Trois mois sous la neige: Journal d'un jeune habitant du Jura
Part 6
Quand nous avons allumé la lampe, et que, livrés à nos occupations journalières, nous sommes assis devant un feu brillant, nous oublions quelquefois notre malheur et nous retrouvons un peu de gaîté. A ces moments-là, j'en suis sûr, notre position serait un sujet d'envie pour tel ou tel de mes camarades. N'avons-nous pas désiré souvent d'être Robinson dans son île déserte? Et pourtant la barrière de l'Océan, qui le séparait des autres hommes, était bien plus difficile à franchir. Il n'avait d'espérance que dans l'arrivée de quelque vaisseau égaré, et nous, nous sommes assurés que cette neige s'écoulera tôt ou tard. Dieu veuille seulement garder jusque-là notre vie!
Le 4 Janvier.
Il m'a été impossible de prendre la plume hier au soir, ou plutôt je n'y ai pas songé. Hélas! j'avais bien autre chose à faire.
La journée s'était passée tranquillement. Grand-papa ne s'était pas trouvé beaucoup d'appétit; mais il ne se plaignait d'aucun mal. Le soir, après souper, comme il était assis au coin du feu, jouissant avec moi de ce moment, le plus agréable de la journée, il a tout à coup pâli, il s'est affaissé sur lui-même, et, sans mes prompts secours, il aurait glissé jusque dans le feu.
J'ai poussé un cri d'effroi; je l'ai pris dans mes bras, et, par un effort dont je me serais cru incapable, je l'ai transporté jusque vers notre lit, où je l'ai d'abord assis, puis couché tout de son long. La tête et les mains étaient froides; le sang avait reflué au cœur, et je me suis bien gardé de rien placer d'élevé sous la tête du malade; je me suis rappelé à l'instant une instruction, qu'il m'avait donnée, quelques jours auparavant, pour des cas pareils. J'ai laissé la tête basse, et le sang n'a pas tardé d'y revenir. La connaissance est revenue en même temps.
--Où suis-je? eh quoi! sur mon lit? a dit mon grand-père.
--Sans doute, ai-je répondu. Vous avez eu un instant de défaillance...... j'ai cru devoir vous placer ici, et vous voyez que j'ai bien fait, car, à peine avez-vous été couché, que vous avez repris connaissance.
--Il m'a porté jusqu'ici! Dieu soit loué! à mesure que mes forces diminuent, les tiennes augmentent, mon cher enfant. En somme, tu le vois, nous ne perdons rien; nous trouvons au contraire, dans cette révolution naturelle, de nouveaux sujets, toi de bien faire, moi de t'aimer.
Alors il m'a passé les bras autour du cou; je me suis agenouillé auprès du lit, et nous sommes restés ainsi longtemps. Enfin il a consenti à boire quelques gouttes de vin, et il s'est senti ranimé.
--Ne t'alarme point trop pour ce qui vient de se passer, m'a-t-il dit, au bout de quelques moments, avec tranquillité. Je l'attribue à la fantaisie qui m'a pris de goûter un peu de ton fromage de chèvre. Je devais prévoir, puisque le lait m'est contraire, que cela me conviendrait encore moins. La crise est passée, et je sens à présent que le sommeil approche. Cet assoupissement salutaire est aussi agréable que les avant-coureurs de l'évanouissement étaient pénibles.
En effet mon grand-père n'a pas tardé à s'endormir; j'ai veillé quelque temps auprès de lui, puis, quand je l'ai vu si bien, j'ai béni Dieu, et me suis mis à mon tour sous sa garde.
Aujourd'hui j'ai été fort occupé des soins du ménage. Sur l'observation de grand-papa, que notre linge, nos bas, avaient besoin d'être lavés, je l'ai pressé de rester au lit, et j'ai fait la lessive, aussi bien du moins qu'on peut la faire sans savon. Il m'a dirigé dans mon travail. Un linge assez grand, qui nous sert de nappe, nous a permis de séparer la cendre des nippes à laver. Un baquet a fait l'office de cuvier. J'ai passé ensuite ces hardes à l'eau chaude: le soir tout s'est trouvé prêt à sécher autour du feu. Je vais laisser les choses dans cet état jusqu'à demain. Quelques braises qui restent, la chaleur du foyer et le courant d'air achèveront cette opération essentielle.
