Chapter 4
PARIS.--Seigneur, je n'ai pas seulement en vue les plaisirs qu'une pareille beauté apporte avec elle: je voudrais aussi effacer la tache de son heureux enlèvement, par l'honneur de la garder. Quelle trahison ne serait-ce pas contre cette princesse enlevée, quel opprobre pour votre gloire, quelle ignominie pour moi, de céder aujourd'hui sa possession, lâchement et par contrainte? Se peut-il qu'une idée aussi basse puisse prendre pied un moment dans vos âmes généreuses? Parmi les plus faibles courages de notre parti, il n'en est pas un qui n'ait un coeur pour oser, et une épée à tirer, quand il est question de défendre Hélène: il n'en est pas un, si grand, si noble qu'il soit, dont la vie fût mal employée, ou la mort sans gloire, lorsqu'Hélène en est l'objet: je conclus donc que nous pouvons bien combattre pour une beauté, dont la vaste enceinte de l'univers ne peut nous offrir l'égale.
HECTOR.--Pâris, et vous, Troïlus, vous avez tous deux bien parlé; et vous avez raisonné sur l'affaire et la question maintenant en discussion; mais bien superficiellement, et comme des jeunes gens qu'Aristote[27] jugerait incapables d'entendre la philosophie morale. Les raisons que vous alléguez conviennent mieux à l'ardente passion d'un sang bouillant, qu'à un libre choix entre le juste et l'injuste: car le plaisir et la vengeance ont l'oreille plus sourde que le serpent à la voix d'une sage décision. La nature veut qu'on rende tous les biens au légitime possesseur; or quelle dette plus sacrée y a-t-il, parmi le genre humain, que celle de l'épouse envers l'époux? Si cette loi de la nature est enfreinte par la passion, et que les grandes âmes lui résistent par une partiale indulgence pour leurs penchants inflexibles, il y a, dans toute nation bien gouvernée, une loi pour dompter ces passions effrénées qui désobéissent et se révoltent. Si donc Hélène est la femme du roi de Sparte (comme il est notoire qu'elle l'est), ces lois morales de la nature et des nations crient hautement qu'il faut la renvoyer à son époux. Persister dans son injustice, ce n'est pas la réparer; c'est au contraire l'aggraver encore. Voilà quel est l'avis d'Hector, en ne consultant que la vérité; néanmoins, mes braves frères, je penche de votre côté dans la résolution de garder Hélène: c'est une cause qui n'intéresse pas médiocrement notre dignité générale et individuelle.
[Note 27: On ne s'attendait guère A voir _Aristote_ en cette affaire. (La Fontaine.)]
TROÏLUS.--Vous venez de toucher l'âme de nos desseins. Si nous n'étions pas plus jaloux de gloire que nous ne le sommes d'obéir à nos ressentiments, je ne souhaiterais pas qu'il y eût une goutte de plus du sang troyen versé pour la défense d'Hélène. Mais, brave Hector, elle est un objet d'honneur et de renommée; un aiguillon puissant aux actions courageuses et magnanimes; notre valeur peut aujourd'hui terrasser nos ennemis, et la gloire dans l'avenir peut nous sanctifier. Car je présume que le brave Hector ne voudrait pas, pour les trésors du monde entier, renoncer à la riche promesse de gloire qui sourit au front de cette guerre.
HECTOR.--Je suis des vôtres, valeureux fils de l'illustre Priam.--J'ai lancé un audacieux défi au milieu des Grecs factieux et languissants; il portera l'étonnement au fond de leurs âmes assoupies. J'ai été informé que leur grand général sommeillait, tandis que la jalousie se glissait dans l'armée. Ceci, je présume, le réveillera.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Le camp des Grecs.--L'entrée de la tente d'Achille.
_Entre_ THERSITE.
