Trois mois sous la neige: Journal d'un jeune habitant du Jura
Part 5
Ce petit incident a ranimé notre courage; nous avons causé longtemps; grand-papa m'a donné une leçon d'astronomie, et je crois avoir bien compris maintenant comment la terre se meut autour du soleil, comment se forment la nuit et le jour, l'hiver et l'été, le printemps et l'automne... A propos de la forme de notre terre, qui est un globe, quoiqu'il n'y paraisse pas, je lui ai récité une des pièces de vers que j'avais apprises à l'école.
Le Père et l'Enfant.
L'ENFANT.
Père, apprenez-moi, je tous prie, Ce qu'on trouve après le coteau Qui borne à mes yeux la prairie?
LE PÈRE.
On trouve un espace nouveau, Comme ici, des bois, des campagnes, Des hameaux, enfin des montagnes.
L'ENFANT.
Et plus loin?
LE PÈRE.
D'autres monts encore.
L'ENFANT.
Après ces monts?
LE PÈRE.
La mer immense.
L'ENFANT.
Après la mer?
LE PÈRE.
Un autre bord.
L'ENFANT.
Et puis?
LE PÈRE.
On avance, on avance, Et l'on va si loin, mon petit, Si loin, toujours faisant sa ronde, Qu'on trouve enfin le bout du monde. Au même lieu d'où l'on partit.
Le 22 Décembre.
J'ai appris par la géographie que les peuples des montagnes ont des mœurs à part.
--Et l'on ne doit pas s'en étonner, dit mon grand-père, quand on voit combien leur manière de vivre est différente de celle des autres peuples. Les montagnards sont confinés une grand partie de l'année dans leurs cabanes écartées, et, quand ils en sortent avec leurs troupeaux, c'est encore pour chercher la solitude. Un berger des Alpes jouit moins de la société des hommes pendant une année, que l'habitant de nos villages pendant un mois. Cette vie solitaire doit avoir sur le caractère des effets marqués. On est plus concentré en soi-même; on vit sur ses propres réflexions; on s'accoutume à combattre avec ses seules forces contre les obstacles d'une nature sauvage. Cette vie pénible doit former à la patience et à la résignation. C'est presque la vie de ces ermites, qu'on nous représente passant leurs jours dans des austérités continuelles et dans une silencieuse contemplation.
Ainsi parlait mon grand-père, à la lueur de notre foyer, et il me paraissait à moi-même un de ces saints hommes, objet de la vénération publique dans les siècles passés. Sa barbe commence à couvrir le bas de son visage; il porte un bonnet garni d'une fourrure grise; son habit brun est du drap le plus grossier: son costume forme une opposition singulière avec la douceur de son regard et de son sourire. Quelquefois je reste longtemps à le considérer, et, si je pense à tout ce qu'il doit souffrir, soit à cause de moi, soit par l'infirmité de son âge, mes yeux se remplissent de larmes.
Mais nous avons soin de nous arracher l'un l'autre à nos tristes réflexions. Mon grand-père ne demande pas mieux que de lier la conversation, et je tâche de la lui rendre agréable par mon attention docile, ne pouvant guère conter à mon vénérable ami de choses qui l'intéressent. Aujourd'hui il m'a entretenu des travaux auxquels se livrent pendant l'hiver les montagnards des Alpes et du Jura.
Oh! que je porte envie à ceux qui peuvent abréger cette saison par des occupations régulières! Si j'avais, comme plusieurs, les matériaux, les outils et l'adresse nécessaires pour faire de ces jolis ouvrages en bois, qui se fabriquent surtout dans l'Oberland bernois, et qui se vendent jusqu'à Paris; ou, si j'étais assis devant un établi, comme les horlogers de la Chaux-de-Fonds et de la vallée du lac de Joux, qui font des montres si renommées par leur exactitude; si seulement j'avais le bois nécessaire pour faire des échalas, de grossiers baquets et des tonneaux, comme d'autres habitants de nos montagnes, je ne me plaindrais pas de mon sort; il n'y a guère de situations dans la vie qu'un travail assidu ne rende agréables ou du moins supportables.
