Part 2
Alors nous amenons notre frêle esquif dans quelque anse paisible, on dresse la tente, on fait cuire et on mange le frugal souper. Puis les grosses pipes sont bourrées et allumées, et d’aimables bavardages s’échangent à mi-voix, harmonieusement. Dans les intervalles de nos causeries, cependant, le fleuve, jouant à l’entour du bateau murmure ses vieux contes et ses secrets intimes, module tout bas l’antique chanson puérile que depuis tant de mille et de mille ans il module--qu’il modulera tant de mille ans à venir, avant que sa voix ne vieillisse et ne se casse,--un chant que nous, qui avons appris à aimer son charmant visage, qui nous sommes si souvent plongés dans son sein fluide, croyons parfois saisir, mais sans pouvoir exprimer en paroles l’histoire que nous venons d’entendre.
Et nous restons là, sur son bord, tandis que la lune, qui l’aime elle aussi, se penche pour le baiser d’un baiser sororal, et l’enlace étroitement de ses bras argentins. Et nous regardons ses ondes couler sans arrêt, chantonnant et chuchotant, à la rencontre de leur roi, la mer,--tant que nos voix se réduisent au silence, et les pipes s’éteignent,--tant que nous, banals et quelconques jeunes gens, nous sentons étrangement pleins de pensées, mi-douces, mi-mélancoliques, sans désir ni besoin de parler,--tant que, avec un rire, et secouant les cendres de nos pipes épuisées, nous nous souhaitons bonne nuit, et, bercés par le clapotis des flots et le bruissement des ramures, nous nous endormons sous la paix vaste des étoiles, et rêvons que la terre est redevenue jeune,--jeune et aimable comme elle l’était avant que les siècles de la hâte et du souci eussent ridé son beau visage, avant que les péchés et les folies de ses enfants eussent vieilli son cœur aimant,--aimable comme elle l’était dans ces jours révolus où, jeune mère, elle nous vivifiait de son sein profond,--avant que les maux de la civilisation factice nous eussent détournés de ses tendres bras,--avant que les ricanements venimeux de l’artificialité nous eussent fait honte de la simple vie que nous menions avec elle, de la simple et majestueuse demeure où l’humanité naquit, il y a tant de milliers d’années.
Harris demanda:
--Comment faites-vous quand il pleut?
Impossible jamais d’élever Harris. Il n’y a en Harris pas la moindre poésie,--pas trace de folle aspiration vers l’impossible. Jamais Harris ne «pleure sans savoir pourquoi». Si les yeux de Harris s’emplissent de larmes, soyez sûr que c’est pour avoir mangé des oignons crus, ou pour avoir mis trop de Worcester-sauce sur son rosbif.
Si, attardé le soir au bord de la mer avec Harris vous vous avisiez de lui dire:
--Chut! n’entendez-vous pas? On dirait les sirènes qui chantent dans le creux des vagues; ou les âmes en peine lamentant des nénies pour les cadavres blanchis que retiennent les algues.
Harris vous prendrait par le bras, et dirait:
--Je vois ce que c’est mon vieux; vous avez pris froid. Allons venez avec moi. Je sais un établissement par ici tourné le coin, où vous pourrez boire un coup du meilleur whisky d’Écosse que vous ayez jamais goûté. Cela vous remettra en un rien de temps.
Harris connaît toujours un établissement tourné le coin, où vous pouvez avoir quelque chose de remarquable dans la catégorie boisson. Je suis persuadé que si vous le rencontriez en paradis (à supposer la vraisemblance du fait), ses premiers mots, à votre vue, seraient:
--Quelle chance de vous rencontrer ici, vieux camarade! J’ai découvert un établissement épatant, tourné le coin, où on vous servira un vrai nectar, je ne vous dis que ça.
Dans le cas actuel, toutefois, en ce qui regardait le camping, sa façon pratique d’envisager les choses arriva fort à point. Le camping par temps pluvieux n’a rien d’agréable.
C’est le soir. Vous êtes transpercé, il y a deux bons pouces d’eau dans la cale, et toutes les choses sont mouillées dans le bateau. Vous trouvez sur la rive un endroit un peu moins fangeux que le reste, et vous atterrissez pour déployer la tente et vous vous mettez à deux pour entreprendre de l’assujettir.
