Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski

Part 11

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La Norvège montre Ibsen, comme étonnée de l'avoir produit. Il est le grand spectacle de Christiania; on va l'y voir; on y mène les étrangers, on le nomme dans la rue, et dans la salle publique où il lit les journaux, en buvant une boisson forte, on le désigne aux curieux.

Il ne hait pas qu'on l'admire; pour le reste, il ne s'occupe pas des autres. Il ne lit point, sinon les nouvelles; ni livres, ni poèmes; il ne va jamais au théâtre, pas même à ses tragédies. De même, il passe dans la rue, sans s'arrêter aux menues comédies qui s'y jouent. Ses regards saisissent les gestes, les traits et les visages, comme une proie qu'ils dissimulent; puis ils se referment sur le butin, comme on pousse une porte sur un trésor; l'esprit, quand il est seul, pèse ensuite ses trouvailles dans la chambre secrète, et l'imagination façonne la matière. Ibsen est bien de l'espèce rapace, à l'égal des oiseaux de nuit: ils ravissent au vol, plus muets que l'éclair; puis ils dévorent, solitaires; et avares, ils se repaissent longuement.

Ces hommes-là vivent en ennemis au milieu des autres. Ils dérobent la vie pour la refaire. Ils n'ont pas pour elle la bonhomie de ceux qui la copient. Puissants et inflexibles d'esprit, ils sont timides dans l'action; leur âme volontaire ne cède à rien ni à personne; mais dans la rue, ils cèdent le pavé. Cependant Ibsen, marchant à petits pas, les yeux baissés et les bras immobiles,--si on le heurte, si on le salue et le force à sortir de soi; ou si, dans son fauteuil, presque caché derrière un journal, on le tire de sa lecture,--il montre d'abord un visage hérissé et sévère, les yeux froids sous les lunettes d'or, et ce vaste buisson de cheveux et de barbe, broussaille où il a neigé, et où la bouche la plus amère semble prête à décocher une flèche de fiel. Qu'il lève la tête ou qu'il se retourne, quand il se croit regardé, l'homme sans liens aux autres hommes prend d'abord sa défense, qui est cet air dur où l'ennui timide se retranche et refuse l'accueil. Puis il sourit, ayant reconnu un porte-flambeau ou un esclave. Mais déjà ce n'est plus lui.

Ibsen, tous les jours, s'en va donc lire les nouvelles dans le salon d'un hôtel. Que fait-il, cependant, dans la salle commune d'une maison, où les passants vont et viennent? Ce n'est pas assez qu'il suive des yeux les mouvements d'une ville, le concours de toutes ces fourmis dans les tranchées et les tunnels de la fourmilière. Est-ce bien comme on l'a dit, qu'il épargne la dépense des journaux? Non; quand cette raison ne serait pas mauvaise, elle ne peut pas seule être la bonne: Ibsen, à soixante-dix ans, n'a pas pour règle de gagner une ou deux couronnes sur les marchands de papiers. Je ne comprends pas un grand homme de cette manière basse.

Non. Je vois dans Ibsen, à l'hôtel, une image taciturne et séduisante du voyageur sédentaire, en son exil sans retour. Il porte la vie du solitaire à ces limites confuses, où elle cesse presque d'être humaine. Se sentir étranger à tout, voilà l'excès de la solitude. Ibsen, chaque jour, va vivre en banni, à l'auberge, dans le va-et-vient de tous ceux qui passent, étrangers les uns aux autres et à lui plus qu'à personne. Qu'ils soient de son pays ou non, il n'est pas du leur.

Quoi? Un si profond délaissement se démunit encore? Oui, le profond ennui d'être étranger à sa propre vie met le comble à la profonde amertume de l'être aux autres. Où la goûter mieux, et toute cette amère folie, que dans une salle publique, au milieu d'un hôtel qui regarde sur le port, et les navires en partance, par delà une rue où le double flot des hommes monte et descend?--A la bonne heure, c'est être là dans la vérité de notre condition. Ici, après une lecture sur le vol des mouches, relevant le front, à peine si l'on se reconnaît soi-même pour soi-même; et la brume où flotte la pensée ne s'étonne pas du brouillard, où les mâts, dans la rade, finissent de filer la quenouille d'un jour lugubre à jamais révolu.

