Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski

Part 13

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Rien ne lui sied moins que les usages de la haute société. Ce n'est pas qu'il soit d'allures ni de mœurs populaires. La vulgarité lui est encore plus étrangère que la distinction naturelle à l'homme du monde. Il n'est bien vêtu et bien élevé que selon sa propre règle. L'effacement est la politesse, en société. Une âme originale, plus qu'au génie, fait crier au scandale. Si les gens du monde sont une monnaie d'or, pour qu'elle ait cours, il faut que la pièce ne soit plus neuve, que la frappe ait cessé d'être nette, que l'effigie ne se laisse pas reconnaître. D'or ou de plomb, un Dostoïevski ne souffre pas d'être effacé. Il peut avoir l'élégance de sa simplicité, dans la mise la plus simple; mais il ne sait pas porter l'habit; il n'est pas à l'aise dans les vêtements que la coutume impose, ou la mode: il y est déguisé. Il y a des hommes qui transparaissent, quoi qu'ils fassent, à travers tous les usages du monde: ils offrent le scandale de la nudité. Les usages ne sont faits que pour donner une enveloppe commune à l'animal commun. Tel héros de salon n'est lui-même que dans l'habit de tout le monde. Mais Dostoïevski ne peut vêtir l'habit de tout le monde sans paraître porter une défroque, et s'être glissé dans le vêtement d'autrui.

* * * * *

Plus il tâche à vivre en société, et moins il est sociable.

Plus il aspire à l'amour, moins il se croit digne d'être aimé. Il ne peut se faire à l'idée d'être tout pour les autres; et moins d'être tout pour eux, il ne veut pourtant rien être. Voilà le tourment des cœurs passionnés.

Un besoin d'amour toujours déçu. Il pressent, il sait trop qu'il pèse cruellement à ceux qu'il aime.

Tout jeune homme encore, il ne dort pas, «à cause des pensées qui le torturent». Les mots désespérés sont ses propos d'habitude: il souffre de la ville, il souffre de la solitude, il souffre de soi-même et des autres; «Pétersbourg et ma vie m'ont paru affreux, déserts», dit-il un jour; et il conclut: «Si ma vie avait dû s'arrêter en cet instant, je serais mort avec joie.» Il ne fait presque jamais ce qu'il veut, et telle est la maladie mortelle pour tout homme qui a une volonté, et une œuvre qu'il rêve d'accomplir. Est-ce la mauvaise fortune qui le rend malade? Est-ce la maladie qui entrave sa fortune? Dostoïevski est toujours empêché. Dès les vingt ans, la maladie et la misère se partagent cette vie, comme deux chiennes éternelles, lâchées par le maître des meutes infernales.

Avant le temps de sa grande révolution morale, le dégoût de ce qui l'entoure, la gêne, les transes nerveuses, les soucis le rendent presque fou. L'idée du suicide le hante. Il tourne à l'hypocondrie. Il est rongé d'insomnies. Plusieurs ont alors pensé qu'il dût perdre la raison. Il est avide de plaisir, mais le plaisir l'écorche vif; la volupté le détraque, la jouissance l'atterre. S'il se prive, il souffre; et il souffre encore plus quand il sort de privation. La ville ne lui vaut rien, et il est condamné à y vivre. «Pétersbourg est un enfer pour moi.»

La gêne et même la misère l'ont tourmenté sans répit. Le malheur l'accable, à tous les âges. Entre les deux extrémités de la douleur matérielle et de la douleur morale, il se débat dans une lutte perpétuelle.

Au début comme à la fin, il gémit: «Que m'importe la gloire, quand je travaille pour mon pain?»

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On dit parfois que la misère est bonne aux grandes âmes. Il paraît qu'elle les fortifie. C'est l'idée de ceux qui n'ont jamais passé par cette damnation et cet ensevelissement. Ils ne savent pas tout ce que la misère a tué dans un homme: les forces qu'il a mises à gratter la terre pour en tirer son pain sont volées aux belles œuvres qu'il eût faites, s'il avait été de loisir. Le mal qu'il s'est donné pour tenir bon, les veilles, la colère, les angoisses qui épuisent, que d'heures, que d'années perdues! La misère fortifie? Oui, sans doute, quelquefois, et à quel prix? On ne reste debout que sur le cadavre de la joie. Et la misère tue aussi. Tel a toujours été malade, pour mourir avant le temps, qui, bien portant, eût multiplié les chefs-d'œuvre; et d'abord, il eût vécu. On oublie trop le plus bel et le plus sûr avantage, qui est, premièrement, de vivre.

