Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski

Part 15

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Plus tard, à peine veuf de cette veuve, il prend pour femme une jeune fille. Il a la passion des jeunes filles, et nul n'a su jusqu'où. Il est de ceux pour qui l'innocence et la prime jeunesse sont la fleur dans la fleur, la mandarine dans l'orange, et l'amour de l'amour.

Le prince Muichkine est, en amour, Dostoïevski lui-même. Il aspire à la volupté la plus fine des femmes, à ce sourire entre chair et cœur, qui est le charme des jeunes filles; il songe aussi, avec elles, aux douceurs des amants, si des enfants pouvaient l'être, s'ils pouvaient donner des caresses délicieuses, ou si les amants en pouvaient recevoir d'innocentes.

Je considère avec terreur la vie d'une femme avec un tel homme, et la vie d'un tel homme avec toute femme, quelle qu'elle fût. Il ne peut lui céder que son ombre charnelle, avec toutes les misères qui y sont appendues, comme autant de membres blessés à travers des haillons. Pour le reste, il garde un éternel silence. Il ne le rompt que pour se ruer en transports de peine et de passion. Peine ou passion, elles ne comprennent guère que celle qui les concerne.

De tels hommes, leur joie est toujours muette, tant elle compte peu. La douleur seule est éloquente.

Il faut qu'une femme souffre avec lui. Il le faut, dis-je; parce qu'il sait que telle est sa vocation, si elle est vraiment femme. Il faut qu'elle souffre; et il faut, lui, qu'il souffre de la faire souffrir. Ainsi se reconnaissent les sexes, et ils s'aiment à la fin. L'amour est inné à cette pratique. Sans quoi, le plaisir égoïste masque tout.

Quelle patience, dans une femme, pour supporter la souffrance qui naît d'un tel homme! La patience d'une femme est sa force. Sa bonté, sa vertu. Quel courage, en elle, pour garder sa foi à la vie! Pour lui, si elle l'aime, il faut qu'elle y ait foi, l'eût-elle perdue pour elle-même. Elle ne peut pas trahir la volonté d'un tel homme; elle ne peut pas oublier l'enseignement unique de son œuvre: que la foi dans la vie, coûte que coûte, est mère inépuisable de toute beauté.

Il est dur d'être femme. Mieux la vaut être pourtant, qu'une de ces grosses prostituées qui font des livres, entre Paris et Nice, avec leur haine de l'homme, en se léchant elles-mêmes dans un miroir. Et parce qu'elles sont l'ignominie de l'amour propre, elles se croient des artistes. Non pas à Laïs grattant ses boutons, mais à elles, est dû le châtiment de tremper, l'éternité durant, dans la fange de leurs ulcères et la crème de leurs excréments, les grâces qu'elles se sont trouvées, et les hideux plaisirs qu'elles y goûtèrent[44].

[Note 44:

_Di quella sozza scapigliata fante, Che là si graffia con l'unghie merdose, Ed or s'accoscia, ora è in piede stante._

_Inf._, XVIII, 44. ]

* * * * *

Parce qu'il les a vu souffrir, et qu'il a fait souffrir les femmes, tout en souhaitant avec passion de les élever et de les guérir, Dostoïevski les connaît mieux qu'un autre.

Il les voit tantôt cruelles comme le reproche de la chair, tantôt plus douces que le lait nourricier dans la bouche, mais toujours toutes folles: folles d'égoïsme, ou folles de se donner, folles de tuer l'homme, ou folles de s'immoler à lui.

Il connaît leur passion unique, cette attente éternelle où elles s'agitent: elles sont là, toujours la même Ève endormie, qui attend que le doigt de son Dieu lui communique l'étincelle, et l'appelle à la vie.

Et dans cette éternelle attente, il devine toujours leur éternelle déception, leur désespoir éternel: il faut vivre pour elles! Elles peuvent donner la vie, mais non l'avoir! Il faut leur souffler le feu, qui est toute la vie de l'âme; il ne faut jamais laisser tomber cette flamme immortelle et fragile. Et comme il est fatal qu'on ne la puisse pas toujours nourrir pour elles, il faut qu'elles lamentent la duperie du don total qu'elles ont voulu faire d'elles-mêmes à l'homme et à l'amour.