Étranger parmi des étrangers, dans une vie étrangère à toute espérance, voilà ce que le solitaire rumine d'être et l'image qu'il se forme de la destinée humaine, quand il s'assied dans l'auberge de la plus noire solitude, qui est le désert des hommes.

VIII

LA MORT FROIDE

L'orgueil de l'intelligence est le plus stérile de tous; c'est aussi le plus tenace. Il est sans joie, et désolé en ce qu'il console d'être sans joie. Il reste à ceux qui n'ont plus rien, et à qui il a fait tout perdre. Toute autre domination donne le contact de la vie; celle-ci en écarte au contraire.

Les passions du cœur sont pareilles à la mer, dont la jeunesse est éternelle, et le charme, et la folie: même les tempêtes, quand elles tuent, emportent la pensée dans un tourbillon magnifique. Mais l'intelligence est un glacier solitaire; et il faut finir la nuit, couché sur le morne océan de la neige.

L'orgueil de l'esprit est un artisan d'ennui incomparable. C'est le tisserand des ténèbres. Partout la nuit, la profonde nuit. L'intelligence ne prend connaissance que de la nuit: seule à seul, il ne se peut pas que l'homme la supporte. La nuit est le métier et la soie; la Parque, la fileuse et l'étoffe qu'elle tisse. Toutes les idées sont tissues sur le canevas de la nuit.

L'esprit sécrète dans le vide, comme l'abeille fait la cire. Mais l'abeille ne sait pas ce qu'elle fait, car elle est esclave dans sa république. La joie de penser ne survit pas à la prime jeunesse; ou sinon, et si elle y suffit, c'est à une nature bien petite. Tout être fort secoue l'orgueil de l'esprit, comme un chien ses puces. Quand il est trop tard, on se tend à l'amour d'une convoitise sans bornes, et peut-être sans illusion. Car il est toujours trop tard.

La vue déserte du passé, ce réceptacle de mélancolie,--voilà l'horizon de l'orgueil. Et la pire douleur s'avance, pareille à l'heure que l'on n'évite pas: la certitude qu'on a été ce qu'on devait être, et qu'on ne pouvait faire autrement que l'on n'a fait.

On se sent plus léger après avoir pleuré. Aussi, jamais, dans Ibsen, on ne pleure. La volonté est l'âme d'un monde froid, une imagination sombre et sans pitié. Face à face, dans la neige, avec la nuit: que reste-t-il?--La force de pousser la lutte jusqu'au bout. Pour unique espérance, l'esprit se promet le repos dans le calme du rêve. Car il faut céder enfin. Le moi n'est pas le plus fort. Il y a beaucoup plus puissant que lui: et c'est la nuit.

Le dernier mot est à la force. La force est la seule morale du moi et du monde réel, qui est le monde des corps. L'amour même du vrai est un culte de la force. Je vois un amour de soi, et sans partage, dans l'inexpiable culte de la vérité: on abonde en soi-même; et que tout le reste s'y range, ou qu'il en souffre, s'il veut: quelque chose qu'on fasse, avec la vérité, on a toujours raison. C'est l'histoire de tous les fanatiques; et que la vérité de l'un soit l'erreur de l'autre, quelle meilleure conclusion? «Qu'est-ce que la vérité?» dit Ponce-Pilate. Du moins le préteur romain ne s'en fait pas accroire; il pourrait répondre: «la vérité? c'est mes légions.» L'abus de la vérité est un abus de la force. Je le veux; mais qu'on ne me donne pas cette église pour le temple du juste. La vérité, toute sa vie, Ibsen y incline; il y fait tous les sacrifices; puis, il sait ce que cette foi lui coûte. Mais quoi? Il faut se soumettre. Une bonne tête doit céder à la force: toute révolte est absurde, indigne de l'intelligence. Voilà, dans la nuit noire, de quoi aiguiser comme un couteau le tranchant glacé des ténèbres.

ÊTRE SOI-MÊME

Ibsen tient bon jusqu'à la fin: il ne veut pas se donner tort. Comment le voudrait-il, puisqu'il ne le peut pas?--Nos idées ne sont si fortes et ne nous sont d'un si grand prix, que parce qu'à la longue elles nous façonnent.