J'oubliais de dire qu'ayant vu, ce soir, mon grand-père se frotter le corps et les membres, je l'ai prié de recevoir encore pour cela mes faibles secours. Pendant une heure je l'ai frictionné avec un morceau de la couverture de laine, que nous avons consacré à cet usage. Il est persuadé que rien n'est plus propre à ranimer chez lui la circulation du sang, à lui tenir lieu de l'exercice qu'il ne peut prendre, et du grand air, auquel il nous faut renoncer pour longtemps.
Hélas! j'ai trouvé son pauvre corps dans un état de maigreur bien-affligeant! Pendant que je lui rendais ce léger service, il ne cessait de me remercier.
--Il me semble, disait-il, que tu me rends la vie. Je sens une chaleur douce renaître dans mes membres: je respire plus librement.
Toutes ces paroles me donnaient une nouvelle ardeur. Et, comme il s'inquiétait de ma peine:--Ne voyez-vous pas, lui ai-je dit en souriant, que je prends moi-même un très-bon exercice? Je vous assure qu'en vous faisant du bien, je m'en fais aussi, et je vous prie d'user souvent d'un remède si salutaire pour le médecin.
Le malade repose doucement auprès de moi, et, cependant, je me suis amplement dédommagé de mon silence de la veille, en écrivant ce soir l'histoire de deux jours.
Le 5 Janvier.
Mon grand-père m'a parlé ce matin de son état, sans me rien déguiser. Toutes ses paroles retentissent encore à mon oreille. Quelle douceur et quelle sagesse! Je serais impardonnable si je n'en profitais pas, tout jeune que je suis.
"Mon enfant, m'a-t-il dit, après m'avoir fait asseoir à son chevet, je ne peux plus me le dissimuler: le terme de ma vie n'est pas éloigné. Pourrons-nous enchaîner assez longtemps mon âme à cette poussière, pour que je voie le jour de ta délivrance? Je l'ignore, mais je n'ose guère l'espérer; ma faiblesse augmente avec une rapidité qui m'étonne, et il est à présumer que je te laisserai achever seul nos tristes quartiers d'hiver.
"Tu seras, je n'en doute point, plus affligé de notre séparation que troublé de ton isolement, et tu ressentiras plus de douleur que de crainte; mais je compte assez sur ton courage et ta piété, pour être persuadé que tu ne tomberas point dans un coupable abattement; tu te souviendras de ton père, que tu dois revoir sans doute, et cette pensée te soutiendra. Tu reconnaîtras bientôt qu'après ma mort, les dangers que tu peux courir dans ce chalet ne seront point aggravés. Au contraire, j'étais plutôt un obstacle pour toi: tu n'auras plus à craindre la disette, et peut-être, au moment de quitter la montagne, seras-tu moins embarrassé. Je t'engage seulement à prendre patience. Ne t'expose pas trop tôt. Quelques jours de plus ou de moins ne doivent pas être comptés, dans une captivité si longue, et tu risques tout, en devançant le moment favorable.
"Quelle raison aurais-tu de te presser si fort? Ta santé, jusqu'à ce jour, n'a point souffert de notre captivité. Tu n'auras plus, il est vrai, nos entretiens pour te distraire; mais combien de prisonniers sont condamnés au silence pendant de longues années! Encore ont-ils souvent la conscience troublée de remords; et toi, tu seras soutenu par le consolant souvenir du devoir accompli. Une seule chose m'inquiète, mon cher Louis: s'il faut te le dire, je crains l'effet de ma mort sur ton imagination. Quand tu verras ce corps privé de vie, il te causera un sentiment d'effroi, et peut-être d'horreur, bien peu raisonnable, mais que beaucoup de gens ne savent pas surmonter.
"Et pourquoi craindrais-tu la dépouille de ton vieil ami? As-tu peur de moi quand je sommeille? L'autre soir, quand j'étais évanoui, tu ne m'as pas jugé capable de te nuire: tu n'as vu que la nécessité de me secourir, et tu as fait ton devoir en homme courageux. Eh bien! si tu me vois tomber dans ce dernier évanouissement que l'on nomme la mort, conduis-toi avec la même sagesse. Mon corps n'attendra plus de toi qu'un dernier service: ose le lui rendre, quand la nature t'avertira que le moment en est venu. Tes forces y suffiront; tu l'as prouvé l'autre soir, quand tu m'as porté sur ce lit.
