Trois mois sous la neige: Journal d'un jeune habitant du Jura
Part 2
Tout l'espace que l'on voit autour du chalet n'est qu'un tapis blanc; la forêt de sapins qui la couvre du côté de la vallée, et qui borne la vue, est blanche comme le reste, à l'exception des troncs, qui semblent tout noirs. Plusieurs arbres se sont brisés sous le poids; j'ai vu de grosses branches, et même des tiges, rompues en éclats.
Dans ce moment, il soufflait une bise[2] violente et glacée; les nuages sombres qu'elle poussait devant elle s'ouvraient par intervalles pour laisser briller le soleil, et cette clarté éblouissante courait sur le champ de neige avec la vitesse d'une flèche.
[2] Vent du nord-est.
Le froid me gagnait. Quand j'ai voulu expliquer à grand-papa ce que je voyais, il s'est aperçu que je claquais des dents; il m'a dit alors de me hâter, et de dégager la trappe, en déblayant, autant que je pourrais, tout l'espace autour de la cheminée. Ce travail m'a pris bien du temps, et m'a donné beaucoup de peine, mais il m'a réchauffé. Après l'avoir achevé, selon les directions de mon grand-père, j'ai replacé la corde dans une poulie, de façon qu'en tirant à soi on ouvre la trappe, et qu'elle se ferme par son poids, quand on lâche la corde, qui passe hors du canal et par le plancher dans des trous pratiqués exprès. Après que nous eûmes fait deux ou trois fois cette petite manœuvre, pour nous assurer qu'elle réussirait toujours, je suis descendu plus facilement que je n'étais monté.
Mes habits étaient tout mouillés; et je n'en avais pas d'autres. Nous avons allumé un feu clair de branchages et de pommes de pin, puis, baissant la trappe et laissant seulement l'espace nécessaire pour que la fumée pût s'échapper, nous avons ainsi passé la plus grande partie du jour au coin du feu, sans autre lumière que celle du foyer, car notre provision d'huile est bien petite, et nous voyons qu'il ne faut pas nous attendre à quitter de sitôt notre prison. Nous n'avons rallumé notre lampe qu'au moment de traire la chèvre.
C'est une chose bien nouvelle et bien triste pour nous de languir ainsi toute une journée. Je crois pourtant que les heures m'auraient semblé moins longues, si je n'avais été dans une attente continuelle. Il me semblait toujours qu'on allait venir nous délivrer. Je suis remonté sur le toit pour voir si personne n'arrivait; je n'ai pas cessé de questionner grand-papa. Il espère, dit-il, que mon père est arrivé chez nous en bonne santé; mais peut-être les chemins sont-ils éboulés, ou les passages obstrués par des amas de neige.
Enfin, après avoir fermé complétement l'ouverture de la cheminée, nous nous sommes couchés hier avec l'espérance qu'on viendrait aujourd'hui à notre secours; mais ce matin nous avons reconnu que, pour le moment, la chose est presque impossible. Il n'a pas cessé, à ce qu'il nous semble, de neiger toute la nuit. Nous avons eu la plus grande peine à rouvrir la trappe: j'y suis enfin parvenu, et nous avons pu allumer du feu. J'ai trouvé deux pieds de neige nouvelle. Grand-papa ne veut plus que j'espère de quitter ce tombeau avant le printemps. Cette captivité n'est pas ce qui m'attriste le plus: les dangers que mon père a courus, et, s'il y est échappé, ses craintes à notre sujet m'inquiètent bien davantage.
Ce printemps, j'étais venu passer quelques jours auprès de lui, et j'avais apporté de l'encre, des plumes et du papier, parce qu'il ne veut pas que je cesse tout à fait d'étudier et d'écrire, quand je ne vais pas à l'école. Au moment de le quitter, je voulus emporter ce qui me restait de ce petit bagage, mais il me dit:
--Laisse tout cela dans cette armoire; tu le retrouveras l'année prochaine en bon état.
C'est là le papier et les plumes dont je me sers aujourd'hui, et bien autrement que je ne m'y attendais.
Le 24 Novembre.
