Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski

Part 16

Chapter 164,078 wordsPublic domain

Dostoïevski, inquiet en tout, devait avoir l'âme au jeu. Il jouait ses six derniers roubles, comme on sème dans les champs d'Eldorado, pour en récolter dix mille, payer toutes ses dettes et sortir de la gêne. Persuadé que le gain est toujours possible, pourvu que le destin y consente: il ne faut qu'un instant d'oubli, après tout; il suffit que la male fortune regarde ailleurs, un clin d'œil, et l'on gagne. Bien pensé, et d'autant mieux que la sueur d'effroi fait encore la part de la mauvaise chance.

Celui qui perd toujours n'a pas de raison pour ne pas toujours tenter l'aventure. L'orgueil le veut ainsi, et le sens du juste. Dans le joueur d'un certain ordre, il y a un homme passionné de justice. Toujours perdre l'irrite. En principe, on ne doit pas perdre plus souvent que l'on ne gagne. La foi s'en mêle, et l'on s'obstine. Cet amour-propre n'est pas ridicule, parce qu'il est fondé sur un culte ingénu de la vie. L'homme malheureux joue pour sortir du malheur; mais il joue encore pour forcer le bonheur qui le fuit. Le jeu est une interrogation de la fortune. Et plus elle refuse de répondre, plus on l'interroge.

Si je gagnais toujours, je voudrais jouer pour perdre. Comme il est plus ordinaire de toujours perdre, on joue pour gagner, ce soir ou demain, ou la semaine prochaine, ou quelque jour, enfin. Je gage, en jouant, que Dostoïevski priait.

* * * * *

Qu'il manque de dignité avec noblesse! Qu'il s'élève bien au-dessus des usages! Comme il en tient justement compte, en n'en tenant pas compte, en faisant fi de ce qu'on attend de lui! Quel profond honneur le dispense de satisfaire à l'honneur selon le monde, cette suite infinie de petites bassesses, que recouvre un masque d'impudence banale, peint aux couleurs d'une politesse propre à tout usage[45]!

[Note 45: Triomphe de cet honneur chez les Anglo-Saxons. Là, pour un homme, la gloire est de vivre en masque. Ils se rendent maîtres de toutes leurs émotions, disent-ils. Mais, la plupart, ils n'en ont pas. Et celles qu'ils ont, il les montrent fort bien: le mépris des autres, la dureté des cœurs, la hargne brutale de l'esprit puritain, la haine des mœurs libres; et cette terre promise des gentilshommes étale ses grappes d'ivrognes: parce qu'en effet elle en a.

Ils se lavent avec soin, chaque jour, des pieds à la tête; et, Bible en main, ils méprisent atrocement les pauvres. Ils ont tous le même savon; ils sont bien vêtus, à la même mode. Pas une tache sur les habits; pas un grain de poussière à la maison. Mais du foin dans la tête, et du galet sous le sein gauche. Ils disent toujours la vérité; mais tout leur être ment, dès ce ventre de leur mère, qu'il est défendu de nommer.]

L'honneur, dans la société moderne, n'est qu'une façade d'argent sur un palais où il n'y a plus rien, ni salles, ni meubles, ni chambre des époux: l'incendie a passé par là, et la maison est vide même du secret nuptial. Dostoïevski n'a point de part à cet honneur des salons et des capitales.

Dostoïevski ne se cache pas pour pleurer. Il ne rougit pas de mendier. Il ne donne pas tant de valeur à l'argent. Il n'a pas tant de respect pour l'or, ni pour celui qu'il n'a pas, ni pour celui des autres. Il ne cède rien de son Dieu; il ne trahit jamais ce que son Dieu exige de lui; et voilà le véritable honneur. La Yancaille a peut-être le sien, après tout: le dollar et le bain froid.

Mais plutôt, Dostoïevski subit l'avanie que la turque fortune fait sans cesse à la misère. Sa constance est héroïque: pour servir son Dieu, il est le plus humble des hommes. Il consent à prier, à solliciter, à recevoir l'aumône. Comme il ne se dérobe à aucune charge, il ne recule devant aucune humiliation. Lui, qui avait tant d'orgueil, et beaucoup d'amour-propre, cette peau enflammée de l'orgueil malade, il se met à genoux, en chemise, autant de fois qu'il faut. Il supplie, il baise la main qui donne. Et pourtant, donner à un tel homme, c'est toujours lui donner le fouet. Il le reçoit avec douceur; il accepte toute sorte de bienfaits sanglants.

