13 Février.

J'ai fait de nouvelles recherches dans toute la maison, j'ai fouillé la terre dans plusieurs endroits, pour découvrir, s'il était possible, quelques provisions cachées: je n'ai réussi, par ce violent exercice, qu'à exciter chez moi la faim. L'idée que je ne pourrai bientôt plus la satisfaire, la rend, je crois, de jour en jour plus exigeante.

Je me suis dit: "Après quelque temps de repos, peut-être le lait de Blanchette sera-t-il revenu." L'apparence n'était guère favorable à cette supposition: la mamelle, si gonflée et si pleine, il y a quelque temps, s'est peu à peu réduite; cependant j'ai fait une tentative pour en tirer quelques gouttes de lait: peine inutile!

Le 17 Février.

Le froid est devenu tellement vif depuis hier au soir, que j'ai besoin d'un feu continuel. Certes, avec cette température, je ne craindrais pas de serrer, sans autre précaution, la chair de ma pauvre victime à l'écurie, où il gèle très-fort; mais le temps peut se radoucir. Il faut donc que je me décide sans retard; il ne me reste plus que la provision de sel nécessaire à mon office de boucher!

Le 18 Février.

Le froid est violent; il m'a rappelé le souvenir des loups. Rien ne les empêche maintenant de parcourir la montagne. Mon Dieu, dans la triste position où je suis, c'est la seule fin que je redoute. Si vous permettiez aujourd'hui qu'une avalanche vînt m'engloutir, je recevrais la mort comme une délivrance.

Le 20 Février.

J'ai pris une grande résolution! Je quitterai demain le chalet. Avant de risquer ma vie, je veux écrire dans mon journal, que je laisserai sur cette table, comment je me suis décidé à prendre ce parti.

Hier matin les bêlements de Blanchette m'ont tiré d'un rêve affreux. Je me voyais, les mains ensanglantées, dépeçant les membres palpitants de ce pauvre animal; la tête gisait devant moi, et j'entendais cependant sortir de son gosier des bêlements douloureux. C'étaient ceux qui frappaient réellement mes oreilles. Je me suis réveillé, les joues toutes mouillées de pleurs. Quel plaisir de revoir Blanchette encore vivante! J'ai couru auprès d'elle: elle était plus caressante que jamais.... Ma joie n'a pas été de longue durée; j'ai réfléchi que mes vivres seraient épuisés dans deux jours: il fallait me résoudre. J'ai pris un couteau, et je me suis occupé à l'affiler sur le foyer. J'étais au désespoir; il me semblait que j'allais commettre un assassinat, et, après m'être avancé en chancelant pour frapper Blanchette, je me suis arrêté, saisi de remords.

Le froid me glaçait les mains: ce me fut une raison de différer encore cet acte, pour lequel j'avais tant de répugnance; j'allumai un bon feu; et me mis à rêver en me chauffant.

Si les loups peuvent marcher sur la neige, me suis-je dit tout à coup, pourquoi n'y marcherions-nous pas aussi?