La correspondance de Dostoïevski est un monument à la misère du génie, un long cri de désespoir. Lettres lamentables, en vérité: car on y entend l'éternelle lamentation d'un éternel mendiant. A vingt ans ou à quarante, et à cinquante comme à trente, c'est le même gémissement. Il pleure famine. Il appelle au secours. Il n'a plus de vêtement, il ne sait où trouver de quoi payer son terme. «Il s'agit de payer toutes mes dettes avec mon prochain roman. Si l'affaire ne réussit pas, il est possible que je me pende[31].» Un quart de siècle ensuite, ayant femme et enfant, il crie: «Il m'a fallu engager mes pantalons pour me procurer deux thalers. Elle, ma femme, qui nourrit son enfant, elle va engager _elle-même_ sa dernière jupe d'hiver, en laine! Et pourtant, voilà deux jours qu'il neige ici[32].»

[Note 31: Lettre du 24 mars 1845, _Correspondance de Dostoïevski_, traduite par Bienstock.]

[Note 32: Lettre du 16/28 octobre 1869.]

La dette a été son Tartare: il n'en est jamais sorti. Après _Crime et Châtiment_, déjà célèbre, il a dû fuir la Russie pour se soustraire à la prison. Il a erré six ans à l'étranger, sous le fouet de la dette. Exil, pour un homme comme Dostoïevski, peut-être plus dur que son temps de bagne en Sibérie.

Ce sont les dettes qui lui arrachent les aveux pitoyables dont ses lettres sont pleines. Elles le pressent; elles l'épouvantent; il ne fait pas un mouvement qu'il n'en sente la gêne aux entournures, pas un geste qui ne les envenime. La dette est toujours là, pour l'empêcher de satisfaire aux plus humbles besoins qui le tiraillent. Dans sa correspondance, il n'est question que de roubles, de prêts, d'avances, de gages. «Je rendrai tant; j'aurai tant; il me faut tant.» Voilà le nœud de ses convulsions. «Je vous supplie! Pour l'amour du ciel! Au nom du Christ! Pour l'amour de Dieu!» Il y a des lettres où ce cri du mendiant revient jusqu'à neuf fois[33]. A tout instant, il se prosterne, atterré par la peine: «Je suis au désespoir. Je suis perdu.» On tremble de sa propre impatience; on a les nerfs tendus d'attendre avec lui. «Au nom du ciel, répondez-moi! Une réponse immédiate, pour l'amour de Dieu!» c'est la prière qu'il répète dix fois, cent fois, mille fois, à toutes les pages.

[Note 33: Lettres de juillet 1856.]

Et la misère des misères n'est pas de jeûner, ni de manger son pain sec au chevet d'une femme malade. Il peut y avoir pis; qu'il faille gagner ce pain de chaque jour avec son âme, quand on est plein d'œuvres qui n'ont point cours. La plus noire infortune n'est pas de souffrir, tant qu'on peut suffire à la souffrance; mais d'être dans les chaînes, quand il faut vivre en Tantale, séparé de son art par la maladie et tous les vils soucis de la vie quotidienne: ils font la vie d'autant plus abjecte qu'elle devait être plus grande. «Comment puis-je écrire, tandis que je meurs de faim[34]?» demande le malheureux; «et là-dessus, qu'exigent-ils de moi? ils exigent de l'art, de la pureté poétique, sans effort, sans délire; ils me donnent Tourguenev, Gontcharov et Tolstoï pour modèles! Qu'ils voient donc la condition, moi, où je travaille!» Et, pour conclure: «Toute ma vie, j'ai dû travailler pour de l'argent; et toute ma vie j'ai continuellement été dans le besoin, à présent plus que jamais[35].»

[Note 34: Lettre d'octobre 1869.]

[Note 35: Lettre du 26 février/10 mars 1870.]

