Chapter 6
ULYSSE.--Le Temps, seigneur, a sur son dos une besace, où il jette les aumônes qu'il va recueillant pour l'Oubli, qui est un géant, monstre d'ingratitude. Ces aumônes sont les bonnes actions passées; dévorées presque aussitôt qu'elles sont accomplies, oubliées dès qu'elles sont finies: la persévérance seule, cher seigneur, entretient l'honneur dans son éclat; avoir fait, c'est être passé de mode et suspendu à l'écart, ainsi qu'une cotte d'armes rouillée dans une décoration ridicule. Prenez le chemin qui s'offre à vous, car l'honneur voyage dans un défilé si étroit, qu'il n'y peut passer qu'un homme de front avec lui: gardez donc le sentier. L'émulation a mille enfants, qui se suivent et se pressent l'un l'autre. Si vous cédez, et que vous vous rangiez de côté hors de la route directe, semblables au flux qui entre dans le port, ils se précipiteront tous ensemble et vous laisseront derrière; vous resterez comme un brave cheval de bataille tombé au premier rang, et qui, foulé par l'arrière-garde, reste gisant et écrasé sous les pieds. Ainsi ce que les autres font dans le présent, quoique au-dessous de vos exploits passés, les surpassera nécessairement; car le Temps ressemble à un hôte du grand monde, qui serre froidement la main à l'ami qui s'en va, et qui, les bras étendus, comme s'il voulait prendre son vol, embrasse le nouveau venu. Toujours l'arrivée sourit, et l'adieu soupire en s'en allant. Oh! que la vertu ne cherche jamais la récompense de ce qu'elle a été. Beauté, esprit, naissance, force du corps, mérite des services, amour, amitié, bienfaisance, tout cela est le sujet du temps envieux et calomniateur. Un trait commun de la nature fait du monde entier une seule famille; tous, d'un accord unanime, prisent les hochets nouveaux, quoiqu'ils soient faits et formés avec les choses qui ne sont plus, et donnent plus de louanges à la poussière qui est un peu dorée qu'à l'or pur couvert de poussière. L'oeil présent admire l'objet présent; ainsi ne t'étonne pas, héros illustre et accompli, si tous les Grecs commencent à adorer Ajax: les objets en mouvement attirent bien plus la vue que ce qui ne remue pas. Tous les cris s'adressaient jadis à toi; ils te suivraient encore et pourraient te revenir encore si tu ne voulais pas t'ensevelir tout vivant, et enfermer ta réputation dans ta tente, toi dont les glorieux exploits, dans ces derniers combats encore, firent descendre de l'Olympe les dieux jaloux et ennemis, et rendirent le grand Mars séditieux.
ACHILLE.--J'ai de fortes raisons pour rester retiré dans ma tente.
ULYSSE.--Mais les raisons qui condamnent votre retraite sont encore plus puissantes et plus dignes d'un héros. On sait, Achille, que vous êtes amoureux d'une des filles de Priam.
ACHILLE.--Ah! on le sait?
ULYSSE.--Et cela doit-il vous étonner? La Providence qui, dans un État bien gouverné, connaît presque chaque grain d'or de Plutus, trouve le fond des plus insondables profondeurs; elle va se placer à côté de la pensée, et comme les dieux, elle dévoile celles qui sont muettes encore dans leur berceau. Il est dans l'âme d'un État un mystère où n'ose jamais pénétrer l'oeil de l'histoire, et qui a une opération, une influence plus divine que la voix ou la plume ne peuvent l'exprimer. Toute la correspondance que vous avez eue avec Troie nous est aussi parfaitement connue qu'à vous-même, seigneur; et il siérait beaucoup mieux à Achille de terrasser Hector que Polyxène; mais ce qui affligera le jeune Pyrrhus resté dans vos foyers, c'est, lorsque la renommée ira sonner la trompette dans nos îles, de voir toutes les jeunes Grecques chanter en dansant: _Achille a séduit la soeur du grand Hector, mais notre illustre Ajax a bravement terrassé Hector._ Adieu, seigneur, je vous parle en ami; un fou glisse sur la glace que vous devriez rompre.
