Trois mois sous la neige: Journal d'un jeune habitant du Jura

Part 3

Chapter 33,987 wordsPublic domain

Maintenant mon grand-père, qui me voit séparé de tous les deux, a la bonté de les rappeler sans cesse dans nos entretiens. Il me conte ce qui s'est passé chez nous avant ma naissance et depuis, avant que j'aie pu me connaître moi-même et connaître mes parents. Ah! quand il est sur ce sujet, je n'ai pas besoin d'autres distractions; nous pouvons éteindre la lampe et attendre sans impatience l'heure du repos. Tout ce qu'il me dit, à quoi il n'aurait pas songé peut-être sans notre accident, se grave pour toujours dans ma mémoire.

Ainsi donc j'ai fait longtemps la joie de mes parents sans le savoir et sans y penser! Je leur ai fait des caresses dont je ne me souviens plus; je leur ai dit, sans me rappeler ni l'occasion ni le moment, des paroles enfantines auxquelles ils prenaient un vif plaisir! C'était là tout le prix de leurs soins et de leurs veilles. A ce sujet mon grand-père me disait:

--Comment ne pas admirer la sagesse et la bonté de la Providence? Elle rend l'enfant aimable, avant même qu'il sache aimer, en sorte que l'on craint plus vivement tous les dangers pour un être qui ne craint rien, et que l'on s'intéresse d'autant plus à lui qu'il ne peut prendre aucun souci de lui-même.

Pour moi, quand je cherche à rappeler mes plus anciens souvenirs, je vois grand-papa au coin du feu, ma mère au jardin, mon père entrant dans la maison, un fagot sur l'épaule. Peu à peu ces images sont plus nombreuses et plus nettes, et je ne peux m'empêcher de comparer ces premiers temps de ma vie à la naissance du jour: d'abord on ne distingue pas même les plus grands objets; peu à peu tout se dessine, tout s'éclaire, et nos regards saisissent les moindres détails.

Le 30 Novembre.

Nous avons trouvé le moyen d'occuper nos mains pendant une partie du jour, sans qu'il soit nécessaire de brûler plus d'huile que la prudence ne le permet; la lueur du foyer nous suffit. Comme nous avons des gerbes de reste, nous tressons, ou plutôt je tresse de la paille en longues cordes qui peuvent servir à différents usages. J'ai vu mon père entourer de ces liens nos carrés de pois, pour les soutenir; on peut même les tendre autour des blés, et surtout du seigle, qui est si sujet à verser. Enfin, nous en garnirons des chaises, quand nous aurons le bois nécessaire pour les fabriquer.

Je m'assieds tout auprès du feu, et je m'arrange de manière à travailler dans l'espace peu étendu qu'il éclaire; mon grand-père suit mon travail des yeux, et me passe lui-même la paille, à mesure que j'en ai besoin. Il veille surtout à ce qu'elle ne nous cause pas une nouvelle alerte, et la tient à quelque distance du foyer.

Cette occupation nous amuse; il nous semble qu'en travaillant pour la belle saison nous la rapprochons de nous; d'ailleurs, cela ne nous empêche pas de causer; mon grand-père me fait conter ce qui se passait à l'école, où j'avais le malheur de trouver quelquefois le temps un peu long. J'aime surtout à lui rappeler les visites de ce riche et bon voisin, qui nous distribuait de temps en temps des livres en prix. Il nous donnait aussi des vers à apprendre par cœur. Ces jours-là les heures passaient bien plus vite, surtout quand il nous récitait ces poésies, qu'il nous expliquait à merveille.

Mon grand-père m'a dit:

--Tu ne les as pas oubliées, j'espère, puisqu'elles te plaisaient tant? Et il a voulu que je lui en donnasse la preuve à l'instant même.

--As-tu écrit ces vers? m'a-t-il dit.

--Je les avais écrits, mais je les ai prêtés, et le cahier a été perdu.

--Eh bien, mon enfant, tâche de réparer cette perte vraiment regrettable. Je veux que tu me récites quelquefois ces poésies, qui me paraissent faites pour l'enfance; puis, un jour l'une, un jour l'autre, tu les écriras dans ton journal.

Je vais donc transcrire la première qui s'est présentée à ma mémoire.

Caroline et les petits Oiseaux.

