Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski

Part 4

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Pascal, malade dans sa chambre, est un des plus grands spectacles qu'il y ait de l'homme. Il fait mettre à ses côtés un mendiant, malade comme lui. En d'autres temps, un pauvre; et, d'abord j'en suis sûr, un homme, quel qu'il soit, c'est toujours un malade. Celui qui souffre dans son corps ne l'est que deux fois. Mais la maladie originelle, et mortelle dès l'origine, qui la guérit?--C'est la vie.

A l'époque où il n'avait pas rompu avec le monde, l'ami de Pascal devait être son malade. J'imagine que c'était Miton, et surtout parce que Miton devait voir en Pascal son malade. Pascal n'a jamais quitté Miton: il l'avait pris en lui; il n'en était pas troublé, comme on veut dire: Miton est athée et ne doute pas; c'est une assez bonne tête. Mais meilleure elle est, mieux Pascal en fait sa cible. Elle est fière de sa raison: il faut qu'elle le soit: sans quoi, quel profit à l'abattre?

Ce puissant Pascal va-t-il humilier une pensée affaiblie? Vous n'en jugez que par vous et vos commodités. Pascal accroît son ennemi, pour l'accabler. Il attend d'avoir si mal aux dents qu'il trouve la cycloïde; et, du reste, il en propose le problème à toute l'Europe, dans le dessein qu'on ne peut nier, d'humilier tout le monde. Outre qu'il est jésuite, le Père Lalouère apprend ce qu'il en coûte de vouloir se dérober à cette humiliation. Mais où l'on ne voit que l'orgueil, ou même la mauvaise foi de Pascal, je reconnais son humilité superbe. Pas plus qu'au doute, il ne laisse point de place en lui à la contradiction. Il ne méprise point la géométrie en lui-même, mais dans les géomètres: car ils ne sont que géomètres. Et de petite géométrie. Jusqu'à la fin de sa vie, il veut au contraire porter l'esprit géométrique au comble de sa force. Il doit à un effort incroyable de la géométrie pure les fondements mêmes du calcul de l'infini. Il ne méprise donc point la géométrie: il l'abaisse. Que sert d'abaisser ce qui n'est pas très haut?--Il honore toujours Fermat; et s'il en veut à Descartes, c'est en partie que la mathématique de Descartes n'exerce pas assez l'esprit. La grandeur de l'esprit lui est chère: mais il la mesure.

La solitude est le lieu de l'orgueil et de l'humilité. Elle y est également propre. La grande âme humilie son orgueil en secret: c'est une armure qu'on porte dans le monde et dont on se délivre. Mais on met de l'orgueil même à dépouiller l'orgueil. C'est pourquoi les quatre murs d'une chambre où l'on est seul sont l'espace qu'il faut à cette discipline. On ne s'arrête pas à la première peau; et nulle pudeur n'empêche de tout ôter. Et enfin l'on est plutôt un grand saint que bon connaisseur de soi-même. Les enfants et les simples pourraient dire qu'ils ne craignent pas la bonté, ni celle d'autrui, ni la leur. Mais Pascal se dira toujours: «Je crains ma bonté même, parce que je la connais.»

La vue de cette chambre, où Pascal est retiré, émeut le fond de mon âme. Pascal fait son lit, et se sert lui-même: cette idée me plaît, qu'en ce que les autres pourraient faire pour lui, il les supplée, lui que nul homme au monde n'eût alors suppléé en ce qu'il a fait. C'est où l'on connaît la vraie grandeur. Mais il est bien plus grand par l'amour où sa passion se consacre, que par où il force son cœur à s'oublier.

Il me semble qu'il s'estime avec douleur et se désaime, à mesure qu'il aime les hommes et les mésestime. La charité, où il exerce son cœur, est une recherche passionnée de l'amour unique. Il est donc vrai, et l'on éprouve à toute heure, quand la première en est venue, ce sentiment si hardi et si triste que l'amour passionné de Dieu implique un amour des hommes, qui puisse aller même à l'entier sacrifice,--mais dédaigneux de soi et plus encore d'eux.

