Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski
Part 14
Rien n'y trahit la symétrie, ni ce qu'on appelle la composition, d'un mot grossier qui peint l'œuvre grossière. Dans l'ordre de Dostoïevski, tout est organes, et relations d'organes. Tout est produit par la nécessité intérieure. Ici, la vie des faits est bien l'image, sur les murailles de la caverne, l'image et l'ombre de la vie intérieure, au grand feu du foyer invisible. Ainsi, les chefs-d'œuvre de Dostoïevski sont plongés dans le rêve: et ils ont seuls le caractère du rêve, comme ceux de Shakespeare, et parfois d'Ibsen.
L'ordre d'une œuvre comme _Crime et Châtiment_ est inouï. J'en ferai quelque jour l'analyse. Je me contente de dire que ce drame admirable se passe tout entier, actes sur actes, dans la conscience de Raskolnikov. Les deux longs volumes ne contiennent que la suite des sentiments, des visions et des pensées créées par l'imagination du héros, et que sa conscience déroule. Ils n'enferment qu'un très petit nombre d'heures; mais chaque instant de ces heures est totalement épuisé de son essence pensive et de son action, de ses échos et de ses contre-coups. Une telle œuvre, quand on l'a saisie, semble la merveille longtemps souhaitée par l'esprit: l'art est enfin le rêve de la vie, qui elle-même est un rêve.
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Dostoïevski est riche en mots inoubliables, qui montent des abîmes. Ce sont des paroles sans faste et sans éloquence; mais comme une crique d'eau profonde, entre deux rochers, elles mirent, dans la profondeur pure de la mer, l'immense ciel du soir, avec ses nuages et les premières étoiles.
A un malheureux, gangrené de phtisie et d'envie, qui va mourir avant d'avoir eu vingt ans, le prince Muichkine, ouvrant la porte, dit: «Passez le premier, et pardonnez-nous notre bonheur[37]»--«Pourquoi avez-vous tout détruit en vous? crie la jeune fille passionnée au prince innocent; pourquoi n'avez-vous pas d'orgueil[38]?»--Et lui, de dire, insensible à toutes vanités et à sa perte même: «Qu'est-ce que ma peine et mon mal, si je suis en état d'être heureux[39]?»
[Note 37: _L'Idiot_, IV, 5; III, 2; IV, 7.]
[Note 38: _Ibid._, IV, 5; III, 2; IV, 7.]
[Note 39: _Ibid._, IV, 5; III, 2; IV, 7.]
Raskolnikov assassin à la sainte prostituée: «Toi aussi, tu t'es mise au-dessus de la règle: tu as détruit une vie, la tienne: cela revient au même[40].»--Et encore: «J'ai voulu oser: j'ai tué. Et c'est moi que j'ai tué[41].»--Ou ces traits dignes de l'oraison: «Le Christ est avec les bêtes avant d'être avec nous[42].»--«Si le juge était juste, peut-être le criminel ne serait pas coupable[43].»
[Note 40: _Crime et Châtiment_, IV, 4; V, 4.]
[Note 41: _Ibid._, IV, 4; V, 4.]
[Note 42: _Frères Karamazov_, XI, 6.]
[Note 43: _Ibid._, XI, 6.]
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Dostoïevski a la conscience de Pétersbourg.
Il est l'âme de ces hivers polaires, où le jour est une agonie de la nuit; et de ces étés, où la nuit est encore le jour, un crépuscule songeur, pensif et adorable comme le regard d'une amante insensée.
J'ai vécu avec lui dans la ville ardente et morne, où les ivrognes et les mystiques se donnent le bras, où de funèbres hypocrites baisent aux lèvres des rebelles candides; où la pire corruption, qui est triste, engraisse de son fumier l'innocence subtile; où la luxure est un raisin à pépins de remords, et où les vierges ont une odeur qui tente le péché.
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Un monde à part.