(Ulysse sort.)
PATROCLE.--Je vous ai donnée le même conseil, Achille. Une femme impudente et masculine n'inspire pas plus de dégoût et de mépris qu'un homme efféminé au moment de l'action. Et moi, on me blâme de cela; les Grecs s'imaginent que c'est mon peu d'ardeur pour la guerre, et votre grande amitié pour moi, qui vous retiennent ainsi. Ami, réveillez-vous, et bientôt le faible et folâtre Cupidon détachera de votre cou ses bras amoureux, et vous le secouerez loin de vous comme le lion secoue de sa crinière une goutte de rosée.
ACHILLE.--Est-ce qu'Ajax combattra Hector?
PATROCLE.--Oui, et peut-être en recueillera-t-il beaucoup d'honneur.
ACHILLE.--Je le vois, ma réputation est en péril; ma renommée est dangereusement atteinte.
PATROCLE.--Prenez-y donc bien garde. Les blessures que l'homme se fait lui-même guérissent difficilement. L'omission d'un devoir indispensable nous met en butte aux coups du danger; et le danger, comme une fièvre contagieuse, nous saisit subtilement, même lorsque nous sommes nonchalamment assis au soleil.
ACHILLE.--Va, cher Patrocle; appelle Thersite. J'enverrai ce bouffon vers Ajax, et le chargerai d'inviter les chefs troyens à venir, après le combat, nous voir ici désarmés. J'ai une envie de femme, un désir dont je suis malade; c'est de voir le grand Hector dans ses habits de paix, de causer avec lui, et de contempler à satiété son visage.--(_Apercevant Thersite_.) Voici une peine épargnée.
(Entre Thersite.)
THERSITE.--Un prodige!
ACHILLE.--Quoi?
THERSITE.--Ajax erre çà et là dans la plaine, se cherchant lui-même.
ACHILLE.--Comment cela?
THERSITE.--Il doit se battre demain en combat singulier avec Hector; et il est si fier d'avance d'une bastonnade héroïque, qu'il extravague en ne disant rien.
ACHILLE.--Comment cela peut-il être?
THERSITE.--Eh! il marche à pas posés en long et en large comme un paon: il fait un pas, puis une pause. Il rumine, comme une hôtesse qui n'a d'autre arithmétique que sa tête pour inscrire son compte. Il se mord la lèvre avec un regard malin, comme s'il voulait dire: «Il y aurait de l'esprit dans cette tête, s'il en voulait sortir:» et oui, il y en a; mais il y est aussi caché, aussi froid que l'étincelle dans le caillou, dont elle ne jaillit que lorsque le caillou a été frappé. C'est un homme perdu sans ressource; car si Hector ne lui rompt pas le cou dans le combat, il se le rompra lui-même à force de vaine gloire. Il ne me reconnaît plus; je lui ai dit: Bonjour, Ajax. Il m'a répondu: Merci, Agamemnon. Que dites-vous de cet homme, qui me prend pour le général? Il est devenu un vrai poisson de terre, sans voix, un monstre muet. La peste soit de l'opinion! Un homme peut la porter dans les deux sens, à l'endroit et à l'envers, comme un pourpoint de cuir.
ACHILLE.--Il faut que tu sois mon ambassadeur près de lui, Thersite.
THERSITE.--Qui, moi?--Eh mais! il ne veut répondre à personne; il fait profession de ne pas répondre: parler est bon pour la canaille; lui, il porte sa langue dans son bras.--Je veux le contrefaire devant vous: que Patrocle me questionne; vous allez voir la scène d'Ajax.
ACHILLE.--Questionne-le, Patrocle; dis-lui: «Je prie humblement le vaillant Ajax d'inviter le très-valeureux Hector à venir désarmé dans ma tente, et de lui procurer un sauf-conduit pour sa personne, du très-magnanime, très-illustre, et six ou sept fois honorable général de l'armée grecque, Agamemnon, etc....» Dis cela.
PATROCLE.--Que Jupiter bénisse le grand Ajax!
