Troïlus et Cressida

Chapter 5

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PANDARE.--Allons, allons, je ne veux pas en entendre davantage là-dessus; je vais vous chanter une chanson.

HÉLÈNE.--Oui, oui, je vous en prie; sur mon honneur, mon digne seigneur, vous préludez bien.

PANDARE.--Oui, oui, vous pouvez, vous pouvez...

HÉLÈNE.--Que l'amour soit le sujet de votre chanson. Ah! l'amour nous perdra tous. O Cupidon! Cupidon! Cupidon!

PANDARE.--L'amour! oui, ce sera lui, d'honneur.

PARIS.--Oh! oui, bon; l'amour, l'amour, rien que l'amour.

PANDARE.--En vérité, cela commence ainsi...

L'amour, l'amour, rien que l'amour, toujours l'amour, Car, oh! l'arc de l'amour Perce chevreuils et chevrettes; Le trait tue Lorsqu'il blesse; Mais il chatouille toujours la blessure.

Ces amants s'écrient: Oh! oh! Ils meurent; Mais ce qui semble blesser à mort Se change en oh! oh! en ah! ah! eh! De sorte que l'amour mourant vit toujours, Oh! oh! un moment; mais ah! ah! ah! Oh! oh! on gémit en disant: Ah! ah! ah! Eh! oh!

HÉLÈNE.--De l'amour, vraiment jusqu'au bout du nez.

PARIS.--Il ne se nourrit que de colombes, l'Amour; et cela échauffe le sang, et le sang chaud engendre de brûlants désirs, et les brûlants désirs produisent de brûlants effets, et ces brûlants effets sont l'amour.

PANDARE.--Est-ce là la génération de l'Amour? Un sang chaud, de chauds désirs, de chauds effets; comment donc? ce sont des vipères; l'amour est-il une génération de vipères?--Mon cher seigneur, qui est-ce qui est en campagne aujourd'hui?

PARIS.--Hector, Déiphobe, Hélénus, Anténor, et tous les braves de Troie. J'aurais bien désiré m'armer aussi aujourd'hui; mais mon Hélène ne l'a pas voulu.--Comment se fait-il que mon frère Troïlus n'y ait pas été?

HÉLÈNE.--Il y a quelque chose qui lui fait faire la moue.--Vous savez tout, seigneur Pandare.

PANDARE.--Non, ma tendre et douce reine.--Je brûle de savoir quel succès ils ont eu aujourd'hui.--_(A Pâris.)_ Vous vous rappellerez les excuses de votre frère.

PARIS.--Ponctuellement.

PANDARE.--Adieu, belle princesse.

(Il sort.)

(On sonne la retraite.)

HÉLÈNE.--Ne m'oubliez pas auprès de votre nièce.

PANDARE.--Je m'en souviendrai, belle princesse.

PARIS.--Ils sont revenus du champ de bataille: allons au palais de Priam complimenter les guerriers. Chère Hélène, il faut que je vous prie d'aider à désarmer notre Hector; les boucles rebelles de son armure, une fois touchées de cette charmante main blanche, obéiront plus vite qu'au tranchant de l'acier, ou à la force des muscles grecs. Vous serez plus puissante que tous ces rois insulaires pour désarmer le grand Hector.

HÉLÈNE.--Je serai fière, Pâris, de le servir: oui, ce qu'il recevra de moi en hommages me donnera plus de droits au prix de la beauté que ce que j'en possède, et même m'embellira encore.

PARIS.--O ma chère, je t'aime au delà de toute idée.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Troie.--Les jardins de Pandare.

PANDARE, UN VALET DE TROÏLUS.

PANDARE.--Eh bien, où est ton maître? est-il chez ma nièce Cressida?

LE VALET.--Non seigneur, il vous attend pour l'y conduire.

(Entre Troïlus.)

PANDARE.--Ah! le voilà qui vient.--Eh bien? eh bien?

TROÏLUS, _au valet_.--Drôle, éloigne-toi.

(Le valet sort.)

PANDARE.--Avez-vous vu ma nièce?

TROÏLUS.--Non, Pandare, je me promène auprès de sa porte, comme une ombre étrangère sur les bords du Styx en attendant la barque. O vous, soyez mon Caron, et transportez-moi rapidement à ces champs fortunés, où je pourrai me reposer mollement sur ces couches de lis destinées à celui qui en est digne. O cher Pandare, arrachez à l'amour ses ailes peintes, et volez avec moi vers Cressida.

PANDARE.--Promenez-vous dans ce verger. Je vais l'amener ici à l'instant.