THERSITE.--Eh bien! Thersite? Quoi! tu te perds dans le labyrinthe de ta colère? Cet éléphant d'Ajax en sera-t-il quitte à ce prix?--Il me bat, et je le raille: vraiment, belle satisfaction! Je voudrais changer de rôle avec lui; moi, pouvoir le battre, et en être raillé. Par le diable, j'apprendrai à conjurer, à évoquer les démons, plutôt que de ne pas voir quelque résultat aux imprécations de ma colère. Et puis cet Achille: un fameux travailleur! Si Troie n'est prise que lorsque ces deux assiégeants auront miné ses fondements, ses murs tiendront jusqu'à ce qu'ils tombent d'eux-mêmes.--O toi, grand lance-tonnerre de l'Olympe, oublie donc que tu es Jupiter, le roi des dieux, et toi, Mercure, oublie toute l'astuce des serpents enlacés à ton caducée, si vous n'achevez pas d'ôter à ces deux champions la petite, la très-petite dose de bon sens qui leur reste encore. Et l'ignorance elle-même, à la courte vue, sait que cette dose est si excessivement mince qu'elle ne leur fournirait pas d'autre expédient, pour délivrer un moucheron des pattes d'une araignée, que de tirer leur fer pesant et de couper la toile. Après cela, vengeance sur le camp entier: ou plutôt, le mal des os[28]; car c'est, je crois, le fléau attaché à ceux qui font la guerre pour une jupe.--J'ai dit mes prières: que le démon de l'envie réponde, _amen_! Holà! ho! seigneur Achille.
[Note 28: _Bone-Ache,_ soit que l'on regarde ces douleurs ostéocopes comme un symptôme de la maladie ou comme la maladie elle-même, il est certain que Shakspeare a voulu parler ici du mal de Vénus.]
(Entre Patrocle.)
PATROCLE.--Qui appelle? Thersite! bon Thersite, entre donc, et viens railler.
THERSITE.--Si j'avais pu me souvenir d'une pièce d'or fausse, tu n'aurais pas échappé à mes réflexions. Mais peu importe: je te laisse à toi-même. Que la commune malédiction du genre humain, l'ignorance et la folie, abondent en toi! Que le ciel te fasse la grâce de te laisser sans mentor, et que la discipline n'approche pas de toi! Que la fougue de ton sang soit ton seul guide jusqu'à ta mort! Et alors, si celle qui t'ensevelira dit que tu es un beau corps, je veux jurer et jurer encore qu'elle n'a jamais enseveli que des lépreux. _Amen!_--Où est Achille?
PATROCLE.--Quoi, es-tu devenu dévot? Étais-tu là en prière?
THERSITE.--Oui; et que le ciel veuille m'entendre!
(Achille sort de sa tente.)
ACHILLE.--Qui est là?
PATROCLE.--Thersite, seigneur.
ACHILLE.--Où, où?--Te voilà venu? Pourquoi, toi, mon fromage, mon digestif, pourquoi ne t'es-tu pas servi sur ma table depuis tant de repas?--Allons; dis-moi ce qu'est Agamemnon?
THERSITE.--Ton commandant, Achille.--Allons, Patrocle, dis-moi ce qu'est Achille?
PATROCLE.--Ton chef, Thersite: dis-moi à ton tour, qu'es-tu, toi?
THERSITE.--Ton connaisseur, Patrocle: et dis-moi, Patrocle, qu'es-tu, toi?
PATROCLE.--Tu peux le dire, toi qui te dis connaisseur.
ACHILLE.--Oh! dis-le, dis-le.
THERSITE.--Je vais décliner toute la question: Agamemnon commande Achille; Achille est mon chef; je suis le connaisseur de Patrocle, et Patrocle est un fou.
PATROCLE--Comment, misérable!
THERSITE.--Tais-toi, fou. Je n'ai pas fini.
ACHILLE.--Allons, c'est un homme privilégié.--Continue, Thersite.
THERSITE.--Agamemnon est un fou; Achille est un fou; Thersite est un fou; et, comme je l'ai dit ci-devant, Patrocle est un fou.
ACHILLE.--Prouve cela, allons!
THERSITE.--Agamemnon est un fou de prétendre commander Achille; Achille est un fou de se laisser commander par Agamemnon: Thersite est un fou de rester au service d'un pareil fou, et Patrocle est absolument fou.
PATROCLE.--Pourquoi suis-je fou?
