Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski
Part 12
Quiconque arrive à la connaissance de cette détestable contradiction, se désespère: il s'est découvert une incurable maladie. Et ceux qui ne la découvrent pas, font pitié à penser: ce sont des infirmes qui proposent leurs béquilles et leur paralysie en panacée non seulement aux malades, mais aux gens bien portants.
L'esprit n'exige aucunement le bonheur de l'homme, ni la vie. Voilà ce qu'on ne peut trop redire. Cet impassible ennemi tend à tout le contraire. Comme s'il devait tant s'agir de l'esprit, quand il s'agit d'abord de vivre?
Ibsen se replie sur soi-même, comme la forêt que courbe un éternel orage, et le vent la fait moins ployer qu'il ne la violente. Ainsi nous tous, qui sommes sans espoir, nous vivons en Norwège. C'est un climat de l'âme; et il règne aussi en Angleterre, quelquefois, et parfois aussi en Bretagne. On peut quitter un pays, et se porter dans un autre; on laisse l'océan derrière soi. Peut-être même, l'amour aidant ou, s'il en est, une autre occasion divine de fortune,--l'âme connaît-elle diverses saisons. Mais le climat de la pensée, une fois établi, ne varie guère; l'intelligence le fixe une fois pour toutes; et le siècle nous y retient avec une inflexible rigueur. On ne s'échappe pas; ni on n'échappe au monde, ce qui est pis. Que ce monde-ci croie à la joie, et qu'il la goûte, ou qu'il ait l'air d'y croire, il fait comme s'il y croyait. De là vient la loi sans pitié que la foule des hommes fait peser sur l'homme sans espérance. Il n'est pas aimé, ni même haï, si l'on veut: il est mis à l'écart. Il a voulu l'être; ou plutôt il y a été forcé, en vertu de sa nature, à raison de ce qu'il est et de ce que sont les autres. Mais combien ils se sont tous compris, à demi mot, sans se concerter, pour rompre tous les ponts entre les deux rives. Voilà notre Norwège et le climat social de ceux qui, privés de Dieu, ne se peuvent passer de Dieu; à qui la vie ne rend presque rien de l'immense trésor qu'ils y placèrent, et qu'ils y ont perdu.
Il n'est pas si facile que les rhéteurs et les médiocres le prétendent, de se faire un Dieu du genre humain. Le corroyeur de Paphlagonie a beau se frapper sur la cuisse, le dieu dont il est membre, et l'une des plus fortes bouches, ce dieu n'est pas de ceux qu'on accepte les yeux fermés, ni à qui l'on se livre: car adorer, c'est se livrer. Mais au contraire, ceux qui ont été si puissants que de se soustraire à toute contrainte, et de tout immoler, même le bonheur, à la passion d'être libres, ceux-là, qui ont repoussé le meilleur maître et le plus beau de tous, ne sont pas près de se livrer à la première puissance venue. Eût-elle nom «Humanité», elle n'est pas si belle que son nom; et comme il faut toujours que des hommes vivants fassent un corps aux abstractions, pour qu'elles aient l'air de vivre, celle-ci leur emprunte une laideur par trop insolente, même dans une idole.
Que reste-t-il en cette extrémité?--Une douleur passionnée d'avoir vécu, que le désespoir de mourir rend manifeste; et le regret sans fin de l'unique bonheur: c'est le regret du grand amour; et, ne l'ayant pas reçu, le remords de ne s'être pas entièrement donné soi-même. Car à moins de l'éternelle vie, cette vie ne nous est rien que la somme de tout ce que nous pouvons perdre.
Dans les honneurs qu'on lui a rendus, Ibsen m'a paru le plus dédaigneux des vieillards. Au banquet que lui offrirent les femmes libres, il fit en deux mots l'éloge de la famille. Ayant dîné avec eux, il dit aux révolutionnaires qu'il allait finir la soirée chez le roi; et aux courtisans il annonça, du ton discret ordinaire à son exquise politesse, qu'il irait souper chez les anarchistes. Ce grand homme ne croit plus guère aux idées. L'artiste seul demeure. Il est fidèle, par tempérament, à la fiction d'une vie libre et pure. Avant tout, sa fibre est morale: c'est elle qui fait le lien entre les contradictions. Il a la conscience forte, comme il a de gros os.