Il importe peu que ce que nous pensons nous désespère. Il nous faut penser comme nous sommes. En vertu de quoi nous avons des pensées contraires, qui se combattent sans merci, image de notre contradiction. Ibsen se contredit, comme nous sommes tous forcés de faire, si l'intelligence ne le cède pas en nous à la passion. Couché dans le désert glacé où l'empire du moi ne connaît pas de limites, il tremble de tous ses membres; il n'a même pas besoin de lever les yeux, pour savoir que l'avalanche pèse au-dessus de sa tête, et que la catastrophe est pour demain. Il sait donc ce qui l'attend; mais il ne peut faire autrement que de se coucher sur la place et de dire: «Voilà par où j'ai pris pour venir en ce lieu; or le chemin que j'ai suivi est celui que vous devez prendre.» Être soi-même,--il ne nie point qu'il l'a voulu; loin de là, puisqu'il le veut encore. Le glacier, l'avalanche et la nuit lui font horreur; mais dans ce froid nocturne, il persiste à croire qu'il n'y a pas de plus belle couche pour un homme.

Dans les victoires de la raison, quel profond désenchantement de la raison! Qu'elle est morte, dans toute sa gloire! Que sa parfaite logique est peu persuasive! Qu'elle m'est de peu quand elle est tout! Il est bien vrai que je ne vis pas de théorèmes; et, à cet égard, la différence du plus juste, du plus étendu en ses conséquences, au plus pauvre et sans suite, n'est pas grande. J'ai connu tous les jours davantage combien l'amour et la foi vont ensemble: la vie porte là-dessus. La foi est vraiment née de l'instinct; et l'instinct fait tourner les mondes, qui ne savent même pas s'ils tournent, et n'ont aucun besoin de le savoir, pour tourner. Il va sans dire que l'instinct, comme la passion, paraît une faiblesse aux gens de raison, et presque une face du crime. Leur sagesse prévoit un siècle et un monde sans passion, comme on a compté sur un âge sans péché. Mais pourquoi s'en tenir là? et pourquoi pas un monde sans vie? La sagesse ne sera vraiment sage que si elle se passe de la vie.

C'eût été le compte de l'intelligence. Être soi-même, dit Ibsen; il sait à quoi il se condamne: toujours le nom de l'amour lui vient aux lèvres; le regret d'aimer l'obsède. Être soi-même, fait-il par force, mais aimer, rien ne vaut que d'aimer, qui est à dire: de n'être pas soi-même. Ibsen distingue en vain la loi des hommes et la loi des trolls, celle des êtres libres qui commande: «Sois ce que tu es,» et celle des êtres bornés qui dit: «Suffis-toi à toi-même.» Je vois partout des trolls, et presque pas un homme. L'idée d'être un homme infatue tous les hommes: comble de ridicule en presque tous. Comme s'il était permis à leur indigence d'y prétendre; et comme s'il n'en coûtait pas toute leur fortune, même aux héros.

Qu'on le donne, qu'on le prenne, qu'on le rende, il n'est point d'amour qu'à ne plus être soi. Le supplice du moi est-il donc fait pour tous?--A quoi bon y précipiter la foule des hommes, que son pauvre instinct eût sauvée, mille fois plus sûr que toute sagesse?--Être soi-même? Comme si plus d'un homme l'était, ou pouvait l'être, tous les vingt ans, entre vingt millions? Comme s'il y trouvait, non pas même la joie, mais seulement un peu de repos? Comme si toute la beauté, toute la vertu, toute la force humaine enfin d'hommes en nombre infini, n'était pas à ne jamais être soi-même, supposé qu'il leur fût possible de choisir?--Bien loin qu'ils doivent l'être, qu'ils ne vivent au contraire qu'à la condition de ne l'être pas. La pire trivialité n'est point du tout d'être comme les autres; mais, n'ayant point reçu le don mortel de l'originalité, de prétendre à en avoir une. O la triste singerie! En vérité, c'est aux singes que le royaume des cieux n'est pas promis.

L'AMERTUME

C'est l'excès de ma joie qui fait l'excès de ma misère.

L'amour sans bornes de la vie est l'espace infini où je succombe. Je tremble à cause que j'aime. Je m'éveille dans l'épouvante, à cause de la splendeur du rêve où je m'endors. Et l'horreur du néant se mesure à la beauté enivrante de vivre.