Il a donc soupçonné leur ardeur cruelle, ces rancunes glacées qui menacent le foyer de la tendresse et du désir. Il a laissé comme une ébauche de cette âme sensuelle, de ces pudeurs perverses, de cette luxure innocente et virginale, qui tremblent dans le sentiment des jeunes filles, et que les fureurs de la femme coupable attisent comme un inextinguible regret.

Tout est passif en elles. Leur sacrifice a parfois la violence d'un appel égoïste à la violence qu'elles repoussent. Elles mettent, à être prises, une espèce de brûlante complaisance, pour en faire plus tard un reproche sans pitié. Elles sont bien, dans leurs parfums acides, la fleur qui exige le pollen, et qui réclame d'être fécondée, tandis qu'elle a l'illusion de s'y résigner seulement. Elles sont aussi le fruit qui espère le soleil pour mûrir; et qui veut maudire la maturité, dont sa pulpe est avide.

Attendre, toujours attendre! pour n'être jamais exaucée! Telle est la femme.

* * * * *

Il est plus d'un homme, ce Dostoïevski: et d'autant plus, qu'il est plus Dostoïevski. Plus d'un homme, et plus d'une femme.

Tous ces hommes, en lui, et toutes ces femmes, sont, chacun totalement soi-même; et pour un temps, sans lien aux autres. Le moi se multiplie de la sorte. L'homme, qui a reçu ce don fatal, porte naturellement dans la vie et dans ses œuvres les formes du rêve.

Dostoïevski, si divers et si un, conçoit l'amour avec deux ou trois femmes, ou plusieurs: car il y a en lui deux ou trois ou plusieurs hommes pour toute femme qu'il aime. Soit qu'il la désire en sa chair, soit qu'il voue en elle un culte à quelque rare idole ou à la vierge. Profusion de l'amour, partage qui répond à un besoin puissant et mystérieux. Il lui faut l'âme, avec la chair; avec la joie, il lui faut les larmes. Et dans l'ardeur de la femme en fruit, il lui faut aussi la jeunesse, la fleur ou l'enfance même.

Il n'est pas loin d'admettre deux ou trois hommes pour la même femme, parce qu'il les trouve en lui; et tous les trois, en lui, ont besoin de la femme qu'il aime. C'est de ce fond obscur que se lèvent les héros étranges de ses livres: à tous ensemble, dans le même amour, ils n'en font qu'un, qui est lui, Dostoïevski. De là, cette patiente analyse, qui ne considère une face du caractère qu'en fonction des autres faces. De là, enfin, l'accord dans la vie, et surtout dans l'extrême amour, de ce qui est contrariété inintelligible pour l'esprit.

Le désir de cet homme pour la jeune fille tremble, comme un œillet de feu dans un parterre d'épis et de lourdes corolles. La passion de l'innocence, l'élan vers la forme virginale, cette essence d'ardeur, si puissante et si subtile, qu'une goutte répandue en parfume tout autre amour, et se révèle jusque dans l'amour le plus infâme, jamais Dostoïevski n'y résiste. D'ailleurs, la jeune fille n'est qu'en nous.

Selon moi, il cherche la vierge en toute femme; il ne peut aimer qu'elle. Cette prédilection l'emporte; elle le ravit au troisième ciel, ou elle le fait descendre jusqu'à cette fureur vernale, où la convoitise de l'homme s'adresse à l'enfance. Il y va, non par vice, mais par vertu de passion pèlerine. O que je ferai peu comprendre cet excès aux serfs du brutal appétit.

Dans l'homme insatiable d'amour, une passion palpite, qui domine sur tous les désirs: d'avoir un amour, où toutes les amours se confondent et s'enlacent. Il est femme et il est homme; il est amant et il est père; il est de chair pour son âme en folie; il est tout âme pour le délire de sa chair. Et il veut l'innocence, parce qu'entre toutes les essences de l'amour, elle est irréparable. Il me souvient de Wagner, qui penche, avec un zèle du même ordre, à multiplier l'amour des amants par la parenté, et qui ne s'arrête pas aux degrés défendus. L'amant est le frère de son amante. Siegfried est presque le fils de sa bien-aimée, et pensant à elle, toujours il pense à sa mère. Kundry vole un baiser filial aux lèvres de Parsifal pantelant.

