Chapter 7
--A ceci, que ce compagnon intérieur, cet être occulte, est le seul RÉEL! et que c'est celui-là qui constitue la personnalité. Le corps apparent n'est que le _repoussé_ de l'autre, c'est un voile qui s'épaissit ou s'éclaire selon les degrés de translucidité de qui le regarde, et l'être-occulte ne s'y laisse deviner et reconnaître que par l'_expression_ des traits du masque mortel.--L'organisme, enfin, n'est qu'un prétexte au corps lumineux qui le pénètre! Et l'on ne songerait jamais à son corps,--excepté, peut-être, pour en entretenir la vie,--si l'on était seul.--Remarquez-le: si deux hommes sont liés ensemble par un sentiment quelconque, ils finissent par oublier peu à peu les détails de leur aspect: _ils ne se voient plus_; ils sont en relation d'une manière plus profonde, et c'est leur être moral qu'ils voient réciproquement; ils savent qui ils sont, sous le simulacre palpable.
--Ceci est spécieux,--murmurai-je, pour dire quelque chose.
--Et c'est ce qui donne la clef de bien des contradictions mystérieuses, ajouta le docteur. Le corps apparent est même si peu le réel que, fort souvent, _ce n'est pas un homme qui habite dans la forme humaine_.
--Oh! oh!... m'écriai-je, avec une crispation nerveuse, car il me sembla qu'un caïman venait de tressauter en moi.
--Quoi! n'avez-vous jamais vu prédominer le type d'un animal,--de plusieurs animaux quelquefois,--sur une physionomie? Eh bien! observez avec attention les mouvements familiers, les instincts, les tendances de l'individu chez lequel prédominera le type de l'_ours_, par exemple, ou du _tigre_, et vous éprouverez l'obscure vision, en lui, d'on ne sait quel être fauve fourvoyé dans une enveloppe étrangère. Croyez-vous qu'il soit beaucoup d'hommes et de femmes, conformes à leur notion, dans l'Humanité terrestre? L'homme n'est qu'un animal divin, différencié des autres par l'Idéal!--Et celui en qui le souci des choses-éternelles n'est pas en éveil sans cesse au fond de sa conscience, celui-là tient encore de l'animal et n'est pas tout à fait sorti des ténèbres: celui-là n'est pas l'HOMME, en réalité, et l'expression de sa physionomie le trahit à chaque instant, malgré sa forme apparente. De même la Femme conforme à sa notion est celle qui, reflétant les espérances sublimes, comme une glace limpide et profonde, élève l'amour et l'espérance au delà de la Mort. Pensez-vous que de tels êtres soient nombreux dans notre espèce? Allons! soyez-en persuadé, les villes sont semblables aux forêts,--et il n'est pas difficile d'y retrouver les bêtes féroces.
--Vous croiriez que la plupart des vivants, interrompis-je...
--Sont engagés encore dans les liens inférieurs de l'Instinct, sont des bêtes invisibles, transfigurées par leur travestissement, si vous voulez,--dit le docteur, en riant d'un rire qui me montra deux rangées de dents à faire honneur aux maxillaires d'un Caraïbe,--mais _sont_ des BÊTES RÉELLES!--Et ajouta-t-il, les traits de leur visage (dans l'expression desquels transparaît l'essence lumineuse de leur véritable organisme) le prouvent surabondamment. De là leur natale haine pour la Pensée! leur soif, inextinguible, _organique_, foncière, d'abaisser, d'aniaiser, de profaner toute noble et pure tendance! de là leur mépris _grotesque_ de tout art sublime, de toute charité désintéressée, de tout ce qui n'est pas bas et impur--comme leurs préoccupations, leurs actes et leurs oeuvres!--De là leur façon de démontrer la justice de leurs opinions avec des coups et du sang! de là leur impossibilité de comprendre l'Homme véritable, issu de l'En-haut! Oui, vous dis-je, et croyez-le bien, le corps apparent n'est pas le réel; il change d'atomes à chaque instant, il se renouvelle _entièrement_ à chaque révolution de six ou sept mois; il N'EST PAS, à proprement parler. Ce n'est que du devenir dans le Devenir. C'est sa _forme_, son idée, son unité impalpable qui _est_, et sur laquelle se superpose son Apparaître. Et l'une des preuves _physiques_ de ceci, c'est que les physionomies se bestialisent ou s'illuminent aux approches de la Mort, d'une manière frappante, pour qui a, dans les prunelles, de quoi regarder!