THERSITE.--Hom!
PATROCLE.--Je viens de la part du brave Achille.
THERSITE.--Ah!
PATROCLE.--Qui vous prie humblement d'inviter Hector à venir sous sa tente.
THERSITE.--Hom?
PATROCLE.--Et d'obtenir pour lui un sauf-conduit d'Agamemnon!
THERSITE.--Agamemnon?
PATROCLE.--Oui, seigneur.
THERSITE.--Ah!
PATROCLE.--Quelle est votre réponse?
THERSITE.--Dieu soit avec vous: de tout mon coeur.
PATROCLE.--Votre réponse, seigneur?
THERSITE.--S'il fait beau demain, vers les onze heures, le sort se décidera pour l'un ou pour l'autre; mais il me payera cher avant de me tenir.
PATROCLE.--Votre réponse?
THERSITE.--Adieu, de tout mon coeur.
ACHILLE.--Mais il ne chante pas sur ce ton-là, n'est-ce pas?
THERSITE.--Non; il est hors de tous les tons, comme je vous le dis. Je ne sais pas quelle musique on trouvera dans son individu, quand Hector lui aura brisé la cervelle; mais je suis sûr qu'on n'en tirera rien, à moins que le ménétrier Apollon ne prenne ses nerfs pour en faire des cordes pour son luth.
ACHILLE.--Allons, il faut que tu lui portes une lettre sur-le-champ.
THERSITE.--Donnez-m'en donc une autre pour son cheval; car il est le plus intelligent des deux.
ACHILLE.--Mon âme est émue comme une fontaine troublée, et moi-même je n'en puis voir le fond.
(Achille et Patrocle sortent.)
THERSITE, _seul_.--Plût aux dieux que la fontaine de votre âme redevînt claire, pour qu'on pût y abreuver un âne; j'aimerais mieux être une tique sur un mouton que d'avoir cette stupide bravoure.
(Il sort.)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE I
Rue de Troie.
ÉNÉE _entre d'un côté, avec un valet portant une torche; de l'autre entrent_ PARIS, DÉIPHOBE, ANTÉNOR, DIOMÈDE ET AUTRES, _avec des torches_.
PARIS.--Voyez, qui est-ce que j'aperçois là-bas?
DÉIPHOBE.--C'est le seigneur Énée.
ÉNÉE, _reconnaissant Pâris_.--Quoi, prince, vous êtes ici en personne? Si j'avais d'aussi bonnes raisons, prince Pâris, de rester longtemps au lit, il n'y aurait qu'un ordre des cieux qui pût me séparer de ma belle compagne.
DIOMÈDE.--Je pense comme vous.--Salut, seigneur Énée!
PARIS.--Un vaillant Grec, Énée! Prenez-lui la main: j'en atteste votre récit même, le jour que vous nous disiez comment Diomède s'était, pendant une semaine entière, jour par jour, attaché à vous sur le champ de bataille.
ÉNÉE, _à Diomède_.--Portez-vous bien, brave guerrier, tant que dureront les rapports de ce paisible armistice; mais, lorsque je vous rencontrerai en armes, je vous adresserai le défi le plus sanglant que le coeur puisse concevoir ou le courage exécuter.
DIOMÈDE.--Diomède accepte l'un et l'autre. Notre sang est calme maintenant; et tant qu'il le sera, portez-vous bien, Énée: mais dès que les combats m'offriront l'occasion de vous joindre, par Jupiter! je deviendrai le chasseur de ta vie, et j'y dévoue toutes mes forces, toute ma vitesse et toute mon adresse.
ÉNÉE.--Et tu chasseras un lion qui fuira en retournant la tête.--Sois le bienvenu à Troie, et reçois-y un bon accueil: oui, par les jours d'Anchise! tu es le bienvenu. Je jure par la main de Vénus qu'il n'est point d'homme vivant qui puisse mieux aimer celui qu'il a l'intention de tuer.