De sa maisonnette bien close, Caroline aux champs regardait, La bise avec fureur grondait; Plus de feuillage, plus de rose; Partout la neige et les glaçons. Transis de froid, quelques pinsons Des arbrisseaux du voisinage Becquetaient l'écorce sauvage, Mais n'essayaient plus de chansons. "Pauvres petits! la faim peut-être Plus que le froid vous fait souffrir; Le même Père nous fit naître: De ses biens je dois vous nourrir." Du pain bis déjà les miettes Pleuvaient pour les tristes oiseaux; Déjà, chère enfant, tu les guettes A travers les brillants vitraux. Un, deux, trois!... la volée entière Accourt à ce friand repas; Elle est toujours plus familière; Tu parais: on ne s'enfuit pas. Sans craindre fâcheuse aventure, On revient chaque jour; enfin Ce peuple chéri dans ta main Becquète à l'envi la pâture. Que les moments te semblent courts! Ah! si l'hiver durait toujours! Mais la primevère indiscrète Sourit au soleil printanier; Voici déjà la violette, A l'abri du vert groseillier; Sans peine aux champs l'oiseau butine; Plus de frimas: plus de pinsons! Oiseaux, adieu! Dans vos chansons N'oubliez jamais Caroline.

Le 1er Décembre.

Je sens une véritable frayeur en écrivant la date d'aujourd'hui. Si quelques jours du mois de novembre nous ont semblé si longs, que sera-ce du mois où nous entrons? Encore, s'il devait être le dernier de notre captivité! Mais je n'ose plus en prévoir le terme. La neige s'est tellement accumulée, qu'il me semble qu'un été ne suffira pas à la fondre. Elle s'élève maintenant jusqu'au toit, et, si je n'y montais pas chaque jour, pour dégager la cheminée, nous ne pourrions bientôt plus ouvrir la trappe, ni allumer de feu.

Mon grand-père me fait pitié de ne pouvoir pas sortir quelquefois de ce tombeau. Je lui demandais ce matin quelle chose il regrettait le plus, et il m'a répondu:

--Un rayon de soleil. Et pourtant, a-t-il ajouté, notre sort est bien moins malheureux que celui de beaucoup de prisonniers, dont plusieurs n'ont pas plus que nous mérité la réclusion. Nous avons du feu, souvent de la lumière; nous jouissons dans notre prison d'une certaine liberté, et nous y trouvons des sujets de distraction que n'offrent pas les quatre murs d'un cachot; nous n'avons pas chaque jour la visite d'un geôlier ou défiant ou cruel ou seulement indifférent à nos peines; les maux que l'on souffre par la seule volonté de Dieu n'ont jamais l'amertume de ceux que nous croyons pouvoir attribuer à l'injustice des hommes; enfin nous ne sommes pas seuls, mon enfant, et, si ta présence dans ce chalet me donne des regrets que je ne veux pas te cacher, elle me soutient, elle m'est nécessaire: il me paraît que tu n'es pas non plus mal satisfait de ton compagnon; il n'y a pas jusqu'à Blanchette qui ne soit un adoucissement à notre captivité, et ce n'est pas, je t'assure, seulement pour son lait que je l'aime.

Ces derniers mots m'ont fait réfléchir, et j'ai proposé de rapprocher de nous cette pauvre bête.

--Elle s'ennuie fort toute seule, ai-je dit, elle bêle souvent; cela lui peut nuire, et à nous aussi par conséquent. Qui nous empêche de l'établir ici dans un coin? La place est assez grande pour nous et pour elle; elle nous sera bien obligée de l'honneur que nous lui ferons, et peut-être en sera-t-elle meilleure nourrice.

La proposition a été bien accueillie, et sur-le-champ je me suis mis à l'ouvrage; j'ai disposé dans l'angle de la cuisine, où il m'a paru que cela nous gênerait le moins, une petite crèche que j'ai fixée au mur avec quelques gros clous; j'ai augmenté la solidité de l'établissement en plantant deux pieux, pour servir d'appui, et, sans attendre davantage, j'ai amené Blanchette auprès de nous.