"Tu vois cette porte; elle conduit à la laiterie, où nous n'entrons jamais, parce qu'elle nous est inutile, c'est là que tu creuseras une fosse aussi profonde que tu pourras, pour y déposer mon corps, en attendant que vous veniez l'enlever, et lui donner, ce printemps, une sépulture régulière dans le cimetière du village.
"Après ces tristes moments, tu te sentiras bien isolé dans cette demeure; tu verseras beaucoup de larmes; tu m'appelleras peut-être, et je ne répondrai pas: ne t'égare point en regrets inutiles; adresse-toi seulement à Celui qui nous répond toujours, quand nous l'invoquons avec confiance. Tu n'auras jamais mieux compris ce que peut son secours. Tout te manquera, mais il te tiendra lieu de tout."
Telles sont les exhortations que mon grand-père m'a adressées ce matin; et, comme s'il se trouvait soulagé de me les avoir faites, il s'est montré depuis plus tranquille, plus serein et presque joyeux. Pour moi, je ne peux me persuader qu'un esprit si libre et si ferme habite un corps près de se dissoudre. Le danger a été mis sous mes yeux, et il me semble encore éloigné. Dieu veuille confirmer mes heureux pressentiments!
Le 6 Janvier.
Encore un jour accompli! C'est ce que nous répétons chaque soir. J'ai toujours plus de sujets d'impatience, et il me semble que le printemps ne viendra jamais. Serait-ce la crainte de l'isolement, dont mon grand-père me présentait l'image, qui causerait mon inquiétude? Je cherche à repousser ces lâches sentiments; je ne veux plus penser à moi, afin que Dieu me trouve plus digne de sa faveur. Ah! si je lui demande de guérir mon aïeul, ce n'est pas dans mon intérêt, ni pour m'épargner l'horreur de la solitude!
Le 7 Janvier.
L'obscurité est plus triste pour les malades; on dit même qu'elle peut nuire à la meilleure santé. La lumière est faite pour l'homme et l'homme pour la lumière. Nous nous sommes avisés ce matin d'un moyen de ménager l'huile, sans demeurer tout à fait dans les ténèbres. Nous avons fabriqué un lumignon avec une tranche mince de bouchon de liége, à laquelle nous avons fixé une mèche très menue. Cette faible clarté suffit à mon travail; elle réjouit un peu mon grand-père. Nous en userons ainsi à l'avenir, et nous n'allumerons guère la lampe, car je reconnais, dans ce moment, qu'il m'est à la rigueur possible d'écrire sans cela.
Sans doute, les personnes accoutumées à l'éclairage de la plus modeste cabane, pendant les soirées d'hiver, trouveraient notre demeure bien sombre; mais, après les ténèbres où nous avons vécu si longtemps, il nous semble assez doux de nous entrevoir l'un l'autre, d'aller et de venir sans marcher à tâtons, et de pouvoir enfin distinguer, par cette lueur paisible, notre jour de notre nuit.
Une couche d'huile nage dans un verre d'eau, rempli aux trois quarts, et sur cette huile flotte notre petit soleil. Nous l'avons placé sur la table, et, à sa clarté, il n'est pas impossible d'entrevoir les objets qui garnissent notre cuisine. Ce demi-jour, semblable aux premières blancheurs de l'aube, porte au recueillement et dissipe la tristesse; il rappelle ces églises où la lampe veille pour inviter à la prière. Aucune des actions de mon grand-père ne m'échappe; je le vois souvent joindre les mains, et lever les yeux ou les fixer sur moi. Ah! je devine alors sa pensée, et, sans nous consulter, nous formons ensemble le même vœu.
Le 10 Janvier.
Mon Dieu, vous l'avez ordonné!.. Je suis seul avec vous, loin de tout le monde! C'est avant-hier... Il m'est impossible de continuer, et de faire le récit de cette mort. Mon papier est baigné de mes pleurs.
Le 12 Janvier.
Oui, c'est bien aujourd'hui le 12 janvier, deux jours se sont écoulés depuis que j'ai écrit les lignes qui précèdent.... La raison revient; elle sera la plus forte, s'il plaît à Dieu. Si je ne sentais pas que le Seigneur habite en moi, auprès de moi, je mourrais aussi, et de ma seule frayeur.