Je suis d'un œil avide son déclin furieux. Une immense amertume se fait jour dans son indulgence et son mépris. Il ne pense qu'à soi; il ne vit que pour soi; et sans doute avec horreur. Les outrages de la fin, les atteintes de la vieillesse et de la mort, il se roidit là contre, comme on se défend d'une irréparable injure. Il fait le brave. Dans ses maux, il lève la tête, et je crois l'entendre faire son _Oraison du mauvais usage des maladies_.
Je m'irrite, parce que je suis seul; et qu'il ne me reste rien.
Je n'avais que la vie. Je la méprisais comme un néant. Et pourtant, elle seule était solide; elle est encore tout ce que je tiens, et qui déjà m'échappe. Ainsi, je suis enchaîné tout entier à ce qui n'est presque point. Précieuse et misérable vie; fortune qu'il faut perdre, et qu'on ne retrouve pas; nulle et réelle toutefois, en ce qu'elle est la seule où l'homme puisse atteindre, dès l'instant qu'il ne peut plus sortir de lui.
Elle ôtée, je perds tout: et je me le dis sans cesse. Et le cours du soleil, l'ombre qui me suit, sans cesse le répète. Le vieillard est celui qui fait les comptes de sa perte et qui ne peut s'en détacher, chaque heure effaçant un nombre à la colonne des chiffres: à l'avoir de mon bien, plus qu'une page; plus qu'une demie; plus que trois lignes; plus... Qui me consolera dans l'ignoble extrémité de ne plus être? Sont-ce les hommes? Mais ils continueront bien d'être sans moi. Il faudrait que je crusse infiniment à moi-même, pour un peu croire à vous. Mon éternité seule pourrait être le gage de la vôtre.
Vos bons offices ne m'aideront pas à mourir. La sainteté ne dépend pas de vous. Il est trop tard. Je vous en veux de ce que vous n'avez pas fait, d'abord, en voyant ce que depuis vous vous mêlez de faire. Vous m'aiderez bien à mourir?--C'est à vivre qu'il fallait m'aider: j'y aurais pu garder foi; vous l'avez ruinée de bonne heure, au contraire. Je n'ai rien dû qu'à moi seul. Et s'il n'avait tenu qu'à vous... Désormais je suis pour moi-même ce qu'autrefois vous fûtes; et ce que j'étais alors pour moi, vous l'êtes en vain: je n'y crois plus.
Je vous le dis amèrement: vous ne m'avez pas connu.
La force de l'homme qui ne s'emploie ni dans la politique, ni dans les journaux, ni dans les affaires, ni dans les armes est ce que l'on connaît le moins. Il n'est médecin ou savant ingénieur qui ne se croie bien plus utile qu'un saint ou qu'un grand poète,--et, après tout, qui ne le soit. Je n'y contredis plus. Mais quand les gens d'affaires, le soir, se mettent au lit, ils se couchent assurés d'avoir donné un effort incomparable, ayant usé du jour à leur profit, et à celui des autres hommes par surcroît. C'est en quoi ils se trompent. Pour le prix et l'utilité, il va sans dire que le labeur de ces hommes affairés vaut son poids d'or; et chaque médecin, chaque journaliste est un digne Titus qui, sur le tard de la nuit, peut se rendre le témoignage de l'empereur romain. Mais pour la force et la valeur qui bat au cœur d'un homme, un saint dans sa cellule, et le grand poète devant son écritoire, ne souffrent pas qu'on les compare à personne; et pourtant, ni le premier ne se vante, ni le second n'est sûr de rien. Ils disent comme moi: «Je suis ma propre ombre... Ma conscience inquiète me torture. J'ai vu, soudain, que tout, vocation, travail d'artiste, et le reste, ce ne sont que des choses creuses, vides, insignifiantes, au fond.»
Il vous est trop facile aujourd'hui de m'entourer, après m'avoir condamné à la fuite. Qu'ai-je à faire de vos louanges? Ce n'est même pas un semblant d'amour: car on n'aime en vérité que ceux qui souffrent; vous m'avez laissé souffrir solitairement.