Dans l'œuvre de Dostoïevski, il y a une société complète, à savoir une société religieuse. Car tous les portetotems de la terre n'y feront rien, et leur étymologie moins encore: pour l'homme, la religion, quelle qu'elle soit, c'est le lien. Dostoïevski ne rompt pas le faisceau. Il serre le nœud de la cité: tout y entre, du plus humble artisan au maître d'hommes altier. Chez lui, non pas des rangs et des titres, la hiérarchie est de la vertu vivante et des caractères. Il a ses voleurs et ses boucs, ses assassins pareils à des conquérants, ses lâches, ses vils coquins et ses bouffons énormes, comme il a ses princes, ses vierges, ses saintes héroïques et ses saints. Il est riche de toute élite et de toute plèbe. La condition sociale n'y est presque pour rien. Que ce génie m'est intime! Que ce sens de la valeur me touche!
C'est le monde de la conscience profonde. Les passions y paraissent frénétiques, parce qu'elles résistent à être nues; convulsives, parce qu'elles sont peu à peu dépouillées de tout ce qui les habille. Dostoïevski sait bien que la simplicité n'est pas dans les objets; mais seulement dans l'œil qui les examine. La vie la plus simple est en soi un prodige de complexe. La simplicité n'est que le sommeil de l'apparence.
Un monde, où les sentiments sont portés au dernier degré de l'acuité et de l'ardeur, semble l'enfer de la souffrance et le paradis des fous. Là, où tout est intense, tout est excès. La règle ordinaire est abolie. L'ordre commun est l'ordre moyen. Et le moyen est l'espace du médiocre.
La mesure, telle quelle, est un élément de la vie ordinaire. La mesure, en art, paraît la vérité, comme la moyenne des statistiques. La mesure varie avec les grandeurs que l'on compare. Elle n'est pas la même pour les hôtes de l'Olympe et pour les captifs de l'Érèbe; ni surtout pour ceux-là et pour les petites âmes de métier, dont la conscience vit en boutique. Ames de métier, elles font nombre, comme les fourmis. Elles nourrissent les moyennes. Mais, à le bien prendre, la moyenne est fausse comme toute statistique morale. Car, chiffres et mesure ne révèlent que le monde de la quantité. La qualité est la règle suprême, ainsi que le lieu de tous les sentiments et de tous les actes en relation avec la conscience.
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Le monde de la profonde conscience fait figure du rêve; et même de la folie, quand il arrive, avec Dostoïevski, que les êtres vivants épient l'écho de leur propre chant, pour y donner un écho plus lointain encore; quand ils font l'analyse de leurs passions, eux-mêmes, et qu'enfin ils ont conscience de leur conscience.
Dans Stendhal, cette merveilleuse analyse étant tout intellectuelle, même si le héros se prête l'oreille, on voit toujours, derrière lui, le plus intelligent des hommes qui est là, et qui écoute. Tout est clair; tout est ordre; tout est esprit. Chez Dostoïevski, ce sont les passions qui se passionnent et se dévorent à se poursuivre elles-mêmes, à se contempler et à se ressentir. Tout prend, dès lors, le caractère du rêve, ou de la folie. Mais ce monde de folie est la sphère d'une réalité suprême. La folie est le rêve d'un seul. La raison est sans doute la folie de tous. Ici, la grandeur de Dostoïevski se fait connaître: il est dans le rêve de la conscience, comme Shakespeare même, et Shakespeare seul, avec le seul Rembrandt. Tels sont les sommets de la conscience et de l'analyse, pareils aux plus hautes montagnes de la terre, en ce qu'ils bordent, comme elles, le rivage des plus grandes profondeurs. Sommets qui ne cachent pas deux ou trois autres cimes, entre lesquelles Dostoïevski.
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Nulle puissance plus proche de la vie. Les grands rêveurs sont les grands vivants. Où ils semblent s'éloigner le plus de la vie, ils y touchent encore de plus près que les autres.
Tout est intérieur. Ce n'est même pas la pensée qui crée le monde, en le figurant. C'est l'émotion qui suscite toute vie, en la rendant sensible au cœur. Le monde n'est même plus l'image d'un esprit. L'univers est la création de l'intuition.
L'émotion créatrice est la seule et véritable connaissance. Comme elle naît à soi-même, elle fait naître les objets. Et tout est son rêve, comme elle se rêve. Le cœur est le moyen, et il est le lieu.
Voilà le nouvel art. Voilà, du moins l'art que je veux, celui que je cherche et celui que notre effort prépare, si le ciel y consent. L'art intérieur, qui manifeste toutes les splendeurs de la nature et de l'action, en les absorbant toutes: du dedans au dehors. Et tout ce qui est du dehors même, est au dedans.
