Part 6
George a acheté pour cette excursion quelques nouveaux objets, qui m’offusquent tant soit peu. Son maillot est excentrique. Je ne voudrais pas dire ma pensée à George, mais il n’y a réellement pas d’autre terme. Il l’apporta chez nous le jeudi soir pour nous le montrer. On lui demanda comment il appelait cette couleur, mais il l’ignorait. Il ne croyait pas que cette couleur eût un nom. Le marchand lui avait dit que c’était un modèle oriental. George le revêtit, et nous demanda ce que nous en pensions. Harris déclara que cet objet pendu au-dessus d’un parterre de fleurs, au début du printemps, pour faire peur aux oiseaux, lui inspirerait de la considération; mais que, envisagé comme un article d’habillement pour tout être humain, à l’exception d’un nègre de Margate, son aspect lui levait le cœur. George était furieux; mais, comme lui dit Harris, si son opinion lui était désagréable, pourquoi la demander.
Ce dont nous avions peur, Harris et moi, au sujet de ce maillot, c’est qu’il n’attirât l’attention sur notre équipe.
Les femmes non plus n’ont pas trop laide mine en canot, lorsqu’elles savent s’habiller gentiment. Rien ne leur sied, à mon avis, comme un costume de canotage. Mais un «costume de canotage», il serait bon que les dames le comprissent, doit être un costume que l’on puisse porter en canot, et pas seulement sous globe. C’est assez pour gâter une partie, que d’avoir dans le bateau des gens qui songent continuellement à leur costume beaucoup plus qu’à l’excursion. J’eus le malheur, une fois, d’aller à un pique-nique sur l’eau avec deux jeunes filles de cet acabit. Nous en eûmes, de l’agrément!
Toutes deux étaient superbement attifées:--rien que dentelle et étoffes de soie, et fleurs, et rubans, et chaussures fines, et gants clairs. Mais c’était un costume d’atelier de photographe, et non une tenue de pique-nique sur l’eau. Le «costume de canotage» d’une gravure de modes française. Il était ridicule d’exposer ce costume à l’air naturel, au voisinage de la terre et de l’eau.
Tout d’abord, elles jugèrent que le canot n’était pas propre. On leur épousseta leurs sièges, leur affirmant ensuite qu’ils l’étaient. Mais elles refusèrent de nous croire. L’une d’elles passa sur son coussin l’index de son doigt ganté, et montra le résultat à l’autre. Toutes deux soupirèrent, et s’assirent avec l’air des premiers chrétiens martyrs s’efforçant de faire bonne figure sur le bûcher. Il peut arriver que l’on éclabousse un peu en ramant; or, on eût dit que ces costumes étaient perdus pour une goutte d’eau. La trace ne s’en effaçait jamais, et le vêtement était souillé pour toujours.
J’étais aviron d’arrière. Je faisais de mon mieux. Je «plumais» à deux bons pieds de haut, et m’arrêtais à la fin de chaque brassée pour laisser les pales s’égoutter avant de les retourner, et je choisissais à chaque fois une place d’eau calme pour les y replonger. (L’aviron d’avant dit, au bout d’une minute, qu’il ne se sentait pas à la hauteur pour ramer avec moi, mais qu’il allait, si je lui permettais, se tenir tranquille, et étudier ma méthode, qui l’intéressait beaucoup.) Mais j’avais beau faire, je ne pouvais malgré tout empêcher qu’un jet d’eau n’allât de temps en temps jusque sur ces costumes.
Elles, sans se plaindre, se rapprochèrent l’une de l’autre, serrant les lèvres, et à chaque fois qu’une goutte les atteignait, elles se reculaient en frissonnant. Le spectacle était sublime de les voir ainsi souffrir en silence, mais il me bouleversait un peu. Je suis trop sensible. Ma nage devint nerveuse et saccadée, et j’éclaboussai de plus belle, malgré toutes mes précautions.