(Pandare sort.)

TROÏLUS, _seul_.--Je suis tout étourdi; l'attente me donne des vertiges. Le plaisir que je goûte déjà en imagination est si doux qu'il enchante tous mes sens. Qu'arrivera-t-il donc lorsque je m'abreuverai à longs traits du céleste nectar de l'amour? La mort, je le crains; une mort d'évanouissement, une volupté trop exquise, trop pénétrante, trop exaltée dans sa douceur pour la capacité de mes facultés grossières. Je le crains beaucoup; je crains aussi de perdre le sentiment net de ma joie, comme dans une bataille où l'on charge pêle-mêle l'ennemi en déroute.

(Pandare rentre.)

PANDARE.--Elle s'apprête, elle va être ici tout à l'heure. C'est à présent qu'il faut vous aider de tout votre esprit: elle rougit aussi fort, sa respiration est aussi courte que si elle était épouvantée par un esprit. Je vais l'aller chercher. Oh! c'est la plus jolie friponne.--Elle ne respire pas plus qu'un moineau qu'on vient de saisir.

(Pandare sort.)

TROÏLUS.--Le même trouble s'empare de mon sein: mon pouls bat plus vite que le pouls de la fièvre; et toutes mes facultés perdent leur usage, comme un vassal en rencontrant à l'improviste les yeux du monarque.

(Pandare vient avec Cressida.)

PANDARE, _à sa nièce_.--Allons, venez. Pourquoi rougissez-vous? La pudeur est un enfant.--La voilà; répétez-lui maintenant tous les serments que vous m'avez faits à moi.--Quoi, vous voilà déjà repartie? Il faudra donc vous priver de sommeil, pour vous apprivoiser[38]? dites, le faudra-t-il? Allons, venez, avancez; ou si vous reculez, nous vous placerons entre les brancards.--Pourquoi ne lui adressez-vous pas la parole? Allons, levez ce voile, et laissez voir votre portrait. Allons donc! quelle répugnance vous avez à offenser la lumière du jour! S'il était nuit, je crois que vous vous rapprocheriez plutôt.--Allons, allons, éveillez-vous et embrassez la demoiselle. Comment, comment? c'est un baiser infini comme un fief perpétuel: bâtis ici, charpentier, l'air y est doux. Oh! vous vous direz tout ce que vous avez sur le coeur avant que je vous sépare. Oh! le faucon vaut le tiercelet[39], je gagerais tous les canards de la rivière: allez, allez.

[Note 38: Voyez _l'Art du Fauconnier_.]

[Note 39: Le tiercelet est le mâle du faucon; du moins, en Angleterre, on entend toujours par faucon la femelle du tiercelet.]

TROÏLUS.--Vous m'avez ôté l'usage de la parole, madame.

PANDARE.--Les paroles ne payent aucune dette: donnez-lui des effets. Mais elle vous en ôterait aussi les facultés, si elle mettait leur activité à l'épreuve. Quoi! on se becquète encore? Nous y voilà.--_En témoignage de quoi, les deux parties mutuellement_... Entrez, entrez: je vais faire faire du feu.

(Pandare sort.)

CRESSIDA.--Voulez-vous vous promener, seigneur?

TROÏLUS.--O Cressida! oh! combien de fois je me suis souhaité où je suis!

CRESSIDA.--Souhaité, seigneur? Les dieux le veuillent! ô seigneur!

TROÏLUS.--Qu'ils veuillent quoi? Où tend cette jolie apostrophe? quel limon ma douce dame aperçoit-elle dans la source de notre amour?

CRESSIDA.--Plus de limon que d'eau pure, si ma crainte a des yeux.

TROÏLUS.--La crainte fait un démon d'un chérubin; jamais la crainte ne voit la vérité.

CRESSIDA.--L'aveugle crainte, quand la raison clairvoyante la guide, marche d'un pas plus sûr que l'aveugle raison, qui, sans crainte, trébuche. En craignant le dernier des malheurs, on s'en préserve souvent.

TROÏLUS.--Ah! que ma belle Cressida ne conçoive aucune alarme! Dans toutes les scènes de l'amour on ne représente point de monstre[40].

[Note 40: Allusion aux théâtres d'alors.]

CRESSIDA.--Non? ni rien de monstrueux?