Tel est cet art dont les prophètes me sont si chers dans le passé, et qui furent toujours si rares. Mais parce qu'ils furent en vérité, ils sont.
Je dirai plus, pour être compris de ceux qui sont déjà de l'ère nouvelle, et pour ne l'être pas des autres. Ce qui était le propre de la musique, jusqu'ici, sans le vouloir même, nous le faisons passer, selon les moyens de la pensée, et du langage, dans la poésie. Ils croiront qu'il s'agit d'harmonie imitative, de timbres et de sonnailles dans les mots, d'allitérations et d'autres fadaises; toutes habiletés de métier, qui doivent toujours s'effacer de l'art, quand elles y entrent; et qui ne cessent d'être vaines qu'à la condition de n'en pas être vain. C'est une autre musique et moins vulgaire que je pense, dont l'harmonie matérielle n'est que l'enveloppe. Plonger toutes les idées dans l'amour, et en donner l'émotion, non plus la notion telle quelle, voilà la musique que je veux dire. En un tel art, nous voulons que tout soit émotion, et que la preuve sera réduite à rien. Or, plus l'émotion est reine, plus il faut que l'art, son roi, s'en rende maître.
Le rythme de l'amour mène tout. L'intelligence est la charrue, non pas le grain ni la moisson. Ni l'éloquence, ni l'idée évidente ne sont le pain qui nourrit. Ce n'est plus la recherche ni la peinture de l'objet qui nous sollicite: mais l'évocation de sa forme et de toute la grâce qu'il recèle, de la magie enfin qui y est incluse, pour nous faire croire à la vie. Il faut que l'art nous séduise à la vie.
On ne croit à la vie qu'en ce qu'on aime, et dans le rêve de ce qu'on aime.
IV
PASSIONS ET MOMENTS
Son art ne vient pas de son mal. Mais il y a de son mal dans son art. Et puisque ce mal sacré n'a point tué l'art dans le malade, l'artiste s'en aide pour étendre son art. De mille épileptiques, il en est un seul qui ne soit pas imbécile; mais celui-là a des lueurs que la santé ne connaît pas. C'est le miracle de l'esprit, qu'il peut faire son bien de la maladie même. Je ne me lasserai pas de parler pour l'esprit. _Et spiritus adjuvat infirmitatem nostram_, dit l'Apôtre. Il souffle où il veut; et même dans le patient, que ces chiens de savants voudraient mettre à l'asile.
Malade donc, donnant parfois l'idée d'un fou, toujours bizarre, d'une humeur extrême, sujet à la tristesse et à la mélancolie comme à une passion; tombant du rire strident, et d'ailleurs le plus rare, à la plus noire rêverie; l'homme le moins sain, si la santé est cet état d'heureux équilibre où, ni le corps ne se plaint à l'âme, ni l'âme ne se plaint de tout le mal que le corps peut faire à l'esprit: Dostoïevski, tout de même, n'a été atteint d'épilepsie qu'en prison et au bagne. Il avait trente ans, alors, et trente années durant, qu'il lui restait à vivre, il s'est courbé sous la main dure qui atterre. Était-ce la véritable épilepsie, ou quelqu'une des formes nerveuses qui l'imitent? En tout cas, les accès n'étaient point rares: il en a eu jusques à trois et quatre dans le mois; parfois même, tous les jours.
Dostoïevski a vécu dans le mal sacré. Et ce mal lui a révélé la terreur sacrée, qu'il appelait terreur mystérieuse. Ce n'est pas seulement l'aura de la crise, ce souffle qui balaie le monde de la vision et de l'objet, pour en faire un tourbillon total, en giration autour d'une idée fixe. J'y reconnais le mouvement magique de la contemplation, le train de l'extase, cette révolution qui emporte l'homme tout entier dans l'effroi de la vision qui lui est promise, qu'il redoute et désire, de tout son être, dans le même moment. L'amour au comble obéit à la même incantation: l'amour qui, toujours, va au delà de son objet, et, dans l'homme, toujours au delà de la femme la plus aimée.
Mal sacré, mal de terre, comme on dit au village, perte du sens. Perte de soi, dans une étrange prescience, et même dans une divine possession d'autrui.