Lorsque la lampe ou le feu du foyer nous éclaire, j'essaie de construire des ruches de paille; mais, si grossier que soit ce travail, je ne peux y vaquer sans lumière; il faut l'interrompre la plus grande partie de la journée, et je suis heureux de trouver alors dans la conversation de grand-papa un sujet de délassement toujours nouveau. Si le silence et la solitude se joignaient à l'obscurité, notre position serait affreuse.
Le 23 Décembre.
Grand-papa s'est plaint de douleurs et d'engourdissement dans les membres. Nous avons soin de marcher tous les jours quelques moments en long et en large dans notre prison, autant que l'étroit espace nous le permet. Cet exercice nous est nécessaire; grand-papa le fait en s'appuyant sur mon bras. Aujourd'hui il a présenté devant le feu ses pieds nus, et j'ai remarqué avec douleur des traces d'enflure. Il m'assure que ce n'est pas une chose nouvelle, et que cela ne doit pas m'alarmer.
Je l'engage, chaque soir, à prendre un doigt de vin pour soutenir ses forces, et il est très-disposé à soigner sa santé, bien plus afin de m'épargner des inquiétudes que par attachement à la vie. Mon Dieu, conservez-moi l'unique ami qui me reste peut-être sur la terre!
Le 24 Décembre.
Nous imaginons chaque jour quelque nouveau moyen de remplir nos heures pour combattre l'ennui, et certainement nous avons gagné aujourd'hui quelque chose, grâce à notre persévérance.
--Nous sommes aveugles pendant une partie du jour, a dit mon grand-père; mais les aveugles savent bien souvent occuper leurs mains, et faire des ouvrages dont la perfection nous étonne: essayons de les imiter! Ne saurions-nous tresser de la paille sans y voir? Nous devons y parvenir, avec de l'attention et la facilité que donne l'habitude.
Nous avons fait une première tentative, et, quand nous en avons examiné le résultat, à la clarté de la lampe, nous n'avons pas été trop mécontents. Je suis sûr qu'en peu de jours nous parviendrons à faire des tresses assez régulières.
Je veux essayer de fabriquer un chapeau de paille, comme je l'ai vu faire à quelques petits bergers. Si je peux réussir, j'en serai plus surpris, car ce travail est moins simple. Il faut engager les brins de paille les uns dans les autres, les attacher par des fils nombreux, ce qui exige des nœuds fréquents, et monter le tout sur une forme, comme celles dont se servent les fabricants de feutres. Mon premier essai sera sans doute quelque chose de merveilleux!
Le 25 Décembre, jour de Noël.
Nous avons consacré à la prière et à la méditation cette sainte journée. Il faut être malheureux pour sentir tout le prix de ce que le Sauveur a fait en faveur des hommes. Avant lui, combien l'infortune devait être amère! Qu'elle devait conduire aisément au murmure et au désespoir!
Il est venu sur la terre, et la consolation avec lui. Il nous a donné non-seulement les plus sages leçons, mais encore l'exemple le plus salutaire. Nous voici relégués comme dans un désert: et notre Sauveur ne fut-il pas aussi transporté sur la montagne pour être tenté par le diable? Nous avons du moins un abri, une couche: et lui, il n'avait pas un lieu où reposer sa tête. Nous sommes peut-être oubliés des hommes: Jésus en fut maudit et persécuté.
Ces réflexions ne sont pas de moi, mais de mon grand-père. Il m'en a présenté beaucoup d'autres, que je voudrais bien n'oublier jamais. Il m'a touché vivement en me rappelant, d'après les Évangiles, l'histoire de la naissance, de la vie, et de la mort de Jésus. Il m'a cité un grand nombre de ses paraboles et plusieurs de ses discours, pleins d'une charité divine. Notre chalet me paraissait comme un temple, pendant qu'il me faisait ces récits, où se mêlaient des applications utiles, et propres aux circonstances où nous sommes.
Cependant les cloches ont retenti dans nos vallées; les campagnards se sont pressés autour des autels; les chants religieux se répondaient de village en village, et ce bruit de fête n'est pas monté jusqu'à nous.