Je suis encore tremblant d'épouvante, quand je pense au malheur qui pouvait nous arriver! Comment imaginer qu'ensevelis sous la neige, nous ayons manqué d'être consumés par l'incendie? Voilà un nouveau danger contre lequel il faudra nous tenir en garde. Nous étions devant notre feu, et, pour passer le temps, mon grand-père me faisait un peu calculer; j'avais répandu de la cendre sur le foyer, comme on fait du sable, dans quelques écoles, pour tracer des chiffres dessus; pendant que j'achevais mon petit calcul, à la clarté des tisons, nous avons senti de la chaleur par derrière: elle venait d'une gerbe de paille, dont nous voulions nous servir pour faire quelques ouvrages, et que j'avais placée trop près du foyer. Elle brûlait déjà par un bout. J'ai voulu me jeter dessus pour éteindre le feu: je n'ai réussi qu'à me brûler les mains. Grand-papa, malgré la peine qu'il a toujours à se lever, s'est élancé sur la gerbe, et l'a portée sans hésiter sous la cheminée, toute flambante.
--Écarte, m'a-t-il crié, tout ce qui pourrait prendre feu!
J'ai écarté nos siéges, la provision de bois et tout ce qui était dans le voisinage du foyer. Alors nous avons passé un moment affreux. La flamme allait toujours en augmentant; nous tenions la gerbe dressée contre le mur, à l'aide d'une fourche de fer et de la pelle à feu. Pas une goutte d'eau en réserve! Le chalet était éclairé par une flamme rougeâtre; la fumée ne pouvait se faire passage et nous suffoquait. Cependant, si nous laissions tomber la gerbe, le feu se répandait partout, et nous étions certainement perdus. Des brins de paille enflammés voltigeaient de côté et d'autre: ils pouvaient tomber sur le lit, au coin de la chambre, ou mettre le feu aux solives sur nos têtes ou à la cloison qui nous séparait de l'étable... Il semble qu'une gerbe de paille doive être bientôt consumée, et pourtant j'ai cru que je n'en verrais jamais le bout. Enfin l'embrasement s'est apaisé.
--Marche vite, m'a dit grand-papa, sur ce qui brûle encore; étouffe les moindres étincelles.
Il m'en a donné l'exemple lui-même. Au bout d'un moment, nous étions retombés dans une profonde obscurité; mais nous n'avons pas cessé de craindre, avant de nous être assurés que le feu n'avait pris nulle part autour de nous. Peu à peu la fumée s'est dissipée à son tour; nous avons allumé la lampe, et nous nous sommes vus noirs comme des charbonniers; mais, grâce à Dieu, nous voilà sauvés, nous et notre chalet, sans autre mal que légères brûlures aux mains et aux pieds.
Nous avons secoué la cendre et la poussière dont nous étions couverts, et mon grand-père, s'accusant encore de négligence, m'a dit:
--On ne saurait réparer trop promptement ses torts. Si nous avions eu sous la main un seau d'eau, nous aurions évité ce danger; nous avons dans la laiterie un tonneau vide, il faut le défoncer par un bout et le placer sur l'autre au bout du foyer. Nous le remplirons de neige, qui sera bientôt fondue, et nous aurons une provision d'eau en cas d'accident. Mais surtout soyons plus prudents et plus attentifs. Je n'ai pas besoin de te dire que l'incendie du chalet serait notre mort; nous n'avons aucun moyen d'échapper; un pareil accident est aussi redoutable pour nous que pour des marins sur l'Océan.
Nous nous sommes donc mis à l'œuvre sur-le-champ. Nous avons ouvert la porte du chalet, et nous avons rempli le tonneau, après l'avoir placé dans un endroit convenable. Ce n'est pas la neige qui nous manquera! J'ai eu le cœur serré, lorsqu'en ouvrant notre porte, j'ai vu devant nous cette muraille blanche qui nous sépare du monde entier.
Le 25 Novembre.
Dieu veut que nous mettions toute notre espérance en lui. La neige continue à tomber avec abondance. J'ai eu de nouveau beaucoup de peine à nettoyer la trappe qui en était chargée. Nous avons jugé prudent de débarrasser le toit d'une partie du fardeau qu'il porte. Je m'en suis occupé longtemps aujourd'hui. Je laisse sous mes pieds une couche de neige assez épaisse pour nous garantir du froid, et je fais tomber le reste.