Que suis-je pour vous? Rien de plus qu'un nom, une façon de statue. Vous me montrez aux étrangers, je le sais. Vous me couronnez comme un mort: c'est les tombes que l'on fleurit. Je vous saurai gré de l'admiration, quand la pierre du sépulcre sera chaude de vos lauriers. Mais qui aime les tombes? On se glorifie d'elles, qui ne nous sont rien. En moi, vous ne vantez que vous. Je n'ai jamais pensé à vous vanter en moi.
C'est l'amour qu'il me fallait, et quand je pouvais le rendre, aussi vif, aussi chaud que je l'ai senti: jeune et fort, comme j'étais, et comme il me semble si indigne de ne plus être. Alors, j'eusse vécu; et tout eût été changé. Oh! combien je vous reproche la vie que j'ai tant de fois découverte, et que je n'ai pas possédée! Ce soir, je regarde derrière moi; je pense avoir fait le rêve de vivre, comme le pauvre, mourant d'inanition, songe dans son dernier sommeil qu'il s'assied au haut bout de la table, pour un festin royal.
Vous protestez en vain de vos sentiments pour moi. Il est trop tard, vous dis-je. Il est trop tard; et peut-être, pour tout.
Il est trop tard pour me plaire au succès. Nous ne parlons plus la même langue. La jeunesse est passée. Je ne sais plus me vendre. La monnaie du bonheur n'a plus cours dans ma maison. Qu'en ferais-je? La douceur de vivre, la joie des passions au soleil, l'ivresse de croire et de gravir la montagne, quand on ne pense même pas jamais descendre, voilà les biens que vous ne pouvez pas me donner. Pourtant vous avez su me les prendre. Tous vos trésors prodigués ne me les rendraient pas. La fortune et la gloire, comme vous dites, ne sont que la rançon d'un prisonnier, que vous avez fait mourir dans sa prison, avant de le délivrer. Je suis maintenant captif de la mort. Perdu dans ce terrible infini du vide, où l'homme ne tombe peut-être au précipice que poussé par la désolation, ou pour avoir glissé sur l'arête d'une route glacée,--je roule maintenant sur la dernière pente.
Laissez donc. Je vous dis merci; je prends vos offrandes; et votre applaudissement fait un bruit agréable à mes oreilles. Mais ne comptez pas sur une plus ample reconnaissance. Je ne vous aime pas. Vous ne m'avez pas assez donné, quand il était temps.
Je suis le type du meilleur homme, et du pire: celui qui ne peut plus vivre et qui vit cependant. L'horreur de chaque vertu m'est présente, et le bien dans chaque crime. Tout est condamné par l'homme, qui ne juge qu'en homme. Je suis celui qui sais vouloir et qui déteste sa volonté.
Je ne me plains pas: car de quoi serait-ce? Je devais être ce que je suis. Et vous deviez être ce que vous êtes. Il fallait que je finisse dans l'amertume de vos honneurs, comme je devais vivre dans la solitude. Il fallait que vous en fussiez coupables envers moi; mais je l'ai été contre vous, de n'être pas ce que vous êtes. Je sais aussi ce crime. Parfois, je m'en absous.
Le seul qui soit mon égal en Europe se meurt, comme je fais, malade aussi et au même âge: mais heureux, celui-là, jusque dans la dernière angoisse. Voilà en quoi il me domine: il a le bonheur: il n'est que de croire à la vie, pour croire à soi-même. Sa foi lui vient de vous, hommes. A moi, vous l'avez refusée. Je suis plus intelligent que lui: je le comprends et il ne me comprend pas. Mais c'est peu de l'intelligence.
Je vais me taire. Je vous ai habitués à beaucoup de silence. Je n'ai pas ouvert bureau public de conseils, d'oracles ni d'avis. Je me suis détourné de toute votre politique. Ma bouche est pleine d'ennui parce que je vous parle. L'atroce sentiment de ne point avoir en vous de semblables, était sans doute en moi de tout temps; mais combien vous l'avez fait grandir! La foi vient de vous seuls, ô hommes; et de vous seuls, la vie. Ainsi ma grande mort vous accuse. Car je suis grand. Mais si j'ai la grandeur, depuis longtemps, je sais, moi, que j'ai la mort égale. Et c'est de quoi je me désespère; rien de plus ne m'est laissé.