--Mais, c'est l'_Ame_, tout bonnement, dont vous voulez parler, mon ami! interrompis-je; et alors... ce serait _Homo triplex_, qu'il faudrait dire!
Lenoir ne répondit que par un léger haussement d'épaules.
--Et moi, et moi-même, s'écria-t-il tout à coup, tenez! le croiriez-vous jamais? Je sens en moi des instincts dévorateurs! J'éprouve des accès de ténèbres, de passions furieuses!... des haines de Sauvage, de farouches soifs de sang inassouvies, _comme si j'étais hanté par un cannibale!_... Oui, c'est fou, mais c'est ainsi: et je connais bons nombre de docteurs aliénistes qui en pourraient avouer autant d'eux-mêmes, si leur gagne-pain ne les contraignait pas au calme, à la dissimulation et au silence. Et, lorsque je quitte le royaume de l'Esprit, je distingue très bien cette nature infernale, en moi!... C'est la _vraie_! Et toutes les spéculations métaphysiques me paraissent alors comme une filiation de miroitantes billevesées, incapables non-seulement de me racheter de cette horrible _forme_ intellectuelle, --presque diabolique--mais de me donner un seul instant de stable espérance! C'est pourquoi je redoute ce vestiaire qu'on appelle la Mort. C'est pourquoi je ne suis pas tranquille, vous dis-je!... Non, je me connais trop pour l'être jamais!
Une heure sonna. Je me levai; j'étais un peu remis de mon attaque nerveuse; Lenoir ayant, cette fois, été par trop excessif, ayant dépassé en un mot, le but, à force de l'exagérer. Décidément je trouvais de plus en plus ineptes ses lubies superficielles.
--Nous reprendrons cet entretien, fis-je, en souriant.
--Oui, dit-il, préoccupé et toujours un peu sombre.
Et, tirant de sa poche une petite édition portative de la Bible, il termina sa péroraison en s'écriant:
--Nous nous occuperons aussi de ce livre-là! (Et il tapait sur la couverture comme sur une tabatière.)
Il l'ouvrit machinalement, au hasard, et tomba sur le chapitre des lois de Moïse consacré à l'adultère et à ses châtiments.
Le passage une fois lu, il moucha son grand nez avec un bruit dont je me sentis alarmé. Il y eut un silence pendant lequel il m'examina comme pour juger de l'effet produit sur mon être par ce style.
J'avais remarqué seulement qu'à ce mot «l'adultère» Mme Lenoir avait longuement et silencieusement tressailli dans son fauteuil. Mais ce ne fut là, sans doute, qu'un mouvement nerveux éveillé soit par le souvenir de quelque amourette de bal, soit par la fraîcheur du soir et de la mer. Les verts fourrés de Paphos auront toujours leurs mystères, et le petit dieu malin sait bien ce qu'il fait: du moins, telle fut mon opinion.
Quant au lieutenant, quant à sir Henry Clifton, l'idée ne m'en vint même pas!
Lenoir ferma brusquement la Bible et ajouta très bas, comme à lui-même:
--En effet, comment pardonner à l'adultère? O rage! cette idée-là m'affole, je le confesse!--Oui, je sens que j'assouvirais ma vengeance--et que la perte des paradis ne l'arrêterait pas,--même dans les régions de la Mort,--si...
Et son regard tourné vers sa femme alla se briser sur les lunettes vertes et sur le visage terne.