Quand on mesure la passion la plus puissante et l'effort le plus noble de l'âme à l'effet qui les suit, le cœur se brise de tristesse: la flèche trempée dans le curare ne contracte pas les muscles, et ne les frappe pas d'une roideur plus convulsive. La déception est encore plus tétanique, si l'on compte la force que l'on a pour agir et pour aimer, à la trahison du monde. L'intelligence a si peu de part à ce profond ennui, qu'elle donne raison au monde. Que ferait-il de cet amour, de cette force, de cette riche action? Il ne lui en faut pas tant. Il se défie: là dessous, il sent le moi qui se cache.

Quelle vaste dérision! Une moquerie inhumaine fait mon immense perspective. Et je n'y puis répondre par la raillerie: même jouée, mon âme ne joue pas. Vouée au rêve, et en sachant la suprême vanité, elle préfère ses miracles à l'horrible insulte de ce désert. A la dérision de la vie, répond la grande amertume.

Déception perpétuelle, ennui total, vide au noyau des passions les plus pleines, et, chemin faisant, une joie merveilleuse qui n'a pas de sens,--rien ne pourra me forcer de faire l'écho au rire qui m'insulte. Mon amour de la vie me confond bien plus que ma tristesse. Car pourquoi me duper ainsi moi-même, et d'une telle ardeur que chaque instant renouvelle?

A quoi mesurer la grandeur du moi, sinon au désespoir qu'il y trouve, et au défi passionné de rédemption qu'il y nourrit?--De là naît l'amertume. Ibsen est bien amer.

L'amertume est l'ironie naturelle aux âmes fortes. La salutaire amertume vient du moi et y retourne. Elle est comme une Victorieuse qui, debout et seule dans la victoire, laisse tomber ses droits: A quoi bon? et que ferai-je du triomphe? Triompher pour triompher? Mais je ne suis pas un petit enfant qui joue, pour m'en satisfaire. Après s'être bien roulé sur le sable, l'enfant a sa mère, qui le met à table, le caresse et le couche près d'elle, veillant sur sa nuit.

Salutaire amertume pourtant, en ce que le cœur y compare sans cesse l'extrême, l'unique douceur de l'amour. Il est bien passé, le temps où l'on pouvait être plus amer aux autres qu'à soi-même. Le moi, c'est l'astre qui compte ses instants et qui se sent descendre. Ha! bien plus encore: c'est le soleil passionné de la vie, à son couchant dans la mer de la mort.

Le moi, c'est la mort.

LE DÉSIR D'AMOUR

Pour se rendre plus noble, et pour croire à sa noblesse, le moi se fait tout esprit. Il abdique volontiers les passions, et, loin de l'instinct, il s'intronise dans le royaume mort de la connaissance. Il le croit faisable, du moins. Dans la pratique, l'esprit ne conçoit guère un autre lui-même; et il n'y croit pas.

Le moi n'aime pas qu'une personne humaine soit entée sur sa personne. Il se défie de ce scion vivant qu'on veut insérer à sa tige. Il se plairait plutôt à ébrancher les arbres voisins: car tout lui fait ombre. Qu'il le veuille ou non, le moi est le profond ennemi de l'amour.

Pour ses premières armes, et sans même y faire effort, l'amour tue le moi. Dans la femme la plus pervertie, il lui reste cette force. C'est pourquoi la tentation est si aiguë de faire souffrir les femmes qui nous aiment,--et pourquoi tout bonheur est perdu, si l'on y cède. Ceux qui ont passé par là, ont su, depuis, la grande vengeance du cœur: pas une raison de tourmenter ceux qui nous aiment, qui ne soit folle. Que les femmes soient amères comme la mort: mieux vaut encore souffrir par elles, que de les faire souffrir.

Après tout, la douleur est la marque de l'amour. La pitié vient au cœur pour ce qu'on aime. Amour, à toute force, veut effacer la douleur. Il n'en est qu'un moyen: à soi, qu'amour la prenne. Dans une âme puissante, le désir de la consolation est pareil à la convoitise de la volupté la plus tranchante; et la soif est égale de bercer une créature dans le bonheur qu'on lui donne, et dans la souffrance qu'on lui fait oublier. Telle est la récompense infinie de l'amour: un oubli de soi.