Il faudrait être bien bas pour le lui reprocher. Il a l'amour de la perfection: telle est la main qui le courbe. Travaillé par tant de maux, il sacrifie sa dignité selon le monde à sa mission selon l'esprit. Il ne serait pas le plus russe des Russes, s'il ne croyait à sa mission. Plus il accepte, moins il reçoit pour lui. Il s'inquiète d'être toujours en retard avec ses éditeurs; mais il n'a pas honte d'être toujours en dette avec ses amis. Et s'il en souffre, il y trouve une occasion de servir encore.

C'est qu'il n'arrive jamais à se satisfaire. Celui qu'on prend pour un Barbare, aime la perfection comme un artiste de France ou d'Athènes. Il se laisse abaisser aux yeux de tout le monde; mais il ne saurait trahir l'œuvre qu'il porte.

Par là, il me rappelle Wagner, une fois de plus. Et certes, en des arts si opposés, d'une matière si diverse et d'une forme si contraire, Wagner et Dostoïevski se touchent de plus près que pas deux autres. L'analyse de Wagner et celle de Dostoïevski procèdent du même fond. Les mêmes mouvements intérieurs, qui se combinent, s'enlacent, se nouent et se dénouent, la même volonté du cœur, ici et là, enveloppent un sentiment unique. Elles vivent d'émotion, et, en deux ordres différents, elles tendent à produire une émotion semblable.

* * * * *

Les arbres ne sont pas de la même essence. Les feuillages diffèrent; et les branches se dirigent vers des horizons contraires; mais les racines sont communes.

Je reconnais Wagner même au rire de Dostoïevski. Wagner n'a ri qu'une fois; et sa joie, non pas sa gaîté, trempe dans l'émotion. Il n'y a pas l'ombre de gaîté dans le grand Russe. Pour moi, le comique énorme et douloureux de Dostoïevski me touche le plus. Lébédev, Marméladov, le père Karamazov, tant d'autres, figures étonnantes, d'une plénitude incomparable, à la Falstaff. Elle vient de l'amour, comme le reste. Ils s'aiment, ces bouffons! ils s'aiment à fond, comme des monstres ou des enfants. Et ils aiment la vie, comme des saints. On peut donc les aimer, jusque dans le mépris qu'ils inspirent. A la vérité, Dostoïevski est un des croyants magnifiques à la beauté de ce monde, qui seraient capables de guérir les esprits fins de tout mépris, si l'on pouvait guérir la petitesse d'être petite, et la morale d'être étroite. Criminels ou ridicules, Dostoïevski est pour ses héros, comme il est pour tout ce qu'il anime. La vie, il n'a pas d'autre parti. Voilà la source d'un comique sans second, à mon goût: il n'est pas destructeur; il est purgé de toute ironie. Il est net de tout blâme, même dans l'invective.

Marméladov, Lébédev, et toute la bande, tendres coquins, et chers cyniques, bouffons de la vie elle-même qui se contemple, dans les pleurs autant que dans le rire. Parce que Dostoïevski ne nie rien, même quand il détruit, ses bouffons affirment tout un monde qui n'a pas réussi,--mais qui, tout de même, a continué sa croissance dans la honte, le péché, la coquinerie, la crapule et les remords. Ils portent leur excuse avec eux; et bien plus, leur privilège légitime. Ils sont sûrs, à la fois, de leur indignité et du droit qu'elle a, elle aussi, à vivre: je dirai même de sa prérogative en ce monde et dans l'autre; car ils souffrent, ces luxurieux et ces ivrognes, soit qu'ils subissent les plus sales misères, soit qu'on les méprise et les haïsse. Quelle différence de Lébédev et Marméladov à Bouvard et Pécuchet, ces caricatures immortelles! Ceux-là, on ne peut même pas les mépriser. Ils font d'abord rire, puis ricaner; à la fin, leur comique est pareil à la chatouille interminable de la pensée: on crève d'ennui et d'énervement, à ce rire. Ils sont abstraits et mornes. Ils figurent la Science, et ses travaux à perpétuité. Marméladov et Lébédev sont si hommes, qu'ils sont justifiés. Dostoïevski dirait qu'il y a un Lébédev et un Marméladov en chaque père de famille, pour peu qu'il eût à vivre dans les conditions où ceux-là ont vécu. Ils ne sont pas dans la mort, ni impitoyablement condamnés, comme les deux secrétaires perpétuels de Flaubert, automates de l'universelle dérision.