_Aura quaedam frigida_, un composé de sensations et de mouvement. Une haleine mystérieuse se met à ourdir une toile, qui sépare l'âme de tout ce qui l'entoure, sans pourtant l'en priver: un tissu complexe de passion et de possession, un abîme pour le sens propre, une obscure révélation d'univers.
Si l'on veut à tout prix que ce soit un mal, je l'appelle la maladie du trépied. C'est l'état des voyants, la condition même de la présence mystique. Car, ne croyez pas que cet oubli de l'étendue soit une absence, ni que les objets disparaissent parce qu'ils ne comptent plus un à un. Mais, au contraire, tout y prend sa juste place, et les formes de l'univers s'assemblent autour du seul point fixe. Voilà saint Paul, quand la parole attendue fond sur lui avec le soleil, au chemin de Damas; et il entend, il voit, il sent, il est engendré par ce qu'il engendre; il s'ouvre tout entier à la conception de son Dieu, que le feu darde sur son âme, et dont elle le pénètre comme à la pointe d'un glaive rougi à blanc.
Ce tourbillon emporte le sens même du mouvement, parce qu'il souffle sur le temps comme un grand vent sur la fleur de pissenlit. L'excès de la vitesse aplanit la totalité du temps: tout est profondeur, sous la pellicule éclatante d'un éternel et redoutable apaisement. Là, tout s'explique: et là, tout est conçu comme expliqué. L'homme n'est plus rien que sa passion parfaite, cette connaissance qui passe de bien loin la perfection du désir. Il n'est plus rien de soi, parce qu'il est la conscience de son monde. Il est sa propre fin, il en est pénétré, et il la pénètre. Il n'est plus le misérable volant de l'énergie qui l'anime; il se fond dans cette énergie même, il en est le noyau, le centre stable et l'explosion universelle.
Les témoins de l'extase comptent par minutes et par secondes, ce que le sujet sacré ne saurait pas compter, sans l'anéantir avec soi-même. Mahomet disait qu'en un de ces instants, il déplaçait les montagnes et empilait les siècles, pour en faire la coupe unique où il buvait. Dostoïevski a pratiqué ces excès. Il en avait l'angoisse. Crainte qui se double d'une terreur mystique, dans l'ordinaire de la vie: non pas seulement parce qu'on attend le retour de l'extase; mais parce que l'âme qui a visité la profondeur ne peut plus vivre que dans les grands fonds: elle y plonge tous les objets de la vie, toutes les pensées et tous les actes. La profondeur est sans repentance comme elle est sans pardon. Qui a senti une présence éternelle, ne veut rien connaître qu'en fonction de l'éternité. Et, tel il y aspire, tel il s'obstine à rêver, si on lui dit qu'il rêve.
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Je compare la marche de l'épileptique vers la crise, au mouvement de Dostoïevski vers la profondeur.
Jamais sa pensée ne bégaie, quoiqu'il semble: elle dénombre, elle palpe l'infiniment petit; atome après atome, elle essaie l'analyse, comme les antennes de l'insecte explorent le pollen grain à grain. On croirait qu'il hésite, parce qu'il va et vient, et qu'il titube dans le labyrinthe; mais il ne perd jamais de vue le caractère: il en est ivre, plutôt; il en saisit, il en goûte, il en pompe tous les aspects, et les dégorge.
Il faut qu'il débrouille le nœud des sensations et des mouvements obscurs, qui font le corps du sentiment dans les ténèbres. Il cherche tous les fils, un à un: il les tient, à la fin; mais toujours, il va de l'un à l'autre, en se dirigeant vers le bulbe de la racine. Un infaillible instinct lui sert de guide.
Sa ligne paraît incertaine et lente: c'est la courbe vivante, faite de petites droites en nombre infini. C'est pourquoi Dostoïevski ne conte point: raconter, c'est tout de même déduire. Le dialogue seul, ou le colloque, peut rendre tous les moments, les incidents et les inflexions de la courbe intérieure. Les grandes œuvres de Dostoïevski se font elles-mêmes dans notre esprit, à mesure que nous les incarnons à notre rêve. Elles naissent de toutes les touches et de toutes les nuances qu'elles peignent en nous. On ne comprend Dostoïevski, chacun qu'à raison de sa propre vie intérieure. Jamais poète ne donna moins à l'entendement seul et à la simple notion. Ses chefs-d'œuvre sont des moments, que le dialogue épuise, en épuisant totalement les caractères: moments choisis, d'ailleurs, où toute une vie fait masse, à peine reliés les uns aux autres par un brin de récit.