L'esprit l'ignore. Le grand désir d'amour, c'est la pitié: plaindre, et même être plaint. Le moi est un adulte, presque un vieillard: il méprise ces berceaux; il ne comprend guère cette douceur; il la repousse. Ibsen, plein de dons qu'il n'a pu faire, connaît la victoire, de ce cruel amour qui n'a point de pitié, qui ne procure pas l'oubli, et n'offre enfin à l'homme que les délices d'un combat. Vivre toujours tendu, l'épée à la main; toujours agir, et toujours marcher droit, même dans le vide, même quand on le sent aussi vide qu'il est; toujours se débattre, pour toujours dominer, et sur un empire misérable: quelle dureté! Quel absurde parti! Et, sur le tard, si l'on regarde derrière soi la route méprisée, puisqu'on a fini de la parcourir, quel regret!

Je vois dans Ibsen une douleur bien rare: il n'a pu s'oublier. La merveille n'est pas de garder la mémoire, c'est d'en souffrir. Son désespoir lui rappelle que riche du grand amour, il n'a pas su en être prodigue. Il faut plaindre les pauvres de cœur, mais combien plus ceux qui sont les plus riches, et nés pour donner: à la fin, ils se déplorent eux-mêmes, et leur richesse qu'on envie. Car ce n'est encore rien d'avoir tant à donner: considérez la misère de n'avoir pas trouvé à qui l'on donne. On demeure en soi, malgré soi. On tue l'amour, sans le vouloir, à force de le chercher. Et sans plaisir: on n'a même pas eu la joie du meurtre, cette basse passion du moi, qui fait les âmes meurtrières.

IX

LE MOI EST LE HÉROS QUI DÉSESPÈRE

O la dure passion, celle d'être! Chaque heure du jour la renouvelle. Tout est beau; tout est sans prix; et tout fuit. L'amour n'est-il pas beaucoup plus impitoyable que la haine?--L'amour me fait sentir à tout instant la valeur et l'étendue de ma perte. Le bonheur des saints est celui-ci: ils possèdent davantage à mesure qu'ils perdent. Tout ce qui leur est pris d'instant en instant, leur fait un étrange avancement d'hoirie. J'entends la gaieté des saints. Pour tel que va le commun des hommes, les optimistes jouissent le moins de la vie, il me semble; ils ignorent les délices tremblantes de la possession très précaire, qui la font goûter cent fois dans le cœur et dans la pensée comme par le fait de la chair même.

O de toutes les passions la plus dure,--celle d'être! Plus tu aimes la vie, et plus tu désespères de vivre. Car, tu en sais bien la fin: ici un souffle; et la lumière est éteinte. Et que cette divine illumination brille sous le ciel sans moi?--Quel abîme de désespoir m'ouvrent mes seules ténèbres!

Les sages sont sans doute les médiocres, selon l'opinion des anciens. Et les médiocres sont les indifférents. Mais les plus tristes aiment le plus la vie. Ils sont l'âme du sablier qui s'écoule. La profonde amertume est déjà sur la langue des hommes, qui ont baigné de tout leur être dans la lumière du soleil, qui l'ont aspirée par tous les pores, comme un fleuve de miel. Ce n'est pas à cause que mon père a mangé du fruit vert, que j'ai la bouche agacée du goût aigre; mais parce qu'il a trop aimé le miel, et que mes lèvres en sont barbouillées: elles l'ont été dès les siennes. Chaque jour, cette onction délicieuse s'épuise; et plus je la dévore, plus j'en suis avide; et ma gorge se fait très amère.

Ibsen est le type de la grande amertume. C'est le goût propre de la vérité. Et son propre mouvement, c'est qu'elle dévaste.