La toile est imbibée d’eau; elle pèse; et elle claque au vent, retombe sur vous, s’entortille autour de votre tête: c’est à devenir enragé. Cependant, la pluie ne cesse de tomber à flots. Ce n’est déjà pas commode de dresser une tente par temps sec; s’il pleut, cela devient un travail d’Hercule. Au lieu de vous aider, il vous semble que votre collaborateur ne fait que des bêtises. A peine avez-vous proprement assujetti votre côté, le voilà qui hale du sien, et dérange tout.
--Hé! qu’est-ce que vous faites-là? criez-vous.
--Mais non! c’est vous! renvoie-t-il; larguez donc un peu.
--Pas si fort; vous avez tout détraqué, espèce d’animal! hurlez-vous.
--Non, ce n’est pas moi, lance-t-il à son tour; mollissez votre côté!
--Je vous dis que vous avez tout détraqué! rugissez-vous, avec bonne envie de lui tomber dessus; et vous tirez sur vos amarres, si fort que tous ses piquets s’en arrachent.
--Ah! le sacré idiot! l’entendez-vous murmurer à part lui.
Puis survient une traction farouche, qui emporte votre côté. Vous laissez là votre maillet et vous vous disposez à aller lui dire ce que vous pensez de toute sa conduite, mais au même instant, il se met en route dans le même sens pour venir vous exposer sa manière de voir. Et vous vous poursuivez en vous injuriant, tout autour de la tente, qui finit par s’abattre en bloc. Vous restez à vous dévisager par-dessus le désastre, puis vous vous écriez ensemble:
--Là! c’est bien fait; qu’est-ce que je vous disais!
Cependant le troisième, qui s’était chargé d’écoper le bateau, et qui s’est versé de l’eau plein la manche, et qui n’a cessé de jurer tout seul depuis dix minutes, vient s’enquérir du jeu absurde que vous jouez et veut savoir pourquoi cette satanée tente n’est pas encore en place.
Pour finir, d’une façon ou d’une autre elle est dressée et vous débarquez le matériel. Inutile de songer à faire un feu de bois. Vous allumez donc le réchaud à alcool, autour duquel on s’empresse.
L’eau de pluie entre comme ingrédient principal dans le souper. Le pain en comporte deux tiers, elle abonde dans le bifteck, et la confiture, le beurre, le sel et le café se sont amalgamés avec elle pour former de la soupe.
Après le repas, vous constatez que votre tabac est mouillé et que vous ne pouvez fumer. Heureusement, vous avez une bouteille de la drogue qui égaie et enivre, si on la prend à la dose voulue, et elle vous rend le goût de vivre nécessaire pour vous inciter à vous mettre au lit.
Une fois endormi, vous rêvez qu’un éléphant s’est couché en plein sur votre estomac, et que le volcan, faisant éruption, vous a projeté au fond de la mer,--avec l’éléphant toujours paisiblement étalé sur votre giron. Vous vous réveillez, avec l’idée qu’un événement effroyable s’est produit en réalité. Votre première impression est que la fin du monde est arrivée; puis vous réfléchissez que ce ne doit pas être cela, mais plutôt des voleurs et des assassins, ou encore le feu, et vous exprimez cette opinion suivant la méthode usitée. Nul secours ne vient, néanmoins, et vous savez seulement que des milliers d’individus vous bourrent de coups de pied, et que vous êtes en train de vous asphyxier.
Vous n’êtes pas le seul à avoir des désagréments, d’ailleurs. Des cris étouffés vous parviennent de dessous votre couche. Déterminé, en toute occurrence, à vendre chèrement votre vie, vous vous débattez avec rage, cognant des pieds et des poings à droite et à gauche et hurlant à pleins poumons. A la fin, quelque chose cède, et vous vous trouvez la tête à l’air libre. A deux pieds de vous, vous découvrez confusément une sorte de bandit à demi-nu, tout disposé à vous trucider, et vous vous préparez à lutter jusqu’à la mort, quand il vous vient à l’idée que ce pourrait bien être Jim.
--Oh! est-ce vous, dites? fait-il, vous reconnaissant aussi.