Pascal entretient un commerce familier avec le sépulcre. Voilà encore à quoi la solitude d'une chambre est bonne. Cette intimité avec la fièvre de la mort n'a point du tout la froideur d'une pratique dévote; à plus forte raison ne l'a-t-elle pas des vues inanimées où les esprits sans vie se plaisent, et beaucoup de philosophes. L'entretien de Pascal avec la mort n'est pas une conversation vaine; car le sépulcre, où Pascal prête sans cesse l'oreille, n'est pas vide. Pascal, au contraire, y voit couché tout l'univers, qui y tient, et quand il parle, il attend la réponse d'une voix éternelle.

Aussi Pascal peut tout dédaigner; et, s'il le faut, se soumettre à tout. Car où est le tyran, la chaîne, le supplice même, y parût-il soumis, où son âme en vérité n'échappe?

Pascal ne sort plus guère de sa chambre que pour se rendre à Port-Royal, ou à l'église. Et, quand il est dans la rue, il vit de même entre les quatre murs de la solitude, comme au moment où on l'y trouve assis.

C'est ce Pascal de la solitude, que je vois parler, un soir d'hiver, à une fille de la campagne, l'ayant trouvée sur la place, errante, jeune et belle, seule, en haillons, presque perdue comme un enfant. Il ne peut la voir, sans penser avec une ardeur égale à sa perte, où elle a déjà le pied, et au salut où il veut la conduire. La séduction de l'innocence est sans pareille pour les esprits qui en connaissent l'espèce fragile. Il la prend avec lui; il la met entre les mains d'un prêtre, il veille à sa nourriture et à son vêtement; enfin il est sûr de l'avoir ôtée à l'abîme de la chair, où elle devait tomber. Tant qu'il vit, cette action reste cachée. Mais quand il est mort, on la publie; et elle n'en reste pas moins voilée aux yeux de ses amis, et de sa sœur qui l'admirent. Ils ne la voient en lui, que comme elle eût été en un autre: et pourtant, quelque saint homme eût été celui-là, il ne pouvait pas être Pascal, ni sage à sa manière. Ce n'est ni par piété froide, et détachée de la créature, quand elle s'attache même le plus à son objet, que Pascal agit, ce soir-là. Ce n'est pas, non plus, par charité pour cette fille: perdue, elle eût peut-être goûté des plaisirs, qui la fuirent sauvée; elle les eût peut-être préférés à ce qu'ils coûtent; et enfin, si elle avait eu le choix entre les deux bonheurs, celui de la perte l'eût faite plus heureuse, de son propre aveu sans doute. Car ce monde est plein d'ombres, qui ne souhaitent qu'un peu de vent, pourvu qu'il souffle vers les bords où elles veulent être poussées. Le sage ecclésiastique, qui vante la vertu de Pascal à ce propos, n'en juge pas comme Pascal eût fait lui-même. L'homme qui a mesuré à une ligne près le nez d'où dépend l'empire du monde, ne s'abuse pas sur le prix d'une petite fille. S'il la sauve, c'est beaucoup moins pour elle, que pour l'amour passionné de Dieu, où l'ascétisme du cœur l'incline. Cet amour ne va pas sans la haine de la nature. Pascal, qui prend cette fille par la main, ne s'inquiète guère d'une once de sa chair, en plus ou en moins. Mais il brûle de zèle pour une autre cause, qui en vaut la peine, celle-là: ce qu'il en fait, c'est pour vaincre et ployer la nature. Son délice est de la contrarier. Il veut qu'elle ait le dessous; et cette bête terrible, ce monstre tout en appétit, insatiable, il faut l'affamer, si l'on rêve de le réduire; voilà une lutte digne d'un homme. Voilà un ennemi pour Pascal.

On dit de beaucoup d'hommes qu'ils valent mieux que ce qu'ils font. Et c'est le contraire qu'il faut dire, et qui est vrai. Car cette opinion les vante, comme toute la force de leurs mensonges. Presque tous les hommes valent encore moins que le peu qu'ils font; et la preuve en est bonne, de la grande peine qu'ils ont à le faire. Pascal est du petit nombre en qui l'homme passe infiniment les actions. Le livre de Pascal est le plus beau qu'il y ait en France. Il ne contient rien, pourtant, qui vaille la vie que la sœur de Pascal a écrite de lui, en quelques pages.