Qui peut nier l'importance souveraine de Dieu pour la vie de l'homme?--Je laisse de côté la conduite; car, si la peur n'a point créé les dieux, la crainte suffit à créer les lois. En politique, les plus forts s'arrangent toujours pour être les plus justes; ou pour le paraître, ou pour forcer les plus faibles à le croire, s'ils ne le sont pas. Mais bien plus que la cité, c'est le bonheur de l'homme qui est en jeu. Il est étonnant que si peu de gens s'en doutent. Comme le sang coule dans les veines, l'attrait du bonheur se répand, dès l'origine, dans l'âme vivante. Toute la vie gravite vers le bonheur. C'est la première loi. Rien n'est calculable que selon elle. Je ne pense point qu'une orbite y satisfasse, sinon celle de la foi, et si l'on veut, de l'ignorance. Je ris d'une sagesse qui détruit le bonheur. Athènes n'a pas si mal fait de donner la ciguë au trop sage Socrate. Je ne vois point de bonheur qui ne justifie toute ignorance. Si pauvre soit-il, et si épaisse qu'on la voudra. Ibsen en est plein d'atroces exemples: jusqu'à la fin, il montre qu'un même coup de vent emporte l'ignorance et les semblants du bonheur. Il ne jouit pas de son œuvre; il en pèse les ruines. «Écoutez-moi bien,» dit Solness. «Tout ce que j'ai réussi à faire, à bâtir, à créer, à rendre beau, solide, et noble cependant,--tout cela, j'ai dû l'acheter, le payer, non pas avec de l'argent, mais avec du bonheur humain. Et non pas même avec mon propre bonheur, mais avec le bonheur d'autrui.»

Il faut croire, et ne pas le savoir. Ou, il faut ne croire à rien, mais ne pas s'en douter.

On nous parle sans cesse des anciens, qui, dit-on, n'avaient pas besoin de Dieu pour vivre. En effet, il leur en fallait cent, et plutôt que de n'en pas avoir un, ils s'en donnaient mille. Qu'importe l'opinion de deux ou trois philosophes? Ils n'ont jamais compté pour rien. La philosophie n'est jamais qu'un dialogue des morts. Il faut des dieux aux vivants. Sauf quelques maîtres de danse qui inventent l'histoire pour s'en faire des arguments, tout le monde sait que la cité antique est née du culte. La religion est mêlée à tous les actes de la vie publique. Le peuple y est plus dévot qu'il ne l'a jamais été depuis. La cité antique est fondée sur l'autel des dieux. Toute la différence est que ces dieux ne commandent point la vertu ni le scrupule par leur exemple; mais les lois y ont toujours suppléé, et fort durement. La manie de confondre la religion dans la morale n'est pas le fait d'un esprit bien libre. Que toutes deux se soutiennent, il est vrai; mais inégalement. L'une se passe fort bien de l'autre,--qui est la religion. La morale ne lui rendra pas la pareille: elle ne peut. C'est à la vie même que se lie la religion; elle procède de l'instinct le plus radical dans l'homme, le désir de vivre. La morale n'est, toute seule, qu'une règle générale de convenance: il s'agit d'accorder les actes et les appétits de chaque homme à ce qu'exige le puissant instinct commun à tous. C'est pourquoi la morale varie; et la religion ne s'en soucie guère: elle ne s'inquiète pas de ces variations; car le fond de l'homme demeure le même.

Il n'est pas un de ceux qui invoquent les anciens, qui pût souffrir, un seul jour, la vie antique. Gœthe était plus prudent: il voulait que l'on accordât l'ancien plaisir de vivre et la souffrance nouvelle. Et enfin, ces temps sont fabuleux. Quoi encore? Les grandes âmes, dans l'antiquité, étaient tristes aussi.

L'ironie n'est pas médiocre de voir les grands esprits rejeter la religion, sans pouvoir se défaire de la morale. Ibsen est admirable dans cette entreprise. On lui croirait des remords. Je sais bien ce que c'est: sur les ruines, c'est le cri de la vie.

La morale est le journal de la religion. On brûle tous ses livres, et on ne peut se passer de lire le journal. Ibsen se rend peu à peu entièrement libre de Dieu, du culte et de toute église. Il ne se délivre pas de soi. Il essaie en vain de dépouiller la morale. Pas un homme un peu profond ne ferait mieux que lui: nous nous regardons trop faire. Quand nous invoquons le plus la vie, et que nous portons plus avidement la main sur elle, c'est qu'elle nous échappe. De quoi s'affranchit-on?--De la vie, et non de ce qui la gêne. On ne dépouille pas même l'instinct de vivre: on ne rejette que le goût qui y attache. Et l'on ne peut se délivrer de la conscience. C'est le contraire qu'il faudrait faire, si l'on était sage; mais c'est ce qui n'est pas possible. La sagesse ne manque pas tant que les moyens.

Pour être libres, et par une pente fatale, nous détruisons tout ce qui n'est pas le moi: c'est en vain. Bientôt, en dépit de tous les efforts, le moi rétablit ce qu'il a voulu détruire. Mais la joie a payé les frais de la guerre.