THERSITE.--Demande-le à celui qui t'a fait: moi, il me suffit que tu le sois.--Regardez, qui vient à nous?
(Agamemnon, Ulysse, Nestor, Diomède et Ajax s'avancent vers la tente d'Achille.)
ACHILLE.--Patrocle, je ne veux parler à personne.--Viens avec moi, Thersite.
(Achille rentre dans sa tente.)
THERSITE.--Que de sottise, de jonglerie et de friponnerie il y a dans tout ceci! le sujet de la question est un homme déshonoré et une femme perdue. Une belle querelle, vraiment, pour exciter ces factions jalouses, et verser son sang jusqu'à la dernière goutte!--Que le serpigo[29] dessèche le sujet de ces débats!--et que la guerre et la débauche détruisent tout.
[Note 29: Ulcère qui sillonne en zigzag la peau.]
(Il s'en va.)
AGAMEMNON.--Où est Achille?
PATROCLE.--Dans sa tente: mais il est indisposé, seigneur.
AGAMEMNON.--Faites-lui savoir que nous sommes ici: il a brusqué nos députés; et nous mettons de côté nos prérogatives pour venir le visiter. Dites-le-lui, de crainte qu'il ne s'imagine peut-être que nous n'osons pas rappeler les droits de notre place, ou que nous ne savons pas ce que nous sommes.
PATROCLE.--Je lui dirai.
(Il sort.)
ULYSSE.--Nous l'avons vu à l'entrée de sa tente; il n'est point malade.
AJAX.--Il l'est, mais du mal de lion; il est malade d'un coeur enflé d'orgueil: vous pouvez appeler cela mélancolie, si vous voulez l'excuser; mais, sur ma tête, c'est de l'orgueil. Et pourquoi donc, pourquoi donc? Qu'il nous en donne la raison.--Un mot, seigneur.
(Agamemnon et Ajax vont se parler à l'écart.)
NESTOR.--Quel est donc la cause qui excite Ajax à aboyer ainsi contre lui?
ULYSSE.--Achille lui a débauché son fou.
NESTOR.--Qui? Thersite?
ULYSSE.--Lui-même.
NESTOR.--Voilà donc Ajax qui va manquer de matière, s'il a perdu le sujet de son discours.
ULYSSE.--Non, vous voyez qu'Achille est devenu son sujet, à présent qu'il lui a pris le sien.
NESTOR.--Tant mieux, leur séparation entre plus dans nos voeux que leur faction, puisqu'un fou a pu la rompre!
ULYSSE.--L'amitié, dont la sagesse n'est pas le noeud, est aisément désunie par la folie; voici Patrocle qui revient.
(Patrocle revient.)
NESTOR.--Point d'Achille avec lui.
ULYSSE.--L'éléphant a des jointures, mais point pour la politesse: ses jambes sont pour son besoin, et non pour fléchir.
PATROCLE.--Achille me charge de vous dire qu'il est bien fâché, si quelque autre objet que celui de votre dissipation et de votre plaisir a porté Votre Grandeur, et sa noble suite, à venir à sa tente: il se flatte que tout le but de cette visite est votre santé, que c'est une promenade de l'après-dîner pour aider à la digestion.
AGAMEMNON.--Écoutez, Patrocle.--Nous ne sommes que trop accoutumés à ces réponses. Mais cette excuse qu'il nous envoie sur les ailes rapides du mépris n'échappe point à notre intelligence. Il a beaucoup de mérite, et nous avons beaucoup de raisons de lui en attribuer: cependant toutes ses vertus, que lui-même ne montre pas dans un jour glorieux, commencent à perdre de leur éclat à nos yeux; c'est un beau fruit servi dans un plat malsain, et qui pourrait bien se gâter sans qu'on en goûte. Allez, et répétez-lui que nous sommes venus pour lui parler; et vous ne ferez pas mal de lui dire que nous l'accusons d'un excès d'orgueil, et d'un défaut d'honnêteté. Il se croit plus grand dans son opinion présomptueuse qu'il ne le paraît au jugement du bon sens. Dites-lui que de plus dignes personnages que lui tolèrent la sauvage solitude qu'il affecte, dissimulent la force sacrée de leur autorité, souscrivent avec une humble déférence à sa bizarre supériorité, et épient ses mauvaises lunes, le flux et le reflux de son humeur, comme si tout le cours de cette entreprise devait suivre la marée de ses caprices. Allez, dites-lui cela; et ajoutez que, s'il se met à un prix trop haut, nous nous passerons de lui; que, semblable à une machine de guerre qu'on ne peut transporter, il reste gisant et chargé de ce reproche public: «il faut ici du mouvement: cette machine ne peut aller à la guerre.» Nous préférons un nain actif à un géant endormi.--Dites-lui cela.