Cette femme, d'un esprit si solide, d'une vertu si ferme et si drue, ne put pourtant pas assez connaître son frère: mais il suffit qu'elle en ait eu le modèle sous les yeux, et qu'elle en retînt des traits, pour donner l'idée de cette grandeur incomparable: un homme que la nature a créé pour son triomphe, et qui ne vit que pour triompher de la nature.

Enfin, ce Dieu qu'il faut conquérir, Pascal touche à sa conquête. Enfin Pascal est sur le lit de mort. Enfin, le voici comme un enfant: c'est qu'il meurt. Le temps en est venu: le plus haut effort de cet esprit l'a porté là, qu'il a le bonheur de l'innocence parfaite: qui est, pour l'homme, de n'être point.

Et pourtant, cette âme puissante, qui se croit toute à Dieu, est encore combattue. On dirait qu'elle ne veut pas de sa victoire. Elle livre un combat terrible à la chair. Tout un jour s'écoule dans l'agonie. A la fin, elle reçoit le prix. Avide comme elle est de toute fixité, sa grandeur se fixe: elle n'est plus.

_Mai 1899._

LE PORTRAIT D'IBSEN

_A FERDINAND BRUNETIÈRE_

_Je ne vous ôterai point, dans la mort, la part de respect et d'affection que vous avez conquise sur mon cœur rebelle; mais au contraire, je la ferai plus grande, maintenant que vous en avez plus besoin, et qu'au regret de votre perte, mesurant le prix de votre présence, je sens grandir le sentiment de ce que je vous ai dû._

_Je revois votre visage amaigri, où le pouce du modeleur impitoyable cherchait la place du suprême coup d'ongle. Dans votre corps dévasté, je retrouve vos yeux qui ne mentaient pas, mais qui commandèrent l'espoir et la volonté de tenir bon à l'angoisse, comme un double feu sur des ruines._

_Vous aviez, à la fin, les traits d'un saint moine, rompu par les austérités. Or, vous étiez décharné par les jeûnes de la fièvre et les insomnies de l'éternel combat. Il n'y a point d'ascète plus laborieux que le malade qui, sans se lasser, résiste. Mais vous étiez né pour la lutte, comme tant d'autres pour fuir._

_Votre fièvre militaire faisait penser à un guerrier, dans une place assiégée par l'ennemi qui ne pardonne pas. Tout parlait en vous d'une tristesse qui se tait et d'un vouloir que rien ne doit abattre. Et vous aviez aussi le voile résigné, la cendre du vieux prêtre, qui a reçu le mot d'ordre pour la nuit et qui se soumet._

_Je vous offre ces pages que seul, d'abord, vous avez comprises et que vous avez eu seul le courage de publier. Dans le temps où, parmi les puissants de la Ville, il n'en était pas un qui ne me fît sentir l'immense différence qui me sépare d'eux, vous seul m'avez tendu la main. Vous étiez plus libre, plus vrai et plus sûr que les autres. Vous ne vous vantiez pas de penser librement, comme ceux qui en prennent la liberté de ne penser jamais; toutefois, comme à nous tous qui avons vu le jour dans ce coin glorieux de l'univers où elle règne, la pensée vous était sacrée. Avec tant de liens aux siècles passés, vous n'aviez aucune haine pour l'époque future. Et vous pouviez avoir de l'audace, parce que vous aviez de la vertu. La parole en vous était le témoin de l'action. Vous étiez solide et vous aviez le respect du juste, qui est de ne pas mentir à dessein et de ne jamais chicaner le droit de la bonne force._

_Voilà ce que vous étiez; et je l'ai su quand vous m'avez aidé. Vous avez vu en moi un homme qui dédaigne infiniment la victoire, mais qui n'accepte point d'être vaincu par ce qu'il n'honore pas. Et maintenant, dans la grande défaite de la mort, je viens à vous et je prends votre cause. Vous qui fûtes loyal et brave, vous ne serez pas vaincu, tant que je suis là._

Décembre 1906.