Qu'elle nous sait bon gré de ce changement! Elle est tout joyeuse et ne cesse de nous remercier. Si cela devait durer, elle serait un peu fatigante; mais, quand elle aura pris l'habitude de sa nouvelle position, elle sera plus tranquille qu'auparavant. A cette heure même, pendant que je confie ces détails au papier, elle est couchée sur sa litière fraîche; elle rumine paisiblement, et me regarde d'un air si satisfait, qu'elle semble deviner que j'écris son histoire. Rien ne lui manque à présent, et il y a une personne heureuse dans le chalet.

Le 2 Décembre.

Nous nous sommes oubliés après souper à faire des projets pour le moment de notre sortie, et il est si tard, que je dois abréger mon journal. Il serait toujours bien rempli et bien intéressant, si je savais répéter tout ce que grand-papa me raconte; mais il veut que je fasse plutôt l'histoire de notre vie que le récit de nos conversations. Aujourd'hui je me contenterai d'écrire une fable, dont il a trouvé l'idée heureuse, et qui lui a paru donner une leçon dont bien des gens devraient profiter. En effet, il est bien commun, disait-il, de voir les hommes accuser autrui des maux qu'ils se font eux-mêmes.

Le Laboureur.

Perrin, courbé sur le sillon, Grondait ses bœufs et faisait rage, Et, les pressant de l'aiguillon, Disait: Ouvriers sans courage!...

Le jour s'en va; voici le tard, Et de leur tâche ils ont en somme A grand'peine achevé le quart! Il faut demain qu'on les assomme.

Dieu soit loué! dit le plus vieux; Aussi bien ce travail nous tue. Une mort prompte nous plaît mieux Que votre éternelle charrue.

La méchante au pauvre animal Attire et menace et piqûre: Parlez-lui; je ferais gageure Que c'est elle ici qui va mal.

Eh! bien, dit l'homme, allez charrue, Allez donc! n'entendez-vous pas? Devant, derrière, on s'évertue, Et vous ne pouvez faire un pas!

On se plaint de moi! quelle injure! Répondit-elle en gémissant, Je vais de mon mieux, je vous jure: Voyez ce fer obéissant!

Il est poli comme une glace, Et brûlait moins sous le marteau. Mais comment emporter morceau D'un sol si dur et si tenace?

Ainsi, champ fatal, c'est donc toi Que devrait punir ma colère! Dit le rustre en frappant la terre. Songe un peu que je suis ton roi!

Pourquoi ces barbares caprices? Toujours trempé de mes sueurs, Tu veux l'être encor de mes pleurs, Et mon sang ferait tes délices!

A ces mots, du sein des guérets Une voix s'élève et lui crie: Mets donc un terme à ta furie, Ou je retire mes bienfaits.

Insensé, tes bœufs, ta charrue, Ton champ, font très-bien leur devoir; Les défauts qu'en eux tu crois voir, C'est chez toi qu'ils frappent ma vue.

Tu veux gronder? apprends d'abord, Apprends des experts du village A bien guider ton attelage, Et tais-toi, car toi seul as tort.

Le 3 Décembre.

Aujourd'hui, j'ai été attiré sur le toit par l'éclat du soleil. Un temps sec et froid a succédé aux longues neiges. Comme ce tapis blanc m'éblouissait les yeux, et que la forêt m'a paru belle! J'osais à peine dire à grand-papa tout le plaisir que j'avais eu; mais, à force d'y songer, j'ai trouvé une chose qui m'a paru d'abord la plus simple du monde, et je me reproche de ne m'en être pas avisé plus tôt. Il s'agit de déblayer la neige devant la porte, et de faire un chemin à pente douce, en rejetant la neige des deux côtés. J'ai déjà mis la main à l'œuvre; mon grand-père pourra bientôt voir la chose qu'il regrette le plus, un rayon de soleil! J'ai travaillé tout le jour; il y a plus d'ouvrage que je ne croyais; mais j'aurais avancé bien davantage si l'on me l'avait permis. Voilà mes habits qui sèchent devant le feu, et je me suis enveloppé de la couverture, pour noter dans mon journal l'heureuse entreprise d'aujourd'hui.

Le 4 Décembre.

L'ouvrage avance; je l'ai continué tout le temps que grand-papa m'a laissé faire. Il avait eu avant moi l'idée de ce travail, et je l'ai grondé de m'en avoir fait un secret. Il craignait pour moi la fatigue et l'humidité, et ne voulait pas employer à son usage les forces de son petit-fils.

Le 5 Décembre.