Le 13 et le 14 Janvier.
Je m'étais couché le 7 plein d'espérance, mon grand-père me paraissait mieux que de coutume; mais, avant que je fusse endormi, je l'entendis gémir et me levai en sursaut. Sans attendre qu'il me dît de venir à son aide, je m'habillai, j'allumai le lumignon, qui était tout prêt, et je demandai au malade ce qu'il éprouvait.
--Une défaillance, me dit-il; ce sera comme l'autre jour, ou peut-être.....
Ici il s'arrêta.
--Voulez-vous prendre une cuillerée de vin, mon cher grand-papa?
--Non, mon enfant, humecte-moi seulement les tempes et frotte-moi les mains avec du vinaigre.... et.... prends l'_Imitation de Jésus-Christ_. Lis, mon enfant, cet endroit que tu sais.... où j'ai placé un signet par précaution.
J'obéis, et, quand j'eus frotté ses mains et ses tempes avec le vinaigre, j'allumai la lampe, pour y mieux voir; je me mis à genoux, et je lus en tremblant la page indiquée.
C'était au livre IV, le commencement du chapitre IX: "Seigneur, tout ce que le ciel et la terre renferment vous appartient. Je veux m'offrir à vous en oblation volontaire et demeurer éternellement avec vous." Jusqu'à ces mots: "Je vous offre aussi tout le bien qui est en moi, quoiqu'il soit bien faible et bien imparfait, afin qu'il vous plaise de le réformer et de le sanctifier, de l'avoir pour agréable et de le perfectionner de plus en plus, et de me conduire à une bonne et heureuse fin, quoique je sois paresseux, inutile et le moindre des hommes."
Quand je fus arrivé à cet endroit, il m'interrompit, me fit approcher, prit mes mains dans les siennes, et fit une prière dont je vais recueillir fidèlement tout ce que j'ai pu retenir.
"Seigneur, au moment où je vais comparaître devant vous, je ne devrais être occupé que de mon salut, et trembler dans l'attente de vos jugements: pardonnez-moi de ne pouvoir écarter de ma pensée un autre sujet d'inquiétude! Vous me rappelez à vous, et je vais laisser dans la solitude ce cher enfant! Après l'avoir séparé de son père, je vais moi-même l'abandonner!
"Je tremble à l'idée de ce qu'il va souffrir; je crains surtout que sa foi ne faiblisse, et qu'il ne manque de confiance en vous. Vous m'entendez, Seigneur: exaucez-moi! Qu'en ce point mon exemple lui profite, et que, me voyant mourir en paix, il apprenne à vivre comme je vais mourir!
"Hélas! j'avais souhaité de redescendre avec lui de la montagne, et de revoir nos forêts et nos vergers; vous ne l'avez pas permis; mais vous permettrez que mon petit-fils les revoie. Inspirez-lui pour cela la fermeté et la prudence nécessaires! Qu'il soit après ma mort ce qu'il fut pendant ma vie, attentif, persévérant, courageux! Que son père, que nos amis, n'aient pas à me reprocher de l'avoir perdu, en l'amenant ici!
"S'il doit leur être rendu, je bénis mon sort; car, je le sens, l'épreuve à laquelle vous l'avez exposé par mon entremise lui sera salutaire; il n'oubliera jamais les impressions qu'il a reçues dans cette demeure.
"Pardonnez-moi, Seigneur, de m'occuper si longtemps de lui; c'est votre gloire encore que je cherche au milieu de ces tribulations, et je suis plus inquiet du salut éternel de mon cher Louis que des dangers qui pourront menacer sa vie."
Telles furent à peu près ses paroles. Il les prononça lentement, d'une voix faible, et à des intervalles assez longs; puis il me fit réciter les prières que je savais par cœur; il retrouvait lui-même par moments, dans sa mémoire, des passages de la Bible et des paroles du Sauveur, et les répétait avec une ferveur et une résignation qui me faisaient fondre en larmes.
J'ajouterai une circonstance bien peu importante, mais qui augmenta encore mon attendrissement: Blanchette, surprise peut-être de voir briller la lumière à une heure inaccoutumée, se mit à bêler opiniâtrément.