C'est une distraction pour moi d'être un peu hors de mon cachot, et pourtant ce que je vois est bien triste. On ne distingue presque plus autour de la maison les inégalités du terrain; la citerne, que je voyais encore hier, a complétement disparu; rien de plus morne que ce paysage; la terre est blanche, le ciel est noir. J'ai lu à l'école des récits de voyages dans l'Océan glacial et aux terres polaires: il me semble que nous y sommes transportés. Mais puisque de malheureux voyageurs, qui ont tant souffert du froid et couru de si grands dangers, sont quelquefois revenus dans leur patrie, j'espère aussi que nous reverrons mon père et le village.
Nous ne sommes pas dépourvus de tout dans notre habitation solitaire. Nous avons trouvé plus de foin et de paille qu'il n'en faudrait pendant une année pour la nourriture et la litière de Blanchette. Si elle ne cesse pas de nous donner du lait, nous avons là un secours bien précieux. Mais un accident peut nous en priver, et nous avons été fort aises de trouver, dans un coin de l'étable, une petite provision de pommes de terre, que nous ménagerons. Nous avons commencé par les couvrir de paille pour les garantir de la gelée. C'est aussi à l'étable que mon père avait fait serrer le bois; mais ce qu'il en reste serait insuffisant pour nous chauffer pendant un long hiver; c'est donc fort heureux que nous puissions fermer la trappe, dans les moments où nous n'aurons pas un besoin pressant de feu: quand on est exposé à manquer de combustible, il faut savoir écarter le froid. Heureusement la neige, qui nous emprisonne, nous abrite en même temps. Je suis surpris que nous sentions si peu le froid, ensevelis comme nous voilà:
--C'est ainsi, dit mon grand-père, que le blé se conserve si bien sous la neige.
Nous ferons de même; nous nous tiendrons cachés tout l'hiver, et, au printemps, nous mettrons la tête à la fenêtre. Mais jusqu'alors nous allons éprouver bien de l'ennui, et Dieu veuille que tout se borne là!
Pour suppléer au bois, nous avons un tas de pommes de pin, dont j'avais amassé moi-même une partie, pour les brûler au village. C'est par hasard qu'on ne les a pas descendues. Enfin, si nous y sommes forcés, nous n'hésiterons pas à brûler les crèches de l'étable. Quand il s'agit de sauver sa vie, on n'y regarde pas de si près; nous ferons comme les navigateurs qui jettent leurs marchandises à la mer.
On avait déjà démeublé en grande partie le chalet. Ce que nous regrettons le moins, c'est la grande chaudière à faire le fromage. On nous a laissé quelques-uns des ustensiles nécessaires pour la cuisine, et, de plus, une hache, mais tout ébréchée, et une scie, qui ne coupe guère. Nous avions l'un et l'autre un couteau de poche. Quoiqu'il manque beaucoup de pièces à notre mobilier, nous saurons aller comme cela. Nous regrettons plus le manque de provisions; les nôtres sont chétives. Quel dommage de n'avoir trouvé que trois pains, de ceux que l'on garde toute une année à la montagne, et que l'on finit par briser à coups de hache!
Ils étaient dans une vieille armoire de chêne à moulures, que mon père a fait monter ici, il y a quelques années, parce qu'elle prenait trop de place là-bas; nous y avons aussi trouvé du sel, un peu de café en poudre, un peu d'huile et une petite provision de saindoux.
--Voici qui vient à propos, ai-je dit en la découvrant.
--Fort bien, a dit mon grand-père, mais nous n'y toucherons pas pour notre cuisine; c'est mon avis. Ceci suppléera, pour la lampe, à l'huile dont nous avons trop peu. N'aimes-tu pas mieux y voir plus clair et te réduire à la plus maigre nourriture?
--Oui, sans doute! ai-je répondu. Comment supporter, sans cela, des veillées qui commencent dès le matin?
Nous n'avons qu'un lit, mais nous y dormons à l'aise; il est, suivant l'usage de nos montagnes, assez grand pour cinq ou six personnes. Il est placé dans un coin de la seule pièce d'habitation, qui est en même temps la cuisine et le laboratoire où l'on fait le fromage. Une seule couverture nous a été laissée; si elle ne suffit pas, nous avons de la paille et du foin. Point de draps, point de matelas, mais une grossière paillasse. Je voudrais bien une couche plus commode pour grand-papa: un bon lit fait oublier à un vieillard beaucoup de privations. Pour moi, qui dormirais sur la terre nue, et qui ai souvent passé la nuit dans le fenil, je n'ai rien à regretter ici.
