Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski
Part 7
A quarante ans encore, Ibsen n'avait point cet air de docteur, maître en toutes les sciences de l'amertume, qu'il a pris, depuis. Son plus beau portrait fait plutôt voir le visage d'un peintre: à un très haut degré, il a le caractère commun à toutes les figures de la génération de Quarante-Huit,--du moins, dans les plus illustres, qui n'ont point voulu fermer les yeux au spectacle du monde: c'est une expression forte et triste, sans lassitude; celle d'idéalistes revenus de tout, qui se sont retirés de l'action, où ils ont rêvé jusque-là, pour juger dans la veille le monde où ils n'agissent plus. Ils l'avouent: oui, ils ont rêvé dans l'action: ils vont, désormais, porter les vues dures et nettes de l'action dans leur propre rêve. Qui s'étonnerait que le trait dominant sur ces figures fût une forte tristesse?--Comme l'acier ressemble à une matière tendre qui a la couleur du métal trempé, Ibsen à quarante ans rappelle le peintre Millet. Le front n'est point disproportionné au reste: il devait se découronner par le haut, et mettre en avant le haut crâne, en forme d'ouvrage avancé. Une masse épaisse de cheveux se mêle à la barbe abondante et carrée; au milieu du front rond et noble, il a l'épi; tout le visage dit la pleine marée des idées, mais d'idées qui n'ont pas noyé l'instinct ni les passions. L'imagination et la volonté parlent ici plus haut que l'intelligence; cependant, elles n'ont pas, à beaucoup près, la violence farouche, l'air de démence qui frappe dans Tolstoï au même âge. Trente ans plus tard c'est l'opposé: Ibsen a laissé en lui gagner le trouble; il est bien loin de respirer le même apaisement que Tolstoï.
De la jeunesse à l'âge mûr, en effet, la figure d'Ibsen a subi une inversion singulière. Les deux lignes dominantes de ce visage ont troqué, l'une contre l'autre, l'expression qui leur était propre: les yeux parlent aujourd'hui pour la bouche muette; et la bouche serrée retient, désormais, le trait que lançaient autrefois, et qu'acéraient les yeux. Comme la vie même d'Ibsen, cette face s'est fermée peu à peu; comme il est passé des rêves à la vue plus proche du monde, et de l'espoir au mépris qui suit le désabus, son visage a passé de l'air ouvert au secret de la retraite, et de la hardiesse virile qui va au-devant des hommes à la propre défiance qui se défend. Ibsen cesse de combattre corps à corps, il est au coin de la scène, où la porte de sortie est pratiquée; de là, il frappe, il blesse, il ne combat plus. Et le voici dans sa vieillesse, qui a la physionomie redoutable de l'ombre, la façon habituelle aux oiseaux de nuit: il a de gros sourcils qui font auvent sur les yeux, pour en cacher la bénignité même; il a le retrait de la face et les broussailles effilées de la chouette.
Le vaste front, au haut de ce visage, se dresse en donjon, opposé à la vie; mais le mur reçoit les images. Sans avoir la masse abrupte d'une roche, ce bastion de la tête manifeste la force; ses assises volontaires sont rivées aux tempes par la barre puissante des sourcils. Ce front reçoit et garde: il n'absorbe pas les images; il les tire à soi et les force à suivre ses propres courbes. Certes, il leur imprime sa forme; ce n'est pas comme Tolstoï, qui n'offre qu'un miroir.
Ces yeux d'Ibsen, au milieu de sa vie, ont été très beaux: bien logés, ils regardent avec courage; ils vont au-devant de l'attaque; ils sont fermes, ils ne vacillent point; ils avaient une certitude qu'ils ont perdue, depuis. Ils ont ce pli aux paupières, qui donne à l'ensemble le caractère d'une douceur inavouée; le sourcil est froncé, non parce qu'il menace, mais à cause de l'attention que les myopes portent sans le vouloir à tout ce qu'ils considèrent, dès qu'ils lèvent la tête. Le haut de cet œil fut d'un héros, prêt à la bataille. Tout le bas du visage, vers la bouche, sans être pacifique, sans tendresse, a eu beaucoup de bonne fermeté. La face n'a jamais été creusée, ni maigre, ni maladive. Elle est d'une honnêteté admirable. Un grand air de braver tranquillement l'opinion d'autrui; la foi en sa valeur propre et en son droit; un artiste dont les puissances sont encore plus voisines de l'instinct que des livres, et qui n'ont pas encore usé leur passion sous la lime des mots.