TROÏLUS.--Rien, si ce n'est nos projets. Lorsque nous faisons voeu de verser des torrents de larmes, de vivre au milieu des flammes, de dévorer les rochers, d'apprivoiser les tigres, croyant qu'il est plus difficile à notre amante d'imaginer des épreuves assez fortes, qu'à nous de triompher des travaux qu'elle nous impose; voilà, madame, ce qu'il y a de monstrueux dans l'amour: c'est que la volonté est infinie, et que le pouvoir est borné; le désir est immense, et l'exécution esclave des limites.

CRESSIDA.--On dit que les amants jurent d'exécuter plus de choses qu'ils ne peuvent en accomplir, et cependant qu'ils tiennent en réserve un pouvoir qu'ils n'emploient jamais, jurant de faire dix fois plus qu'un homme et n'accomplissant pas la dixième partie de ce que fait un homme. Ceux qui ont la voix des lions et la lâcheté des lièvres ne sont-ils pas des monstres?

TROÏLUS.--Y a-t-il des gens pareils? Nous n'en sommes pas. Mesurez vos louanges sur l'épreuve que vous faites de nous, accordez-nous le degré de mérite que nous témoignons; notre tête restera nue jusqu'à ce que le mérite la couronne; nulle perfection à venir ne recueillera d'éloges anticipés; ne nommons point le mérite avant sa naissance; et lorsqu'il sera né, ses titres seront modestes; peu de paroles et beaucoup de foi. Voilà ce que Troïlus sera pour Cressida, tout ce que l'envie pourra inventer de plus noir sera de ridiculiser ma constance, et tout ce que la vérité pourra dire de plus vrai ne sera pas plus sincère que Troïlus.

CRESSIDA.--Voulez-vous entrer, seigneur?

(Pandare revient.)

PANDARE.--Quoi, vous rougissez encore? N'avez-vous donc pas fini de jaser ensemble?

CRESSIDA.--Eh bien! toutes les folies que je fais, je vous les consacre.

PANDARE.--Je vous en rends grâces: oui, si le seigneur Troïlus a un fils de vous, vous me le donnerez: soyez-lui fidèle; et s'il vous délaisse, c'est moi que vous gronderez.

TROÏLUS.--Vous connaissez à présent nos otages; la parole de votre oncle et ma foi constante.

PANDARE.--Oh! j'engagerai sans crainte ma parole pour elle aussi: les filles de notre famille sont longtemps à se laisser faire l'amour; mais une fois gagnées, elles sont constantes; ce sont de vrais glouterons, je puis vous l'assurer; elles s'attachent là où on les jette.

CRESSIDA.--La hardiesse commence à me venir, et me rend le courage, prince Troïlus; je vous ai aimé nuit et jour depuis de bien longs mois.

TROÏLUS.--Pourquoi donc ma Cressida a-t-elle tardé si longtemps à se laisser vaincre?

CRESSIDA.--Dites à paraître vaincue; mais j'étais vaincue, seigneur, depuis le premier coup d'oeil que je... Pardonnez-moi... Si j'en avoue trop, vous deviendrez tyran. Je vous aime à présent; mais jusqu'à présent, pas au point de n'être pas maîtresse de mon amour.--Ah! d'honneur, je ne dis pas vrai; mes pensées étaient comme des enfants sans lisière, devenus trop mutins pour obéir à leur mère.--Voyez comme nous sommes folles! Pourquoi ai-je bavardé? Qui sera discret pour nous, lorsque nous ne pouvons pas nous garder le secret à nous-mêmes? Mais, quoique je vous aimasse bien, je ne vous recherchais pas, et cependant, je le jure, je souhaitais alors être un homme, ou bien que les femmes eussent le privilége qu'ont les hommes de parler les premiers. Mon ami, dites-moi de me taire, car dans l'enchantement où je suis, je dirai vivement des choses dont je me repentirai après. Voyez, voyez: votre silence, adroit dans sa discrétion, surprend à ma faiblesse le secret le plus profond de mon âme.--Fermez-moi la bouche.

TROÏLUS.--Je le veux bien _(il l'embrasse),_ quoiqu'il en sorte une douce musique.

PANDARE.--C'est fort joli, en vérité.

CRESSIDA.--Seigneur, je vous en conjure, pardonnez-moi. Je n'avais pas l'intention de demander un baiser. Je suis honteuse.--O ciel! qu'ai-je fait?--Pour cette fois, je veux prendre congé de vous, seigneur.

TROÏLUS.--Congé, chère Cressida?

PANDARE.--Congé! Oh! si vous prenez congé avant demain matin...

CRESSIDA.--Je vous en prie, permettez-moi...

TROÏLUS.--Qui est-ce qui vous importune, madame?