--Je voudrais seulement, ai-je dit, avoir pendant trois ou quatre mois l'instinct des marmottes; et m'endormir jusqu'au retour de la belle saison.
Là-dessus mon grand-père m'a fait reconnaître mon ingratitude et ma folie. Il m'a dit:
--Laissons à la brute ce long sommeil: notre part est plus belle. Dieu nous condamne à la souffrance, il est vrai; mais il daigne se révéler à nous. Récompense magnifique! Accepte-la, mon fils, avec reconnaissance, et accomplis les devoirs qu'elle t'impose. _Veillez_, nous est-il dit, _car vous ne savez pas à quelle heure le Seigneur viendra_.
Le 26 Novembre.
J'aurais encore à mettre dans notre inventaire plusieurs objets qui pourront nous être utiles, mais je n'en parlerai pas, tant il me tarde de rapporter ici la découverte que j'ai faite, et qui a été pour les deux captifs le sujet d'une vive joie.
En examinant l'état de notre mobilier et de nos provisions, j'avais cherché dans les plus petits recoins si je ne trouverais pas quelques livres. Je savais que mon père ne montait jamais au chalet sans y porter plusieurs ouvrages de piété, afin de faire avec ses valets quelques lectures, à la place de l'office divin, dont ils étaient privés par l'éloignement; mais apparemment il avait déjà renvoyé au village sa petite bibliothèque.
Nous regrettions bien vivement, dans notre prison solitaire, de n'avoir pas ce moyen de nous soutenir et de nous consoler pendant nos longues veilles. Aujourd'hui, ayant aperçu, derrière l'armoire de chêne, une planche qu'on y avait logée, j'ai voulu la retirer, jugeant qu'elle pourrait nous être bonne à quelque chose, et j'ai fait tomber en même temps un livre tout poudreux, égaré sans doute depuis des années. C'était l'_Imitation de Jésus-Christ_. En reconnaissant cet ouvrage, mon grand-père s'est écrié:
--C'est le meilleur des amis, qui nous visite dans notre solitude! Mon enfant, l'_Imitation_ est un livre fait pour les malheureux, ou plutôt c'est un livre qui nous prouve, de la manière la plus touchante, qu'il n'y a qu'un malheur, c'est d'oublier Dieu, et un seul bonheur véritable, de l'aimer. Tu le vois, mon cher Louis, si nous sommes à l'écart, nous ne sommes pas abandonnés; nous avons déjà trouvé ce qui soutient la vie du corps; nous possédons maintenant la nourriture de l'âme; il ne nous manque rien que de savoir en faire un bon usage.
--Mais remarque, mon enfant, par quelle suite d'événements nous sommes amenés, d'abord à ressentir le plus pressant besoin de l'assistance divine, ensuite à trouver ce secours, devenu si nécessaire! Ton père se fait attendre quelques jours: nous nous inquiétons, et nous voulons connaître les causes de son retard. Si nous l'avions attendu un jour de plus, nous l'aurions vu reparaître: nous partons. Tu sais quel accident m'arrive sur la route, qui me rend le retour impossible le lendemain: la neige s'accumule, et nous voilà prisonniers. C'était le point où le Seigneur voulait nous amener pour nous rapprocher de lui. Après avoir cherché vainement ce qui nous manquait si fort, un livre capable de nous avancer dans la piété, tu trouves par hasard ce que nous n'espérions plus de découvrir! Voilà un exemple, entre mille, de ce qu'on appelle avec raison les voies de la Providence. En effet, elle a disposé les affaires du monde de sorte que l'une naisse de l'autre, et que nous soyons visités tantôt par la joie, tantôt par la douleur, et toujours exercés par l'épreuve; car, dans ces agitations de la vie, dans cette succession d'événements heureux et malheureux, le caractère se forme; nous pouvons acquérir les vertus qui font la dignité du chrétien; nous nous approchons par degrés de notre modèle; nous imitons Jésus-Christ.