J’y renonçai finalement; je demandai à passer «avant». L’aviron d’avant estima qu’en effet cela vaudrait mieux, et je changeai de place avec lui. Les demoiselles poussèrent un soupir de soulagement involontaire en me voyant partir et furent très gaies pendant un moment. Les pauvres filles! elles auraient mieux fait de m’engager à rester. Leur voisin était à présent de l’espèce goguenarde et sans-souci, possédant à peu près autant de délicatesse qu’un chiot de terre-neuve. On pouvait le foudroyer du regard une heure d’affilée sans qu’il s’en aperçût, ou sans qu’il en tînt compte s’il s’en apercevait. Il adopta un joli petit coup d’aviron plein d’entrain et d’audace qui fit jaillir l’embrun sur tout le bateau comme une fontaine, et vous mit en un clin d’œil tout l’équipage sur le qui-vive. S’il envoyait plus d’une pinte d’eau sur un de ces costumes, il disait, avec un petit rire aimable:
--Oh! je vous demande pardon; et il offrait son mouchoir pour l’essuyer.
--De rien; cela n’a pas d’importance, répondaient les pauvres filles, dans un souffle, et subrepticement elles attiraient à elles couvertures et manteaux, et tentaient de se protéger avec leurs parasols de dentelle.
Au déjeuner, elles passèrent un bien mauvais quart d’heure. On voulait les faire asseoir sur l’herbe, et l’herbe était poussiéreuse; et les troncs d’arbres auxquels on leur disait de s’appuyer n’avaient pas dû être brossés depuis des semaines; elles étalèrent donc leurs mouchoirs par terre, et s’assirent dessus, très dignes. Quelqu’un, en passant auprès d’elles avec une assiettée de bifteck à la gelée, trébucha contre une racine, et fit voler la gelée. Elles ne furent pas atteintes, par bonheur, mais cet accident leur inspira de nouvelles craintes, et par la suite, si quelqu’un se mouvait à proximité d’elles avec quelque chose en main susceptible de se répandre et de faire des taches, elles surveillaient ce quelqu’un avec inquiétude, jusqu’à ce qu’il se fût rassis.
--Allons, les dames, leur dit notre ami, «avant», quand on eut fini, à cette heure vous allez laver la vaisselle.
Elles ne saisirent pas tout d’abord. Quand elles eurent compris, elles avouèrent leur crainte de ne savoir pas s’y prendre.
--Oh! je vous aurai vite montré, s’écria-t-il; c’est si amusant! Vous vous allongez sur votre... vous vous couchez sur la berge, c’est-à-dire, et vous trempez les objets dans l’eau.
L’aînée dit que leur costume n’était peut-être pas des plus appropriés à cette besogne.
--Oh! c’est tout simple, répondit le sans-cœur; retroussez-vous.
Et il les y obligea. Il leur affirmait que cet intermède était le meilleur agrément du pique-nique. Elles avouèrent que c’était plein d’attrait.
A la réflexion, je me demandai si ce jeune homme était aussi obtus que nous le croyions, ou bien était-il... mais non, impossible! son expression était d’une naïveté trop enfantine pour cela!
Harris prétendait aller jusqu’à l’église de Hampton, pour voir la tombe de Mme Thomas.
--Qui est-ce, Mme Thomas? demandai-je.
--Je n’en sais rien, répondit Harris. C’est une dame qui s’est fait faire un drôle de monument, et je tiens à le voir.
Je protestai. Peut-être ai-je l’esprit mal tourné, mais je ne raffole aucunement des tombes. Je sais fort bien que la première des choses à faire, quand on arrive dans une ville ou un village, est de courir au cimetière, pour admirer les tombes; mais c’est une distraction que je me refuse toujours. Je ne prends aucun plaisir à faire le tour de froides et sombres églises, à la suite de vieillards asthmatiques, pour déchiffrer des épitaphes. La vue même d’une plaque de cuivre incrustée dans une dalle ne me procure pas ce que j’appelle un bonheur sans mélange.
Je scandalise les vénérables sacristains par l’imperturbabilité que j’arrive à garder en présence des plus passionnantes inscriptions, et par mon défaut d’enthousiasme quant à l’histoire de la famille locale, cependant que je blesse leur amour-propre par mon désir trop visible de m’en aller.
Un beau matin de soleil radieux, j’étais accoudé au mur bas qui protégeait une petite église de village, et je fumais, en savourant le calme profond et exquis émanant de ce spectacle doux et paisible:--la vieille église grisâtre revêtue de lierre, au portail de bois naïvement sculpté, le chemin sinuant au versant de la colline entre deux files de grands ormes, les masures à toits de chaume dépassant leurs haies taillées net, la Tamise argentée dans le creux, les hauteurs boisées derrière...