Depuis, le vieillard a grandi en pensée: il y a laissé de l'homme; l'amour passionné de la vérité s'est armé d'épines; jadis, l'âme la plus sincère, une bravoure si loyale de la pensée qu'elle va, dans le visage jeune, jusqu'à la suffisance. Cette figure a dépouillé sa fougue naïve, comme un ancien duvet; elle a perdu de sa force hardie, et de la confiance en soi; la même loyauté se recule, presque farouche, indomptable à la fois et timide; non pas flétrie, mais défiante et dégoûtée, elle se retranche derrière un rideau de brouillard. Au fond, une inébranlable résolution, sans ruse et sans faste, non pas sans ironie. Une volonté de fer pour résister, une âme d'acier fin dans un fourreau de glace; une action puissante, quand il agit; mais peu d'action. Beaucoup de douceur lointaine dans ces yeux qui rêvent et qui sont distraits, même quand ils écoutent; mais une douceur courte et sans emploi; peu de complaisance intérieure: il acquiesce à tout ce qu'on veut d'un mot, pour s'en défaire,--d'un mot. Mais il dit «non» de toute sa force, au fond du cœur, et, immuable dans le refus, même quand il se dérobe, il refuse à jamais le consentement.
Il a toujours été très sensible au suffrage des femmes. Comme plusieurs hommes du même ordre, il en aime la société; ou plutôt il se plaît dans leur compagnie, à la condition, sans doute, que ce soit à son heure. Il est coquet; il a le soin de sa personne: on le voit lui-même dans un jeu de scène admirable, quand Borkmann aux aguets, de côté pour n'être pas surpris, sachant qu'on va entrer dans sa chambre, prend une petite glace à main, s'y mire, remet de l'ordre dans ses cheveux, rajuste sa cravate. Ibsen ne se distingue plus de ses héros: c'est toujours l'homme de soixante ans, à la forte charpente, nerveux et nourrissant sous la cendre le feu d'anciennes passions. Peut-être a-t-il aussi souffert près des femmes, comme d'autres grands artistes, de n'avoir pas ces avantages du corps, qui passent de si loin, près d'elles, tous les dons du génie. C'est pourquoi il tient à leur plaire; c'est autant de pris sur elles si l'on s'entoure de celles qui nous ont plu. Le goût que l'on a pour les femmes est souvent le pis aller du goût qu'on voudrait qu'elles eussent pour nous. C'est une question si les esprits misanthropes ne sont pas les plus sensibles à la séduction des femmes; et, dans le misanthrope, il y a le misogyne aussi; mais le cœur se moque de la théorie. Un homme d'un certain ordre ne pardonne guère aux autres hommes; et même l'indulgence pour tous est plus froide que la colère. Le même homme n'a point d'effort à faire pour sourire aux femmes. J'en sais, des plus perspicaces, au regard le plus aigu et le plus sévère, que toute femme plaisante aisément désarme: la sévérité ne tient pas devant un joli visage, et l'œil le moins dupe veut être dupé par le charme rieur de la tendre jeunesse.
Comme Gœthe, Ibsen aurait aimé d'être peintre. Il travaille toujours seul; il ne confie jamais à personne ce qu'il fait; nul ne connaît rien de ses drames que publiés; il ne dicte pas et n'a point de scribe. Il copie ses œuvres de sa main, qui est grande, ronde, serrée, entièrement renversée à gauche, marchant à reculons enfin. Il aime les tableaux; et toujours maître de soi, sans boire trop, il boit très dur et sec.