CRESSIDA.--Seigneur, ma propre compagnie.

TROÏLUS.--Vous ne pouvez pas vous fuir vous-même.

CRESSIDA.--Laissez-moi m'en aller et essayer: j'ai une partie fâcheuse, qui s'abandonne elle-même pour être la dupe d'un autre.--Je voudrais m'en aller! Où est donc ma raison? Je ne sais ce que je dis.

TROÏLUS.--On sait bien ce qu'on dit quand on parle avec tant de sagesse.

CRESSIDA.--Peut-être, seigneur, que j'ai montré plus de finesse que d'amour: et que je vous ai fait sans détour de si grands aveux pour amorcer vos désirs.--Mais vous n'êtes pas sage, ou vous n'aimez pas. Unir la sagesse et l'amour surpasse le pouvoir de l'homme[41]: ce prodige est réservé aux dieux.

[Note 41: _Amare et sapere vix à Deo conceditur_. (Publius Syrus.)]

TROÏLUS.--Ah! que je voudrais pouvoir penser qu'il est au pouvoir d'une femme (et si cela est possible, je le crois de vous) d'entretenir toujours son flambeau et les feux de l'amour; de conserver sa constance pleine de vigueur et de jeunesse, afin qu'elle survive à sa beauté extérieure par une âme qui se renouvelle plus promptement que le sang ne s'appauvrit! ou si je pouvais être convaincu que mon dévouement et ma fidélité pour vous peuvent rencontrer leur égale dans une tendresse pure sans alliage; oh! que je serais alors élevé au-dessus de moi-même! Mais, hélas! je suis aussi vrai que la simplicité de la vérité, et plus simple que la vérité dans son enfance.

CRESSIDA.--Je lutterai de constance avec vous.

TROÏLUS.--O combat vertueux, lorsque la vertu lutte avec la vertu, à qui vaudra le mieux! Les vrais amants, dans les siècles futurs, attesteront leur foi par le nom de Troïlus. Lorsque dans leurs vers, remplis de protestations, de serments et de grandes comparaisons, ils auront épuisé toutes les figures, qu'ils les auront usées à force de les répéter; après qu'ils auront juré que leur coeur est aussi fidèle que l'acier, aussi constant que les plantes le sont à la lune, que le soleil l'est au jour, la tourterelle à sa compagne, le fer à l'aimant, la terre à son centre; après toutes ces comparaisons, je serai cité comme le modèle le plus célèbre de fidélité: Fidèle comme Troïlus, telle sera la conclusion de leurs vers pour les rendre sacrés.

CRESSIDA.--Puissiez-vous être prophète! Si je suis perfide, ou que je m'écarte de la fidélité de l'épaisseur d'un cheveu, quand le temps vieilli se sera oublié lui-même, quand les gouttes de pluie auront usé les murs de Troie, que l'aveugle oubli aura englouti les cités, et que des États puissants seront effacés de la terre et réduits à la poussière du néant, qu'alors la mémoire, remontant au milieu des filles infidèles, d'infidélité en infidélité, me reproche ma perfidie. Lorsqu'on aura dit: Aussi perfide que le renard l'est à l'agneau, le loup au veau de la génisse; le léopard au chevreuil, ou la marâtre à son fils, qu'alors on ajoute, pour toucher au coeur même de la perfidie: Aussi perfide que Cressida!

PANDARE.--Allons, voilà un marché fait: scellez-le, scellez-le; je servirai de témoin. Je tiens ici votre main, et voici celle de ma nièce: si jamais vous devenez infidèles l'un à l'autre, après toutes les peines que j'ai prises pour vous rapprocher, que tous les malheureux entremetteurs soient jusqu'à la fin du monde appelés de mon nom; qu'on les appelle tous des Pandares, que tous les hommes inconstants soient appelés des Troïlus, toutes les femmes perfides des Cressida, et tous les intrigants d'amour des Pandare! dites tous deux: _Amen_!

TROÏLUS.--_Amen_!

CRESSIDA.--_Amen_!

PANDARE.--_Amen_!--Et là-dessus, je vais vous montrer une chambre à coucher: et comme le lit ne parlera jamais de vos tendres combats, pressez-le à mort: allons, venez; et que Cupidon veuille procurer à toutes les filles qui sont ici bouche close, un lit, une chambre, et un Pandare pour tout préparer!

(Ils sortent.)

SCÈNE III

Le camp des Grecs.

AGAMEMNON, ULYSSE, DIOMÈDE, NESTOR, AJAX, MÉNÉLAS et CALCHAS.