On me dirait de Dostoïevski qu'il a fait ménage avec une petite fille, je n'en aurais point de surprise. Et j'en suis sûr, si laissant ici le plan des faits visibles, j'entr'ouvre les annales de l'homme secret.

Ne croyez pas qu'on soit plus sensuel, à mesure qu'on est plus passionné. Il peut arriver que la fureur des sens croisse avec la passion. Mais l'imagination passionnée est sujette aussi à une sorte de charnalité idéale. Rien ne transpire de ses ivresses; et l'ardeur sensuelle s'épuise à chercher la difficulté. Qu'est-ce souvent, que l'artiste, surtout dans l'art des caractères, sinon une imagination amoureuse des formes, jusqu'à l'oubli de toute règle?

Dostoïevski est bigame, pour le moins. Je ne parle que des intentions. La passion rencontre rarement son objet; encore moins trouve-t-on les deux ou trois femmes qu'on désire dans la même.

La pitié pour la femme qu'on aime moins qu'on n'est aimé est une terrible passion. Elle mène, parfois, à la mort plus sûrement que l'autre. Ainsi, l'ardeur du sacrifice de soi passe infiniment l'ardeur que l'on met à se sacrifier les autres.

Il les voudrait toutes les deux: l'une pour lui, et lui pour l'autre encore. Taciturne secret que Dostoïevski confesse: se donner à la femme qui nous aime et qui attend de nous son salut; et prendre la femme que nous aimons, dont nous attendons la joie; celle que la passion fait vivre et celle qui la tue. N'est-ce point, au soir ténébreux de l'_Idiot_, les deux hommes, le mari et l'amant, la victime et le bourreau, que l'on voit veiller la même femme, qui fut double et qui est morte, victime elle aussi et bourelle? A la fin, la joie qu'on exige et le salut qu'on dispense se confondent dans l'insondable peine.

* * * * *

Quelle est donc cette recherche de la douleur, dans le sentiment qui promet le plus de félicité à l'homme, selon la nature? N'en est-ce pas, plutôt, la fatalité dans la conscience? Plus on y pense, plus il semble que l'homme et la femme ne sont pas faits pour la vie commune. La passion, plus ou moins longue, n'est point un état de durée. La passion, comme le drame, vit de combat et se dénoue par la mort.

Pourtant, l'homme et la femme, plus ils s'aiment, plus il leur est fatal de vivre ensemble et confondus. Au génie de l'espèce, qui ne s'inquiète que du moment, se substitue le génie de la tendresse, qui prétend accorder les éléments contraires, et faire un état durable d'un état passager. Une telle violence à la nature ne va pas sans douleur. Et je dis qu'elle est nécessaire. L'amour humain se distingue, par là, de l'amour naturel aux autres créatures, et même à la plupart des hommes, si l'on en juge à tant de misérables couples.

Pour qu'un homme et une femme se puissent souffrir, il faut qu'ils souffrent l'un de l'autre. C'est la loi. Je parle de l'homme accompli en conscience.

L'accord ne vient que du sacrifice. Celui qui aime le plus, souffre le plus. A l'ordinaire, la femme reçoit la part douloureuse; et souvent, elle choisit d'en jouer le rôle. Mais le meilleur homme ne le lui laisse pas.

En amour, le cœur est trop avili, s'il ne souffre. La souffrance seule nous rétablit dans notre dignité d'homme. Quel est l'amant profond qu'Amour n'abaisse pas au pardon des pires offenses? Il faut grandement souffrir de la femme, pour rester digne de soi dans l'amour qu'on lui consent, et même dans l'amour qu'elle nous accorde.

Et ce n'est pas assez des natures qui s'opposent, dans l'homme et dans la femme. Quand les cœurs sont complices, c'est le destin qui ne l'est pas. La misère, la maladie, le deuil, tout ce qui menace chaque homme sous un masque fatal, dans l'amour se démasque, et, entre amants, pour l'un prend visage de l'autre.

L'amour est ce qui nous sépare le plus des Anciens.

Notre passion n'est si ardente et si pleine, que pour faire en nous l'union des deux mondes: le cœur chrétien habite la chair païenne; et la chair païenne hante le cœur chrétien.