--Oui, répondez-vous en vous frottant les yeux; qu’est-ce qui s’est passé?
--La tente de Billy renversée par le vent, je crois, dit-il. Où est Bill?
Alors vous unissez vos voix pour crier: Bill! et le sol au-dessous de vous tremble et ondoie, et la même voix étouffée que vous avez déjà ouïe réplique de dessous les décombres:
--Dégagez un peu ma tête, je vous prie.
Et Billy se dégage et apparaît, loque humaine boueuse et piétinée, et d’humeur inutilement agressive,--car il se figure évidemment que le tout a été fait exprès.
Le matin vous êtes tous les trois aphones, à cause du vilain rhume que vous avez attrapé la nuit; vous êtes également des plus susceptibles, et vous vous injuriez réciproquement à chuchotis rauques, tout au long du déjeuner.
Il fut décidé en conséquence que nous coucherions dehors les nuits de beau temps, et à l’hôtel, à l’auberge, au cabaret, tel des gens convenables, quand il pleuvrait, ou quand le désir nous prendrait de changer.
Montmorency salua ce compromis de jappements approbateurs. Lui ne raffole pas de romantique solitude. Donnez-lui plutôt du bruyant; et même un peu de vulgaire ne lui agrée que mieux. A voir Montmorency, on se figurerait volontiers que c’est un ange exilé sur la terre, pour une raison quelconque retranché de l’humanité, sous les espèces d’un petit fox-terrier. Il y a chez Montmorency une sorte d’expression: Oh-que-ce- monde-est-méchant-et-comme-je-voudrais-faire-quelque-chose-pour-le- rendre-meilleur-et-plus-noble, qui a déjà, paraît-il, tiré des larmes à de pieuses vieilles personnes, ladies et gentlemen.
Quand il s’en vint vivre à mes dépens, je n’aurais jamais cru que j’arriverais à le garder aussi longtemps. Je restais à le considérer, tandis que lui-même, assis sur le tapis, me considérait d’en bas, et je songeais: «Oh! ce chien ne vivra pas. Il va être ravi aux cieux sur un char de feu, voilà ce qui va lui arriver.»
Mais lorsque j’eus payé pour une douzaine de poulets qu’il avait étranglés; et que je l’eus retiré, grognant et gigotant, par la peau du cou, hors de cent quatorze batailles de rues; et qu’un chat crevé m’eut été présenté par une vieille femme en furie qui me traita d’assassin; et que j’eus été appelé en justice par le voisin de la deuxième maison comme possédant en liberté un chien féroce qui l’avait acculé dans son réduit à outils, d’où il n’avait osé mettre le nez dehors pendant plus de deux heures, par une nuit glaciale; et que j’eus appris que le jardinier, à mon insu, avait gagné trente shillings en le mettant à tuer tant de rats à la minute, alors je commençai à croire qu’en fin de compte, on le laisserait sur terre un bout de temps.
Aller rôder autour des écuries, et rassembler une troupe des chiens les moins recommandables qui soient dans la ville, et les entraîner à parcourir les bas quartiers pour se battre avec d’autres peu recommandables chiens, telle est l’idée que Montmorency se fait de «vivre sa vie»; et c’est pourquoi, comme je viens de le dire, il accorda au projet auberges, cabarets et hôtels, sa vigoureuse approbation.
La question couchage ainsi réglée à la satisfaction de tous quatre, il ne resta plus qu’un point à discuter: que devions-nous emporter avec nous? On commençait à en parler, lorsque Harris déclara que, pour ce soir, il en avait assez de palabrer et nous proposa d’aller dehors nous dérider un brin, ajoutant qu’il avait découvert un établissement, tourné le coin, où l’on trouvait à boire un certain whisky d’Irlande qui valait le coup.
George avoua qu’il faisait soif (je ne l’ai jamais entendu dire le contraire); et comme j’avais le pressentiment qu’un peu de grog bien chaud, avec une tranche de citron, serait profitable à mes infirmités, le débat fut, d’un commun accord ajourné au lendemain soir; et l’assemblée mit ses chapeaux et sortit.
Chapitre III
Dispositions réglées. Méthode de travail de Harris. Comment le vieux père de famille installe un tableau. George émet un avis sensé. Joies du premier bain matinal. Provisions en cas de naufrage.