J'ai répondu:
--Je n'ai pas besoin, mon grand-père, de vous dire à quel point je suis touché de ces réflexions: vous le voyez bien. Depuis que nous sommes ici, tout ce que vous me dites sur mes devoirs envers Dieu me frappe d'une manière nouvelle. Jusqu'ici je priais pour suivre vos conseils; je m'y soumettais pour vous plaire: aujourd'hui je trouve en moi un sentiment nouveau; j'aime véritablement le Seigneur; mon cœur éprouve, à la pensée de Dieu, un attendrissement pareil à celui que réveille chez moi votre souvenir ou celui de mon père. Seulement, comme c'est une chose à laquelle je ne suis pas accoutumé, et sans doute aussi parce que l'idée de Dieu est grande et redoutable, mon amour pour lui est mêlé d'une crainte profonde, qui me trouble, mais que je suis heureux de ressentir. C'est à vous, mon grand-père, que je dois ces dispositions favorables, et je n'ose plus regretter l'accident qui nous arrête ici.
Après avoir tenu ces discours et beaucoup d'autres pareils, nous nous sommes embrassés, et nous avons gardé longtemps le silence. Je n'avais jamais senti une joie si douce et si forte. Ainsi Dieu sait changer le mal en bien; on est heureux d'être affligé; on bénit l'épreuve et Celui qui l'envoie.
Seigneur, vous m'avez approché de vous par la souffrance; ne permettez pas que je vous oublie, si la souffrance vient à cesser! Comme vous m'enseignez aujourd'hui la résignation, inspirez-moi plus tard la reconnaissance!
Le 27 Novembre.
Toujours la neige! Il est rare, dans cette saison, d'en voir tomber une si grande quantité, même sur les montagnes. Malgré cela, je ne cessais pas d'être étonné que mon père ne fût pas venu à notre secours, et je continuais d'en exprimer ma surprise. Jusqu'ici mon grand-père n'avait pu se résoudre à me laisser voir son inquiétude; notre conversation d'aujourd'hui m'a fait connaître qu'il n'est pas moins alarmé que moi.
--En effet, lui disais-je, cette neige n'est pas survenue tout d'un coup; le premier, le second et même le troisième jour de notre captivité, on aurait pu, à ce qu'il me semble, ouvrir un chemin jusqu'à nous.
--Je suis bien sûr, a dit mon grand-père, que François aura fait tout ce qu'il a pu; mais peut-être n'a-t-il pas réussi à faire partager ses craintes à nos amis et à nos voisins, et il ne pouvait pas nous délivrer tout seul.
--Vous croyez que, pouvant nous tirer d'ici, on nous y aurait laissés, au risque de nous trouver morts au printemps? Est-ce que nos voisins auraient moins d'humanité que ces gens dont on parle quelquefois dans le journal, et qui entreprennent les plus rudes travaux, même au péril de leur vie, pour sauver des malheureux enfouis dans une mine, dans un puits ou sous les décombres d'un souterrain?
--Je conviens que notre position est triste, mon cher Louis; mais enfin on sait que nous avons un abri et quelques provisions.
--Mais on sait aussi que cela peut nous manquer; que vous êtes âgé et infirme, et que je n'ai pas encore les forces d'un homme: on doit avoir pitié de nous.
--On aura fait quelques tentatives, et l'on aura trouvé l'exécution trop difficile.
--Cependant, lorsqu'il faut ouvrir la grande route, encombrée par la neige, et faire dans toute sa longueur un large chemin aux voitures, on en vient à bout, et cela se voit presque tous les hivers.
--Mais c'est le gouvernement qui ordonne ces travaux pour le service public, et cela coûte beaucoup d'argent.
--Quoi donc? Ce qu'on fait pour la commodité des voyageurs, on ne le ferait pas pour sauver deux malheureux en danger de la vie? Je trouverais cela bien cruel.
--Le gouvernement ignore sans doute que nous sommes ici.
--Mon père n'aura pas manqué de faire du bruit, et d'appeler tout le monde à notre secours.