C'est notre amour qui nous démontre que nous ne diviserons pas un monde en nous de l'autre, sans nous réduire de la totalité.

Le mystère de l'amour est celui de la douleur même. Je ne crois que les amours souffrantes. La douleur n'est pas la maladie: la douleur est un enrichissement. Psyché n'aurait pas perdu son Dieu, si elle l'avait réveillé dans l'insomnie de la peine, et non dans le sommeil du plaisir. Moins la douleur, l'amour n'est que l'ombre de lui-même.

Les Anciens ignoraient la douleur, puisqu'ils croyaient la vaincre. Et nous, nous devons la sauver.

La douleur n'est point le lieu de notre désir, mais celui de notre certitude. Les Anciens sont trop charnels. Je ne prétends pas que nous devions faire élection de la douleur. Tant s'en faut, qu'on doit tout faire pour s'en tirer. Mais il faut la connaître. L'homme véritable n'est pas le maître de sa douleur, ni le fuyard, ni l'esclave: il en doit être le sauveur.

Sur la passion chrétienne qui a tant donné d'échos et de profondeur à la vie, c'est à nous d'élever une vie nouvelle. La grandeur seule en fera la joie. Car, où est la vie, est aussi la joie, même dans les supplices. Vivre, c'est avoir joie, à quelque prix que ce soit. Ni la grandeur, ni la beauté ne sont valables sans souffrance. Ainsi l'homme ne va plus sans une tristesse intérieure, qui donne du prix à tout ce qu'il sent comme la rosée des larmes à un merveilleux visage.

On ne saurait se vanter, ni de ramener l'homme à un âge qu'il n'a plus, ni d'abolir en lui aucune des puissances que le passé y a mises, et qui lui étaient nécessaires, puisqu'il se les est données. La douleur est une auguste puissance.

Au lieu de rien détruire, il faut tout accomplir en nous, et y tout achever.

La passion chrétienne, s'il fallait la justifier, je dirais qu'elle a créé l'amour, par le prix infini que la douleur y attache. L'art est un excès du même ordre, si on le compare au jeu. L'amour n'est qu'une flamme jeune, qui brille et qui se consume, chez les Anciens. Notre amour est un feu qui dure, et qui exige de durer, un brasier qui ranime ses flammes à mesure qu'il les dévore, une ardeur qui nourrit toute la vie. L'Amour des Anciens n'est que l'enveloppe du nôtre: aux sens est ajouté le cœur.

V

LA PROFONDEUR RUSSE

Passions du fond caché, lames de fond: le plus souvent, elles dorment; mais il arrive, soulevées, qu'elles emportent les rives de la paix commune.

Vous ne savez pas jusqu'où peut aller l'amour de la vie dans les êtres profonds, nés pour la souffrance, et qu'elle y attache. Il les porte à tous les excès, que vous appelez des crimes, selon votre droit. Ni les Juifs charnels, ni les Yankees ne pourront jamais l'entendre: ils sont trop asservis à leurs idoles: les Juifs, dans leur esclavage des biens terrestres, et selon leur inclination à en jouir commodément; les Yankees, dans leur brutal mensonge d'automates, à deux ressorts d'agitation vaine et de vaine morale. Donner sa vie, et même prendre la vie des autres, sans en peser exactement la valeur aux poids de la raison, de l'agrément et du succès, voilà l'honneur mystique. Dostoïevski, qui a toutes les sortes d'honneur, hormis celui de vanité, sent l'honneur mystique au même degré qu'un saint apôtre.

L'amour de l'amour fera, d'un homme à la Dostoïevski, le bourreau d'une femme et le jouet d'une autre. Mais, pour toutes les deux, il n'aura que des caresses dans l'âme, et toutes de son sang.

La passion de l'innocence le poussera, peut-être, à vivre en amant avec une petite fille. Non pour la corrompre, que le ciel en soit témoin! pour approcher sa fraîche pureté et s'y purifier soi-même; pour la connaître: on ne connaît que dans la possession, et toute possession touche au crime, hélas; pour l'accroître de ses propres larmes, cette adorable innocence. Enfin, pour y retrouver la sienne.

Jamais assez de bonheur! Jamais assez de joie! Et toujours dans la tendresse. Et le rire dans les larmes. Car où est-il le bonheur, sinon dans la folie de tout ce qu'il nous coûte? L'âme souffrante est seule égale à cet insatiable appétit. Et elle n'est point, si d'abord elle ne soupire.