Voilà bien le cri de toute une vie. Voilà Dostoïevski entre la maladie, la misère et le deuil, pendant trente ans. Il lui faut toucher au tombeau pour avoir enfin quelque relâche. Les cinq dernières années, où il rencontre la gloire et une sorte d'aisance, sont la place au soleil, qui sépare de la fosse celui qui fait halte. Pour venir jusque là, un chemin affreux dans les orties et les tourments. Et, une fois sur la terrasse, qu'elle est vite traversée! La main nocturne, dont le ciel infini est la paume, tient l'homme aux épaules et le pousse dans le dos. Encore un pas, et la place dorée tombe à pic dans une marge de nuit, étroite hélas comme un corps d'homme ramené au cocon, mais d'une profondeur insondable.

Ni Tolstoï, ni Tourguenev, ni les autres fameux Russes n'ont connu le sort du pauvre et du malade. Je ne parle pas de l'homme humilié: car Dostoïevski, s'il a dévoré les colères et la rage de l'artiste méconnu, n'a jamais été sensible à la honte du bagne. Un bagne politique, à la russe, est un lieu plein d'honneur. Et d'ailleurs les criminels même, là-bas, acceptant la peine en conscience, ne sont point honteux de leur crime, puisqu'ils l'expient. Pouchkine, Tolstoï, Tourguenev, tant d'autres, ce sont de riches seigneurs, libres de leur temps, en possession de la fortune et de ce bien sans prix: une santé robuste. Ils obéissent à leur fonction créatrice, et rien ne la combat. Le bonheur du poète est là même et non ailleurs.

Dostoïevski n'est pas de loisir. Dostoïevski n'est pas plus libre que la Russie, sa mère. Il est dans les larmes; il est dans les prisons; il est dans les chaînes. On le mène, comme elle, à la potence. On ne lui fait grâce que de la vie. Il échappe au gibet; mais on le réserve à la suite infinie des supplices. Or, il ne s'y dérobe pas. Il ne prêche ni la soumission au mal, ni la révolte. Il ose se prononcer pour l'usage héroïque de la souffrance. Il ose faire choix de l'exercice puissant que le mal propose à notre âme, celui qu'on nous fait et celui que nous sommes tentés de faire. Pour lui et pour toute sa race, il embrasse le parti de l'amour souffrant, lequel, selon moi, est le seul amour, étant le seul qui accepte l'épreuve du sacrifice. Et, dans l'horreur de tout ce qui l'entoure, pour lui-même et pour son peuple, Dostoïevski souscrit à la beauté de vivre.

D'ensemble, c'est une vie hideuse que celle-ci. A peine si l'on peut en supporter l'idée; mais que l'on considère la vie apparente de Dostoïevski comme le moyen de sa vie intérieure: toutes les duretés de la fortune, les injures du malheur, autant de coutres et de socs qui servent, tranchants, au labour de la beauté cachée, et que seul le déchirement du sein devait rendre visible.

Voilà comme en Dostoïevski s'opère la révélation de tout un monde. Tel il est, telle la Russie. De toute nécessité il lui fallait être condamné à mort et qu'il allât au bagne avec elle. Dostoïevski a créé pour nous la Russie mystique, la Russie cruelle et chrétienne, le peuple de la mission, entre l'Europe et l'Asie, qui porte à l'ennui du crépuscule occidental le feu et l'âme divine de l'Orient. Quel roi, quel politique ou quel conquérant a plus grandement agi pour sa race? C'est dans Dostoïevski, enfin, que la Russie, cessant d'être cosaque, se manifeste une réserve pour l'avenir, une ressource pour le genre humain.

II

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De taille moyenne, il était petit pour un Russe. Nerveux et saccadé, il y avait de l'inquiétude en tous ses gestes, une sorte d'attente fébrile. Ou bien, l'action lasse, l'allure lente, il semblait abattu et comme enseveli. Un homme agité ou défait, toujours en frisson, ou en sueur, toujours en peine. Je sens son odeur de peau fiévreuse et mouillée. Mécontent, il paraissait vieux et malade. Et, soudain, le contentement lui rendait l'air de la jeunesse.

On ne pouvait rien remarquer en lui, quand on avait vu sa tête. De tout son corps, Dostoïevski n'était que l'homme d'une tête. Il l'avait grosse, vaste, forte en tous sens: chaque trait violent, puissant, rude même; et l'expression totale, pourtant, pleine de douceur et de finesse.