Nous pouvons sortir de chez nous: le chemin est fait; il est battu; j'ai eu le plaisir de le faire parcourir à mon grand-père, en le soutenant d'un côté, pendant qu'il s'appuyait de l'autre sur une barrière que j'ai fixée par un bout à la maison, et par l'autre à un pieu enfoncé dans la neige.

Nous sommes restés quelques moments au bout de notre avenue, qui n'est pas longue; mais le jour était sombre, et nous nous sommes trouvés fort tristes en voyant cette forêt noire, ce ciel nuageux et cette neige qui nous environne d'un silence de mort. Un seul être vivant s'est montré à nos regards: c'était un oiseau de proie, qui a passé loin de nous, en poussant un cri rauque. Il gagnait la vallée, et volait dans la direction de notre village.

--Chez les païens, a dit mon grand-père avec un triste sourire, on aurait expliqué ce que signifiait cet oiseau, son vol et son cri; les hommes superstitieux auraient vu dans sa rencontre des sujets de crainte ou d'espérance. Suivrons-nous bientôt la route que cet oiseau paraît nous tracer? Dieu le sait; mais il est trop bon et trop sage pour nous révéler notre sort, et, s'il voulait le faire, il ne se servirait pas de la brute pour prophétiser. Tiens, mon cher Louis, allons attendre l'effet de sa volonté. Je te remercie de la peine que tu as prise pour moi. Un autre jour j'en profiterai mieux.

Nous sommes rentrés, et, contre mon attente, nous avons été plus sérieux qu'à l'ordinaire; malgré nos efforts, la conversation languissait. Ainsi l'effet ne répond pas toujours à notre espérance. Le temps sombre ne suffit pas pour expliquer notre chagrin; il vient, je crois, d'avoir pu sortir de chez nous, de nous être figuré que nous étions libres, et de nous être sentis prisonniers comme auparavant.

Le 6 Décembre.

Une idée mène à l'autre. Cette fois mon grand-père a bien voulu parler le premier; il savait que je profiterais autant que lui de sa proposition. Il m'a engagé à enlever la neige devant la fenêtre. Il faudra plus de temps, parce que l'amas en est plus considérable dans cet endroit; d'ailleurs, pour atteindre notre but et nous donner du jour, il faut que la pente soit moins rapide de part et d'autre. J'ai commencé la besogne, et je n'ai pas souffert que mon grand-père s'en mêlât. Il n'a pas insisté, sachant combien sa santé m'est précieuse.

--Je ne veux pas, a-t-il dit, t'exposer au moindre embarras pour me donner quelque distraction.

Le 7 Décembre.

Nous sommes moins avancés qu'hier; la neige recommence, et le vent est si froid que je n'ai pas eu la permission de travailler dehors. J'ai seulement enlevé, ce soir, la neige nouvellement tombée devant la porte. Il faudra maintenir mon ouvrage; tout établissement a besoin d'entretien; mais je ne manquerai pas de persévérance.

C'est par là que je suis arrivé à pouvoir traire la chèvre avec assez de succès pour que grand-papa ne craigne plus de m'en laisser le soin; et pourtant notre vie repose sur celle de Blanchette, qui, fort heureusement, se porte à merveille. Depuis qu'elle ne s'ennuie plus, elle donne plus de lait.

Le 8 Décembre.

Le temps était plus doux aujourd'hui, et j'ai repris mon ouvrage; mais il m'est arrivé un accident, dont je n'ai fait d'abord que rire, et qui pouvait cependant avoir des suites fâcheuses. J'avais déjà enlevé beaucoup de neige, et je croyais approcher de la fin de mon travail, lorsque le monceau que j'avais rejeté au-dessus de ma tête s'est éboulé sur moi, et m'a couvert tout entier. Mon grand-père, qui venait de rentrer dans le chalet, ne pouvait se douter de rien, parce qu'il m'avait donné les directions nécessaires pour me préserver de cet accident; je les avais négligées, et je ne l'ai pas appelé d'abord, de peur de l'effrayer; j'espérais me tirer d'affaire moi-même. Je suis, en effet, parvenu à dégager ma tête, mais c'est tout ce que j'ai pu faire sans secours. Après m'être longtemps agité inutilement, parce que la neige n'offrait pas à mes pieds une base dure et solide, j'ai été forcé d'appeler mon grand-père à mon aide.