C’était un paysage délicieux. Sa poésie bucolique m’inspirait. Je me sentais bon et noble. J’étais résolu à ne plus pécher. Je voulais venir habiter là, et ne plus faire le mal, et mener une vie pure et irréprochable, et avoir des cheveux blancs, et le reste.
Je pardonnai alors à tous mes amis et connaissant leurs mauvais tours et leur muflerie, et je les bénis. Ils n’ont pas su que je les bénissais. Ils ont persévéré dans leur voie dissolue, ignorants de ce que moi, tout là-bas dans ce paisible village, je faisais pour eux; mais je le fis, et je souhaitai leur faire savoir que je l’avais fait, car je tenais à les rendre heureux. J’étais perdu dans ces pensées sublimes et douces, lorsque ma rêverie fut interrompue par une voix aigre qui piaillait:
--Me voilà, monsieur, j’arrive, j’arrive. Me voilà, monsieur, ne vous impatientez pas.
Je levai les yeux, et vis un vieillard au front chauve qui arrivait clopin-clopant à travers le cimetière portant à la main un énorme trousseau de clefs qui brimballaient et tintinnabulaient à chaque pas.
Avec une dignité muette, je lui fis signe de me laisser tranquille, mais il continua d’avancer, en glapissant:
--J’arrive, monsieur, j’arrive. Je boite un peu. Je ne suis plus aussi ingambe qu’autrefois. Par ici, monsieur.
--Allez-vous-en, vieillard infortuné, dis-je.
--Je suis venu aussi vite que j’ai pu, monsieur, répliqua-t-il. Ma fille vient seulement de vous apercevoir. Vous n’avez qu’à me suivre, monsieur.
--Allez-vous-en, répétai-je; partez, sinon je franchis le mur et je vous tue.
Il sembla surpris.
--Vous ne voulez pas voir les tombeaux? dit-il.
--Non, repartis-je, je ne veux pas. Je veux rester ici, accoudé sur ce vieux mur décrépit. Allez-vous-en, et ne me tarabustez plus. Je déborde de belles et nobles pensées, et je veux rester ici, parce que j’y suis bien. Ne venez donc pas faire l’imbécile, m’exaspérer, et décourager mes bons sentiments avec vos ridicules absurdités de pierres tombales. Allez-vous-en plutôt chercher qui vous enterre à bon compte, et je paierai la moitié de la dépense.
Il demeura stupide, tout d’abord. Puis il se frotta les yeux et me regarda attentivement. Mon aspect extérieur était bien d’un homme. Il n’y comprenait rien.
Il me dit:
--Vous êtes étranger au pays? Vous n’habitez pas ici?
--Non, dis-je, pas le moins du monde. Vous ne voudriez pas.
--Eh bien alors, dit-il, vous devez voir les tombes... tombeaux... gens enterrés... vous comprendre?... cercueils.
La moutarde me monta au nez.
--Vous êtes un imposteur, répondis-je. Je ne dois pas voir ces tombes,--vos tombes. Et pourquoi le devrais-je? Nous avons nos tombes à nous, celles de ma famille. Ainsi, mon oncle Podger a, dans le cimetière de Kensal Green, un tombeau qui est l’orgueil des environs; et le mausolée de mon grand-père, à Bow, peut contenir huit visiteurs, alors que ma grand’tante Susan possède dans le cimetière de l’église, à Finchley, un monument de brique muni d’une dalle avec, dessus, un bas-relief représentant cette sorte de cafetière, et tout alentour une bordure haute de six pouces, du plus beau marbre blanc, qui a coûté des livres sterling. Si j’ai besoin de tombeaux, c’est ceux-là que je vais voir pour me distraire. Je n’ai pas besoin de ceux des autres. Quand vous serez enterré, je rendrai visite au vôtre. C’est tout ce que je puis faire pour vous.
Il fondit en larmes. Il m’assura que l’une des tombes avait sur sa lame un bloc de pierre qui, d’après certains, avait été jadis une statue d’homme, et qu’une autre était sculptée de signes que personne n’avait jamais su déchiffrer.