DIOMÈDE.--Nous sympathisons.--Grand Jupiter, qu'Énée vive, si son trépas ne doit rien ajouter à la gloire de mon épée! Qu'il voie le soleil remplir mille fois le cercle complet de son cours! Mais en faveur de mon honneur jaloux, qu'il meure, que chacun de ses membres porte une blessure; et cela demain!
ÉNÉE.--Nous nous connaissons bien l'un l'autre.
DIOMÈDE.--Oui, et nous désirons nous connaître plus mal.
PARIS.--Voilà le compliment le plus mêlé de vengeance et de paix, d'amitié et de haine héroïque, que j'aie jamais entendu.--Quelle affaire, seigneur, vous fait lever de si grand matin?
ÉNÉE.--Je suis mandé par le roi, j'ignore pour quel motif.
PARIS.--Je vous apporte ses ordres. C'était pour vous charger de conduire ce Grec à la maison de Calchas, et de lui faire rendre la belle Cressida en échange d'Anténor. Daignez nous accompagner; ou plutôt, s'il vous plaît, hâtez-vous de nous y précéder. Je pense certainement, ou plutôt ma pensée peut s'appeler une certitude, que mon frère Troïlus y a passé cette nuit. Éveillez-le, et donnez-lui avis de notre approche, avec les détails de notre message: je crains que nous ne soyons fort mal reçus.
ÉNÉE.--Oh! cela, je vous en réponds. Troïlus aimerait mieux voir emporter Troie en Grèce, que de voir emmener de Troie sa Cressida.
PARIS.--Il n'y a pas de remède. Ce sont les cruelles conjonctures des temps qui le veulent ainsi.--Allez, seigneur, nous vous suivons.
ÉNÉE.--Salut à tous.
(Énée sort.)
PARIS.--Et dites-moi, noble Diomède, soyez de bonne foi; dites-moi la vérité, parlez-moi avec la franchise d'une bonne amitié: lequel de Ménélas ou de moi jugez-vous le plus digne de la belle Hélène?
DIOMÈDE.--Tous les deux également. Il mérite bien de l'avoir, lui qui, sans s'inquiéter de sa souillure, la cherche à travers un enfer de peines et un monde d'obstacles. Et vous, vous méritez autant de la garder, vous qui, insensible à son déshonneur, la défendez au prix de la perte immense de tant de richesses et d'amis. Lui, misérable gémissant, boirait jusqu'à la lie impure d'un vin passé et sans saveur; et vous, en vrai débauché, il vous plaît d'engendrer vos héritiers dans les flancs d'une prostituée: dans le vrai, vos deux mérites balancés ne pèsent ni plus ni moins l'un que l'autre; mais vous êtes égaux, puisqu'il s'agit entre vous d'une femme infâme.
PARIS.--Vous êtes trop amer pour votre compatriote.
DIOMÈDE.--C'est elle qui est bien amère pour son pays. Écoutez-moi, Pâris: pas une goutte de sang qui remplit ses veines impures qui n'ait coûté la vie à un Grec; pas une drachme dans tout le poids de son corps avili et prostitué qui n'ait coûté la mort à un Troyen: depuis qu'elle a su parler, elle n'a pas prononcé autant de bonnes paroles qu'il est mort pour elle de Grecs et de Troyens.
PARIS.--Beau Diomède, vous en usez comme les chalands qui déprécient le bijou qu'ils ont envie d'acheter; mais nous, nous nous contentons d'estimer en silence son mérite, et nous ne vanterons point ce que nous n'avons pas envie de vendre. Voici notre chemin.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Une cour devant la maison de Pandare.
TROÏLUS et CRESSIDA.
TROÏLUS.--Ma chère, ne te tourmente pas, la matinée est froide.
CRESSIDA.--Alors, mon cher seigneur, je vais faire descendre mon oncle: il nous ouvrira les portes.
TROÏLUS.--Non, ne le dérange pas. Au lit! au lit! Que le sommeil ferme ces jolis yeux, et plonge tous tes sens dans un repos aussi profond que le sommeil des enfants, qui est vide de toute pensée!
CRESSIDA.--Adieu donc.
TROÏLUS.--Je t'en prie, remets-toi au lit.