Il est venu tout alarmé, et s'est traîné péniblement jusqu'à la place où j'étais presque enseveli. Quand un de mes bras s'est trouvé libre par son secours, j'ai été bientôt dégagé, mais j'aurai de la peine à obtenir qu'il me laisse continuer ce travail, dont mon étourderie aura seule empêché le succès.

Le 9 Décembre.

Seigneur, ayez pitié de nous! Nous venons de passer la plus terrible journée de notre captivité. Je ne savais pas encore ce que c'est qu'un ouragan dans les montagnes. A présent même, puis-je dire ce qui s'est passé au dehors? Nous avons entendu des mugissements effroyables; quand nous avons essayé d'entr'ouvrir la porte, nous avons vu des tourbillons de neige si rapides, et le vent s'est engouffré avec tant de fureur dans le chalet, que nous avons eu la plus grande peine à pousser le verrou. Nous avons aussi dû baisser la trappe, et d'ailleurs, il n'était pas possible de faire du feu, parce que toute la fumée était rejetée au dedans.

Nous sommes restés ainsi longtemps dans les ténèbres, après avoir trait Blanchette, et déjeuné de son lait sans le faire bouillir; seulement, avant d'éteindre la lampe, nous avons lu quelques pages de l'_Imitation_; ensuite mon grand-père a soutenu mon courage par sa sérénité; ses paroles graves et pieuses se mêlaient, dans l'obscurité, au bruit de la tourmente. Au moment où l'on eût dit que la malédiction de Dieu pesait sur nous, il me parlait de sa miséricorde.

--Cette même puissance, me disait-il, qui se montre aujourd'hui si terrible, apparaîtra bientôt pleine de douceur et d'amour; elle nous semble menacer à présent la nature d'une entière destruction, et nous croyons retomber dans le chaos, où se trouvait la matière avant les six jours de Moïse: aveugles que nous sommes! ces tempêtes ne sont que les préparatifs d'une création nouvelle. Tu reverras, mon enfant, nos plaines reverdies, nos moissons dorées; tes regards se promèneront encore sur les vergers fleuris et dans l'espace du ciel, tout brillant de lumière. Ce changement merveilleux te fera-t-il reconnaître la toute-puissance de l'Éternel? Sauras-tu l'aimer en ce temps-là comme tu le crains aujourd'hui? Après avoir vu par quels efforts épouvantables la nature amasse sur les montagnes le trésor des eaux fécondes qu'elle laisse écouler ensuite dans nos vallées; après avoir compris en ce point les vues de la Providence, sauras-tu soumettre ta faible intelligence à son infinie sagesse? Comprendras-tu qu'il est aussi prudent que respectueux et doux de se reposer sur elle? Si tel est le fruit de nos souffrances, l'affreuse journée que nous passons doit être comptée parmi les plus heureuses de ta vie.

C'est par de telles exhortations que mon grand-père occupait ma pensée et soutenait mon courage. Nous étions assis sur notre lit, et nous avions étalé sur nous une gerbe de paille. Mon grand-père, s'étant aperçu que j'étais saisi d'un accès de pleurs, a passé un de ses bras autour de mon cou, et joignant les mains sur ma poitrine, il m'a tenu longtemps embrassé sans rien dire. Enfin il s'est aperçu que j'étais plus calme, et que je n'avais pas attendu pour me remettre que la tempête fût apaisée; au contraire, elle était encore dans toute sa force.

--Eh bien, m'a-t-il dit, me laisseras-tu parler seul? N'as-tu rien à me répondre? ou n'as-tu pas assez de présence d'esprit pour exprimer ce que tu sens?

--Ne me croyez pas si peu raisonnable, ai-je répondu. Mon émotion et mes pleurs ne sont pas d'un cœur faible et lâche, et si peu digne du vôtre.

--S'il en est ainsi, mon enfant, a-t-il ajouté, en frappant sur la paille dont nous étions couverts, tu pourras me réciter un de vos chants d'école. Les moissons n'y sont pas oubliées sans doute, et ce chaume qui nous préserve du froid, après que son grain nous a nourris, me rappelle nos belles moissons de cette année.

--Vous me rappelez à moi-même, ai-je dit, celle de nos chansons que j'aimais le mieux; la voici:

Le Chant des Moissonneurs.