Le cheveu rare et pâle, couleur de cendre; sinon chauve, dépouillé sur les tempes, et le front très nu, de bonne heure. Ce front n'en paraît que plus grand, haut et large, à deux fortes bosses au-dessus du pli qui le divise, entre les sourcils. Jeune homme, il a dû ressembler au prince Muichkine, qu'il a seulement lavé de toute chair, et décharné jusqu'à le rendre exsangue. La barbe est pauvre, irrégulière, longue d'ailleurs, roussâtre, à reflets gris.

Il a de grandes oreilles, hautes et épaisses, plus longues que le nez. Des poches sous les yeux, et deux fossés de rides, un double ravin des narines aux lèvres. Toute la face est large et maigre, avec de gros plis. A la joue droite, s'arrondit une verrue bien populaire.

Et voici les yeux, qui sont toute la vie. Clairs, pâles, de vieille ardoise, assez reculés dans l'orbite meurtrie, ils sont étroitement bridés du haut, et cousus par la paupière supérieure au sourcil.

Ils sont pleins de tristesse voilée, où perce une pointe de feu, le grain noir de la prunelle, qui tantôt s'éteint dans la rêverie, tantôt luit en vrille. Sous les sourcils froncés, quel regard admirable! Présent, et à l'affût, mais non pas de ce que voit le monde: il cherche la profondeur; il guette l'homme intérieur; il plonge au dedans; il dépasse l'apparence. Il ne tient pas à rien cacher de lui-même, ni ses sentiments, ni ses idées. Avec une attention passionnée, il se donne. Il offre à toutes peines toute la douleur dont il dispose. La souffrance est toujours présente. Dostoïevski est le grand cœur, que je trouve sain malgré tout, parce que la grandeur, selon moi, est la seule santé.

Regard d'un terrible sérieux, et presque dur, tant il surveille, sombre, le moment de bondir sur sa proie. Mais une immense tristesse y réside. Une tristesse religieuse, et quasi populaire: la tristesse de la misère, la tristesse du charpentier qui essaie les bois de la vie, qui fait voler tous les copeaux de la conscience, et qui entasse la sciure pour boire le sang répandu. Voilà l'homme de douleur, s'il en fut un. Et il est bon, même s'il est injuste: ses lèvres le disent, excellentes, épaisses, obstinées et généreuses. La contrariété lui tordait la bouche, d'un mauvais sourire; et la satisfaction du cœur y ramenait une gravité nourrie d'innocence.

* * * * *

La douleur est derrière tous les traits de cet homme.

Pour saisissant qu'il soit, son aspect me séduit moins par ce qu'il montre de l'homme, que par ce qu'il en cache. Le visage de Dostoïevski est un masque, s'il rit. Mais au repos des muscles, quand il médite, le visage de Dostoïevski est le reflet, surgi dans l'ombre, d'un autre visage tourné au dedans. Caractère étrange, d'une intensité rare: l'homme visible est le spectre de l'homme intérieur.

De là, que tout est douleur sur cette figure: le grand front, aussi haut que vaste; la ride entre les deux sourcils; les petits yeux aigus et couverts, qui s'enfoncent sous la brume des peines, enchâssés au cercle des larmes; et la bouche entr'ouverte, comme les enfants dans les sanglots: tout est profondeur douloureuse au fantôme de la face. Chaque trait est une ligne qu'il faut suivre, pour passer de la chair jusqu'à l'âme, et pour s'enfoncer dans le secret ou dans les repaires de l'homme intérieur.

La sensibilité d'un tel homme est sublime.

Ce que Stendhal est à l'intelligence pure, et à la mécanique de l'automate, Dostoïevski l'est à l'ordre et à la fatalité des sentiments.

Stendhal atteint au fond des passions par l'analyse de leurs effets, et des actes. Dostoïevski touche au plus secret des esprits par l'analyse des sentiments et des impressions qui les déterminent. Dostoïevski est le prodige de l'analyse sentimentale; et il est le plus grand inventeur que l'on sache en cet ordre. Avec des moyens opposés, ils ont la même puissance; mais de Dostoïevski à Stendhal, il y a la même différence qu'entre la géométrie de Pascal et l'analyse de Lagrange. Pascal voulait résoudre tout problème par la considération visible des figures. Ainsi Stendhal: tout comprendre. La mathématique moderne veut approcher l'essence du nombre par la détermination de l'élément intérieur, et par le fin discernement du symbole. Ainsi Dostoïevski: tout pénétrer.