PATROCLE.--Je vais le faire, et je rapporterai sa réponse sur-le-champ.
(Patrocle sort.)
AGAMEMNON.--Sa seconde réponse ne nous satisfera pas. Nous sommes venus pour lui parler.... Ulysse, pénétrez dans sa tente.
(Ulysse sort.)
AJAX.--Hé! qu'est-il plus qu'un autre!
AGAMEMNON.--Il n'est pas plus qu'il ne se croit être.
AJAX.--Est-il autant? Ne pensez-vous pas qu'il croit valoir mieux que moi?
AGAMEMNON.--Sans aucun doute.
AJAX.--Et souscrirez-vous à cette opinion, et direz-vous: cela est vrai?
AGAMEMNON.--Non, noble Ajax; vous êtes aussi fort, aussi vaillant, aussi sage, aussi noble, beaucoup plus doux et beaucoup plus traitable que lui.
AJAX.--Comment un homme peut-il être orgueilleux? Comment vient l'orgueil? Je ne sais pas ce que c'est que l'orgueil.
AGAMEMNON.--Votre jugement en est plus net, Ajax, et vos vertus en sont plus belles. L'homme orgueilleux se dévore lui-même. L'orgueil est son miroir, son héraut, son historien: et toute belle action qu'il vante lui-même, il en engloutit le mérite par sa louange même.
AJAX.--Je hais un homme orgueilleux, comme je hais la génération des crapauds.
NESTOR, _à part._--Et cependant il s'aime lui-même: cela n'est-il pas étrange?
(Ulysse revient.)
ULYSSE.--Achille n'ira point au combat demain matin.
AGAMEMNON.--Quelle est son excuse?
ULYSSE.--Il n'en allègue aucune: mais il suit le penchant de sa propre humeur, sans attention, ni égard pour personne, obstiné dans sa présomption et sa propre volonté.
AGAMEMNON.--Pourquoi ne veut-il pas, cédant à notre honnête prière, sortir de sa tente et respirer l'air avec nous?
ULYSSE.--Il donne de l'importance aux plus petites choses, pour cela même qu'il se voit prié. Il est possédé de sa grandeur, et il ne se parle à lui-même qu'avec un orgueil mécontent de ses propres louanges. L'idée qu'il a de son mérite fait bouillir son sang avec tant de chaleur qu'au milieu de ses facultés actives et intellectuelles, le royal Achille se mêle en furieux à la commotion et se renverse lui-même: que vous dirai-je? Il est tellement infecté de la peste d'orgueil, que les symptômes mortels crient: Il n'y a point de remède[30].
[Note 30: Allusion aux taches mortelles des pestiférés.]
AGAMEMNON.--Qu'Ajax aille le trouver.--Mon cher seigneur, allez, et saluez-le dans sa tente; on dit qu'il fait cas de vous; et à votre prière il se laissera détourner un peu de son obstination.