* * * * *

Il est contre l'Occident, dans la mesure où l'on s'arme de l'Occident contre la Russie.

Jamais Dostoïevski n'a pu donner de gages à quelque parti que ce fût, pas même au sien: celui de la terre et des vivants. La volonté de nier lui est toujours étrangère. Il affirme en niant. La haine n'est pas en lui. Il n'est même pas antisémite. Il est contre les Juifs au même titre qu'il combat tous ceux qui nient le Christ et la Russie.

Comme il est libre, en dédaignant toute liberté politique! Il sait que la liberté n'est pas dans le vote. Car, sont-ce pas les esclaves qui votent? Qu'il soit libre de tout parti, je le sens à la force de sa fibre première: l'art, la politique, la religion, en Dostoïevski, tout sort de la même cellule: l'humble orgueil d'être le confident de la vie universelle, et de se confondre avec elle, indéfiniment.

Il faut qu'un homme en vaille bien la peine, pour qu'il se donne à l'univers. Ou quel don ferait-il? Qu'il tombe du plus haut, ou qu'il s'agenouille d'abord, s'il se couche enfin sur le corps de la terre, comme il le doit, c'est pour rendre à cette mère tous ses baisers et toutes ses larmes, un grand amour et une grande joie. Tout donner enfin n'est pas assez, si l'on ne donne beaucoup.

Dostoïevski exalte le moi pour en faire à la vie un sacrifice digne d'elle. Tout de même, il porte au plus haut point sa race et sa patrie pour en offrir le miracle au genre humain. Il n'est pas aigrement l'homme de la Russie contre l'Europe. Mais il ne veut pas que l'Europe soit appelée par la Russie même à corrompre la Russie, à la déformer et à la détruire. Qui absorbe, détruit. Il faut se nourrir de la pensée étrangère, mais ne pas se laisser digérer par elle.

L'amour du sol et de la race n'invite pas Dostoïevski à l'isolement. C'est un amour qui aime et se prodigue, non pas une possession jalouse qui thésaurise. Il n'écarte rien, il ne repousse que la confusion. Plus la Russie sera russe, plus l'Europe sera l'Europe, et plus en sera noblement accrue la vie du genre humain.

Amour du sol sans petitesse ni rancune. La terre est d'un seul tenant. Droit à la terre, pour qui baise et qui aime la terre. Sans doute, on tient d'abord au coin de terre qui nous tient. Mais pour Dostoïevski, les morts ne gouvernent pas les vivants: jamais Dostoïevski ne remue ce poison mortel; jamais il ne convoque les morts, fût-ce dans leurs vertus. C'est à la générosité des vivants qu'il en appelle, et à leur grand amour qui fait vivre les morts. Dostoïevski est bien trop fort pour s'enfermer dans un cimetière. Nous ne vivons pas dans un charnier, mais dans une pépinière au soleil, bénie de nos larmes. Il ne s'agit pas d'enterrer la vie, mais de la renouveler. L'œuvre de l'homme n'est pas de cultiver les germes d'un sépulcre, mais de rajeunir la terre, et le sépulcre même, en y semant des cultures nouvelles, avec piété.

Point d'avarice, ni de ressentiment acide. Dostoïevski ne craint pas que l'Europe lui dévore la Russie; mais il s'oppose à ce qu'on jette la Russie comme un os à l'Europe. En tout ordre, à tous les degrés, Dostoïevski annonce le devoir d'être soi-même le plus possible, pour être plus homme. A ce prix seulement, l'humanité sera meilleure et plus belle. La race enfin n'est, à ses yeux, qu'un moyen de parvenir à l'humanité supérieure.

Ce que l'Occident connaît par la mesure, le Russe le devine par le sentiment. L'Occident énumère et calcule: il est nombre et géométrie. Le Russe évoque et pressent: il est mouvement intérieur et musique.