Stendhal et Dostoïevski sont dans les passions; et rien ne les intéresse, rien ne les retient que d'y être. Stendhal les montre, comme un sculpteur qui modèle ses formes. Dostoïevski les anime, et vit en elles comme un autre Pygmalion. Stendhal tient tous les fils du drame, et il s'en amuse quelques fois. Dostoïevski ne joue même pas le drame des passions: il est sur la croix avec elles.

Entre les plus intenses, homme insatiable de sentir l'homme vivant. Dostoïevski, sensible à toute vie, et aux bêtes, d'un cœur si juste, malgré tout, revient toujours à l'homme. C'est le fond de l'homme qui l'occupe d'un souci constant. Tout est en fonction de l'homme pour lui, et même toute la nature.

C'est en vertu de ce sentiment insondable, du moins je l'éprouve ainsi, que Dostoïevski, ayant découvert la croix et Jésus-Christ, n'a jamais pu voir la vie bue sur la croix et en Jésus-Christ. Étant au bagne, une femme pieuse, qui visitait les prisons, lui fit don de l'Évangile. Le vrai Dostoïevski date de ce moment. Il avait, de tout temps, beaucoup lu la Bible; mais il n'avait pas laissé son âme interpréter la lettre. Le cœur est le truchement qui révèle un texte divin.

L'art de Dostoïevski est une peinture directe de l'intuition. Voilà pourquoi tout, chez lui, étant si vrai, semble du rêve. Il faut y consentir, pour bien l'entendre; et cet accord ne se fait pas du premier coup, ni même du second.

III

SUR SON ART

Dès le début, il sait où est sa force. Et même s'il ne le montre pas encore dans ses œuvres, il pressent quelle sorte de génie il y fera plus tard paraître.

Je suis original, dit-il à peu près, en ce que mon moyen est l'analyse, non la synthèse. Je vais au dedans; et examinant les atomes, je m'enquiers du tout.

* * * * *

Il a toujours répugné aux sciences, comme vaines.

Son éducation, après tout, fut très littéraire. De bonne heure, il sut le français et l'allemand. Les petits Dostoïevski ont eu un précepteur de français, nommé Souchard. Dans la pauvre maison de son père, Dostoïevski a pris le goût de la lecture. Il l'avait, comme on doit l'avoir: à la passion. Sa plus dure privation, au bagne, fut de ne pas lire. Étudiant ou banni, dans sa prison, en Sibérie, de mansarde en mansarde, il a toujours des livres avec lui: la Bible, Shakespeare, Schiller, Racine, Dante, Pouchkine. Quand il ne demande pas de l'argent à ses amis, il implore qu'on lui envoie des livres.

Il est très nourri d'œuvres françaises. Elles lui ont tenu lieu de l'antique. Le français est son grec et son latin. Il avale tout, d'un égal appétit, Voltaire et Balzac, Eugène Sue et Racine. Jeune homme, sa lecture est immense. Quant aux Russes, il n'en ignore rien. Toute sa vie, il est curieux de ses émules; il est avide de tout ce qu'ils publient: il réclame sans cesse les romans de Tourguenev, de Gontcharov et de Tolstoï; il suit les auteurs de tout ordre, et même les critiques. Seuls, à ses yeux, Pouchkine et Gogol, ont du génie; à Tolstoï, il le refuse. D'ailleurs, l'exemple de Gogol, mort fou, le hante.

On fait souvent de Dostoïevski une espèce de barbare inculte, qui ne doit rien qu'à lui-même. Rien n'est si faux. Idée bonne aux maîtres d'école et aux sergents de lettres: ils y flattent leur propre barbarie, pour la tirer du rang. Et, pour qu'on soit sensible à leur originalité, ils trouvent du barbare en toute âme originale. Le barbare ne sait même pas parler: il bégaye. Dostoïevski est un homme de longue culture, tant par la race que par l'éducation. Il n'a jamais été en friche. Ce fils de la petite noblesse a reçu la nourriture noble. Il ne s'est pas mis, sur le tard, à apprendre. Loin de là, on l'a instruit dès le berceau. Pauvre ou non, c'est ce qui distingue la petite noblesse des bourgeois et des marchands russes. Le père Dostoïevski n'est pas seulement un homme austère, uniquement occupé d'idées religieuses: il lit, lui aussi; il a servi dans les camps; il a fait la guerre contre Napoléon. Il voit au-delà de son quartier, de la ville, et même de la Russie.