Comme je demeurais inflexible, d’un ton à fendre l’âme, il ajouta:
--Ne viendrez-vous même pas voir la fenêtre monumentale?
--Je n’irai même pas voir cela.
Il décocha donc son dernier trait, et se rapprochant de moi, il chuchota d’une voix entrecoupée:
--J’ai aussi une paire de crânes dans la crypte: je vous les montrerai. Oh! venez voir mes crânes! Vous êtes un jeune homme en vacances, il faut bien que vous en profitiez. Venez voir mes crânes!
Alors je le plantai là et pris la fuite, mais ses appels me poursuivaient:
--Oh! venez voir mes crânes; revenez voir mes crânes!
Harris cependant raffole des tombes, tombeaux, épitaphes et inscriptions funéraires, et l’idée de ne pas voir la tombe de Mme Thomas lui porta un rude coup. Il me dit qu’il avait projeté cette visite dès le premier instant où il fut question de notre partie,--et il ajouta même qu’il ne se serait pas joint à nous sans l’espoir de voir la tombe de Mme Thomas.
Je le fis souvenir de George, et que nous devions remonter avec le canot jusqu’à Shepperton pour l’y prendre à cinq heures,--et il dévia sur George.
Que pouvait bien avoir à faire celui-ci toute la journée, qu’il nous laissait remorquer ce vieux sabot surchargé tout du long de la Tamise, à nous seuls? Quoi donc l’empêchait de venir faire un peu de besogne avec nous? Pourquoi n’avait-il pas demandé congé pour nous accompagner dès le départ? Au diable sa banque! Qu’est-ce qu’il fabriquait de bon à sa banque?
--Je ne l’y ai jamais vu faire aucun travail, continua Harris, à aucune des fois où j’y suis allé. Il reste assis toute la journée derrière une glace, à tâcher de faire semblant de travailler. A quoi ça sert-il, d’être derrière une glace? Je gagne ma vie, moi. Pourquoi n’en fait-il pas autant? A quoi sert-il, là, et à quoi servent les banques? Elles vous prennent votre argent, et puis, quand vous tirez un chèque, elles vous le renvoient tout barbouillé de «Non valable», «Retour au tireur». A quoi ça sert-il? Par deux fois, la semaine dernière, ils m’ont fait ce coup-là. Je ne le supporterai pas plus longtemps. Je leur reprendrai mon compte. S’il était ici, nous pourrions aller voir ce tombeau. Je ne crois pas du tout qu’il soit à sa banque. Il est à courir le guilledou, en réalité, et nous laisse toute la besogne. Je vais débarquer, pour prendre un verre.
Je lui fis observer que nous étions à plusieurs milles de tout cabaret. Alors il battait la campagne à propos de la Tamise; à quoi servait-elle, et fallait-il mourir de soif lorsqu’on était dessus?
Il vaut toujours mieux laisser dire Harris quand il est dans cet état. Il se vide, à la longue, et se tient tranquille, ensuite.
Je lui rappelai qu’il y avait dans le panier de l’extrait de limonade, et à l’avant du bateau une dame-jeanne contenant un gallon d’eau, et que les deux n’attendaient que d’être mélangés pour former une boisson saine et rafraîchissante.
Alors il s’emporta contre la limonade et «toutes ces drogues d’universités populaires», comme il les appelait, bière au gingembre, sirop de groseille, etc., etc. Toutes, à son dire, engendraient la dyspepsie, et étaient la perte du corps et de l’âme, et l’origine de la moitié des crimes commis en Angleterre.
Il tenait cependant à boire quelque chose, et enjambant son siège, il se pencha pour atteindre le flacon. Celui-ci était tout au fond du panier, et ne le trouvant pas, il se pencha de plus en plus; mais comme il gouvernait en même temps, d’un point de vue défectueux, il raidit le tireveille du mauvais côté, et envoya le bateau sur la berge. La secousse le fit tomber en plein dans le panier, où il resta la tête prise, désespérément cramponné aux bordages, les pieds en l’air. Il n’osait bouger, crainte de tomber à l’eau, et il lui fallut attendre que je l’eusse rattrapé par les jambes et extrait du panier, dont il sortit plus frénétique que jamais.