Qu'importe le dernier été, et les froides illuminations de la gloire? Qu'importe toute victoire? Où il n'y a qu'un homme et que la vie, il n'y a rien; la mort coupe au plus court. Seule elle est là, l'inévitable torture. Tous les biens du monde, en vain, chargeraient ma tête: j'en serais écrasé davantage. C'est en vain que l'on me ferait les plus riches promesses: possesseur de l'univers entier, il me manquerait l'espérance du seul bien désirable: je suis dépossédé de ce qui dure. Je triomphe et je désespère. Je me possède; je vous possède; et je n'ai rien.
1901
DOSTOÏEVSKI
_Né à Moscou, le 12 octobre 1821. Mort à Pétersbourg, le 28 janvier 1881. Il perd sa mère en 1837, son père en 1839. Il étudie à Pétersbourg, dès 1837, avec son frère Michel. Il entre à l'École du Génie militaire, en 1841; il donne sa démission en 1844. Il vit dans la misère jusqu'en 1846, où il publie avec succès _f>les Pauvres Gens_. De 1847 à 1849, il donne sans succès plusieurs nouvelles et romans._
_Il est impliqué dans l'affaire des Pétrachevtsy, arrêté en mars 1849, condamné à mort le 22 décembre 1849; commué en quatre ans de travaux forcés et à la déportation, il part pour la Sibérie, le 25 décembre 1849._
_Il vit au bagne, de 1850 à 1854; il en sort le 2 mars 1854. Il est incorporé, comme simple soldat, dans un régiment sibérien; il y sert deux ans; et libéré en 1856, sans aucunes ressources, il se remet à écrire._
_Il épouse la veuve d'un médecin militaire, femme malade et plus âgée que lui; il adopte le fils de cette femme. Vie misérable à Semipalatinsk, 1857-1858. Après bien des démarches, il obtient de rentrer en Russie: d'abord, à Tver, 1858-1860; enfin, à Pétersbourg, où il est rendu à la liberté entière, sans conditions. Son épreuve et son exil ont duré douze ans. Dès cette époque, il a deux ou trois amis dévoués._
_Il fonde une Revue avec son frère, 1861. Elle a du succès. Elle est résolument russe et nationaliste. Il publie _Humiliés et Offensés_, puis _la Maison des Morts_, 1861-62. Ces deux années sont les meilleures qu'il ait encore connues. Il a quelques ressources, et peut faire des voyages à l'étranger, 1862-63. Mais sa santé est de plus en plus mauvaise: atteint d'épilepsie, depuis 1849, les accès se multiplient lamentablement; et sa femme ne cesse plus d'être malade. Enfin, il joue et perd au jeu tout ce qu'il a._
_En 1863 triple désastre: sa femme et son frère meurent; sa revue est supprimée, pour raison politique. Deux familles restent à sa charge, avec quinze mille roubles de dettes._
_Trois années terribles, de 1864 à 1867. Il est seul à 45 ans, plus abattu chaque jour par l'épilepsie, accablé de soucis, traqué par les créanciers. Il publie alors _Crime et Châtiment_, 1865-66._
_Le 15 février 1867, il épouse une jeune fille de 22 ans, Anna Grigorievna Svitkine. Il a eu quatre enfants, deux morts en bas âge, deux qui survivent._
_De 1867 à 1871, il passe près de cinq ans à l'étranger, chassé de Russie par la terreur de la prison pour dettes. Le plus souvent il est à Dresde ou il aurait pu voir Ibsen et Wagner, qu'il semble ne pas avoir connus même de nom. Le reste du temps, il séjourne en Italie, en France, en Suisse et surtout à Genève, qu'il déteste._
_Ces années peineuses et misérables sont pourtant capitales dans son œuvre. La revue de Katkov, le célèbre nationaliste orthodoxe, publie _l'Idiot_, en 1868; _l'Éternel Mari_, en 1870; _les Possédés_, en 1871-72._
_En 1871, Dostoïevski rentre a Pétersbourg. Il n'en sort plus._