L'Occident ouvre les yeux sur le monde; il voit et il compare. Le Russe à la Dostoïevski regarde au dedans. Si le Russe ferme les yeux, ce n'est pas pour voir davantage, sans doute: c'est pour mieux entendre les profonds murmures de la vie, dans l'ombre où les images se définissent, les objets si l'on veut. Le rythme est la première figure; et, au sein des ténèbres, c'est de la mélodie que naissent les formes, prodige obscur.

Telle est la raison pourquoi le Russe ne vaut rien, s'il n'aime. Il ne critique pas: il nie. Il ne doute pas: il détruit. Il n'est pas athée: il est prêtre du néant.

* * * * *

Avant quarante-deux ans, Dostoïevski n'a rien produit qui vaille. Toutes ses grandes œuvres sont de l'âge plein, entre quarante et soixante ans, où il est mort. Les autres Russes sont plus précoces: Pouchkine, Lermontov et Gogol ont peu vécu, mais d'une vie ardente. Téodor Mikaïlovitch n'était pas de ces jeunes gens.

La Russie ne s'est reconnue en Dostoïevski, que peu de temps avant de le perdre. Il a été le héros de sa nation, l'homme qui pense, le cœur qui bat pour toute la race; mais il ne le fut que cinq ou six ans avant de mourir. Il lui fallut toucher à cette extrémité encore, pour prendre le rang auguste que Tolstoï lui-même n'a pas obtenu. Pendant près d'un demi-siècle, Tolstoï a pu passer pour le plus grand artiste de son pays. Mais pendant quelques saisons, Dostoïevski a été l'homme de la Russie, celui qui aime et qui hait, qui pense, qui veut et qui parle pour tous, l'aîné vénérable de la maison, le guide entre tous les frères.

Il est l'homme de la douleur: est-ce là son seul titre? On aurait bien tort de le croire. J'ai compris la douleur russe dans Dostoïevski: elle n'est pas seulement féconde: elle a la force active qui purifie. La joie russe n'a aucune vertu. Les peuples jeunes ont toujours assez de joie, puisqu'ils veulent vivre. La joie que vous cherchez vous déprime.

Pour en venir à ce règne douloureux, il fallait que la vie de Dostoïevski fût tout ce qu'elle a été en effet. Il fallait qu'il tombât dans l'erreur politique, qu'on le prît pour un rebelle, lui qui l'était si peu, qu'on le condamnât à mort, et qu'il croupît au bagne.

Personne ne doit plus à ses souffrances que Dostoïevski. Personne ne doit plus à ses erreurs. En personne, la faute ne fut plus féconde. Là, il s'est fait cette vue incomparable du revers qu'il applique aux sentiments des hommes. Il lit les deux côtés de la page, et la face visible ne lui est qu'un moyen de mieux connaître l'autre.

L'erreur d'une grande âme n'est jamais que dans l'action: la volonté ni le cœur n'errent point, étant toujours fidèles à la grandeur qui les anime. On ne se trompe que sur la route à suivre. Quand on revient sur ses pas, on possède tout l'horizon et toutes les perspectives, qu'on n'eût peut-être jamais bien vus sans cette erreur-là. Elle est la racine commune de la peine et de la puissance.

L'œuvre qui fit la fortune de Dostoïevski jeune homme[46] et celles qui vinrent ensuite jusqu'à la catastrophe du bagne, me semblent d'une invention médiocre et d'un très faible prix. Elles sentent la crasse sentimentale des galetas. Elles sont geignardes et larmoyantes. Le peu de gaîté qu'elles ont grimace. Elles annonçaient le Gogol des mansardes, s'il peut y avoir un Gogol moins la force et le style. Le trait est forcé, le dessin sans beauté, les ombres épaisses. Elles ressemblent aux tableaux d'un peintre oublié, Tassaert, qui pleurnichait lourdement dans les taudis, de grabat en grabat. Subtiles enfin, mais sans profondeur. Or, la profondeur du sentiment corrige seule la subtilité qu'elle implique; seule, la profondeur de l'analyse suppose l'extrême complexité et la justifie. Ce double don, qui devait porter Dostoïevski à une hauteur où personne ne le dépasse, ne se fait sentir dans les premières œuvres que par l'embarras de l'action et la contorsion des caractères.

[Note 46: _Les Pauvres Gens_, 1846; _le Double_, _les Nuits blanches_, etc., 1847 à 1849.]