Claire se leva, prit un bougeoir allumé:
--Tu, n'y penses pas, dit-elle: notre ami a besoin de repos.
Et elle me tendit le bougeoir en souriant.
Une minute après, je m'endormais en riant à chaudes larmes, dans mes draps, de ce couple fantastique.
CHAPITRE XV
LE HASARD PERMET A MON AMI DE VÉRIFIER INCONTINENT SES THÉORIES HUMILIANTES
La Mort est femme,--mariée au genre humain, et fidèle.--Où est l'homme qu'elle a trompé? HONORÉ DE BALZAC.
Je passe rapidement sur l'existence charmante et retirée que nous menâmes tous trois pendant une dizaine de jours, après lesquels mon pauvre ami, couché sans vie dans sa chambre et le drap mortuaire ramené sur le visage, reposait entre deux cierges.
Il avait été emporté brusquement, hélas! par une attaque d'apoplexie foudroyante, causée par l'abus, vraiment immodéré, du tabac à priser. Je l'avais, maintes fois, averti des inconvénients de cette herbe terrible--et des dangers qu'il bravait, pour ainsi dire, en se jouant. J'avais échoué.
Dédaigneux des remontrances de sa tendre femme qui s'était jetée plus d'une fois à ses pieds, le conjurant, au nom des sentiments les plus sacrés, de renoncer à son immonde passion, il ne diminuait même pas les doses de poudre qu'il introduisait et agglomérait, à chaque instant dans ses fosses nasales, à la longue saturées de nicotine. Le poison ne tardait pas à pénétrer de là dans tout l'organisme, à le perturber jusqu'au délire,--et quelquefois (disons-le tout bas), jusqu'à la folie furieuse.
Dès les premiers jours, ayant remarqué sa manie, je résolus de le guérir! de le sauver!
Et, pour diversifier et amuser en lui le démon de l'habitude, j'avais essayé de substituer dans sa boîte d'or, du nitrate d'argent, du sucre de réglisse, du chloroborate de «mercure», du charbon de terre, du phosphure de calcium, de la raclure de vieux souliers, de la soude caustique, de la poudre à canon et mille autres drogues inoffensives. Bref, j'eus, vraiment, pour lui les sollicitudes d'une mère.--Inutiles efforts; il prisa tout d'un nez indifférent, aux cartilages blindés.--Néanmoins, je ne me tins pas pour battu. Décidé à le guérir par mon système d'homéopathie,--le seul sérieux pour qui n'a pas le bon sens oblitéré,--je m'enfermai dans le laboratoire de chimie.
Ce que l'ingéniosité humaine peut inventer en fait de fougueux sternutatoires et de révulsifs terribles, j'ai su le glisser en sa tabatière. Il fallait qu'il succombât ou qu'il guérît. J'étais décidé à recourir fût-ce aux explosifs pour en finir avec son mal. Il n'est pas, je me plais à l'espérer, d'ingrédients dus à toutes les branches du savoir, dont je ne lui aie fort habilement bourré les cavernes. J'ai fait chauffer, au péril de ma vie, les creusets où se pulvérisaient, après concoction, les sucs des plantes les plus délétères, si utiles en médecine quand leur dosage est pondéré. Il me semblait voir dans tout cela le doigt de Dieu. J'avais négligé momentanément mes chers infusoires; l'amitié seule était mon guide,--et souvent, de nuit, quand réveillé en sursaut par quelque cauchemar, j'apercevais mes carreaux empourprés par les reflets du laboratoire où bouillonnaient, nuit et jour, les alambics, les matras à tubulures et les cornues, je me délectais, avec attendrissement, à la pensée que tout ce qui se faisait là, sous la garde des bons génies de la vraie Science, serait situé le lendemain dans l'appareil olfactif de mon déplorable ami.