Voilà ce que nous disions l'un et l'autre, et grand-papa ayant fait silence, j'ai ajouté, en lui prenant les mains:
--Ne me cachez rien, je vous en prie. N'est-il pas vrai que vous êtes inquiet comme moi? Parlez-moi franchement. Depuis que je sais me résigner à la volonté de Dieu, je ne suis plus indigne de votre confiance: faites-moi part de vos suppositions, et ne me laissez pas plus longtemps livré aux miennes. J'aime mieux entrevoir plus clairement mon malheur, et savoir là-dessus tout ce que vous pensez.
--Eh bien! mon pauvre Louis, je te l'avoue, je crains qu'un accident n'ait surpris ton père. Il faut bien te le dire; d'ailleurs, tu m'as pénétré. Je n'en reste pas moins dans le plus grand embarras; car, à son défaut, d'autres personnes ont dû penser à nous.
Alors je me suis mis à pleurer et à sangloter. Grand-papa m'a laissé quelque temps livré à ma douleur. Nous étions devant le feu qui s'éteignait. Nous sommes ainsi restés assez tard dans les ténèbres; mon grand-père tenait une de mes mains dans les siennes, et la pressait de temps en temps.
--Je t'ai dit mes craintes, a-t-il enfin ajouté. Ne veux-tu pas que je te dise aussi mes espérances? Nous ne saurions tout imaginer. Le pouvoir de l'Éternel surpasse toute intelligence. Ne te laisse pas abattre, et conserve-toi pour ton père ou pour ton aïeul.
Le 28 Novembre.
Nous avons calculé, aussi exactement que possible, combien notre lampe brûle d'huile ou de graisse en un jour, et nous avons reconnu que, si nous la laissions allumée douze heures par jour, nos provisions seraient épuisées en un mois. Nous avons donc résolu de nous réduire à trois heures d'éclairage. La lueur du foyer nous en tiendra lieu quelquefois; mais il faudra nous donner ce plaisir avec ménagement, et c'est dommage, car le bois de sapin produit un feu brillant dont j'aime le pétillement et l'éclat. Pendant que la lampe ne brûle pas, nous causons. Mon grand-père a toujours quelque chose d'intéressant à me dire, et je sortirai d'ici, pour peu que notre captivité se prolonge, bien plus instruit que je n'étais. Il y a plusieurs années qu'il ne peut guère travailler; il a passé ce temps à lire de bons livres, qu'un riche voisin lui prêtait: aujourd'hui je profite de ses lectures. Il me fait aussi quelques leçons. Une de celles qui abrégent le mieux la journée sont les exercices de calcul de tête. Il me propose de petits problèmes, et c'est à qui les aura résolus le premier. Quand l'un de nous est prêt à donner la solution, il avertit l'autre, et nous nous servons de contrôle. De cette façon, une heure ou deux sont bientôt passées. L'émulation s'en mêle. D'abord, mon grand-père avait l'avantage sur moi, au point que, pour ne pas me décourager, il me laissait croire qu'il cherchait encore la solution, quand il l'avait déjà trouvée. Au bout de quelques expériences, mon attention s'est fortifiée, et il assure que ce n'est rien auprès de ce que je peux encore gagner.
Le 29 Novembre.
Mon journal m'amène à une date que je ne peux oublier: c'est le 29 novembre que j'ai perdu ma mère; il y a de cela quatre ans. L'année dernière, ce jour était un dimanche. Après être sorti de l'église, j'ai été avec mon père faire le tour du cimetière, et nous nous sommes arrêtés quelques moments devant la tombe où repose la dépouille de notre meilleure amie. L'herbe n'était pas encore flétrie par le froid; quelques marguerites avaient refleuri, comme il arrive souvent. Il me semble que je les vois encore s'agiter au souffle du vent, comme pour nous saluer, et nous remercier de notre visite. Nous sommes restés ainsi longtemps sans rien dire, des lèvres du moins, car nos mains, qui se pressaient, en disaient plus que toutes les paroles n'auraient pu faire.
Je n'ai pas assez vécu avec ma mère pour avoir pu connaître toutes ses vertus; mais les souvenirs qu'elle a laissés dans notre maison m'apprennent toujours mieux la grandeur de la perte que j'ai faite. Depuis que ma mère est morte, je ne crois pas que mon père ait passé un jour sans me parler d'elle. Quelquefois il me regarde, et démêle sa ressemblance sur mon visage, ou, si je lui parle, au lieu de me répondre: "Il me semble, dit-il, que c'est elle que j'entends."