Ainsi donc, le lendemain soir, nous nous réunîmes de nouveau, pour discuter et régler nos plans. Harris commença.
--Voyons, il s’agit d’abord de savoir ce que nous allons emporter. Vous, J..., allez prendre une feuille de papier et écrire; et vous, George, le catalogue d’alimentation, et si quelqu’un me donne un bout de crayon, j’établirai la liste.
C’est bien là du Harris tout pur,--toujours prêt à réclamer lui-même le fardeau de tout, pour le mettre sur le dos des autres.
Il me rappelle sans cesse mon pauvre oncle Podger. Quand mon oncle Podger entreprenait de faire un petit arrangement, c’était du haut en bas de la maison une révolution comme personne n’en a jamais vu de sa vie. Un tableau venait d’arriver de chez l’encadreur, et se trouvait dans la salle à manger, en attendant d’être posé. Tante Podger demandait ce qu’il faillait en faire, et oncle Podger répondait:
--Oh! remettez-vous-en à moi. Que personne ne s’en occupe. Je me charge de tout.
Et puis il retirait sa redingote et se mettait à la besogne. Il envoyait la bonne chercher six pence de clous, et puis faisait courir après elle un des garçons pour lui dire de quelle taille les clous; et de proche en proche, il mettait tout le monde sur pied et la maison en branle-bas.
--Allons, Will, cherchez-moi un marteau, criait-il; et vous, Tom, apportez-moi la règle; et j’aurai besoin de l’escabeau pour monter dessus; et après tout, non, mieux vaut me donner une chaise de cuisine; Jim! vous allez courir chez Mr Goggles, et lui direz que: Papa le salue bien, il espère que sa jambe va mieux; et il le prie de vouloir bien lui prêter son niveau d’eau... Maria! ne vous en allez pas, car j’aurai besoin de quelqu’un pour me tenir la lumière, et quand la bonne sera rentrée, elle retournera aussitôt chercher un bout de cordelière à tableau; Tom!--où est Tom?--Tom, venez ici; j’ai besoin de vous: vous me tendrez le tableau.
Et alors il soulevait le tableau, et le laissait choir et le tableau s’échappait du cadre, et en essayant de sauver la glace, il se coupait; et alors il bondissait à travers la pièce, cherchant son mouchoir. Il ne trouvait pas son mouchoir, pour la bonne raison que son mouchoir était dans la poche de la redingote qu’il venait d’ôter, et qu’il ne savait plus où il avait posé la redingote, et toute la maison devait abandonner la recherche de ses outils pour se mettre à celle de la redingote; et cependant il se trémoussait et les harcelait à la ronde:
--N’y a-t-il donc personne dans toute la maison qui sache où est ma redingote? De ma vie je n’ai vu de pareils empotés!--non, ma parole! Vous voilà six!--et vous êtes incapables de trouver une redingote que j’ai ôtée il n’y a pas cinq minutes! Ma foi, de tous les...
Alors il se levait, et découvrait qu’il était assis dessus, et il s’écriait:
--Oh! ne vous donnez plus la peine! Je viens de la trouver tout seul. Autant vaudrait demander au chat de trouver quelque chose que de s’attendre à ce que vous autres le trouviez.
Et quand on avait passé une demi-heure à lui panser le doigt, et qu’on avait acheté une nouvelle glace, et que les outils, et l’échelle, et la chaise, et la chandelle étaient prêts, c’était une nouvelle alerte, toute la maisonnée, y compris la femme de ménage, se rangeait en demi-cercle, prête à l’aider. Il fallait se mettre à deux pour tenir la chaise, et un troisième l’aidait à monter dessus, et l’y maintenait, et un quatrième lui avançait un clou, et un cinquième lui tendait le marteau, et il prenait le clou et le laissait tomber.
--Bon! disait-il, d’un air furieux, voilà le clou perdu.
Et il nous fallait tous nous mettre à genoux pour le chercher à tâtons, cependant qu’il restait sur sa chaise en grommelant et nous demandant si on allait le tenir là toute la soirée.
Le clou se retrouvait enfin, mais cette fois c’était le marteau qu’on avait perdu.