La descente de Dostoïevski dans les émotions inconnues tient du calcul et de la découverte. Elle est toute en pressentiments, en essais, en allusions, en prodromes, les uns prochains, les autres qui se perdent dans un éloignement immense, mais dont l'approche est certaine, dès qu'ils ont paru poindre à l'horizon de la conscience. Et le ciel de l'inquiétude règne au-dessus de la forêt. L'insomnie y erre avec ces bonds lassés qui la jettent, parfois, dans les trous d'un sommeil accablant. Là se forme le rêve, où le moi, de plus en plus aigu, recule de plus en plus dans l'ombre, pour soi-même. Alors, ce moi souffrant est comme le point d'ardeur sacrifiée, le sommet qui projette tout le cône de la vision; et l'univers entier de l'émotion entre dans les secteurs de la lumière. Pour bien lire Dostoïevski, il faudrait se souvenir de ce qu'on ne connaît pas encore: la passion fait ainsi, qui, dès la première vue, pressent dans l'objet aimé tout ce qu'elle en ignore; et mille traits, qui échappent d'abord, entrent pourtant dans l'âme qui butine et qui mire l'objet de sa passion. De tous les poètes, Dostoïevski est celui que je peux le plus et toujours mieux relire.
Il se peut que la maladie ait préparé Dostoïevski à ces états les plus rares de l'intuition, où l'élément pensant et l'élément sensible naissent l'un de l'autre, où l'on touche dans le sentiment la pensée à l'état naissant, où le sentiment se lève, comme l'aube douloureuse, dans le chaos nocturne des sensations.
D'abord, l'absence de soi.
Puis, la descente en convulsions dans l'abîme. Or, chaque sentiment est un abîme pour l'âme. Mais, entre tous, l'amour.
Qu'appellera-t-on l'âme, sinon l'organe de la connaissance? Je garde ce nom décrié au seul objet qui jamais ne me lasse.
De la sorte, le cœur est rétabli dans sa prérogative. Il a le privilège du prince, que sa déchéance même ne saurait prescrire.
La véritable connaissance fonde le monde de la charité, et elle seule. On ne saurait rien connaître à moins d'aimer. Et ce n'est pas connaître que de savoir et n'aimer point.
La vie entière est cette femme voilée, que l'homme cherche, dont il fait son épouse, et _cognovit eam_, l'ayant aimée.
Voilà cette pâleur, ce tremblement qui précède l'embrassement de l'époux. Et sa crainte, peut-être, et son dégoût. Voilà l'homme voué à la connaissance: il est d'abord cadavre à soi-même. Sa chair éclate en rébellion, et se dissocie d'avec lui: elle se fait discorde. Elle bave, elle se vide, elle vomit; elle s'étrangle, elle se souille; elle veut fuir l'esclavage qu'elle pressent. Elle ne veut pas se perdre dans le voyage des ténèbres ardentes. Et, parce qu'elle résiste, _elle est abandonnée_.
O terreur! Elle est laissée là, comme une guenille vile, par l'âme au seuil de la connaissance. Elle est là, comme une peau de rat, crevé de la peste, dans une rue de Chine; et la foule est autour, le peuple des hommes ou le peuple des vers.
Et quand la chair retrouve l'esprit, qu'il daigne rentrer en elle, et la combler de sa présence--_ô Dieu, je te recouvre!_--la serve conscience hésite: elle va lentement, par le dédale; elle vacille, comme épuisée; elle tâte les murs de la prison; elle compte les pierres, et les mousses, et les araignées, et les insectes hideux, et les larves dans les fentes. Elle reconnaît son chemin, en ne négligeant pas un signe, en renouvelant les plus humbles démarches par l'ingénuité des pas qu'elle tente: elle découvre, comme si elle venait de naître, ce qu'elle a connu et pratiqué naguère, mais dont elle a perdu le souvenir.