ULYSSE.--O Agamemnon, n'en faites rien. Nous consacrerons tous les pas d'Ajax quand ils s'éloigneront d'Achille. Ce chef altier qui nourrit son arrogance de sa propre substance et qui ne souffre jamais que les affaires du monde entrent dans sa tête à l'exception de celles qu'il conçoit et rumine lui-même, sera-t-il vénéré par un héros que nous honorons plus que lui? Non, il ne faut pas que ce vaillant seigneur trois fois illustre prostitue ainsi sa palme, si noblement acquise; ni, suivant mon avis, qu'il asservisse son mérite personnel, aussi riche en titres que peut l'être celui d'Achille, en allant trouver Achille. Cette complaisance ne ferait qu'enfler[31] son orgueil déjà trop bouffi; ce serait ajouter des feux au Cancer, lorsqu'il est embrasé, et qu'il entretient les feux du grand Hypérion. Qu'Ajax aille le trouver! O Jupiter, ne le souffre pas, et réponds au milieu du tonnerre: Achille, va le trouver!
[Note 31: Il y a dans le texte _engraisser son orgueil_.]
NESTOR, _à part_.--A merveille: il touche l'endroit sensible!
DIOMÈDE, _à part_.--Et comme le silence d'Ajax savoure ces louanges!
AJAX.--Je vais à lui, je veux lui frapper le visage de mon gantelet.
AGAMEMNON.--Oh! non, vous n'irez pas.
AJAX.--S'il veut faire le fier avec moi, je lui frotterai son orgueil.--Laissez-moi y aller.
ULYSSE.--Non, pour toute la valeur de ce qui dépend de cette guerre.
AJAX.--Un insolent, un misérable!
NESTOR, _à part_.--Comme il se dépeint lui-même!
AJAX.--Ne peut-il donc être sociable?
ULYSSE, _à part_.--C'est le corbeau qui crie contre la couleur noire.
AJAX.--Je tirerai du sang à ses humeurs.
AGAMEMNON, _à part_.--C'est le malade qui se fait ici le médecin.
AJAX.--Si tout le monde pensait comme moi....
ULYSSE, _à part_.--L'esprit ne serait plus à la mode.
AJAX.--Il n'en serait pas quitte à ce prix: il lui faudrait avaler nos épées auparavant. L'orgueil remportera-t-il la victoire?
NESTOR, _à part_.--Si cela était, vous en remporteriez la moitié.
ULYSSE, _à part_.--Il en aurait dix parts.
AJAX.--Je le pétrirai comme il faut, et je le rendrai souple.
NESTOR, _à part, à Ulysse_.--Il n'est pas encore assez échauffé: farcissez-le d'éloges, versez, versez, son ambition a soif.
ULYSSE, _à Agamemnon_.--Seigneur, vous vous tourmentez trop longtemps de ce désagrément.
NESTOR.--Notre illustre général, ne songez plus à cela.
DIOMÈDE.--Il faut vous préparer à combattre sans Achille.
ULYSSE.--Et c'est de l'entendre nommer qui lui fait du mal. Voici un vrai héros.--Mais ce serait le louer en face: je me tais.
NESTOR.--Et pourquoi cela? Il n'est pas jaloux comme Achille.
ULYSSE.--Le monde entier sait qu'il est aussi vaillant que lui.
AJAX.--Un infâme chien se jouer de nous! Oh! que je voudrais qu'il fût Troyen!
NESTOR.--Maintenant quel vice serait-ce dans Ajax....
ULYSSE.--S'il était orgueilleux.
DIOMÈDE.--Ou avide de louanges.
ULYSSE.--Oui, ou d'une humeur colère?
DIOMÈDE.--Ou bizarre et plein de lui-même.
ULYSSE.--Rends-en grâce au ciel, Ajax, ton caractère est formé: loue celui qui t'a engendré, celle qui t'a allaité: gloire à ton précepteur; et que les dons que tu as reçus de la nature soient renommés au delà, bien au delà de la science. Mais celui qui a instruit tes bras aux combats.... que Mars partage l'éternité en deux, et lui en donne la moitié! et quant à ta force, Milon, porte-taureau[32], le cède au nerveux Ajax. Je ne vanterai point ta sagesse, qui, comme une borne, un poteau, un rivage, limite et termine l'étendue de tes grandes facultés. Voici Nestor.--Instruit par le temps écoulé, il doit être, il est en effet, et il est impossible qu'il ne soit pas sage.--Mais pardonnez, mon père Nestor, si vos années étaient aussi jeunes que celles d'Ajax, et votre cerveau de la même trempe que le sien, vous n'auriez pas la prééminence sur lui, mais vous seriez ce qu'est Ajax.