CALCHAS.--Princes, les circonstances présentes m'autorisent à parler et à réclamer la récompense du service que je vous ai rendu. Je dois remettre devant vos yeux, que, d'après mon talent de lire dans l'avenir, j'ai abandonné Troie à Jupiter; j'ai quitté mes biens, et encouru le nom de traître, je me suis exposé à un sort incertain, au lieu des avantages et de la fortune dont j'étais possesseur assuré; séparant de moi tout ce que l'habitude, les liaisons, la coutume et mon état avaient rendu agréable, familier à ma nature; pour vous rendre service, je suis devenu ici étranger, tout nouveau dans le monde, sans amis ni connaissances. Je vous prie donc de m'accorder aujourd'hui une légère faveur prise à l'avance sur les nombreuses promesses qui subsistent toujours, dites-vous, pour m'enrichir à l'avenir.

AGAMEMNON.--Que désires-tu de nous, Troyen? Expose ta demande.

CALCHAS.--Vous avez un prisonnier troyen, nommé Anténor, pris d'hier. Troie attache un grand prix à sa personne. Vous avez plusieurs fois (et je vous en ai souvent remercié) demandé ma fille Cressida en échange de prisonniers illustres, et Troie l'a toujours refusée; mais cet Anténor, je le sais, est tellement nécessaire[42] à leurs négociations que, privées de sa direction, elles doivent échouer; et ils nous donneraient presque un prince du sang, un des fils de Priam, en échange. Renvoyez-le, illustres princes, pour la rançon de ma fille, dont la présence vous acquittera entièrement envers moi de tous les services que j'ai pu vous rendre, dans les entreprises qui vous intéressaient le plus.

[Note 42: Il y a dans le texte: _Such a wrest in their affairs; wrest_, instrument pour accorder les harpes, dit un commentateur.]

AGAMEMNON.--Que Diomède le conduise à Troie et nous ramène Cressida: Calchas aura ce qu'il nous demande.--Noble Diomède, apprêtez-vous convenablement pour cet échange; et de plus, annoncez à Troie que si Hector veut demain qu'on réponde à son défi, Ajax est tout prêt.

DIOMÈDE.--Je me charge de tout ceci, et c'est un fardeau que je suis fier de porter.

(Diomède et Calchas sortent.)

(Achille et Patrocle sortent et paraissent devant leur tente.)

ULYSSE.--J'aperçois Achille à l'entrée de sa tente. Qu'il plaise à notre général de passer près de lui, d'un air indifférent, comme s'il l'avait oublié: et vous, princes, jetez tous sur lui un coup d'oeil vague et inattentif. Je passerai le dernier; il est probable qu'il me demandera pourquoi on le regarde d'un air si dédaigneux, pourquoi ces froids regards. S'il le fait, je saurai, par une dérision salutaire, expliquer vos dédains à son orgueil qui sera naturellement avide de m'écouter; cela peut être bon.--L'orgueil n'a pour se montrer d'autre miroir que l'orgueil: la souplesse des genoux entretient l'arrogance, et c'est le salaire de l'homme orgueilleux.

AGAMEMNON.--Nous allons exécuter votre dessein, et affecter un visage indifférent en passant devant lui. Que chacun de vous en fasse autant; et que personne ne le salue, ou plutôt qu'on le salue avec dédain; ce qui l'irritera bien plus que si on ne le regardait pas. Je vais passer le premier.

(Ils marchent tous.)

ACHILLE.--Quoi! le général vient-il me parler? Vous savez ma résolution; je ne combattrai plus contre Troie.

AGAMEMNON.--Que dit Achille? Nous veut-il quelque chose?

NESTOR, _à Achille_.--Voudriez-vous, seigneur, parler au général?

ACHILLE.--Non.

NESTOR, _à Agamemnon_.--Rien, seigneur.

AGAMEMNON.--Tant mieux.

ACHILLE, _à Ménélas_.--Bonjour, bonjour.

MÉNÉLAS.--Comment vous portez-vous? comment vous portez-vous?

(Ménélas sort.)

ACHILLE.--Quoi! cet homme déshonoré me mépriserait-il!

AJAX.--Comment vous va, Patrocle?

ACHILLE.--Bonjour, Ajax.

AJAX.--Hein!

ACHILLE.--Bonjour.

AJAX.--Oui, et bon lendemain aussi.

(Ajax sort.)

ACHILLE.--Que veulent dire ces gens-là? Est-ce qu'ils ne connaissent pas Achille?