CRESSIDA.--Êtes-vous las de moi?
TROÏLUS.--O Cressida! si le jour actif, éveillé par l'alouette, n'avait pas réveillé les hardis corbeaux et chassé les songes et la nuit, qui ne peut plus couvrir de son ombre nos plaisirs, je ne me séparerais pas de toi.
CRESSIDA.--La nuit a été trop courte.
TROÏLUS.--Maudite soit la sorcière! Elle demeure auprès des enchanteurs nocturnes jusqu'à les lasser autant que l'enfer; mais elle fuit les embrassements de l'amour d'une aile plus rapide que le vol de la pensée.--Vous prendrez froid, et vous me le reprocherez.
CRESSIDA.--Je vous en conjure, restez encore: vous autres hommes, vous ne voulez jamais rester. O folle Cressida!--Je pouvais vous tenir encore loin de moi, et vous seriez resté alors. Écoutez, il y a quelqu'un de levé.
PANDARE, _à haute voix, dans l'intérieur de la maison_.--Quoi! toutes les portes sont-elles donc ouvertes ici?
TROÏLUS.--C'est votre Oncle. (Entre Pandare.)
CRESSIDA.--La peste soit de lui! Il va se moquer de moi, je vais mener une vie...
PANDARE.--Eh bien, eh bien! comment vont les virginités?--Vous voilà, jeune vierge! Où est ma nièce Cressida à présent?
CRESSIDA.--Allez vous pendre, mon oncle, méchant moqueur. Vous me conseillez de faire... et ensuite vous me raillez.
PANDARE.--De faire quoi? de faire quoi? Voyons, qu'elle dise quoi.... Que vous ai-je conseillé de faire?
CRESSIDA.--Allons, maudit soit votre coeur! Vous ne serez jamais bon, et vous ne souffrirez jamais que les autres le soient.
PANDARE.--Ha, ha! hélas! la pauvre petite! la pauvre innocente! Tu n'as pas dormi cette nuit? Est-ce que ce méchant ne t'a pas laissée dormir? Qu'un fantôme l'emporte!
(On frappe à la porte.)
CRESSIDA, _à Troïlus_.--Ne vous l'avais-je pas dit? Je voudrais qu'on lui cassât la tête!--Qui est à la porte? Mon bon oncle, allez voir.--(_A Troïlus_.) Seigneur, rentrez dans ma chambre: vous souriez et vous vous moquez de moi, comme si j'avais des intentions malicieuses.
TROÏLUS, _riant_.--Ha, ha!
CRESSIDA.--Allons, vous vous trompez; je ne songe à rien de semblable. (_On frappe encore_.)--Avec quelle force ils frappent!--Je vous en prie, rentrez. Je ne voudrais pas, pour la moitié de Troie, qu'on vous vit ici.
(Ils rentrent tous les deux.)
PANDARE.--Qu'y est là? qu'y a-t-il? Voulez-vous donc enfoncer les portes? Eh bien, de quoi s'agit-il?
(Entre Énée.)
ÉNÉE.--Bonjour, seigneur, bonjour.
PANDARE.--Qui est là?--Quoi! c'est vous, seigneur Énée? Sur ma parole, je ne vous ai pas reconnu. Quelles nouvelles apportez-vous si matin?
ÉNÉE.--Le prince Troïlus n'est-il pas ici?
PANDARE.--Ici? Hé! qu'y ferait-il?
ÉNÉE.--Allons, il est ici, seigneur; ne nous le célez pas: il est très-important pour lui que je lui parle.
PANDARE.--Il est ici, dites-vous? C'est plus que je n'en sais, je vous le jure.--Quant à moi, je suis rentré tard.--Hé! que ferait-il ici?
ÉNÉE.--Quoi? rien.--Allons, allons, vous lui feriez beaucoup de tort, sans vous en douter; j'espère que vous lui serez assez fidèle pour le trahir; à la bonne heure, ignorez qu'il est ici; mais allez toujours le chercher. Allez.
(Pandare va sortir, Troïlus entre.)
TROÏLUS.--Quoi? Qu'y a-t-il?...