Au moment où mes soins et mon traitement allaient être couronnés d'une récompense inespérée--(car je crois me rappeler qu'il commençait à regarder, par moments, sa tabatière avec une indéfinissable expression),--un certain samedi soir,--environ dix jours après mon arrivée dans la maison,--après un dîner des plus enjoués,--il pâlit au dessert, tout à coup! ses yeux se fermèrent, il remua les lèvres,--il était mort.
J'eus la présence d'esprit, au milieu du saisissement général de Claire et des domestiques, de pencher mon oreille vers sa bouche pour entendre ce qu'il avait l'air de dire à voix basse, et je distinguai fort nettement la phrase bizarre que j'ai citée plus haut.
--«En effet, murmurait le pauvre Lenoir,--comment pardonner à l'adultère?... Je sens--_à présent_,--à présent que je vais sans doute incorporer le sentiment que j'ai toujours eu de moi-même,--oui, je sens que, du fond des ténèbres-extérieures, j'assouvirais ma vengeance--si...
Ce furent ses dernières paroles. On se fait une idée dans quel deuil, dans quelle consternation nous fûmes abîmés! Où trouver des expressions? J'y renonce.--Et d'ailleurs, siérait-il d'introduire le public dans la douleur d'un particulier?
CHAPITRE XVI
CE QUI S'APPELLE UNE CHAUDE ALARME
Le cri du réprouvé ne traduit que cette pensée: «Si j'avais su!--Et je le savais!» COMMENTAIRES SUR LA THÉOLOGIE.
Ho! ho, moi aussi je sais être «poète», quand les circonstances l'exigent, lorsqu'en un mot cela cadre avec la solennité d'un événement. Le lyrisme, quand il a sa raison d'être, n'est point chose inutile: que n'absoudrait-il pas? Je pourrais en vivre, au besoin, comme presque tout le monde le fait, aujourd'hui, si je daignais m'abaisser jusqu'à confier mes idées à l'imprimerie.
Oui, je saurais passer, moi aussi, pour «poète»,--si j'étais dans l'âge où cette plume au chapeau procure des bonnes fortunes. Vraiment, je sais bon nombre de plumitifs qui,--si ce métier ne rapportait ni argent ni femmes,--cesseraient, sur-le-champ, d'exploiter, par leurs singeries, l'imbécillité des particuliers et redeviendraient tout juste aussi Gros-Jean que moi,--ce qui, d'ailleurs, serait... ce qu'ils auraient de mieux à faire, le cas échéant.
Or, l'incident Lenoir était, on en conviendra, de nature à m'inspirer sinon des prosopopées, du moins de très «poétiques» solennités d'idées et de phrases.
La chambre du défunt, située au troisième étage, était haute. Sur le visage du mort, étendu, couleur de cire et glacé, quelques gouttes d'eau bénite, où tombait la lueur des cierges, reluisaient, diamants funèbres.
Mme Lenoir était à genoux, contre le lit, la tête sur le drap, les mains jointes au-dessus de son front; moi j'étais agenouillé aussi, mais plus loin; dans le coin obscur au fond de la chambre, derrière une commode, assis sur mes talons, les mains jointes, la tête baissée, regardant toujours fixement un point rouge dans le tapis.--Nous étions seuls. Le prêtre et le médecin s'étaient retirés depuis une heure, devisant à voix basse. La porte s'était refermée.
Un grand crucifix d'ivoire, entre les rideaux, semblait pacifier les ténèbres.
J'accusais, avec rage, l'impitoyable nature qui me privait de mon ami et j'aurais presque douté de la Science, si je n'eusse fait la part de mon désespoir.
--Tout à coup, je ne sais ce qui se passa; mais, pour dire l'exacte vérité, j'éprouvai une chose dont l'analyse ou même l'énonciation distincte--me semblent situées au delà des termes dont peut disposer une syntaxe humaine. Une commotion de froid dans les yeux, dans le coeur et sur les tempes, simplement.