O mes voisins, vous ne savez pas combien vous êtes heureux de vous réunir pour la prière, après avoir été dispersés pour le travail! Autrefois l'habitude et l'enfance me laissaient insensible à cet avantage: aujourd'hui il me touche, au point de me faire verser des larmes d'impatience et de regret. _Comme le cerf soupire après les eaux, de même mon cœur soupire après vous, ô mon Dieu!_ Mais j'espère comme David: _Je passerai dans le lieu du tabernacle admirable, jusqu'à la maison de Dieu, au milieu des chants d'allégresse et de louange_.
Quand je descendrai de ma montagne, comme Moïse, il me semble que je porterai à mes frères les conseils de la sagesse. Je leur dirai: "Si vous aviez appris comme moi combien la société de tous est nécessaire à chacun, vous n'auriez les uns pour les autres que des sentiments d'amour et de charité. Reléguons quelque temps dans la solitude ceux qui ne veulent pas comprendre ces choses, et qui répandent parmi nous le trouble et la guerre: ils ne tarderont pas à sentir leur folie; ils sauront par expérience qu'_il n'est pas bon que l'homme soit seul; ils aimeront, comme ils s'aiment eux-mêmes, ce prochain_, sans lequel la vie ne serait plus un bienfait mais un châtiment de la Providence."
Le 26 Décembre.
Ce matin mon grand-père s'est trouvé incommodé pour avoir bu son lait pur: heureusement il a été plus promptement remis que je n'osais l'espérer. Sans doute sa grande patience contribue à lui rendre les maux plus légers. Il m'a dit avec sérénité:
--Je suis sans inquiétude, mon cher enfant. Il me paraît tout à fait probable que ma vie se prolongera pour le moins jusqu'au moment de notre délivrance. C'est tout ce que je désire. Si j'avais le bonheur, avant de mourir, de te voir dans les bras de ton père, ce départ me semblerait plus doux que je ne peux te le dire. Mais je suppose que Dieu voulût me retirer à lui pendant que nous sommes seuls dans ce chalet, j'ai assez bonne opinion de toi pour être assuré que cela ne te causerait ni frayeur ni désespoir. Que suis-je pour toi maintenant? Une charge, un embarras, que la piété filiale t'empêche seule de sentir. C'est toi qui fais tout ici. Depuis que je t'ai communiqué l'expérience dont tu manquais encore, il me semble que ma tâche est remplie. Ose donc, comme moi, envisager sans trouble l'idée d'une séparation un peu plus prompte que nous ne l'eussions souhaitée; soyons prêts à tout événement. Mais, je le répète, nous pouvons avoir bonne espérance: les soins que tu prends de moi, un peu plus de prudence dans la mesure de mes aliments, soutiendront ma vie jusqu'au printemps, et je verrai encore un feuillage.
Je n'ai pu répondre que par mes larmes à ces touchantes paroles. Nous avons gardé un long silence, et il m'a fallu bien du temps pour me remettre à l'ouvrage au milieu des ténèbres.
Ce soir grand-papa n'a pas voulu prendre de lait, et, voyant qu'une partie resterait sans emploi, il m'a donné l'idée d'en faire un fromage; il m'a dirigé dans ce petit travail.
--Il paraît, m'a-t-il dit en souriant, que je te suis encore bon à quelque chose.
A défaut de présure, nous avons fait cailler le lait avec un peu de vinaigre. J'ai passé ensuite le laitage dans un moule de terre cuite. Jusqu'à présent les choses sont allées à souhait: nous verrons demain le résultat.
De mon côté, j'ai fourni à grand-papa une idée qu'il a jugée heureuse, c'est de se faire une rôtie au pain et au vin, comme j'avais vu faire quelquefois pour lui à mes tantes, lorsqu'il se sentait faible ou incommodé. L'exécution a suivi de près; mais que n'aurais-je pas donné pour avoir un peu de sucre à répandre sur les tranches de pain chaudes et fumantes! Heureusement le vin que nous avons retrouvé s'est beaucoup adouci en vieillissant; c'est un vin blanc récolté dans une bonne année, "un vin que l'on servirait, dit mon grand-père, sur la table d'un prince."
--Je ne lui demande, a-t-il ajouté, que de prolonger ma vie jusqu'aux premiers bourgeons de la vigne.
Le 27 Décembre.