ÉNÉE.--Seigneur, à peine ai-je le temps de vous saluer, tant mon message est pressé. Voici à deux pas Pâris votre frère, et Déiphobe, le Grec Diomède, et notre Anténor qui nous est rendu; mais, en échange de sa liberté, il faut que sur-le-champ, dans une heure et avant le premier sacrifice, nous remettions dans les mains de Diomède la jeune Cressida.
TROÏLUS.--Est-ce une chose arrêtée?
ÉNÉE.--Oui, par Priam, et le conseil de Troie; ils me suivent et sont prêts à l'exécuter.
TROÏLUS.--Comme mes projets se jouent de moi!--Je vais aller les joindre; et vous, seigneur Énée, nous nous sommes rencontrés par hasard; vous ne m'avez pas trouvé ici..
ÉNÉE.--Bon, bon, seigneur; les secrets de la nature ne sont pas gardés dans un plus profond silence.
(Troïlus et Énée sortent.)
PANDARE.--Est-il possible? Pas plutôt gagnée qu'elle est perdue! Que le diable emporte Anténor! Le jeune prince en perdra la raison; la peste soit d'Anténor! Je voudrais qu'ils lui eussent cassé le cou.
CRESSIDA.--Eh bien, de quoi s'agit-il? Qui donc était ici?
PANDARE.--Ah! ah!
CRESSIDA.--Pourquoi soupirez-vous si profondément? Où est mon seigneur? De grâce, mon cher oncle, dites-moi ce que c'est.
PANDARE.--Je voudrais être enfoncé de toute ma hauteur sous la terre!
CRESSIDA.--O dieux! qu'y a-t-il donc?
PANDARE.--Je te prie, rentre. Plût aux dieux que tu ne fusses jamais née! Je savais bien que tu serais cause de sa mort! O pauvre prince! la peste soit d'Anténor!
CRESSIDA.--Mon cher oncle, je vous en conjure à genoux, je vous en conjure, qu'y a-t-il?...
PANDARE.--Il faut que tu partes, ma pauvre fille, il faut que tu partes; tu es échangée avec Anténor: il faut que tu retournes vers ton père, et que tu te sépares de Troïlus: ce sera sa mort, son poison; il ne pourra jamais le supporter.
CRESSIDA.--O dieux immortels!--Je ne partirai pas.
PANDARE.--Il le faut.
CRESSIDA.--Je ne le veux pas, mon oncle. J'ai oublié mon père, je ne connais aucun sentiment de parenté. Non, il n'est point de parents, de tendresse, de sang, de coeur, qui me touchent d'aussi près que mon cher Troïlus. O dieux du ciel! faites du nom de Cressida le symbole de la perfidie, si jamais elle abandonne Troïlus. Temps, violence, mort, portez-vous sur ce corps à toutes les extrémités; mais la base solide sur laquelle mon amour est affermi est comme le centre même de la terre, il attire tout à lui.--Je vais rentrer et pleurer.
PANDARE.--Oui, va, va.
CRESSIDA.--Et arracher mes beaux cheveux, et égratigner ces joues si vantées, briser ma voix à force de sanglots, et briser mon coeur à force de crier: Troïlus! Je ne veux pas sortir de Troie.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
La scène se passe devant la maison de Pandare.
PARIS, TROÏLUS, ÉNÉE, DÉIPHOBE, ANTÉNOR, DIOMÈDE.
PARIS.--Il est grand jour, et l'heure fixée pour la remettre à ce vaillant Grec s'avance à grands pas.--Mon cher frère Troïlus, allez dire à Cressida ce qu'il faut qu'elle fasse, et déterminez-la promptement à y consentir.
TROÏLUS.--Entrez dans sa maison. Je vais l'amener dans un instant à ce Grec; et lorsque vous me verrez la remettre entre ses mains, croyez voir un autel, et dans votre frère Troïlus le prêtre qui immole son propre coeur.
(Il sort.)
PARIS.--Je sais ce que c'est que d'aimer; et je voudrais pouvoir le secourir comme je le plains.--Entrez, je vous prie, seigneurs.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
On voit un appartement de la maison de Pandare.