MORALE DE L'ANARCHIE

I

LE GÉNIE DU NORD

La Norvège, navire de fer et de granit, gréé de pluie, de forêts et de brumes, est mouillée dans le Nord entre la frégate de l'Angleterre, les quais de l'Océan glacial, et la berge infinie de l'Orient qui semble sans limites. La proue est tournée vers le Sud; peu s'en faut que le taille-mer n'entre comme un éperon au défaut de la plaine germanique et des marais bataves. A l'avant, la Norvège est sculptée, en poulaine, de golfes et de rochers: tout l'arrière est assis, large et massif, dans la neige et les longues ténèbres. Les morsures éternelles de la vague non moins que ses caresses ont cisaillé tout le bord, en dents de scie. Entre les deux mers, la tempête d'automne affourche les ancres du bateau, et croise les câbles du vent et de la pluie. L'hiver, il fait nuit à trois heures; dans le nord, le jour ne se lève même pas. On vit sous la lampe, dans une ombre silencieuse où les formes furtives ont le pas des fantômes. La neige est partout: elle comble les mille vallées creusées dans la puissante échine des montagnes, comme la moelle dans les vertèbres. Le schiste noir, l'eau fauve qui a pris la couleur de la rouille sur les terrains du fer, les noires forêts de sapins ajoutent au grand deuil de la terre. Là, pendant des mois, le soleil est voilé; ou bien d'argent, ce n'est plus que la lune douloureuse de midi. Au couchant rouge encore, sanglant et sans ardeur, ce globe hagard descend sur l'horizon humide, pareil au cyclope dont l'œil rond se cache dans l'eau verte et pâle. Les cygnes de la mer, les blancs eiders, hantent les vagues grises. Dans les villes de bois, les maisons sont rouges sous le ciel incertain du bleu mourant des colchiques. Les rues sont muettes, et les places sont vides. Les hommes sont sur la mer. Et, comme des corps morts, la foule des îles flotte le long du ponton rocheux et des quais granitiques.

Une âme vaporeuse, un ennui doux, enveloppent de chastes vies; elles gardent leur fraîcheur, dans l'air humide et presque toujours frais, qui détend les désirs. Mais, comme ce pays, d'un seul coup, passe de l'hiver à l'été brûlant, la chair ici se jette dans l'ardeur brutale, dès qu'elle n'est plus indifférente. Ces enfants aux cheveux de lin blanc, sont gais et brusques; les femmes, dont les yeux verts ont pris de sa mobile rêverie à l'inquiétude des flots, sont singulières et se plaisent à l'être; les hommes robustes, durs, silencieux et rudes, semblent taillés pour parcourir une voie droite, sans jamais jeter un regard derrière eux. Tout ce peuple n'a de passions que par accès. Il est exact, et plein de scrupules. Il n'a toute sa fantaisie que dans l'ivresse; elle est lourde et triste; la chair et l'âme sensuelle de l'amour y ont moins de part qu'un appétit épais et court, qui a honte de se satisfaire. Rien de léger dans l'esprit; une inclination pédante aux cas de conscience; l'intelligence peu rapide, et presque toujours doctorale; une commune envie d'être sincère et de se montrer original, et la bizarre vanité de croire qu'on est plus vrai, à mesure qu'on se range avec plus d'ostentation contre l'avis commun; enfin, cette maladie de la religion propre à quelques églises réformées, qui consiste à faire de la morale comme on fait du trapèze, et à s'assurer que l'on en fait d'autant mieux qu'on saute plus haut, quitte dans la chute à se casser la tête ou à la rompre aux autres.

C'est le pays de l'hiver dur et de la neige: sous le ciel jaune qui s'affaisse, l'homme de génie vit dans la cellule de ses rêves; et, s'il en sort, il tombe mort entre deux ombres glaciales[8]. Le pays de l'été étouffant, où les navires des nations lointaines viennent porter, en glissant au fond des fjords, toute sorte d'étranges promesses, des appels au réveil, les nouvelles d'une contrée houleuse, la chimère du soleil d'or et de la mer libre[9]. Le pays de la nuit polaire et du jour crépusculaire de minuit[10]; la terre de la pluie, de la pluie éternelle, où l'homme est malade d'attendre la lumière, et où sa folie lui fait réclamer le soleil[11]. Le pays des golfes endormis, où la mer pénètre au cœur des montagnes, s'y frayant un chemin de ruisseau: comme une langue de chimère, comme une flamme liquide et bleue, le fjord dort entre les monts à pic, tel un long lac tortueux; il est mystérieux et profond; au bas des moraines énormes, ce filet de mer rêve dans le berceau du ravin, pareil à ce peu de ciel qu'on voit couler, entre les toits des maisons, dans les rues des vieilles villes. Partout la mer, ou la réclusion dans les vallées étroites, derrière les portes de la glace et les grilles de la forêt. La mer fait l'horizon de cette vie; elle en baigne les bords; elle en est l'espoir et le fossé; elle en forme l'atmosphère; et, là où elle n'est point, on en reçoit les brouillards, et on l'entend qui gronde. C'est le pays d'Ibsen, où il veut mourir, puisqu'il y est né.