Chapitre VIII
Chantage. La seule méthode à employer. Égoïsme accapareur du propriétaire riverain. Les écriteaux «Attention!». Sentiments peu chrétiens de Harris. Harris chanteur comique. Une soirée dans le grand monde. Inqualifiable scélératesse de deux jeunes gens. Quelques instructions profitables. George a acheté un banjo.
Nous fîmes halte pour déjeûner sous les saules aux abords de Kempton Park. C’est un petit coin charmant: un joli rebord de gazon, qui court le long du fleuve, et qu’ombragent les saules. Nous en étions au troisième service,--tartines de confiture,--lorsqu’un gentleman en bras de chemise et fumant une courte pipe s’approcha de nous, et nous déclara que nous étions sur une propriété privée. Il lui fut répondu que nous n’avions pas encore examiné d’assez près les choses pour arriver sur ce point à une certitude bien définie, mais que, s’il nous donnait sa parole de gentleman que nous étions en effet sur une propriété privée, nous n’hésiterions pas à le croire.
Il nous donna la parole requise, et nous le remerciâmes, mais comme il restait là, l’air peu satisfait, nous lui demandâmes si nous pouvions encore quelque chose pour lui; et Harris, qui est d’un caractère familier, lui offrit une tartine de confiture.
Cet homme appartenait, j’imagine, à une société où l’on jurait de s’abstenir de tartines de confiture; car il refusa d’un ton rogue, comme si la tentation l’offensait, et il ajouta qu’il était de son devoir de nous expulser.
Harris lui répondit que si tel était son devoir, il devait l’accomplir, et il l’interrogea sur les moyens qu’il envisageait comme préférables pour l’accomplir. Harris est ce qu’on peut appeler un individu bien bâti, un vrai costaud, l’air solide et râblé. L’homme le toisa du haut en bas, et répondit qu’il allait consulter son maître, puis revenir et nous jeter à l’eau tous les deux.
Naturellement, on ne le revit plus, et ce qu’il voulait, en réalité, c’était un shilling. Il y a, tout le long de la Tamise, un certain nombre de ruffians qui se font des rentes, au cours de l’été, en rôdant sur les berges, et faisant chanter ainsi les nigauds. Ils se présentent comme les envoyés du propriétaire. La seule méthode à suivre est de leur donner vos noms et adresse, et de laisser le propriétaire, si celui-ci a en effet quelque chose à dire, vous citer en justice et prouver le dégât que vous avez commis en vous asseyant sur ses terres. Mais la plupart des gens sont d’une timidité et d’une mollesse telles qu’ils préfèrent encourager l’imposture en lui cédant, au lieu d’y mettre fin en faisant preuve d’un peu de fermeté.
Si ce sont réellement les propriétaires qui sont coupables, qu’on nous les montre. L’égoïsme des riverains s’accroît chaque année. S’ils en avaient la permission, ils fermeraient absolument la Tamise. Ils le font déjà pour les petits affluents et les bras-morts. Ils obstruent de piquets le lit de la rivière et tendent des chaînes d’une rive à l’autre, et clouent des écriteaux sur chaque arbre. La vue de ces écriteaux réveille tous les mauvais instincts de ma nature, j’éprouve le désir de les arracher tous, et de les casser l’un après l’autre sur la tête de l’homme qui les a fait poser, de façon à le tuer, après quoi je l’enterrerais et lui mettrais ses écriteaux sur sa tombe en guise d’épitaphe.
Je fis part de ces miens sentiments à Harris, et il me répondit que les siens étaient pires encore. Lui désirait non seulement tuer l’homme qui avait fait poser les écriteaux, mais en outre massacrer toute sa famille, avec tous ses amis et connaissances, et mettre ensuite le feu à sa maison. Harris me parut aller un peu loin, et je le lui dis; mais il répliqua:
--Pas le moins du monde. Ils n’auraient que ce qu’ils méritent, et j’irais chanter des chansonnettes comiques sur les décombres.
J’étais peiné d’entendre Harris donner cours à ces velléités sanguinaires. Il ne faut pas que nos instincts de justice dégénèrent en pure vengeance. Je mis longtemps à amener Harris à un point de vue plus charitable, mais j’y réussis enfin, et il me promit d’épargner en tout cas les amis et connaissances, et de ne pas chanter de chansonnettes comiques sur les décombres.