A ce moment-là, comme j'allais me demander ce que j'avais, la jeune veuve se releva brusquement, les cheveux hérissés, la flamme des cierges dans les verres de ses lunettes, les bras dressés! Terrifiante, elle poussa, dans le profond silence, un cri tellement imprégné et saturé d'une horreur folle, que je me sentis envahir, des pieds à la tête, par l'effroi,--l'effroi sans autre qualification.
La Peur m'inonda, pour ainsi dire, à l'improviste. Je fus glacé. Elle paralysa, pendant un moment appréciable, le jeu de mes facultés.--Je me bornai à ouvrir et à fermer les yeux alternativement!--Enfin, je pris sur moi de la regarder à la dérobée.
Son attitude n'était point faite pour rassurer un pauvre vieillard! Elle me désola! Le résultat de cette contemplation fut le tremblement, l'évanouissement instantané de mon sens moral, en une seconde! Et je me mis, sans bouger autrement, toujours à genoux dans le coin obscur, à pousser de grands, lents et prolongés hurlements, chromatiques, et dont le volume augmentait en proportion qu'ils descendaient vers les notes graves de mon registre de basse profonde. Au troisième hurlement, je sentis ma propre frayeur friser le délire, et je déchargeai mon âme par un petit rire à peine distinct, qui eut pour effet immédiat de combler la terreur de la jeune femme à ce point qu'elle courut vers la porte, prise d'une panique, et enfila les escaliers où, sans tarder, je la suivis quatre à quatre,--sans perdre, comme on dit, le temps en oiseux commentaires.
Nous mîmes deux secondes à franchir paliers et rampes, jusqu'à la porte du jardin. Dans notre précipitation simultanée à vouloir ouvrir cette exécrable porte, nous neutralisions mutuellement nos efforts; je poussai alors, dans ma détresse, un grognement étouffé, dont le bruit me fit tomber en syncope entre les bras de la pauvre femme; ses genoux s'entrechoquèrent et nous roulâmes à demi-morts sur le parquet.
Puis ce furent des cris et des flambeaux, des pas lourds et hâtés. Les domestiques, effarés, accouraient; Mme Lenoir répondit à voix basse à une question du vieux valet. On nous porta chacun dans notre chambre.--Une heure après, sentant que je ressaisissais la possession de moi-même, je sautai à bas, je fourrai tout ce que j'avais, pêle-mêle, dans ma valise, et je me mis à fuir par le jardin, escorté silencieusement et jusqu'à la porte, par le basset. Je courus, d'une haleine, au bureau des diligences, je m'installai dans la première rotonde venue, et j'éprouvai un grand plaisir,--au premier ébranlement des roues et au bruit des postillons qui soulevaient l'attelage à coups de fouet.--Je sentais que je m'éloignais de la maison Lenoir!... en laquelle je me promettais, _in petto_, de ne jamais remettre les pieds, même pour sauver mes derniers jours.
* * * * *
Ah! ah! je repris le cours de mes grandes découvertes.--Je vis du pays!--Je puis même dire que j'ai fait faire à la Science des pas de géant!
--Mais l'important est d'achever cette histoire. Ce que j'ai à dire est une chose si terrible, que j'ai été prolixe à dessein.--Je n'osais pas!--Je reculais le moment fatal!... Mais--j'ai bu, ce soir, des vins capiteux qui m'ont excité la cervelle... et je parlerai.
CHAPITRE XVII
L'OTTYSOR
Il y a plus de choses au Ciel et sur la Terre, Horatio, que n'en peut rêver toute votre philosophie. SHAKESPEARE, _Hamlet_.
Une année après, je me trouvai dans le midi de la France. J'avais exploré la chaîne des Alpes; je m'arrêtai à Digne.--Selon mes habitudes d'isolement, je fus me loger dans une hôtellerie de faubourg. Mes journées, je les passais dans les campagnes, muni de mes instruments.
Un soir que, harassé par mes recherches, je rentrai fort tard, j'enjoignis au garçon de m'apporter dans ma chambre une tranche de poisson, quelques poires et deux litres de café pour ma nuit.