A-t-il des regrets et des remords, Dostoïevski, lui qui va si loin dans l'art cruel de se connaître? Il s'en donne toute l'apparence. Mais remords est un gros mot, qui cache et qu'il devrait définir. Dostoïevski a le désespoir de ne jamais atteindre ce plein de la passion qu'il poursuit. Suave désespoir, déception terrible, espace du désaveu, déserts de l'entier délaissement de soi-même. L'unique passion est, en somme, la passion de la plénitude.

Un artiste créateur voudrait presque participer, de moment en moment, à la création universelle. C'est pourquoi il se déteste, en vain, lui-même à l'infini: il ne se méprise pas. Il peut, au contraire, mépriser beaucoup les autres: et sans jamais les détester, pourtant. Il est, en lui, une ardeur éternelle pour le noyau du fruit. Tous les crimes pourront hanter son âme: elle ne saurait rien perdre de sa pure volonté, qui est de ne pas nuire, ni de sa primitive convoitise, qui est l'innocence, après tout. Elle n'aspire qu'à saisir l'objet vivant, à l'adorer en lui-même, à le posséder jusqu'à le détruire. Enfin, je dirai qu'elle veut le tuer, cet objet d'amour, pour le recréer ensuite aux dépens de sa propre vie.

Dostoïevski n'est pas du tout Rousseau étalant ses misères, et bravant à mesure qu'il dit: "Vous êtes plus misérables que moi; et je vaux mieux que vous, du moins en ce que je vous montre que je ne vaux rien."

Pour lui, Dostoïevski, il vaut un grand prix; et tous valent le leur. Il touche le fond, qui est la valeur même de la vie, comme au-dessous des océans, pourvu qu'on jette assez la sonde, c'est toujours la solidité immuable de la terre; et toutes les mers ne sont qu'une robe de rosée sur l'écorce.

Dostoïevski ne réprouve que la méchanceté sans amour. Le désir lui est sacré, pour peu qu'il porte flamme: le désir même impur. Pour lui, il n'y a rien de médiocre en soi: parce qu'en lui, même les forfaits de la chair, tout est cœur et âme, ou, du moins, en recèle. Rien n'est vil, à ses yeux, sur la terre, que les peuples et les hommes sans âme. Verser dans tous les péchés, au besoin, pour être capable de les tous expier, les eût-on même caressés, dans le brasier que le cœur alimente. Où est l'amour, là est la vie, encore un coup. Où est la vie, là est le bien. Voilà pourquoi il est si bon d'expier l'erreur incluse au crime: tout châtiment est injuste, et l'œuvre du démon dans celui qui l'inflige. Juste et salutaire, dans le coupable qui l'accepte: car son cœur le réclame. Ou avoir la force de se punir soi-même ou être puni. La vie, perdue dans la faute, se retrouve dans l'expiation. Le crime égare le cœur, et n'a peut-être pas d'autre horreur que cet égarement.

Dostoïevski a souvent paru méchant homme, et il a passé pour envieux. Un être trop aigu semble toujours méchant. La force blesse. Le regard qui pénètre les cœurs est un poignard pour eux: on lui en veut de la piqûre, fût-il de la pointe la plus fine, et quand il l'émousserait dans l'effusion des plus tendres larmes. Les hommes refusent d'être devinés. Encore moins acceptent-ils qu'on les révèle à eux-mêmes. On ne les dépouille pas sans leur faire violence; et ils gémissent de se reconnaître. Dostoïevski ne ménage rien. Le mensonge, qui est au fond de la nature humaine, l'irrite jusqu'à la rage. Il est celui qui se mesure avec tout vainqueur selon le monde, quel qu'il soit; et il le frappe, il l'atterre, il l'écorche vif. Il condamne tous ceux qui osent porter condamnation sur la créature. Il ne juge que les juges.

Fait pour la solitude, ou pour tout un peuple, mais non pour se plier au goût de quelques-uns, qu'il veuille plaire ou qu'il veuille blesser, il ne se contient jamais. Ses pleurs sont aussi prompts, que son éclat de rire bref et toujours étonné. C'est lui que j'entends dans le salon des Épantchine, quand le Prince Innocent, dévoré de sympathie, effraie tous ses amis, exaspère sa fiancée, et court avec une telle allégresse à sa mort sociale.