Ce petit homme, au dos solide, les épaules larges et vénérables, marche à pas comptés. Le chapeau fortement planté sur la tête, la taille encore souple, l'allure élégante et ferme, les gants à la main, le pied maigre et haut dans un soulier fin, Ibsen s'avance dans la rue d'un air circonspect, cossu et mesuré. Qui le voit de dos le prend pour un vieillard de l'ancien temps, qui n'a peut-être pas renoncé à plaire. Aristocrate en tout, tout en lui est d'un vieil aristocrate. Il est distant; il est poli jusqu'à la minutie; et, à cause de l'extrême politesse, il n'est pas familier. Il déteste le laisser aller, le bruit, la poussière et les coups de coude. Il ne se persuade point qu'il y ait une grâce d'état pour rendre agréable la boue de la foule, et qu'on en soit moins crotté. Qu'il soit dans la rue ou dans un salon, il se sépare du monde par son seul aspect. Son air y suffit, même quand il ne se découvre pas, et qu'il ne montre point cette tête de diable à cheveux blancs, soudain sortie de la boîte,--ici, le corps vêtu de noir, l'habit correct d'un digne gentilhomme. La douceur de sa jolie voix, le timbre presque féminin de son accent, l'agrément menu de ses gestes, tous les soins qu'il donne aux gens et qu'il prodigue aux femmes, ne dissimulent pas le retrait intérieur, ni le quant à soi farouche d'un cœur qui a pu se livrer, mais ne se livre plus. Le charme des yeux gris étonne, comme un secret qui ne se laisse pas surprendre. Le regard de ce vieil homme sombre est plein d'attention fugitive et de longue mélancolie; il a ses étincelles et un feu presque timide qui se dérobe; une estime désabusée, une claire tristesse qui méprise; il n'est tourné sans doute que sur soi: il est voilé le plus souvent: un soleil du Nord sous les brumes.
Il n'est besoin que de voir Ibsen en public, ou de lire un billet écrit de sa main, pour reconnaître la marque du pays, et l'empreinte de toute la race. On secoue le joug d'une religion et d'une morale; on rejette pour le compte de tout le monde les habitudes séculaires d'une coutume et d'un ordre social. Mais, pour son propre compte et presque à son insu, on garde les modes d'un monde aboli, et l'on tient à ses façons. On fait la guerre à la loi de Luther, on en brise la contrainte; mais on reste luthérien dans sa cravate; la redingote raconte le bourgeois et sa manie d'être considérable; l'on a en vain rompu avec les idées communes: toute cette révolution s'arrête au chapeau, et elle s'abrite même à jamais sous la coiffe que les pères ont portée, et qu'à son tour le fils porte.
Ibsen, le plus rebelle des esprits, est le plus correct des poètes, qui ne sont point, d'abord, hommes du monde. La correction est une forme de la droiture, après tout; dans le Nord, elle supplée à l'élégance.
Tolstoï et Ibsen, différents presque en tout, l'Orient et le Ponant de la révolte sociale, ne diffèrent en rien plus que par cette recherche de la forme correcte. Tolstoï la raille, la tourne âprement en ridicule, la méprise; il est près d'y voir l'habit du grand mensonge. Ibsen, au contraire, y trouve une sauvegarde, une défense contre autrui: c'est qu'à la vérité, Tolstoï appelle à soi tous les hommes, tandis qu'Ibsen les écarte; il ne veut avoir affaire qu'à leur seul entendement. Il n'agit que de loin, et caché; Tolstoï, comme tous les esprits religieux, est un héros qui combat dans la pleine mêlée, une action vivante au milieu de la foule, bras et torse à nu, pour laisser tout leur jeu aux muscles.
Quel contraste, celui des dernières images, où l'on peut voir l'un et l'autre de ces deux hommes au soir de la vie! Ces deux princes de l'art, en Europe, sont presque jumeaux, et le seront sans doute dans la tombe. Ibsen n'est l'aîné de Tolstoï que de quatre mois[23].
[Note 23: Ibsen est né à Skien, au Sud de la Norvège, le 20 mars 1828. Tolstoï est né à Iasnaïa Poliana, au cœur de la Russie, le 10 septembre 1828 (28 août, vieux style).]
Je les ai tous les deux sous les yeux, à près de soixante-quinze ans. Ibsen n'a-t-il pas bien l'allure d'un vieux médecin, savant illustre et dangereux, trop habile en chirurgie, récompensé par la fortune? Certes, c'est là le docteur Ibsen, comme, dit-on, il veut toujours qu'on le nomme.