--Où est le marteau? Qu’ai-je fait du marteau? Bon Dieu! Vous voilà sept à bayer aux corneilles autour de moi, et vous ne savez pas ce que j’ai fait du marteau!
On lui retrouvait son marteau, mais alors il n’arrivait plus à retrouver la marque qu’il avait faite sur le mur pour savoir où enfoncer le clou, et nous montions l’un après l’autre sur la chaise, à côté de lui, pour tâcher de le découvrir; et nous l’apercevions chacun à une place différente, et il nous traitait tous d’imbéciles, l’un après l’autre, et nous faisait descendre. Et il prenait la règle, et remesurait, et constatait qu’il fallait la moitié de 31 pouces et trois huitièmes à partir du coin, et il tentait de faire le calcul mentalement, et il perdait la tête.
Et nous essayions tous de faire le calcul mentalement, et arrivions tous à des résultats différents, et chacun se moquait des autres. Et dans le tohu-bohu général, on oubliait le nombre primitif, et l’oncle Podger était obligé de mesurer à nouveau.
Il se servait d’un bout de ficelle, cette fois, et au moment psychologique, où le vieux godichon se penchait en dehors de la chaise sous un angle de 45 degrés en s’efforçant d’atteindre un point situé trois pouces au delà de sa portée maxima, la ficelle glissait, et il s’étalait sur le piano, d’où résultait un bien joli effet musical, grâce à la soudaineté avec laquelle son crâne et son corps frappaient toutes les touches à la fois.
Et tante Maria disait qu’un tel langage en présence des enfants était inadmissible.
Enfin, l’oncle Podger avait de nouveau déterminé l’endroit, et posait la pointe du clou dessus, à l’aide de la main gauche, et saisissait le marteau de la main droite. Et, du premier coup, il s’écrasait le pouce, et laissait tomber le marteau, avec un hurlement, sur les orteils de quelqu’un.
Tante Maria faisait remarquer avec douceur que, la prochaine fois que l’oncle Podger aurait à planter un clou dans le mur, elle espérait qu’il le lui ferait savoir en temps, et elle prendrait ses dispositions pour aller passer une huitaine chez sa mère en attendant qu’il eût fini.
--Oh! vous, les femmes, vous en faites toujours, des chichis, pour rien! répliquait l’oncle Podger, en se relevant. Si moi, j’aime m’occuper un peu de la sorte...
Et alors il s’y reprenait à nouveau, et, au deuxième coup, le clou tout entier passait outre le plâtre, avec la moitié du marteau, et l’oncle Podger se trouvait projeté contre le mur avec une force quasi suffisante à lui aplatir le nez.
Alors il nous fallait retrouver la règle et la ficelle, et on faisait un nouveau trou; et vers minuit, le tableau était posé,--tout de guingois et instable, tandis que tout alentour, sur plusieurs yards carrés, le mur semblait avoir été passé au râteau, et que chacun était mortellement éreinté et malheureux,--à l’exception de l’oncle Podger.
--Eh bien, voilà! prononçait-il, en descendant pesamment de la chaise, en plein sur les doigts de pied de la femme de ménage, et contemplant avec une fierté non dissimulée le dégât qu’il avait commis. Il y a, ma foi, des gens qui feraient venir un ouvrier pour un petit ouvrage comme ça!
Harris sera plus tard exactement du même calibre, je le sais et le lui répète. Je lui répondis que je ne lui permettrais pas de se livrer à un tel travail. J’ajoutai:
--Non; prenez, vous, le papier, le crayon, et le catalogue, et George mettra au net, et je ferai le choix.
La première liste que nous élaborâmes dut être écartée. D’évidence, les biefs de la Haute-Tamise étaient d’un tirant d’eau insuffisant pour admettre un bateau contenant les objets notés comme indispensables: la liste fut donc déchirée, et on se prépara à en faire une autre.
George prononça:
--Savez-vous bien que nous n’y sommes pas du tout? Ce qu’il nous faut chercher, ce ne sont pas les objets dont nous avons besoin, mais bien ceux dont nous ne pouvons nous passer.