AJAX.--Vous appellerai-je mon père[33]?
[Note 32: Milon peut bien être cité ici après Aristote.]
[Note 33: Shakspeare suit ici la coutume de son temps, Ben Johnson avait plusieurs amis qui s'appelaient ses fils.]
NESTOR.--Oui, mon cher fils.
DIOMÈDE.--Laissez-vous guider par lui, seigneur Ajax.
ULYSSE.--Il est inutile de rester ici plus longtemps; le cerf Achille reste dans les taillis. Qu'il plaise à notre illustre général de convoquer son conseil de guerre. De nouveaux rois sont entrés dans Troie. Demain, nous devons faire face avec nos principales forces; et voici un guerrier!--Qu'il vienne des chevaliers de l'Orient et de l'Occident, et qu'ils choisissent entre eux la fleur de leur héros, Ajax fera raison au meilleur.
AGAMEMNON.--Allons au conseil.--Laissons dormir Achille, les barques légères volent sur l'onde, tandis que les gros vaisseaux s'engravent.
(Ils sortent.)
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE I
Troie.--Appartement du palais de Priam.
PANDARE, UN VALET.
PANDARE.--Ami! je vous prie, un mot, n'êtes-vous pas de la suite du jeune seigneur Pâris?
LE VALET.--Oui, monsieur, quand il marche devant moi.
PANDARE.--Vous dépendez de lui, veux-je dire?
LE VALET.--Monsieur, je dépends de mon seigneur.
PANDARE.--Vous dépendez d'un noble seigneur, il faut que je fasse son éloge.
LE VALET.--Le seigneur soit loué!
PANDARE.--Vous me connaissez: n'est-ce pas?
LE VALET.--Ma foi, monsieur, très-superficiellement.
PANDARE.--Ami, connaissez-moi mieux, je suis le seigneur Pandare.
LE VALET.--J'espère que je connaîtrai mieux votre honneur.
PANDARE.--C'est ce que je désire.
LE VALET.--Êtes-vous en état de grâce?
PANDARE.--_Grâce_[34]? Non, mon ami, honneur, seigneurie, voilà mes titres.--Quelle est cette musique?
(On entend une musique dans l'intérieur.)
[Note 34: Jeu de mots sur _grâce_, titre que prennent les ducs en Angleterre.]
LE VALET.--Je ne la connais qu'en _partie_, seigneur, c'est une musique en parties.
PANDARE.--Connaissez-vous les musiciens?
LE VALET.--En entier, monsieur.
PANDARE.--Pour qui jouent-ils?
LE VALET.--Pour ceux qui les écoutent, monsieur.
PANDARE.--Pour le _plaisir_ de qui, ami?
LE VALET.--Pour le mien, monsieur, et celui des amateurs de musique.
PANDARE.--Par les ordres de qui, veux-je dire, ami?
LE VALET.--A qui donnerais-je des ordres, seigneur[35]?
[Note 35: Équivoque sur le verbe _command_, commander et commandement, si _command_ est substantif.]
PANDARE.--Ami, nous ne nous entendons pas l'un l'autre; je suis trop poli, et toi trop malin; à la requête de qui les musiciens jouent-ils?
LE VALET.--Voilà une question qui va droit au but, celle-là; ma foi, monsieur, à la requête de Pâris mon maître, qui est là en personne; et avec lui, la Vénus mortelle, le coeur de la beauté, l'âme invisible de l'amour.
PANDARE.--Qui, ma nièce Cressida?
LE VALET.--Non, monsieur:--Hélène, n'avez-vous donc pu la reconnaître à ses attributs?
PANDARE.--Il me paraît, l'ami, que tu n'as pas vu la belle Cressida.--Je viens pour parler à Pâris de la part du prince Troïlus; je lui ferai un assaut de politesses et de compliments; car mon affaire bout.
LE VALET.--Une affaire bouillie! C'est une phrase à l'étuvée, ma foi!
(Entrent Pâris et Hélène. Suite.)