Tolstoï, si défait par sa dernière maladie, la main passée dans la ceinture de cuir qui serre sa blouse, une calotte ronde sur la tête, lève le front, à sa mode ordinaire. Il est debout dans la prairie, robuste et ferme encore des épaules, mais le poids du corps tombant sur les genoux fléchis. De larges, de grandes rides, un réseau de soucis et d'efforts passionnés, couvre d'une tempe à l'autre son front sec et anguleux comme d'une grille où l'invisible ennemi le retire de nous et déjà veut nous le dérober. Il est terriblement amaigri; les os des pommettes percent les joues; et, sous les sourcils broussailleux, plus que jamais les yeux se cachent, ces yeux toujours vifs, pâles, violents et doux, ces chasseurs d'images à l'éternel affût du bien et de la vie. Mais surtout, autant qu'un trait humain peut différer d'un autre, c'est la bouche de Tolstoï qui, de toutes les bouches, ressemble le moins à la bouche d'Ibsen. Il dresse le menton, avec la grande barbe blanche qui pousse en long comme une fougère sur un talus; et les lèvres sont entr'ouvertes, d'une incomparable éloquence, d'une tendresse inconnue dans la souffrance, d'un appel miraculeux comme celui de la vérité en personne, à toute erreur et à toute misère. Et voici la bouche d'Ibsen, fermée avec résolution sur les secrets qu'elle ne veut pas dire: il n'y a point de tristesse sur ses lèvres, parce qu'une volonté puissante y respire: gare à l'arrêt qu'elles prononceront, celui du médecin qui ouvre les corps, qui tue pour guérir, qui prend la vie aux cheveux et la scalpe. A Tolstoï la figure du prophète, du patriarche, jusque sur le lit de douleur; c'est un prophète d'une espèce moins secourable que je reconnais dans Ibsen: il sait, mais il n'aime pas; et la science, en effet, est la prophétie des lieux où le soleil de la vie se couche.
IV
QUE LE MOI NE PEUT TENIR LA GAGEURE IDÉALISTE
Le climat et la douceur de vivre font les sceptiques. Je n'en vois de vrais qu'au Midi. Le dur ennui pèse sur l'âme du Nord, quand elle doute ou qu'elle nie. Il n'est point de parfait sceptique: la sensation ne doute pas; sentir, sur le moment, c'est croire. On ne doute qu'ensuite: l'heureux railleur du Midi ne souffre point de la contradiction; car, tandis qu'il sent, il jouit. Le Nord, soufflant contre l'enclume, le lourd marteau au poing, se forge des rêves. Il donne moins aux sensations qu'à l'esprit. Il ne sort d'une prison que pour entrer dans une autre. Il lui faut ajouter foi aux raisons qu'il invente. L'esprit n'est tout libre que s'il entreprend contre la vie. Une telle entreprise ne peut pas se poursuivre longtemps; on s'y met et on la quitte, pour y revenir et la laisser encore. Dans sa pleine liberté, l'esprit est pareil à cet insecte stupide qui passe la moitié de son existence à filer un cocon, et l'autre moitié à le détruire.
Dirai-je que le sérieux donne une force mortelle aux poisons de l'esprit? Il les porte à ce titre où ils sont foudroyants. Il vaudrait mieux que les esprits libres, et avides de l'être sans limites, prissent parti contre la morale: ils sont bien plus pervers par le bien qu'ils veulent faire que par le mal qu'ils font. Les esprits libres, qui préfèrent à tout le plaisir de s'exercer, machines à penser qui s'absorbent dans leur mouvement, quand ils tiennent obstinément à la morale, font fi de la vie. Il serait bien plus sage qu'ils fassent fi de la morale.
Les professeurs de morale n'ont pas l'autorité. Et plus ils se fondent sur la raison, plus ils décrient la raison. Ce sont des prêtres sans dieu et sans église: qui les croira? Leur tempérament fait leur seul principe; le tempérament contraire le nie, avec le même droit. C'est la morale qui envenime l'anarchie, parce qu'elle la fait passer dans la pratique. A Athènes, à Florence, même à Paris, personne ne croit les sceptiques; ils ne s'en croient pas eux-mêmes; on les voit jouir de la vie au soleil. Mais, dans le Nord, la gravité, la propre pureté distille son poison dans l'épais contentement de la vertu. La morale paraît toujours croyable, et prête son air à tout. Si l'esprit est le prince de l'anarchie, c'est qu'il se couronne de morale.