Le fromage a parfaitement réussi. Je l'ai placé sur une tablette et saupoudré de sel. Il m'a été impossible de le regarder sans que l'eau m'en vînt à la bouche, et pourtant combien je serais heureux de n'avoir pas dû employer ainsi notre lait! Aujourd'hui nous en avons encore de quoi faire un second fromage. Mon grand-père a goûté seulement de mes pommes de terre cuites sous la cendre. Avec cela, un peu de pain et de vin a fait toute sa nourriture. Hélas! il souffre peut-être, et, quoi qu'il fasse, je vois trop que ses forces s'en vont.
Le 28 Décembre.
Mon grand-père aime à présent à se lever plus tard et à se coucher plus tôt. Il estime qu'après avoir fait un peu d'exercice, la bonne chaleur qu'il trouve, dit-il, sous la laine et la paille lui convient mieux. Il est impossible de se ménager avec plus d'attention et d'une manière plus désintéressée. Tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit, m'instruit et me touche. Que de progrès j'ai fait avec lui en quelques semaines! Je ne me reconnais plus; j'ai quitté la plaine avec les sentiments et les idées d'un enfant: je me suis formé ici avec une rapidité qui m'étonne.
La journée qui vient de s'écouler n'a été marquée par aucun événement. J'ai travaillé, comme à l'ordinaire, et presque toujours au milieu de l'obscurité. J'acquiers tant de facilité à cet exercice, qu'il me semble que ma vue a passé au bout de mes doigts. Le toucher m'avertit des moindres erreurs, et ses avis excitent chez moi la réflexion d'une manière tout nouvelle. Je trouve quelque chose de si intéressant dans cette façon d'être, que je conseillerais d'en essayer à ceux mêmes qui n'en ont pas besoin. La vue est un serviteur trop empressé et trop complaisant, qui ne nous laisse pas le temps d'exiger de nous-mêmes tout ce que nous en pourrions obtenir. Le toucher est aussi un aide fidèle, mais il attend que la volonté commence, pour se mettre à sa disposition; il laisse à l'intelligence le soin de le diriger et de la reprendre. Ainsi chacun reste à sa place: l'esprit gouverne, le corps obéit.
Voilà mes réflexions sur ce qui se passe en moi. Je ne m'attendais pas, il y a quelque temps, à porter mon attention sur de pareils sujets: je me suis mieux étudié en trente jours de prison qu'en toute une vie de liberté.
Le 29 Décembre.
Les jours où nul événement ne jette quelque variété sur notre paisible existence, je porte plus vivement ma pensée au dehors, et, dès qu'elle s'est échappée de notre demeure, c'est sur vous, mon excellent père, qu'elle aime à s'arrêter. Et pourtant je ne sais où vous prendre. Mon premier mouvement est de vous chercher dans notre maison et dans nos campagnes. Je vous vois seul et triste, les yeux tournés souvent vers les hauteurs où nous endurons votre absence. Vous, du moins, vous savez où nous sommes, et vous ne devez pas avoir perdu l'espérance de nous revoir. Car enfin nous ne sommes pas demeurés sans ressources. Mais vous, qui nous dira ce qui vous a empêché de venir à notre secours? J'ai beau me flatter que ces obstacles n'ont rien de funeste, un triste pressentiment me dit que le jour de notre délivrance sera notre premier jour de deuil.
Pourquoi n'êtes-vous pas demeuré avec nous? Vous vous serez perdu en voulant sauver notre bétail. Au milieu de l'obscurité qui m'entoure si souvent, j'écoute avec une crainte superstitieuse: il me semble entendre les anges qui m'avertissent de mon malheur; je crois deviner le secret de Dieu, et j'ai de la peine à revenir de mon égarement. Quelques paroles de mon grand-père me ramènent enfin à la raison et à la patience: je respecte le voile qui me cache le passé et l'avenir. Ai-je perdu mon père? perdrai-je mon aïeul? Hélas! je l'ignore, et sans doute je dois l'ignorer. Mon Dieu, je ne vous offenserai plus par mon inquiétude et ma défiance! J'embrasserai la croix du Sauveur, et j'attendrai avec résignation ce que vous résoudrez!
Le 30 Décembre.