_De 1875 à 1877, il édite une brochure périodique, dont il est le seul rédacteur, et qui fonde, soudain, sa gloire. Le _Journal d'un Écrivain_ obtient un succès immense. Il fait plus pour Dostoïevski, cent fois, que tous ses chefs-d'œuvre ensemble. A 56 ans, il devient la voix de la Russie même. Il est l'écrivain national de son pays. En toute circonstance, il parle désormais pour la nation: à propos de Pouchkine ou de Nékrassov, au sujet de la guerre contre les Turcs, aux étudiants, aux juges. Il a pour lui le peuple et les lettrés._
_En 1880, il donne _les Frères Karamazov_._
_Il meurt le 28 janvier 1881. On lui fait des funérailles à la Victor Hugo. Quarante-deux députations suivent le convoi, et représentent toutes les classes de la société. Le cortège s'étend sur la longueur d'une lieue._
_Quinze ans plus tard, Tolstoï condamnant tous les livres et les siens mêmes, n'excepte dans l'art moderne que les œuvres de Dostoïevski._
_Jusqu'ici, je n'ai point nommé Dostoïevski._
_Je n'ai jamais laissé voir le visage de Fédor Mikhaïlovich dans mes clartés de midi, ni dans mes brumes. Je réservais ce nom et cette figure à quelque longue nuit de méditation où, faisant mes comptes avec la grandeur de vivre, et toute la souffrance quelle implique, il me faudrait comparer la somme à ce que je connais de plus fort et de plus ardent, sinon de plus pur._
_Voici l'heure._
_Cette nuit, j'ai vu l'arbre de ma peine sortir de mon cœur; et, couché sur le dos, les yeux dans les étoiles d'hiver, chétif lié à la mère, et tel que je serai dans le ventre éternel, renoué au nombril de la mort, je mesurais, avec le calme du vertige suprême, le jet de la tige douloureuse; et je suivais du regard mon arbre dans toute sa croissance, depuis les racines du sein noir jusqu'aux glands des planètes et a ces capitules de lumière, qu'on dit aussi naïvement asters._
_J'étais là, comme une écaille à l'écorce de la vie et de la terre._
_Et pourtant, dans cette stupeur profonde, mon âme pleine d'amour était la sève même de l'arbre. Et j'ai parcouru toute la colonne de l'aubier vivant. Et toujours montant, dans mon silence, je palpitais au firmament entre telle et telle fleur céleste, ou pensée, ou sentiment._
_Alors j'ai senti, dans la fière cohorte de ceux que j'aime le plus, comme l'explosion d'un salut; ou bien, au milieu d'une joie déchirante, telle la rencontre, souriant, du mort le plus chéri, se levant pour me donner la main et me baiser au front, ce nom et cette présence admirables: Dostoïevski._
_En lui, je veux me discerner moi-même. Il faut descendre dans ce précipice, au flanc de la montagne; et il faudra remonter la pente, du fond le plus bas, jusqu'au sommet qui s'égale aux plus hautes cimes. Toute la noirceur des crimes, la folie des héros, l'infamie des actes, le monde porte ces masques; et Dostoïevski n'en dissimule pas l'horreur. Mais il en est de ses laideurs et de ses ténèbres, comme des gueux, des pauvres, des petites gens dans Rembrandt: des rois, des saints et des grands-prêtres cachés sous les haillons._
_Il faut pénétrer cette abondance terrible d'amour: c'est alors que le pur visage de la vie se découvre, une ardeur pour la beauté que rien ne lasse, un cœur aimant, un élan vers la lumière, une volonté qui tend sans relâche à la rédemption._
I
SUR SA VIE
Il est né en automne. Il est mort en hiver.
Il a vu le jour dans une chambre triste, au fond d'un hôpital où son père était médecin. Un soir de brouillard glacial il a rendu l'âme dans la saison noire. Il a beaucoup respiré la nuit polaire. De l'aube triste aux pleines ténèbres, il a toujours eu commerce avec l'ombre, et l'odeur des pauvres a toujours flotté autour de lui. L'hôpital de sa naissance était l'hospice des mendiants.
Le second de trois frères et quatre sœurs, il a perdu sa mère comme il avait quinze ans, et bientôt après, son père. Il est de ceux à qui les noirceurs de la vie ont été révélées de bonne heure.