[Note 8: _Borkmann._]

[Note 9: _Dame de la mer; Soutiens de la société._]

[Note 10: _Rosmersholm._]

[Note 11: _Les Revenants._]

La mer est un élément capital pour la connaissance des peuples. La mer modèle les mœurs, comme elle fait les rivages. Tous les peuples marins ont du caprice, sinon de la folie, dans l'âme. Au soleil, le coup de vent les visite et balaie les nuages; la brume, dans le Nord, prolonge le délire. Le risque de la mer et le paysage marin agissent puissamment sur les nerfs de la nation; et par la langue, sur l'esprit. La Norvège parle une langue brève, sèche, cassante; beaucoup moins sourde que le suédois, moins lourde et moins dure que l'allemand, il me semble; d'un ton moyen entre l'allemand et l'anglais. Il est curieux que l'accent du breton, en Basse-Bretagne, soit assez semblable à celui du norvégien; mais le norvégien n'a pas la cadence du breton, qui chante.

L'imagination, presque partout, réfléchit les formes et la couleur des crépuscules. Sur le bord de la mer, au soleil couchant, l'homme qui regarde ses mains les élève et doute d'être soi; mais, dans l'orage et le brouillard, le marin doit se résoudre, agir sur-le-champ, décider pour tout l'équipage et faire route. Même s'ils ne savent pas où ils vont, les marins calculent où ils sont avec une attention patiente: de nature, ils ont les meilleurs yeux du monde; et le métier rend leur vue plus perçante. Un peuple de pêcheurs, de matelots et de petits fermiers, qui dépendent de quelques gros marchands. En Norvège, point de noblesse: un petit nombre de parents riches, et une foule de cousins en médiocrité. De la brusquerie; peu de tendresse. De gros os et des muscles à toute épreuve, métal de gabier qui n'a pas de paille; beaucoup de froideur et d'obstination; de la constance; des cœurs fidèles, enfin les vertus de la solidité, mais rien de puissant ni de chaud, qui jaillisse de l'âme. Hommes taciturnes le plus souvent, avec les éclats violents d'une joie brusque; un long silence et, quand il est rompu, beaucoup de bruit. Un quant à soi qui touche à la grossièreté, et qui serait offensant pour le voisin, s'il n'en rendait pas l'offense. Les femmes n'en sont pas exemptes; de là, cet air de roideur et de tourner le dos aux gens, qu'elles ont volontiers. Comme tout le monde sait lire et signer son nom au bas des comptes qu'il sait dresser, un caractère de ce peuple est certain air de savant qui n'ignore pas, par exemple, que la terre tourne, et qui s'imagine savoir comment. Cette sorte de triomphe dans les matières de l'école primaire donne à beaucoup de Scandinaves une assurance ingénue, une haute mine de gens à qui l'on n'en fait pas accroire; les femmes y excellent. La suffisance de l'esprit, la plus piteuse de toutes, est la plus sans pitié. Il n'est pas croyable ce que la femme qui sait lire s'estime au prix de l'homme qui ne sait qu'épeler. Voilà où se réduit, le plus souvent, la supériorité intellectuelle. Elle est la meilleure école de l'amour-propre.