La fin de l'année approche. Ce jour est un de ceux où mes condisciples jouissent d'une liberté trop vivement souhaitée: ils ne vont pas à l'école, et ils s'en font un sujet de bonheur. Telles furent aussi mes pensées, quand j'étais au village: elles ont bien changé maintenant. Que ne donnerais-je pas pour passer quelques heures chaque jour dans cette salle, que j'appelais une prison? J'entends la cloche matinale qui nous rassemble; nous entrons pêle-mêle, nos livres sous le bras; chacun se place, le maître se lève, et nous nous levons avec lui: la prière sanctifie et prépare le travail.
Alors commence le murmure confus des voix qui répètent tout bas ce qu'elles seront appelées à redire tout haut. Les cahiers s'ouvrent de tous côtés, et le bruit des pages feuilletées se mêle à mille petites rumeurs, que le maître interrompt, en frappant sur son pupitre avec sa grosse règle de hêtre. On échange à la dérobée quelques sourires.
On va écrire la dictée: toutes les plumes se préparent; elles courent ensemble sur le papier; puis viennent les exercices de calcul, de lecture et de chant.
Ainsi, passant d'un travail à un autre, dans une société faite pour les intéresser et leur plaire, les élèves n'en consultent pas moins avec impatience l'horloge de bois. Le balancier paisible poursuit sa marche d'un pas toujours égal; les poids moteurs descendent insensiblement, et l'écolier distrait observe, de moment en moment, les progrès de leur chute le long de la muraille. Enfin trois heures se sont écoulées lentement: celle de la délivrance arrive.
A peine la classe est-elle licenciée, que les cris joyeux, les mouvements impétueux remplacent le silence et la contrainte. On s'élance, on court, on se presse; les jeux se forment devant la maison d'école, et trop souvent les querelles naissent en même temps.
J'ai pris ma part de ces travaux et de ces plaisirs: il me semble que je les goûte encore, en les retraçant ici. Je rêve tout éveillé, je me souviens et j'oublie...
--Pauvre Louis! m'a dit mon grand-père, quel nouveau sujet as-tu de soupirer? faudra-t-il que je te défende le délassement que je t'ai conseillé moi-même? Sois le maître de tes pensées et de ta plume; occupe-les de sujets propres à te fortifier; considère que ta condition présente exige de toi de la fermeté, et que bientôt peut-être il t'en faudra davantage.
--Etes-vous moins bien, ce soir, mon cher grand-papa?
--Non, mon enfant, et, si je viens de me coucher, c'est seulement par prudence; je veux faire si bien que, dans deux ou trois mois, nous descendrons gaillardement la montagne, Blanchette courant devant nous. Comme on sera joyeux de nous revoir!
--On n'attendra pas que nous nous mettions en route, je vous assure, et l'on viendra frapper à notre porte, plus tôt que vous ne croyez.
--On viendra frapper à notre porte?
En répétant mes paroles, mon grand-père a pris un air grave, et il m'a serré la main.
--Et si le messager de délivrance venait m'appeler, non pas au village, mais au ciel, que ferais-tu, mon enfant? Voyons! il faut prévoir le cas et se préparer. Tu seras, je n'en doute point, un excellent garde-malade, et, tant que je vivrai, je compte sur ta fermeté: mais après... il te resterait d'autres devoirs... envers ma cendre: Pourrais-tu les accomplir?
Ici j'ai interrompu mon grand-père par mes sanglots; je l'ai prié de ne pas poursuivre. Nous nous sommes embrassés, et, après avoir ajouté à mon journal le récit de cette pénible scène, je vais en demander l'oubli au sommeil.
Le 31 Décembre.
Heureuse journée! mon grand-papa s'est trouvé plus d'appétit et de force; il a pris un peu de café au lait, il a mangé plus que de coutume, et s'est restauré avec un doigt de vin. Ainsi ce qui est un poison, quand il est pris avec excès ou mal à propos, comme tant de personnes ont coutume de le faire, est ici un remède dont je bénirai les effets.
Le dernier jour de l'année s'est bien passé. Permettez, mon Dieu, que je vous en remercie, et que j'achève cette journée solennelle, en adorant votre puissance et votre bonté!
Le 1er Janvier.