Plus rebelle à toute loi que personne, plus avide d'être libre et plus féru de morale, tel est Ibsen dans son fond. Mais il était trop artiste pour ne pas souffrir d'un tel désordre, il n'a pas dû pouvoir y respirer à l'aise; et il a mis dans l'art tout son instinct de l'ordre. Unique par là dans son pays, et d'un génie contraire à celui de sa race. Son théâtre se modèle sur le théâtre de la France et des Grecs. Il distribue ses brumes comme les Grecs leur lumière, suivant un noble plan qui recherche la symétrie. Ses chimères ont un air de raison: la même logique les gouverne, qui règne, coûte que coûte, à Athènes et à Paris: celle du destin, dont les lois sont inflexibles. Mais, au lieu que, sur la scène classique, la fatalité pousse inexorablement à leur fin des hommes et des passions particulières, dans Ibsen, c'est plutôt sur le monde des idées qu'elle agit. Ici, la vie secrète et humiliée du monde intérieur; là-bas, la vie chaude et lumineuse, qui rayonne la splendeur en tous ses actes et la joie jusque dans la tragédie. Ce n'est peut-être pas qu'il y ait de beaux meurtres; mais c'est qu'à Athènes, les morts et les blessés, les assassins et les victimes, tous sont beaux à l'image de la mer au soleil, et des fleurs sur le rocher. Le Midi a les passions belles: il peut être réaliste. Le ciel donne à tout sa clarté, qui est un grand rêve. Qui va imaginer le Nord sans idées? Il sera odieux, d'une froide platitude. On reproche parfois à Ibsen de se traîner sur un chemin de plaine, morne et couvert de nuages bas: lui-même tient beaucoup à être réaliste; et, en effet, qui ne l'est pas n'est point artiste; mais ne l'est pas beaucoup plus, qui l'est seulement. Ibsen a créé des formes vivantes; elles n'ont de beauté que grâce aux idées dont elles sont pleines; dans leur ardeur, elles sauvent la misère de ce théâtre, car il a grand besoin d'être sauvé.
La France, la Grèce, Shakespeare ont les rois, les héros et les dieux; les passions y sont des princesses dans la pleine lumière; cette illumination pare les moindres hommes d'un prestige royal. Ibsen n'a que ses petits bourgeois, leur lourde contrainte, et les intrigues de petite ville. Il n'est pourtant de vrai drame que l'héroïque. Mais Ibsen a ses idées, ses fortes idées, et il en charge ses petites gens jusqu'à les en accabler, par là vraiment poète. C'est aussi l'immense différence qui sépare son théâtre du théâtre moderne à Paris et dans toute l'Europe, qui ne vit que de Paris. Ailleurs, sous l'habit du petit bourgeois, on ne trouve rien que de médiocre; et les actions des cœurs corrompus ne sont pas moins médiocres que les autres. Le drame d'Ibsen est héroïque par le dedans. Cette grandeur est originale. Ibsen a même un reflet de Shakespeare, tant il fait faire aux idées en apparence les plus humbles, des rêves étranges[24], cruels, contre la vie, et parfois d'une pureté sublime. Souvent, Ibsen accomplit ce que Gœthe a mal tenté dans son théâtre: Gœthe sent, en ancien, bien mieux qu'Ibsen; mais Ibsen en connaît l'ordre et le ressort mieux que lui, et il est plus dramatique.
[Note 24: Le cauchemar du soleil, dans _les Revenants_. La forêt dans un grenier, du _Canard sauvage_. La tour de la maison, dans _Solness_. La mort sur la neige, de _Jean-Gabriel Borkmann_.]
ART D'IBSEN
La beauté de la forme est un effet de l'ordre; la recherche de l'ordre, un effort à sortir de l'anarchie: c'est en quoi l'artiste, quelque anarchie qu'il professe, est le contraire d'un anarchiste, dès qu'il est maître en son art. L'ordre entier de la Cité ne vaut rien; tout doit être détruit, soit. Mais, pour avoir foi en soi-même et à l'ordre futur, il faut donner un vivant exemple: l'art est un bel ordre, n'en fût-il plus au monde.