PANDARE, CRESSIDA.
PANDARE.--De la modération, de la modération.
CRESSIDA.--Que me parlez-vous de modération? Ma douleur est complète, parfaite, et extrême comme l'amour qui l'a produite; et elle m'agite avec la même force invincible que lui. Comment puis-je la modérer? Si je pouvais composer avec ma passion, ou la refroidir et l'affaiblir, je pourrais tempérer de même mon chagrin: mais mon amour n'admet point d'alliage qui le modifie, et mon chagrin n'en admet pas davantage dans une perte aussi chère.
(Entre Troïlus.)
PANDARE.--Le voici qui vient, le voici.--Ah! mes pauvres poulets[43]!
[Note 43: _Sweet ducks!_]
CRESSIDA _l'embrassant_.--O Troïlus, Troïlus!
PANDARE.--Quel couple d'objets infortunés j'ai devant les yeux! Que je vous embrasse aussi. O coeur! comme on l'a si bien dit:
O coeur, ô triste coeur! Pourquoi soupires-tu sans te briser?
Et à cela il répond:
Parce que tu ne peux soulager ta cuisante douleur Ni par l'amitié, ni par les paroles[44].
Jamais il n'y eut rime plus vraie. Ne faisons dédain de rien, car nous pourrions vivre assez pour avoir besoin de ces vers; nous le voyons, nous le voyons... Eh bien! mes agneaux?
[Note 44: Citation de quelque ancienne ballade.]
TROÏLUS.--Cressida, je t'adore d'un amour si pur que les dieux bienheureux, comme s'ils étaient jaloux de ma passion plus fervente dans son zèle que la dévotion que respirent pour leurs divinités des lèvres glacées, te séparent de moi.
CRESSIDA.--Les dieux sont-ils sujets à l'envie?
PANDARE.--Oui, oui, oui; en voilà la preuve bien évidente.
CRESSIDA.--Et est-il vrai qu'il me faille quitter Troie?
TROÏLUS.--Odieuse vérité!
CRESSIDA.--Quoi? et Troïlus aussi?
TROÏLUS.--Troie, et Troïlus!
CRESSIDA.--Est-il possible?
TROÏLUS.--Et si soudainement que la cruauté du sort nous ravit le temps de prendre congé l'un de l'autre, brusque tous les délais, frustre avec barbarie nos lèvres de la douceur de s'unir, interdit violemment nos étroits embrassements, étouffe nos tendres voeux à la naissance même de notre haleine laborieuse. Nous deux, qui nous sommes achetés l'un l'autre au prix de tant de milliers de soupirs, nous sommes forcés de nous vendre misérablement après un seul soupir fugitif et imparfait! Le temps injurieux, avec la précipitation d'un voleur, entasse pêle-mêle et au hasard tout son riche butin. Nous nous devons autant d'adieux qu'il est d'étoiles dans le firmament, tous bien articulés, et scellés d'un baiser: eh bien! il les amoncelle tous en un seul adieu vague, et nous réduit à un seul baiser affamé, gâté par l'amertume de nos larmes.
ÉNÉE, _derrière le théâtre_.--Seigneur, la dame est-elle prête?
TROÏLUS.--Écoutez! c'est vous qu'on appelle... On dit que c'est ainsi que le Génie crie: Viens! à celui qui va mourir.--Dites-leur d'avoir patience; elle va venir à l'instant.
PANDARE.--Où sont mes larmes? Pluie, coulez pour abattre ce vent, sans quoi mon coeur va être déraciné.
(Pandare sort.)
CRESSIDA.--Faut-il donc que j'aille chez les Grecs?
TROÏLUS.--Il n'y a point de remède.
CRESSIDA.--La malheureuse Cressida au milieu des Grecs joyeux!--Quand nous reverrons-nous?
TROÏLUS.--Écoute-moi, ma bien-aimée; garde-moi seulement un coeur fidèle...
CRESSIDA.--Moi! fidèle?--Quoi donc? quelle est cette mauvaise pensée?