--Pauvre Blanchette! dit le mourant; il faut que je la caresse encore une fois. Va la délier, mon enfant, et amène-la auprès du lit.
Je fis ce qu'il désirait, et Blanchette, suivant ses habitudes familières, posa sur le bord ses deux pieds de devant, cherchant s'il n'y avait rien à gruger. C'est que nous l'avions accoutumée à recevoir ainsi de notre main quelques grains de sel. Je crus faire une chose agréable au malade d'en mettre un peu dans sa main: Blanchette ne manqua pas d'y courir et de la lécher longtemps.
--Sois toujours bonne nourrice! dit-il, en lui passant avec effort la main sur le cou; puis il détourna la tête: je ramenai Blanchette à sa crèche et à son lien.
Depuis, le mourant ne prononça guère de paroles suivies; seulement il me fit entendre qu'il désirait que je restasse auprès de lui, ma main dans la sienne; je sentais par intervalles une légère étreinte, et comme ses regards me parlaient en même temps, je compris qu'il recueillait ses dernières forces pour m'exprimer sa tendresse, et qu'il ne cesserait de penser à moi qu'en cessant de vivre.
Je lui adressai quelques mots affectueux; alors ses regards se ranimèrent, et je vis que je lui ferais plaisir de continuer. Je me penchai donc vers lui, et je lui dis avec toute la fermeté dont je fus capable:
--Adieu, adieu! au revoir, dans le ciel! Je vais m'efforcer d'être fidèle à vos leçons, pour obtenir une si belle récompense. Je crois en Dieu notre père; je crois aux compassions et aux mérites du Sauveur; ne vous alarmez pas à mon sujet: vous m'avez si bien préparé, que Dieu seul m'est nécessaire aujourd'hui.
Ici mon pauvre grand-papa me pressa la main plus vivement; et, faisant un effort inutile pour me répondre, il ne put exprimer sa joie que par un soupir.
--Je me souviendrai, lui dis-je encore, de tous vos conseils pour ma conservation. Pour l'amour de vous, je ne négligerai rien de ce qui pourra prolonger ma vie et me tirer de ce chalet. Adieu, mon cher grand-père! Hélas! vous trouverez dans le ciel ma mère et peut-être mon père: dites-leur que je m'efforcerai de suivre toujours leur exemple et le vôtre. Adieu! adieu!
Je sentis encore une étreinte, bien faible: ce fut la dernière. Sa main, qui s'était refroidie peu à peu, laissa échapper la mienne; il s'éteignit sans effort, sans convulsion, sans faire entendre un soupir.
Mes plus affreux moments, depuis lors, n'ont pas été les premiers. C'est quand j'ai fait lentement un retour sur moi-même, et que je me suis vu seul dans cette triste demeure auprès.... d'un cadavre; c'est alors que j'ai senti un frémissement involontaire, surtout quand la nuit fut revenue.
Le matin, j'avais eu assez de présence d'esprit pour monter l'horloge et pour traire Blanchette; le froid me contraignit d'allumer du feu: cela m'occupa; mais ensuite je tombai dans un morne engourdissement. Malheureusement, il s'éleva le soir un vent assez violent pour me faire entendre ces gémissements lugubres auxquels je n'étais plus accoutumé.
J'étais au coin du feu; je veillais à la triste clarté du lumignon, tournant le dos au lit: peu à peu je sentis un frisson me gagner; je n'étais plus le maître de mes idées; mon trouble serait allé en augmentant, et il aurait pu me devenir funeste, si je ne m'étais pas avisé, pour le faire cesser, d'un moyen que l'on aurait jugé propre à l'augmenter. Je m'approchai du corps, d'abord avec contrainte, puis avec plus de résolution: je le regardai; j'osai le toucher. Ce fut un moment pénible; cependant je persistai, je répétai mon action plusieurs fois, et je m'aperçus que mon saisissement diminuait par degrés.
Dès lors je ne cessai pas, à de courts intervalles, de revenir auprès de cette cendre; j'en pris les soins que les personnes accoutumées à ces offices prennent avec tant de sang-froid. L'expression de la figure était si calme et si douce qu'elle m'arrachait des larmes.
--Non, disais-je en sanglotant, la dépouille de mon vieil ami ne me fait point de peur.