Si la forme d'Ibsen est souvent parfaite, c'est que personne, hors de France, n'a plus aimé l'ordre. Elle est brève, aiguisée et dense; elle a des arêtes coupantes, à l'antique. L'action du drame peut être lente, çà et là, elle n'en est pas moins précipitée sur la crise; et la crise, lourde d'idées, est un nœud d'énergie. Pour les grands faits de l'âme et les combats violents de l'esprit contre l'esprit, Ibsen a l'imagination la plus vaste. Son théâtre est le registre des révoltes morales. Le dialogue n'est pas tant vif que dru, aigu, tranchant; il est riche en mots pleins de sens, aux échos qui durent; d'ailleurs il les répète; il ne craint pas d'être monotone et morose. Il a peu de héros, et tous parents; mais on les distingue entre mille, et qui les a vus une fois les reconnaît partout. Ses types: deux ou trois hommes, deux ou trois femmes, à divers âges de la vie, simples et sans faste, mais de très haute mine, et bourrelés de conscience. Les comparses, beaucoup plus nombreux, semblent d'abord plus vivants que les héros, parce qu'ils portent une bien moindre charge de pensers et de preuves. Ce grand peintre de l'ombre a modelé les plus belles silhouettes. Le caractère des lieux, l'atmosphère du Nord, l'air de la petite ville, Ibsen les détermine avec une rigueur exquise, à la plus fine nuance près: car il en attend beaucoup, et que les personnes en soient, premièrement, déterminées elles-mêmes.
Ibsen laisse agir les idées: dans sa froideur de métal, l'idée excelle à carder la laine confuse des sentiments. Ce qu'il perd en action, il le gagne en analyse. La mécanique de l'âme a trouvé son maître. Ses héros sont des squelettes qui parlent d'une humanité puissante et morne: ils portent les noms de très grandes passions, qu'ils ne servent pas. Ibsen ne veut pas admettre qu'il préfère les idées aux êtres vivants. Et il dit vrai; c'est la vie qui fait son objet, comme il est naturel à tout artiste; mais il est vrai aussi qu'il donne plus la vie aux idées qu'il ne prête des idées à la vie. Avant d'agir, ses héros discutent. Ils font pis: ils discernent tous leurs actes. Ils ont plus de conscience que de passions, et plus de principes même que d'actes. Or, l'automate parfait, au regard de la nature qui s'ignore, c'est l'intelligence qui se connaît. Cependant, il est rare qu'Ibsen veuille conclure, à moins qu'il n'en laisse le soin aux durs réquisitoires de la mort, l'inflexible procureur. Le trouble, qui est l'âme essentielle aux chefs-d'œuvre, enveloppe les plus beaux drames d'Ibsen; tout se passe dans une demi-ombre. Le clair-obscur est propre à la vie de l'art mieux que toute lumière. Le spectacle du monde est une vision dans la brume, par un long crépuscule d'été ou par un jour de neige. La nuit est toujours présente: qu'est-ce que la clarté joyeuse?--Un accident dans les ténèbres. Que le soleil est donc près de nous, au cours des heures grises! un seul rayon suffit à un grand rêve.
PROFONDEURS MORALES.
Ce barbare unique est épris de vérité comme le sable d'eau. En vain, il se détourne de la cité commune; il ne croit plus à sa mission de bâtir ni de détruire; il ne se mêle plus de prodiguer les oracles à une société pourrie:--il cherche la vérité pour lui-même. Sa robuste candeur est une force de l'art; elle tient aussi à l'admirable simplicité que la France lui a apprise: comme il ose à peine donner dans quelques artifices, il finit par ne plus rien imaginer qui ne soit direct à sa méditation intérieure. Pour admirer les dernières œuvres d'Ibsen, il ne faut que les lire en pensant à Ibsen. J'y vois un combat de toutes les heures contre la nuit. Combien cette lutte nous touche! Ibsen veut s'assurer quelque station prochaine dans l'horrible écoulement de toutes choses. N'est-ce pas atteindre ainsi la beauté?--Être beau, c'est être ce qui dure.