PATROCLE.--Ils passent devant nous d'un air bien indifférent: ils avaient coutume de saluer, d'envoyer devant eux leurs sourires vers Achille, de lui adresser de gracieux sourires, et de l'aborder avec l'humilité qu'ils montrent au pied des saints autels.

ACHILLE.--Quoi! suis-je devenu pauvre tout à coup? Il est certain que la grandeur, une fois qu'elle est brouillée avec la fortune, doit se brouiller aussi avec les hommes. L'homme ruiné lit sa chute dans les yeux d'autrui aussitôt qu'il la sent lui-même; car les hommes, comme les papillons, ne déploient leurs ailes poudreuses que pendant l'été; et l'homme qui n'est que simplement homme ne reçoit aucun honneur; il n'est honoré que pour ses honneurs extérieurs, comme sa place, ses richesses, sa faveur, avantages dus au hasard aussi souvent qu'au mérite. Quand ces honneurs, étais glissants d'une amitié glissante comme eux, viennent à tomber, les uns entraînent l'autre, et tout périt ensemble dans la chute. Mais il n'en est pas ainsi de moi; la fortune et moi nous sommes amis; je jouis au plus haut degré de tout ce que je possédais, excepté des regards de ces hommes qui, à ce qu'il me paraît, trouvent en moi quelque chose qui n'est plus digne de ces regards complaisants qu'ils m'ont si souvent accordés. Voici Ulysse; je veux interrompre sa lecture.--Ulysse?

ULYSSE.--Eh bien! illustre fils de Thétis?

ACHILLE.--Que lisez-vous là?

ULYSSE.--Un étrange mortel m'écrit ici qu'un homme, quelque richement doué qu'il soit, quels que soient ses avantages intérieurs ou extérieurs, ne peut se vanter d'avoir ce qu'il a, et qu'il ne sent ce qu'il possède qu'en le voyant par autrui: ses vertus en brillant devant les autres les échauffent, et ils rendent à leur tour cette chaleur à l'homme dont elle est émanée.

ACHILLE.--Il n'y a rien d'étrange à cela, Ulysse. La beauté du visage n'est pas connue de celui qui le porte. C'est des yeux d'autrui qu'il apprend son prix; et l'oeil même, l'organe le plus pur du sentiment, ne peut se voir sans sortir de lui-même; mais oeil contre oeil se saluent l'un l'autre de leur forme respective; car la vue ne veut se replier sur elle-même qu'après avoir traversé l'espace; c'est là qu'elle s'unit à un miroir où elle peut se contempler: cela n'a rien d'étrange, Ulysse.

ULYSSE.--Je n'ai pas d'objections à la proposition, elle est familière; mais je m'étonne des conséquences qu'en tire l'auteur. Dans le développement de ses preuves, il démontre que l'homme ne possède rien en maître (quelles que soient ses richesses extérieures et intérieures) jusqu'au moment où il les communique aux autres; par lui-même il ne leur connaît aucun prix qu'après qu'il les a vues emprunter leur forme et leur valeur de l'approbation de ceux auxquels elles s'étendent: ainsi la voix est répercutée d'une voûte sonore; ainsi une porte d'acier placée en face du soleil reçoit et renvoie son image et sa chaleur. J'étais plongé là dedans, et j'en ai fait sur-le-champ l'application à Ajax; il est encore ignoré. Mais ô ciel, quel homme c'est! un vrai cheval qui porte un trésor qu'il ne connaît pas. O nature, que de choses qui sont viles à nos yeux, et qui deviennent précieuses par l'usage! Que de choses, au contraire, si fort estimées et qui sont d'une mince valeur! C'est demain que nous verrons par un exploit que le hasard du sort a fait tomber sur lui, Ajax devenu célèbre. O ciel, que de choses font quelques mortels, tandis que d'autres les laissent faire! Combien d'hommes se glissent dans le palais de la Fortune inconstante, tandis que d'autres font les idiots sous ses yeux! Ainsi un homme prospère aux dépens d'un autre, dont l'orgueil se repaît de lui-même dans une molle indolence! Il faut voir les chefs grecs! Ils frappent déjà sur l'épaule du lourd Ajax comme s'il avait le pied sur la gorge du brave Hector et si la fameuse Troie s'écroulait.

ACHILLE.--Je crois ce que vous dites là, car ils ont passé près de moi comme feraient des avares devant un mendiant; ils ne m'ont adressé ni une bonne parole, ni un regard. Quoi! mes exploits sont-ils oubliés?