Cependant mes angoisses recommencèrent, quand je sentis l'approche du sommeil: à mon âge, on n'y résiste pas. Irais-je me coucher à côté du cadavre? Ma résolution ne me porta pas jusque-là, et je cherchai, il faut l'avouer, un bien misérable secours contre la frayeur superstitieuse que je sentais renaître: c'est auprès de Blanchette que j'allai me réfugier. La chaleur et le mouvement de la vie, que je trouvai auprès de ce pauvre animal; le petit bruit qu'elle faisait en ruminant, me rendirent quelque assurance.
Mais pourquoi, le lumignon une fois éteint, ai-je commencé à trembler de tous mes membres? Pauvre enfant que je suis! Quelle sûreté est-ce que je trouvais dans cette faible lumière? Mon souffle l'éteint, ma main la rallume, sa vie dépend de ma volonté, et j'attachais ma tranquillité à cette flamme!
Enfin le Tout-Puissant, que j'invoquai avec ferveur, eut pitié de moi; il me rendit plus calme, et je m'endormis profondément.
Le lendemain, dès mon réveil, je recommençai mes combats de la veille; je m'occupai le plus possible de la chèvre et de mon ménage, et surtout je m'approchai fréquemment du corps; je tins même assez longtemps dans mes mains cette tête vénérable et chère. Plus mon effroi passait, plus je sentais ma tristesse augmenter, et je me sus bon gré d'un changement si raisonnable et si naturel.
Mes pensées se portèrent alors vers les soins de la sépulture, et je me rappelai ce que mon grand-père m'avait dit. Il se présentait à moi des difficultés, qui me donnaient une inconcevable appréhension. Au reste, je repoussai pour le moment toutes ces idées. Mon grand-père m'avait parlé, et, je le crois, avec une intention secrète, du danger des inhumations précipitées; je résolus donc d'attendre que la nature me forçât d'accomplir ce dernier devoir. La vive affection que j'avais pour mon aïeul m'empêcha de céder au lâche désir d'éloigner de moi le plus tôt possible un spectacle repoussant.
Le moment de retourner au sommeil fut presque aussi pénible que la veille. Je m'avisai, pour me rendre un peu de fermeté, de boire quelques gouttes de ce vin trop ménagé par le défunt.
Quand j'eus versé dans son verre la quantité qui me parut suffisante, je fus pris, avant de le porter à mes lèvres, d'un pénible serrement de cœur:--Secours inutile! me suis-je dit; et je me rappelais avec quel plaisir j'avais vu mon cher grand-père l'essayer pour la première fois. Le manque d'habitude, et l'extrême besoin que j'avais de me fortifier après tant d'épreuves, firent agir le vin efficacement, et j'eus encore une bonne nuit.
Le 10 janvier, j'ai essayé d'écrire mon journal: il m'a été impossible de poursuivre; cependant, ce jour-là, dès le matin, j'étais dans une situation d'esprit bien plus satisfaisante. La prière me rendait du courage; mon imagination se calmait peu à peu, et, comme mon grand-père me l'avait prédit, la frayeur faisait place aux regrets.
Que j'ai versé de larmes sur votre corps, mon vénérable ami! Je voyais pourtant la mort y laisser des traces livides. Mes sens se seraient révoltés, si mon cœur avait été moins occupé. Vainement j'étais averti qu'il devenait pressant de vaquer à la sépulture: je ne pensais qu'aux moyens de conserver plus longtemps ces restes chéris. Enfin, je me rappelai la volonté divine si vivement exprimée dans l'Écriture, et toujours d'accord avec la raison et la nature: _Le corps retourne à la terre, d'où il a été tiré_.
Je pris mes outils, et j'ouvris la porte de la laiterie.
--Ainsi, me disais-je, tu passes par tous les emplois! Après avoir été garde-malade et médecin, te voilà fossoyeur! Tu vas faire toi-même les choses que les parents évitent de voir!
Les premiers coups me rebutèrent; je fus obligé de m'interrompre. Ce n'étaient pas les bras qui refusaient d'agir; c'était mon esprit qui se troublait, et qui m'ôtait l'énergie nécessaire. Chaque fois que je frappais le terrain, un écho retentissant répondait de la voûte, construite en pierres. Il fallut m'accoutumer à ce bruit, et je consacrai la journée tout entière à un travail qui n'aurait pas dû me prendre plus de deux heures.