L'année dernière, j'étais à pareil jour au milieu de ma famille. La veille, mon père était allé à la ville faire quelques petites emplettes, et j'en eus ma part. Le matin, il me conduisit à l'église; nous eûmes quelques parents à dîner; les enfants dansèrent aux chansons, et la fête se prolongea fort tard.
Si l'on m'avait alors donné à deviner où je passerais le nouvel an aujourd'hui, je n'aurais certes pas imaginé ce que je souffre et ce que je vois. Il arrive aux hommes tant de choses inattendues, qu'ils devraient se tenir constamment sur leurs gardes, comme le soldat qui veille tout armé dans le voisinage des ennemis.
Mon grand-père, jugeant que cette journée serait plus triste pour moi, a fait tout ce qu'il a pu pour me distraire; il a bien voulu m'enseigner quelques jeux qui exigent certaines combinaisons; il m'a proposé des questions qui se résolvaient par un badinage; sa conversation a été plus enjouée que de coutume; enfin nous avons fait à souper une sorte de fête. Il a voulu que j'ajoutasse aux pommes de terre cuites sous la cendre mon premier fromage, que j'ai trouvé exquis et délicat au point où il était; je n'ai pu refuser ma part d'une rôtie. C'était un festin pour des ermites comme nous.
La chèvre n'a pas été oubliée; je lui ai choisi le meilleur foin, elle a eu de la litière fraîche, double ration de sel et triple mesure de caresses.
Veuille le Seigneur, que nous avons invoqué ce matin et ce soir, conserver le petit-fils à l'aïeul et l'aïeul au petit-fils!
Mon grand-père désire ajouter ici quelques mots de sa main.
"Au nom de Dieu, _amen_!
"Il peut arriver que je sois séparé des miens, avant d'avoir pu leur faire connaître mes dernières volontés. Je n'ai aucune disposition générale à faire au sujet de mes biens, mais je souhaite reconnaître les soins et le dévouement de mon cher petit-fils, Louis Lopraz, ici présent, et, comme il m'est impossible de lui offrir le moindre cadeau en un jour tel que celui-ci, je prie mes héritiers d'y suppléer en lui donnant de ma part:
"Ma montre à répétition;
"Ma carabine;
"Ma Bible, qui était déjà celle de mon père;
"Enfin mon cachet d'acier, où sont gravées mes initiales, qui se trouvent les mêmes que celles de mon filleul et petit-fils.
"Ces faibles marques de souvenir lui seront précieuses, j'en suis convaincu, à cause de l'amitié qui nous unit, et que la mort elle-même laissera subsister entre nous.
"Telle est ma volonté.
"Au chalet d'Anzindes, le 1er janvier 18....
"LOUIS LOPRAZ."
Mon vénérable ami, permettez qu'à mon tour je vous exprime dans mon journal ma vive reconnaissance; c'est, je le sens, un bonheur inestimable pour moi d'avoir vécu avec vous dans cette retraite écartée: je n'avais pas besoin de récompense, ou du moins le bon témoignage que vous daignez me rendre devait me suffire. Puissiez-vous jouir encore longtemps de la société de nos amis et de nos proches! C'est par ce vœu filial, où ils sont si intéressés, que je commencerai la nouvelle année.
Le 2 Janvier.
Depuis longtemps nous n'entendons plus aucun bruit du dehors, et notre réclusion est toujours plus profonde. Nous en concluons qu'il est tombé beaucoup de neige nouvelle et que probablement le chalet est tout à fait enseveli sous cette masse. Cependant le tuyau de fer la dépasse encore; la fumée sort toujours librement: aujourd'hui quelques flocons de neige tombent par ce canal étroit.
Ces blancs messagers de l'hiver sont la seule chose qui établisse une communication entre nous et le monde. Si notre horloge s'arrêtait, nous n'aurions plus aucune connaissance des heures. Il nous resterait seulement, pour distinguer le jour de la nuit, la clarté que nous apercevons encore le matin par le haut du tuyau de fer.
En revanche, nous souffrons peu du froid dans notre caveau silencieux. Nous aurions pu craindre davantage que le séjour n'en devînt malsain, mais le petit courant d'air qui s'établit dans la cheminée suffit pour le purifier en le renouvelant.