Il faut chercher Dostoïevski où il est: au centre de la pléiade qui a fait la gloire de l'esprit russe. Il a deux ans de moins que Tourguenev, et sept ans de plus que Tolstoï. Il est donc à mi-chemin de Tolstoï et de Gogol. Tous, ils sont nés sous le règne mystique d'Alexandre, et ont grandi dans les ténèbres et le silence de Nicolas. Leurs pères, à tous, sont les hommes de 1812, qui ont délivré la patrie, et qui ont imposé la Russie temporelle à l'Europe. La Russie ne retrouvera sans doute plus des pères et des fils comme ceux-là. Ils sont nobles, au sens de l'élite: ils sont le choix de la nature, et ils y répondent généreusement. Être généreux, c'est toute la noblesse. Bref, ils sont de bonne race. Ardents à l'œuvre, ils croient à ce qu'ils font; ils se donnent, d'une âme libérale; ils ont l'illusion d'être nécessaires à leur temps, à leur pays, à tous les hommes: à soi-même.

D'ailleurs, Tourguenev excepté, ils sont âpres, durs et cruels les uns pour les autres. Dostoïevski ne peut se lier solidement avec personne. La bonté qu'ont eue, d'abord, pour lui, Biélinski, Tourguenev et quelques autres, ne leur sert bientôt à rien, ni à lui. Comme il arrive si souvent, c'est un Dostoïevski à leur ressemblance qu'ils aimaient dans l'auteur des _Pauvres Gens_; et le vrai Dostoïevski les dépite. Celui-là leur en veut de ne pas assez faire, après ce qu'ils ont fait pour l'autre. Son cœur est humble, à la fois, devant l'amour et despote: il est profondément avide. Il se brouille avec tous les gens de lettres, qu'il approche. Règle: pas un artiste de génie n'aura jamais la paix avec les gens de lettres, ni ne voudra la faire. Dostoïevski ne peut pas garder un ami. Il exige trop de l'amitié, sans doute.

Humeur mélancolique! Aimer trop ceux qu'on aime. On s'en fait une trop belle idée. Il voudrait, ce cœur passionné, qu'on vécût pour lui seul, je le crains: car il serait capable de vivre pour ceux qu'il préfère.

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Il a le respect et l'amour de son art.

Au comble du chagrin, livré seul à lui-même, pourvu qu'il ne souffre que de soi, il va loin. Est-il ainsi, ou l'imaginé-je? Dans son amour de l'art, aussi, il connaît les extrémités: la maladie, qui opprime l'âme; et le refus de rien faire pour le public contre son propre génie. Aux yeux de l'artiste, le public est un mal nécessaire: il faut le vaincre, et rien de plus.

Il adore l'état de création. Mais écrire le tue. Car il est aux gages du besoin; il a beau tenir bon, et protester qu'il n'écrira pas sur commande, il vit de sa plume; il est serf des engagements qu'il doit prendre. De là, qu'il est le moins égal des grands écrivains: il donne un chef-d'œuvre après un roman confus; et le chef-d'œuvre est suivi d'un livre médiocre[36].

[Note 36: Après _Crime et Châtiment_, _le Joueur_, 1866 et 1867; _l'Éternel Mari_ après _l'Idiot_, 1868 et 1870.]

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Il semble bâiller d'ennui, lui-même, en certaines de ses œuvres. Elles sont d'une longueur, d'une recherche, d'une subtilité insupportables. Elles sentent la folie. L'analyse y fait penser au délire, au scrupule, et le détail intérieur à la manie de l'infiniment petit. L'incohérence de Dostoïevski est piteuse, quand il ne trouve pas son ordre. Elle ricane, elle grimace. Quel sourire contraint! Alors Dostoïevski va d'un pas terriblement lent; il est obscur, diffus, ennuyeux comme une cave. Ses œuvres manquées, on dirait les fragments, les traits, les notes sans choix d'une œuvre qui n'a pas obtenu la grâce de l'unité. Plus l'analyse est curieuse, plus l'unité est nécessaire. Il en est de tous les détails et de tous les éléments intérieurs comme d'un corps chimique: tous les atomes y étant, il faut l'étincelle qui les assemble et qui les groupe: il faut que le cristal rencontre sa forme.

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Dostoïevski est d'un prodigieux désordre, quand il ne réussit pas à trouver son ordre.

Mais son ordre est un prodige, quand il l'atteint.