Il pouvait être exquis ou cynique, par un désir égal d'être soi-même, de plaire à qui lui plaisait, et de déplaire à qui ne lui aurait plu jamais. Et comme il traitait les gens tête à tête, le public est traité par ses livres.

Piqué d'amour-propre, dans l'extrême ivresse de ses sentiments, plutôt que dans l'orgueil de ses pensées, il se portait à cet excès qui offense le plus les autres: qui est, eux présents, de les oublier. Ou bien, s'il pouvait croire à leur sympathie, il les associait à sa passion, il se les y incorporait, il les baignait dans le torrent de sa ferveur. Perdant toute retenue, avec un sens raffiné pourtant de la mesure sentimentale, il ne prétendait pas convaincre, mais faire aimer l'objet de son amour; et, sans doute, il y mettait d'autant plus de caresse ou de violence, qu'un tel désir enveloppe la convoitise que l'on a de tout amour. Alors, il précipite les paroles, il lève les vannes, il lâche les écluses de sa raison passionnée. Il est hagard. Il fait peur. Cet homme, au cœur désespéré d'amour, a les bonds et les griffes du chat tigre. Il en avait aussi les doux miaulements, les tendresses morbides et le velours. Ha, quel don des larmes, des saintes larmes! Quel élan aux pleurs! Comme il ouvre la source intarissable, la fontaine aux affligés, qui sont, dans le désert, tous les pèlerins du cœur, que la soif tourmente entre l'aridité du ciel et la sécheresse des sables!

* * * * *

La force du style emporte tout. Mais la profondeur du sentiment enferme tout, et le style même.

Avoir les mêmes larmes! ne serait-ce pas le dernier mot de l'art? Les cœurs musiciens sauront m'entendre.

Je dirai que la dureté de Dostoïevski à l'égard des étrangers et des Juifs est une raison de style: Ils n'ont pas les mêmes larmes. Il déteste tous les peuples de l'Ouest; il se moque de l'Occident. Forcé de vivre en Suisse, en France ou en Allemagne, il étouffe. Tout lui est vide, quand il quitte la Russie. Il se venge sur les étrangers du dégoût et de l'ennui, qu'il respire avec eux. Mais il est capable, à Pétersbourg ou à Moscou, de leur rendre justice. Il les veut employer au bien de la Russie, à la condition qu'ils s'y prêtent. Or, ils s'y refusent, et même ils haïssent les larmes russes, bien loin de mêler leurs pleurs aux pleurs de ce grand visage.

Voilà comment tout finit, chez Dostoïevski, par la condamnation des Juifs. Au lieu d'être Juifs en Russie, que ne sont-ils Russes en Judaïe? Mais ils ne seraient plus. Entre Dostoïevski et les Juifs, il y a la même querelle qu'entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Le second abroge l'autre, puisqu'il l'accomplit. Le mort enté sur le vivant corrompt le vivant.

* * * * *

Enfin, Dostoïevski est joueur. Et d'autant plus, qu'il perd toujours.

Pourquoi joue-t-il? Dans l'homme malheureux, qui est deux fois passionné, le jeu prend toute sa force. On joue pour jouer, et l'on joue pour gagner.

J'ai souvent dit que la loterie, ou le coup de dés, me semble le plus honnête moyen de faire fortune. Pour ceux, il va de soi, qui n'ont point le génie à faire fortune. Et il est vrai qu'ils ne la font pas. La morale est donc satisfaite.

Ceux qui ne croient pas au sort n'ont jamais regardé la vie. Le hasard est le nom public de la fatalité. Le jeu est la consultation populaire du destin. Œdipe joue sur la route de Thèbes. Oreste naît joué. Les Anciens, grands connaisseurs de l'action, n'ont pas de doute là-dessus. Ils en viennent jusqu'à tricher avec la chance, pour garder un atout contre la série noire: tel est le sage Polycrate de Samos, lequel fait en vain une part au malheur: comme il est juste, sa réserve ne le protège point. Le destin n'entend pas qu'on le flatte. Il punit l'un pour son humilité, et l'autre pour son insolence.