Au début comme à la fin, Dostoïevski ne peint que des jeunes gens, et quelquefois des vieillards. Là encore, c'est la Russie même, qui n'est pas mûre, toujours trop verte ou trop avancée; elle a ses adolescents pourris et de vieilles gens à l'âme plus fraîche que l'enfance. Souvent là-bas, les jeunes femmes portent un cœur de cadavre, plein de vermine et de cendres, sous une chair en fleur. La Russie vit dans l'excès: en tout, jusqu'ici, elle ignore l'entre deux.

Dostoïevski lui-même et ses livres sont au centre de ce monde inconnu. Lui et ses livres sont les grandes œuvres de l'âge mûr. C'est l'homme dans toute sa force, qui possède la jeunesse: les jeunes gens ne connaissent pas les jeunes gens. Dostoïevski est cet homme, celui qui ne fait tort ni de la réalité au rêve, ni du rêve à la réalité, qui peut seul comprendre toute la profondeur de la vie.

Peu importent ses erreurs de fait, les premières et les dernières, celles qui l'ont mené au bagne, et celles qui le feraient prendre pour un conseil des Cent Hommes Noirs. Peu importe que la Troisième Section soit la face cachée et le bras visible de l'Évangile dans l'horrible empire. Peu importe Son Excellence Pot-de-vin, les princes qui volent les fonds de la Croix-Rouge aux malades et aux blessés, ou le règne des Allemands, forcenés policiers, qui gouvernent au nom du Christ et de la race slave. Toutes les erreurs de fait n'empêchent pas de croire à la Russie que Dostoïevski nous incarne. Elle n'est pas seulement en lui; mais il nous la révèle, il achève tout ce qu'on en voit dans Pouchkine et dans Gogol, dans Tourguénev et Tolstoï.

Il faut qu'il y ait un peuple russe dans les langes. Il faut que ces esclaves politiques soient admirables de liberté morale. Il faut que ces brutes, dans l'enfer de l'ivrognerie et des massacres, soient tout de même riches d'une conscience qui n'a plus d'égale en Europe. Il faut que ce peuple, capable de tout parfois, comme les enfants cruels, et qui dort, le reste du temps, dans une affreuse impuissance, il faut pourtant qu'il soit le seul peuple d'Europe qui ait encore un Dieu.

La Russie, même folle, même lâche, même noyée dans le sang et dans l'eau-de-vie sans parfum, la Russie ne vit pas pour l'argent, ni pour la haine, ni pour la balance du commerce, ni pour les triomphes ignominieux de la violence. La Russie vit pour rendre une conscience religieuse au genre humain: elle a, malgré tout, le cœur fraternel à tous les hommes, même au milieu des boucheries et des vomissements où la jette son hystérie.

Dostoïevski était né pour la douleur, et pour s'élever dans la douleur, au-dessus de tout l'égoïsme et de toute la misère morale, où la douleur enferme généralement les natures médiocres.

Il lui fallait la maladie, les tortures du cœur, l'angoisse de l'esprit, la présence de la mort pour conquérir ce que j'appelle l'appétit et la santé d'une vie universelle. Un peu plus, c'eût été trop: il faut pouvoir respirer, pour vivre. Mais un peu moins, il fût resté, comme tant d'autres, à mi-chemin de l'ascension sainte et terrible. Ce n'est pas à un moindre prix que l'on prend à soi toute souffrance et tout supplice. On ne gravit sûrement la montagne que sur des échelons sanglants.

Surtout, il lui fallait le bagne et l'enfer des crimes[47] pour se purger à fond d'un amour-propre qui fut toujours féroce, et d'une naturelle jalousie. Mais bien plus encore, cette damnation devait lui révéler les grands fonds de l'âme humaine, où nul n'est descendu plus avant, Shakespeare et Wagner exceptés. Là, il connut que le crime a ses vertus, et qu'il peut être plein de la vertu même; que la qualité d'homme ne se prescrit jamais; que le cœur présente tout grief et toute excuse; que la sécheresse de l'âme est le seul péché, si même il en est un; que la faute est partout, qu'elle a toujours une dispense, qu'elle obtient remise, pourvu qu'elle consente un peu à l'expiation; et la souffrance vaut le consentement, quand la rebelle le refuse; que l'amour est le salut de tous et de chacun; que la rédemption est le prix du sang; que le châtiment, horrible en ceux qui osent châtier, est nécessaire à tout coupable, pour rassurer en lui l'orgueil de son destin et la dignité de l'homme: Car toute vie, avant d'être à son terme de beauté, toute vie est une expiation que l'amour nous propose, et qui doit être expiée.