Vous n’avez pas entendu Harris chanter une chansonnette comique, sinon vous comprendriez quel service je venais de rendre à l’humanité. C’est une des idées arrêtées de Harris _qu’il sait_ chanter la chansonnette comique; l’idée arrêtée, au contraire, chez ceux des amis de Harris qui l’ont ouï essayer, est _qu’il ne sait pas_, et ne saura jamais, et qu’on devrait lui interdire d’essayer.
Lorsque Harris est en soirée, et qu’on le prie de chanter, il répond: «Soit, si vous y tenez, je vous chanterai du comique»; et il vous dit cela d’un ton à faire croire que son chant dans cette partie, il vous faut l’entendre une fois, et puis mourir.
--Oh! que c’est aimable, dit l’hôtesse. Chantez donc, M. Harris. Et Harris se lève, et s’approche du piano, avec la radieuse bienveillance d’un cœur généreux prêt à faire un don inestimable.
--Allons, silence, s’il vous plaît, silence, dit l’hôtesse, se tournant à la ronde; M. Harris va nous chanter une chanson comique.
--Oh! charmant! murmure-t-on; et on revient en hâte de la serre, on remonte dans l’escalier, on va s’avertir l’un l’autre par toute la maison, et on s’entasse dans le salon et on fait le cercle, dans une attente minaudière.
Et Harris commence.
Or, on ne s’attend guère à de la voix dans une chanson comique. On n’attend pas de vocalises impeccables. On se soucie peu si le chanteur s’aperçoit au milieu d’une note qu’il l’a prise trop haut, et s’il redescend d’un ton. Peu importe la mesure. Peu importe que l’accompagnateur soit de deux mesures en retard, et que l’autre s’interrompe au milieu d’un couplet pour se mettre d’accord avec lui, puis reprendre à nouveau. Mais l’on s’attend du moins aux paroles.
On ne s’attend pas à ce que le monsieur ne se rappelle pas au delà des trois premiers vers du premier couplet et ne cesse de les répéter jusqu’au moment de la reprise en chœur. On ne s’attend pas à ce que le monsieur s’arrête au beau milieu d’un vers et avoue, en ricanant, que c’est très drôle, mais du diable s’il se souvient de la suite, et puis qu’il se mette à l’improviser de lui-même, et qu’alors il se la rappelle tout à coup, une fois arrivé à un endroit tout différent du morceau, et s’interrompe sans crier gare, pour la reprendre et vous la servir à toute force. On ne s’attend pas... mais je préfère vous donner une idée de Harris comme chanteur comique, et vous jugerez par vous-même.
HARRIS, _debout à côté du piano et s’adressant à la société avide_.--Je crains que ce ne soit un peu vieux, n’est-ce pas. Je suppose que vous la connaissez tous, n’est-ce pas. Mais c’est la seule que je sache. C’est la chanson du Juge dans _Pinafore_... non, ce n’est pas de _Pinafore_ que je veux dire... je veux dire... vous savez bien... l’autre, quoi. Vous reprendrez tous en chœur, n’est-ce pas?
(_Murmures d’approbation et désir de reprendre en chœur. Brillante exécution du prélude à la chanson du Juge dans «Devant le Jury», par le pianiste nerveux. Arrive l’instant où Harris doit le suivre. Harris ne s’en aperçoit pas. Le pianiste reprend le début du prélude, et Harris, qui commence à chanter en même temps, saute les deux premiers vers de la chanson du Premier Seigneur dans _Pinafore_. Le pianiste nerveux tente de poursuivre son prélude, y renonce, et s’efforce de suivre Harris avec l’accompagnement à la chanson du Juge dans «Devant le Jury», s’aperçoit que cela ne sert à rien, et se demande où il en est, ce qu’il fait là, perd la tête, et s’arrête court._)
HARRIS, _l’encourageant avec amabilité_.--Très bien, vous vous en tirez à merveille. Continuez.
LE PIANISTE NERVEUX.--Je crains qu’il n’y ait une petite erreur. Que chantez-vous?
HARRIS, _vivement_.--Mais la chanson du Juge dans «Devant le Jury». Vous ne la connaissez pas?
UN AMI DE HARRIS, _du fond de la salle_.--Non, mon pauvre ami, ce n’est pas cela que vous chantez, c’est la chanson de l’Amiral dans _Pinafore_.