PANDARE.--Bel avenir à vous, seigneur et à toute cette belle compagnie! Que de beaux désirs, dans une belle mesure, les accompagnent tous! et surtout vous, belle reine! Que de beaux songes soient le doux oreiller de votre sommeil!
HÉLÈNE.--Cher seigneur, vous êtes plein de belles paroles.
PANDARE.--C'est votre beau plaisir de le dire, aimable princesse.--Beau prince, voilà de la bonne musique interrompue.
PARIS.--C'est vous qui l'avez interrompue, cousin, et sur ma vie, vous en renouerez le fil de nouveau; vous la raccommoderez avec une pièce de votre invention.--Hélène, il a une voix pleine d'harmonie.
PANDARE.--Non, madame, en vérité.
HÉLÈNE.--Oh! seigneur...
PANDARE.--Rauque, en vérité; rauque, vraiment.
PARIS.--Bien dit, seigneur.--Oui, je sais que c'est là votre excuse de temps en temps.
PANDARE.--Chère princesse, j'aurais affaire au seigneur Pâris.--(_A Pâris_.) Seigneur, voulez-vous m'accorder la faveur de vous dire un mot?
HÉLÈNE.--Non; cette défaite ne nous éconduira pas: nous vous entendrons chanter, certainement.
PANDARE.--Allons, belle princesse, vous me raillez.--(A Pâris.) Mais vraiment, comme je vous le dis, seigneur,--mon cher seigneur, mon estimable ami, votre frère Troïlus...
HÉLÈNE.--Seigneur Pandare, mon doux seigneur...
PANDARE.--Allons, poursuivez, charmante princesse, poursuivez.--(_A Pâris_)...se recommande à vous dans les termes les plus affectueux.
HÉLÈNE.--Vous ne nous priverez pas de notre mélodie.--Si vous le faites, que notre mélancolie retombe sur votre tête.
PANDARE.--Douce princesse, chère princesse; oh! c'est une charmante princesse, en vérité!
HÉLÈNE.--...Et rendre triste une douce princesse, c'est une grande insulte. Non, vous aurez beau faire, cela est inutile; vous n'y gagnerez rien, en vérité; oh! je ne m'embarrasse pas de ces propos. Non, non.
PANDARE, _à Pâris_.--...Et, seigneur, il vous prie, si le roi l'invite au souper, de vous charger de l'excuser.
HÉLÈNE.--Seigneur Pandare...
PANDARE.--Que dit mon aimable reine, ma très-aimable reine?
PARIS.--Quel projet a-t-il en tête? Où soupe-t-il ce soir?
HÉLÈNE.--Non; mais, seigneur...
PANDARE.--Que dit ma belle reine? Mon cousin se brouillera avec vous; il ne faut pas que vous sachiez où il soupe.
HÉLÈNE.--Je gagerais ma vie que c'est avec Cressida l'usurpatrice.
PANDARE.--Oh! non, non, vous n'y êtes pas; vous en êtes bien loin; allez, l'usurpatrice est malade[36].
[Note 36: Hélène appelle Cressida l'usurpatrice, parce que sa beauté lui fait tort.]
PARIS.--Eh bien! je ferai ses excuses au roi.
PANDARE.--Oui, mon noble seigneur.--_(A Hélène_.) Pourquoi disiez-vous Cressida? Oh! non, la pauvre usurpatrice est malade.
PARIS.--Ah! je devine.
PANDARE.--Vous devinez? eh! que devinez-vous? Donnez-moi un instrument.--Allons, voyons, belle princesse.
HÉLÈNE.--Oh! cela est bien bon de votre part.
PANDARE.--Ma nièce est horriblement amoureuse d'une chose que vous possédez, belle reine.
HÉLÈNE.--Elle est à elle, seigneur, pourvu que ce ne soit pas mon seigneur Pâris.
PANDARE.--Lui? non, elle ne veut pas de lui. Elle et lui font deux[37].
[Note 37: C'est-à-dire ils sont brouillés.]
HÉLÈNE.--Une réconciliation, après une brouillerie, pourrait des deux en faire trois.