[Note 47: Et moi aussi, j'ai mon enfer, le bagne des auteurs, des critiques et des faux artistes, où je purge, dans un coin d'ombre, la colère de ma solitude et le vieil amour de la gloire.]

Voilà où Dostoïevski a saisi l'âme de son peuple, et de tous les peuples, et de ceux même qui l'ont tuée. Il a pesé que les premiers selon le rang sont souvent les derniers selon la vie; et les derniers selon le monde, les premiers suivant l'âme cachée du monde. Là, il apprit à se mettre au-dessus de toute apparence. Là, il s'est fait à vivre en profondeur: car toute l'œuvre de Dostoïevski est une vie dans la profondeur et dans la vérité secrète, qui est l'unique vérité, sans doute. Là, il s'est établi inébranlablement au-dessus de tous les préjugés; et ceux de la raison n'ont pas tenu devant lui plus que ceux de la morale et de la politique.

Le grand Dostoïevski a montré, le premier, que la fin de la vie est la vie même. Mais il a été plus loin: il a connu, profondément, que la vie elle-même est une forme vide sans le cœur qui l'anime, et ainsi que l'amour est la fin de cette fin unique. Qu'est-ce donc, sinon que l'homme est fait pour se toujours passer soi-même? L'homme n'est point une figure achevée, mais un élan à la forme parfaite, un essai continuel à l'homme. Je trouve cette vertu héroïque dans Dostoïevski, et cette grandeur intérieure.

* * * * *

L'intuition est une vue du cœur dans les ténèbres. La nuit extérieure s'illumine de l'éclair jailli du dedans. C'est là que rien ne se formule, et tout s'éclaire: là où la vie prend forme, où les mobiles se condensent, où se détermine l'action.

L'intuition est bien le luminaire de la profondeur. Elle est la conscience amoureuse de ce qui est, au fond de ce qui paraît être. Elle est ce qui demeure en ce qui devient, et qu'elle porte. Elle est vraiment l'instinct de la connaissance, et son amour.

En Dostoïevski, je finis par tout référer à l'intuition. Dostoïevski a conscience de son intuition, et tel est son miracle. Il faut le lire en musicien.

La chasteté n'est que le signe le plus visible des âmes pures. La pureté suprême est l'innocence de la bonté: l'horreur de faire le mal. Dostoïevski n'hésite pas à produire des prostituées plus chastes et des assassins plus purs, à l'en croire, que les honnêtes gens: c'est qu'ils aiment; et que le crime, en eux, n'est pas le mal qui dure, mais l'erreur, la folie et la misère du moment. Jamais il ne dit avec emphase que la prostituée ou le criminel valent mieux que l'honnête femme et le juge. Mais la prostituée qu'il défend est une victime: il montre en elle, non pas l'excellence de son infamie, mais l'excellence de la douleur que l'infamie lui coûte. Et enfin, toute créature qui se donne avec passion est victime, quel que soit son bourreau, son complice ou son idole.

Nulle trace, en cet homme admirable, de morgue vertueuse. Nul ne s'est moins juché sur les échasses du devoir et de la morale. A la profondeur où il sait chercher les origines, il trouve, en soi, la semence et l'excuse de tous les péchés. Et le crime des crimes, qui est la cruauté, il en débrouille aussi les racines, avec un saint effroi: il touche, il voit que la cruauté et la luxure se tiennent comme deux sœurs monstrueuses, unies par le même os de désir. Plus il les déteste, plus il en épouse la connaissance. Dostoïevski n'a pas proprement pitié du mal: à moins que le châtiment ne soit plus pitoyable à la faute, que la rémission. Mais sa compassion est merveilleuse pour la peine, ou publique ou cachée, que le péché exige. Pitié qui n'est point vague ni fumeuse; elle ne comporte aucune faiblesse, elle ne tient pas au larmoiement: elle est la vertu humaine par éminence, la vertu des vertus, la charité sans quoi tout reste mort et vide.