Pendant dix siècles, ce pays fut à peine moins étranger à l'Europe que la Laponie ou l'Islande. Les mœurs y furent celles des clans, jaloux les uns des autres; nulle unité; ni le sens de l'État, ni l'audace d'une pensée originale; point d'art: car la Cité est le premier étage du bel ordre où l'église de l'art se fonde. Et, malgré tout, une manière de génie moral: ces villages lisaient la Bible; l'on y était théologien, raffiné en règles de conduite, comme à Athènes ou en France on put l'être en beau langage. L'inclination naturelle des Normands aux cas de conscience, en pays réformés, de tous les laïcs a fait des docteurs en théologie. Le goût des procès est la forme goguenarde, le goût de la procédure morale et de la casuistique la forme grave du même tempérament. Le drame où les idées plaident les unes contre les autres, où les grands partis de la conscience sont aux prises, devait bien tenir son poète de cette race disputeuse, et qui n'aime pas les idées pour elles-mêmes, mais pour les voies où elles font entrer les lois et la conduite. Corneille aussi a mis les débats de la politique sur le théâtre. Depuis, et même sur la scène française, on trouve partout plus d'avocats que de héros; mais dans Ibsen seulement les causes sont vivantes.

SOLITUDE

Ibsen est né ardent, violent, sensuel et passionné. C'est la force des grands artistes, dans le Nord, que violence, ardeur, passion, ils ne peuvent s'y livrer. A tous les torrents de l'âme, les mœurs opposent une digue rigide. Le flot se creuse un lit; presque toujours l'eau croupit; ce n'est plus qu'une mare. Mais, parfois, un large fleuve s'amasse; il sait se donner cours, et la puissante inondation se prépare.

L'ardeur de l'homme dort et se concentre. Le silence est la matrice où la passion prend forme. L'avortement est innombrable; mais, quand la gestation heureuse arrive au terme, il en sort une créature vraiment grande. Les peuples qui jouissent de la vie en dilapident la joie; c'est un or qu'ils prodiguent. Les gestes et les paroles de la foule épuisent le fonds commun: il n'est plus réservé, par droit d'aînesse, à la fortune de quelques maîtres. Le peuple du Nord, qui se tait et fait son épargne pendant mille ans, la lègue à un seul homme. Quel réveil et quelle action! Quelle solitude, aussi! Qui comprendra cet homme? Dans le Midi, les peuples valent mieux que leurs héros, peut-être; ces foules sont belles, éloquentes, héroïques. Ils sont plus avancés dans le bonheur et la perfection, qui pour l'usage commun ont nom: médiocrité. Dans le Nord, un seul homme, de temps en temps, confisque le trésor et vit pour tous les autres: _Humanum paucis vivit genus._

Combien cet homme est seul, et qu'il doit m'être cher, par là, dès que je l'ai connu! Ibsen a longtemps erré en exil, comme Dante; mais, l'un ou l'autre, qu'auraient-ils fait dans leur pays? Ils étaient bannis de naissance. Et Ibsen un peu plus encore, homme à se bannir. Ses livres mêmes ne le rapatrient pas. La langue littéraire de la Norvège diffère beaucoup de la langue parlée: le norvégien d'Ibsen n'est que le pur danois. Sa langue passe pour la plus belle de la littérature scandinave; elle est brève, forte, précise; tendue à l'excès, et d'une trempe métallique; elle abonde en ellipses, en raccourcis rapides; mais elle est aussi claire et aussi harmonieuse que le danois puisse l'être. Si loin que soit l'Italie de la Norvège, le style d'Ibsen me rappelle celui de Dante; ce n'est qu'une impression; et je sens assez tout ce qu'on y pourrait opposer. Mais, dans les deux poètes, que d'ailleurs tant de traits séparent, il y a la même volonté de tout dire en peu de mots; le même ton âpre, la même violence à bafouer; la même force à tirer des vengeances éternelles. Dante, toutefois, sculpte dans le bronze; et Ibsen, dans la glace. La forme de Dante est la plus ardente et la plus belle, ailée de feu et de passions; la forme d'Ibsen, bien plus roide, est la plus lourde d'idées et qui va le plus loin dans la caverne où nos pensées s'enveloppent d'ombre. La solitude d'Ibsen s'en accroît: l'artiste, en Norvège comme en France, est un homme qui ne parle jamais que pour le petit nombre: c'est l'effet d'une langue littéraire, quand l'utile le cède à la beauté.

Il n'y a de société sincère qu'entre ceux qui parlent également mal leur langue. Quant aux autres, chacun ne la parle bien que pour soi. Il n'est pas de beau style commun à deux hommes: comme la grandeur même, le style fait la prison[12].