Enfant, il a passé deux ou trois fois l'été à la campagne. Ses parents avaient un petit bien, à trente lieues de Moscou près de Toula, voisins de Tolstoï, après tout, dans ce pays immense. Toute sa vie, il a rêvé des champs, et il n'a vécu que dans les villes.
A l'hôpital Marie, c'était déjà la gêne. Une famille nombreuse, et plusieurs serfs domestiques, se pressaient dans un espace étroit: à dix ou douze, ils avaient deux chambres et une cuisine. On vivait là pauvrement, mais chaudement. Une pitié ardente était la flamme de la maison. Le père, grand lecteur des Écritures; la mère, humble et maladive, toujours prête à l'oraison: tous les deux, d'une foi que ne trouble aucun soupçon de doute. C'est l'antique esprit de la plaine, entre Europe et Asie, les mœurs anciennes, la simplicité familière et la douceur d'Orient, avec la règle scrupuleuse des chrétiens. L'austérité n'a rien, ici, de la roideur propre aux puritains d'Angleterre ou aux piétistes du Nord. Ils sont moins durs, ces vieux Russes, qu'ils ne sont résignés. De violents éclats traversent leur silence. Ils ont cette faculté d'émotion, qui est si générale en Orient. Ils peuvent ne jamais rire; mais ils pleurent; ils savent pleurer, et n'en rougissent pas.
Le père de Dostoïevski était de cette petite noblesse qui sert dans les rangs infimes de l'armée et de l'État. Elle a joué, là-bas, le rôle de la bourgeoisie en France. Ces nobles sans fortune et de rang médiocre sont artilleurs dans l'armée, ou médecins, ou professeurs à la ville, ingénieurs, chimistes. Comme ils n'ont rien que le maigre salaire d'un métier ou d'un grade sans prestige, ils épousent les filles des marchands. Telle était la mère de Dostoïevski, docile, totalement soumise à son mari, la servante chrétienne de la famille, partagée entre le ménage, les couches, la prière et le soin des enfants.
Les sœurs plus jeunes, un peu à l'écart, les deux fils aînés, Fédor et son frère Michel, toujours ensemble, liés comme le pouce et l'index, sont voués aux mêmes études, et, jusqu'à vingt-cinq ans, ne se quittent pas.
Le jeune Dostoïevski est élevé dans l'intimité profonde de la famille, où le lien religieux fait un nœud si solide à tous les autres. Il est sensible à l'excès. Sombre et tendre, pensif et violent, d'humeur parfois exubérante, le plus souvent taciturne, en tout il est extrême. Comme tous ceux qui sentent avec passion, il se donne peu et se concentre en lui-même, incapable de se prêter et ne pouvant se donner que totalement. Affamé d'affection, il ne se lie pourtant pas. D'ailleurs, il semble avoir toujours été d'une santé chétive. Sinon malades, ils sont tous de corps inquiet, dans la famille.
Il ne nie pas qu'il n'ait eu un amour-propre sans limites. Son caractère maladif, sa complexion chagrine ne lui permettent pas de se plaire en société. Cependant, il aspire à l'amitié, en tous temps et de toutes ses forces.
Il n'a jamais été de loisir. Les peines moindres ne le quittent que pour faire place aux plus grandes douleurs. La maladie le hante sans relâche; elle est toujours sur ses talons. Quand lui-même n'est pas malade, la maladie est encore dans la maison: elle lui tient sa mère, ou son frère, et plus tard sa femme. Avec les ans, ses soucis n'ont pas cessé de croître.
Dostoïevski est malheureux dans toutes ses affections. Je m'étonne de lui trouver moins d'orgueil que d'amour-propre. Tout l'orgueil est pour sa nation. Quant à l'amour-propre, il n'est point en lui de vanité, ni le signe qu'il se préfère à autrui; mais, comme il ne connaît point le contentement de soi, il craint le jugement des autres: il redoute en eux la fausse note; il pressent l'erreur à son endroit; il devance l'injustice qui l'afflige. Sa défiance est toujours dans l'ordre du sentiment: enfin, il veut qu'on l'aime! Le risque de n'être point aimé l'irrite ou l'indigne. C'est le seul homme qui ne soit pas plus petit, à mesure qu'on le voit plus susceptible.