Debout, debout pour les moissons, Jeunes filles, jeunes garçons! De l'alouette au gai ramage Entendez-vous le chant d'amour? Nous troublerons son doux ménage, Pour ses petits quel mauvais jour!

L'aube sourit dans le lointain: Quel beau pays! quel beau matin! Le batelier fuit le rivage, Et le berger sort du bercail; Le vieux clocher pour le village A sonné l'heure du travail.

Ah! ce travail, c'est le bonheur; C'était l'espoir du moissonneur. Sous le marteau la faux résonne; La troupe aux champs a pris l'essor, Et sous ses mains, riche couronne, Je vois tomber les épis d'or!

Pour assembler leurs flots épars Venez, venez, femmes, vieillards! A nous, amis, des gerbes mûres, A nous de serrer les liens: Ouvrez vos flancs, larges voitures; Suffirez-vous à tant de biens?

C'est le ciel qui les a donnés. Enfants, de bluets couronnés, Assis sur la paille dorée, Chantez-lui vos douces chansons; Au village faites entrée: Louange au Père des moissons!

Au milieu de ma récitation, est survenu un coup de vent plus fort que tous les autres, et nous avons entendu la porte craquer si fort que nous avons tressailli tous deux; cependant j'ai achevé mes couplets, et mon grand-père, après m'avoir rassuré par quelques paroles, a gardé un moment le silence, puis il m'a dit:

--Nous n'avons pas de feu aujourd'hui; nous pouvons bien, par compensation, nous éclairer un peu plus longtemps; d'ailleurs, il sera bon de voir ce qui a pu ébranler la porte, et, s'il est arrivé quelque accident, de le réparer aussi bien que possible.

Nous nous sommes donc levés, et, après avoir allumé la lampe, nous avons reconnu, en essayant d'entr'ouvrir la porte, qu'une masse de neige était retombée sur elle, en sorte que nous sommes enfermés comme auparavant. Il y avait peut-être de quoi m'affliger beaucoup, mais j'ai su me soumettre sans murmure à cette nouvelle contrariété.

--Considère, a dit grand-papa, que, si la tourmente nous avait surpris avant que le chalet eût été enfoui dans la neige, il n'aurait peut-être pas résisté. Acceptons avec une respectueuse résignation un état de choses auquel nous devons aujourd'hui d'être échappés au plus grand danger.

La tempête dure encore au moment où j'écris. Nous avons imaginé de faire bouillir notre lait à la flamme des pommes de pin. Ce feu produit peu de fumée et répand une odeur de résine qui me plaît. Nous nous sommes un peu réchauffés. Nous venons de lire quelques pages de notre bon conseiller, et nous trouverons, s'il plaît à Dieu, un peu de repos sur notre paille.

Le 10 Décembre.

Nous avons moins entendu le vent aujourd'hui; nous ne savons trop quel temps il fait; nous croyons cependant que la neige continue de tomber abondamment; du moins la trappe en est chargée, et je n'ai pu l'ouvrir, quelques efforts que j'aie faits pour cela. Nous sommes réduits à ne brûler que des pommes de pin, sous peine de nous enfumer. J'ai imaginé, pour éclaircir un peu nos ténèbres, de fendre quelques bûches de sapin en lattes minces auxquelles je mets le feu par un bout; cela brûle de soi-même quelques moments; mais que je regrette ma fenêtre! Elle est aussi obstruée qu'auparavant. Décidément, quand le temps le permettra, je ferai une nouvelle tentative, pour nous donner un peu de lumière et de liberté.

Le 11 Décembre.

Le froid est beaucoup plus vif. Quoique nous soyons ensevelis sous la neige, ce qui empêche peut-être que nous entendions l'orage, nous nous sentons glacés jusqu'aux os, en sorte que, pour ne pas souffrir de ce côté, nous nous mettons dans un nuage de fumée. Malheureusement, Blanchette paraît le souffrir avec moins de patience que nous, et pourtant il ne peut être question de la remettre à l'étable, où elle aurait froid, et où l'ennui la reprendrait certainement.

Mon grand-père assure que, pour se faire sentir à ce point dans notre maison, qui est si bien close, la gelée doit être des plus fortes. Il suppose que le vent a tourné au nord.

Le 13 Décembre.