Et telle est aussi l'allure de Dostoïevski, quand il explore un sentiment ou les raisons d'un acte. Pareil à la main invisible et souveraine, dont le tact allume la vie, il suscite ce qu'il retrouve; à mesure qu'il en énumère les éléments, il les anime et il les organise. La grande création des caractères est un dénombrement de l'âme par un créateur en passion.
Ils sont redoutables, ces moments qui ont le goût et le sens de l'éternel. Et il est fatal qu'une sorte de mort suive un instant de vie divine. Il faut au moins payer d'une mort temporaire ce vol au delà du temps. Il faut perdre connaissance, pour racheter la terrible faveur d'avoir eu, un moment, la toute connaissance.
Au fond, il n'est pas vrai qu'on puisse tenir l'équilibre entre la chair et l'esprit. Toujours l'un des deux l'emporte. Dans tous les grands poètes, la matière est vaincue. Plus ils aiment la chair, plus ils la craignent. Ou bien, ils s'en défient. En vérité, qu'est-ce donc qu'un art qui n'est pas idéaliste? Mais qu'est-ce même qu'une pensée?
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Comme il est en amour, voilà le grand secret de l'homme, et que l'artiste cache le plus. Ce secret connu fait connaître le reste du caractère. Je ne pense pas seulement à l'amour de l'artiste pour son Dieu et pour son art; mais à son amour de la femme, à toutes ces pensées de la chair, que la conscience ignore et que le cœur nourrit, sans toujours les nommer, dans un espace de mystère. Et souvent, le secret de l'homme n'est pas dans ce qu'il livre de soi à l'objet de son amour, mais beaucoup plus en tout ce qu'il réserve, en ce qu'il dissimule, qu'il ne laisse jamais voir et ne confie à personne.
De livre en livre, Dostoïevski fait un ménage bizarre avec les femmes. Quelles noces tristes et ardentes que les siennes! Je cherche en lui la clé de ses chefs-d'œuvre. Sa vie n'a pas osé tout ce que ses œuvres accomplissent. Ses œuvres n'ont plus d'obscurité, quand on les éclaire de sa vie.
Il avait fait un mariage étrange, en Sibérie, avec la veuve d'un médecin, une femme malheureuse et déjà un peu vieillie: mariage comme on en voit dans ses romans, noces de la compassion et du délire, un mélange de pleurs, d'hystérie, de souffrances et de remords. Dostoïevski et ses héros se marient comme on choisit la plus longue torture en tous les genres de supplices. Il s'agit de prendre la croix, et souvent sans espoir.
Le désir n'y est qu'un attrait de plus au sacrifice. La chair, même faible, ne cherche pas son plaisir, mais son épreuve et sa tristesse.
L'âme se donne sans joie, non pas comme à une promesse de bonheur, mais à une sorte de misère déchirante, à une fatalité de son choix. Ce serait peu si, n'espérant pas le bonheur pour soi-même, on gardait l'illusion de le donner à un autre que soi. Mais il n'en va pas ainsi. Les mariages de Dostoïevski achèvent une infortune qui n'eût pas été complète, si les amants ne se mariaient pas, mais qui les eût menés à la folie, s'ils n'avaient pas résolu d'accomplir leur malheur. Car telle en est la fin: les mariages de Dostoïevski sont des malheurs accomplis. Au fond, il est contre la chair jusque là, que rien ne lui doit réussir, ni ce qu'elle obtient, ni ce qu'elle eût tant souffert de ne pas obtenir. Elle n'atteint que sa misère. Et c'est tout ce qu'elle mérite.
Il a, pour les femmes, une tendresse brûlante et douloureuse. On dirait qu'il a besoin de souffrir par elles, et qu'ayant horreur de les faire souffrir, il n'ignore pourtant pas qu'il leur sera toujours une occasion de souffrance.
Un désir d'elles comme infini, et une crainte d'y toucher, une terreur d'y satisfaire. Une peur d'elles toutes est en lui, et c'est par là surtout qu'elles l'attirent. Il ne pouvait sans doute pas se passer de la présence féminine; et sans pouvoir faire, en rien, le bonheur d'une femme, il lui fallait rêver qu'une femme fît le sien.
Son premier mariage est affreux: il pue la laideur et le taudis. C'est un amour grabataire. Là, Dostoïevski a voulu son propre sacrifice. Il a cherché un châtiment; il a expié un péché que je sens, que je vois, et que je ne veux pas dire.