George se montre parfois plein de sens. On peut s’en étonner. Mais c’était là d’authentique sagesse, non seulement dans le cas actuel, mais par rapport à notre voyage sur le fleuve de la vie en général. Combien, pour ce voyage, encombrent le bateau, jusqu’à le mettre en danger de sombrer, d’un assortiment de vanités qu’ils croient indispensables à l’agrément et à la commodité du trajet, mais qui ne sont en réalité que surcharge vaine!
Comme ils empilent jusqu’à hauteur du mât, sur le pauvre petit esquif, beaux habits et grandes maisons, domesticité inutile, avec une horde d’amis feints qui ne se soucient pas d’eux pour quatre sous; divertissements coûteux qui n’amusent personne, cérémonies et modes, faux-semblants et ostentation, et surtout--oh! le plus pesant, le plus fol encombrement de tous!--la crainte de ce que va dire le voisin, les luxes uniquement gênants, les plaisirs fastidieux, la parade creuse qui, tel le carcan de fer réservé jadis aux criminels, garrotte et fait saigner la tête douloureuse qui le porte!
Au rebut, tout cela, frère, au rebut! Par-dessus bord! Cela rend l’esquif si pesant que vous défaillez presque sur vos avirons. Cela l’encombre et rend la manœuvre si périlleuse que vous ne connaissez pas une minute libre d’inquiétude et de souci, vous ne vous accordez jamais un instant de relâche pour rêver en paix,--ni le loisir de regarder les ombres que la brise légère promène sur les eaux, les rais étincelants du soleil jouant sur les vaguelettes, les grands arbres qui, de la berge, contemplent leurs reflets, le vert et l’or des bois, les lis blancs et jaunes, les ondulations pensives des roseaux, les joncs, les orchidées, les bleus myosotis.
Par-dessus bord l’encombrement, frère! Que votre esquif de la vie soit léger, qu’il porte seulement le nécessaire, une demeure intime et des plaisirs simples, un ou deux amis dignes de ce nom, un être qui vous aime et que vous aimiez, un chat, un chien, une pipe ou deux, de quoi manger et de quoi vous vêtir à votre suffisance et un peu plus à boire, car la soif est chose nuisible.
Alors, vous le verrez, l’esquif est plus facile à conduire, il est moins susceptible de chavirer, et il vous importera moins qu’il vienne à chavirer; de bonne et simple marchandise ne craint pas l’eau. Vous aurez le temps de penser aussi bien que de travailler. Le temps de boire au grand soleil de la vie,--le temps d’écouter la musique éolienne que la brise divine tire des cœurs sonores qui nous entourent,--le temps...
Je vous demande pardon, en vérité. J’avais tout-à-fait oublié.
Donc, on s’en remit à George de dresser la liste, et il commença.
--Ne prenons pas de tente, proposa-t-il; nous aurons une bâche sur le bateau. C’est tellement plus simple et commode.
L’idée nous parut bonne, et elle fut adoptée. Je ne sais si vous avez déjà vu ce que je veux dire. Vous installez par-dessus le bateau des cerceaux de fer, que vous recouvrez d’une vaste toile, assujettie du bas tout le tour, de la proue à la poupe, et cela convertit le bateau en une sorte de petite maison, délicieusement intime, quoique un peu bien renfermée; mais tout a ses inconvénients, comme disait celui dont la belle-mère venait de mourir, et à qui l’on présentait la note de l’enterrement.
George décréta que, cela étant, il nous fallait une couverture chacun, une lampe, du savon, brosse et peigne (en commun), une brosse à dents (chacun), un bassin, de la poudre dentifrice, de quoi se raser, et une couple de serviettes en tissu éponge pour le bain. Je noterai ici que l’on fait toujours des préparatifs démesurés pour se baigner quand on va n’importe où dans le voisinage de l’eau, mais qu’on ne se baigne guère lorsqu’on y est.
Même chose quand on va au bord de la mer. Je suis toujours résolu--quand c’est de Londres que je vois les choses, à me lever très tôt chaque matin, pour aller faire un plongeon avant de déjeuner, et j’emballe religieusement un maillot et une serviette de bain. Je choisis toujours des maillots de bain rouges. Je me vois bien en maillot rouge. Cela convient à mon genre de beauté. Mais une fois au bord de la mer, je m’aperçois que ce bain matinal ne m’est plus à beaucoup près aussi indispensable que je le croyais en ville.