Le garçon était d'un extérieur solennel.
--Monsieur ignore que c'est fête publique?... A l'exception d'une vieille dame malade et couchée, il n'y a pas un chat dans la maison. Personne aux cuisines! Tout le monde est parti pour aller voir le feu d'artifice.--Monsieur trouvera des restaurants s'il veut suivre cette rue qui mène à la grande cité;--il est venu aussi cette lettre pour monsieur.
Je pris tout doucement la volumineuse lettre, et je lus, à la clarté de la chandelle qu'il élevait près de mon front.
La lettre venait d'Angleterre. Un de mes correspondants de Londres, homme très original comme le sont un peu tous les Anglais, m'annonçait le gain d'un procès capital pour sa maison--ce dont il espérait--disait-il assez plaisamment--que je me réjouirais avec lui. Le post-scriptum ajoutait que--«à propos» un jeune Anglais de mes amis, officier de marine, venait de périr d'une mort des plus tragiques, au cours d'une mission dans l'extrême Océanie. Le steamer d'exploration qu'il montait se trouvant engagé dans le 14e latitude sud, et le 134e de longitude, à hauteur des Marquises, en avant du groupe sinistre des Pomotou, l'on avait mis à la mer une embarcation, commandée par cet officier, pour reconnaître les atterrages--de l'un de ces vastes îlots, d'aspect désert, sortes de volcaniques blocs de lave qui jaillissent, noirs, à de prodigieuses altitudes,--et balancent, dans l'orageux ciel du grand océan équinoxial, d'énormes forêts d'un vert intense.
«En ces parages, les plus reculés, pour ainsi dire, de notre globe, nul commerce possible n'ayant paru aux nations civilisées mériter que l'on risquât des bâtiments au milieu des innombrables récifs qui en hérissent les abords, ces îlots, perdus en des étendues de flots démesurées, demeurent tout à fait inconnus: cet archipel en compte plus de sept cents, dont quelques-uns seulement sont madréporiques.
«Les effroyables tempêtes, les enlisements d'un certain sable basaltique pareil à de la poussière d'anthracite, les tombées, parfois soudaines, de brumes stagnantes, rendent ces régions funestes aux navigateurs, qui ont surnommé ces eaux la Mer-dangereuse: et tant de bâtiments de tous pavillons s'y sont perdus que l'on a silencieusement renoncé à s'y égarer. Seule, une secte de pirates polynésiens, les Ottysors, guetteurs de naufrages, s'y réfugient par les mauvaises nuits et, les uns tapis dans les cavernes, les autres errants à travers les roches, attendent des proies.
«Or, au moment de l'événement, le petit détachement d'éclaireurs, sous les ombres du soir, longeait, sur la falaise de l'îlot, les périlleux sables et regagnait le bord. Le jeune officier, qui s'était peut-être avancé d'une cinquantaine de pas en avant de l'escorte, fut si brusquement assailli, au détour d'un roc, par un grand insulaire noir, (--sans doute l'un de ces Ottysors-pirates)--que celui-ci lui avait déjà tranché la tête et, s'inondant de sang, la balançait à bout de bras avec des gestes affreux, avant qu'un mouvement quelconque de défense, avant qu'un coup de feu, qu'un cri même eussent eu le temps de s'effectuer. Comme l'escouade se précipitait pour le massacrer, on le vit s'aventurer, à pas lents, sur les sables mortels, où lui fut envoyé un feu de salve continu, qui éclaira le crépuscule, pendant que le _fantastique_ indigène, se vouant lui-même à la mort, s'enlisait peu à peu, devant l'équipage interdit, sous les dunes de ces plages fatales et, disparaissait, dans l'étouffement, en agitant par les cheveux, en son poing levé tout droit, la tête sanglante qu'il avait l'air de montrer victorieusement aux étoiles. Le malheureux ami n'était autre qu'un lieutenant de vaisseau nommé sir Henry Clifton, avec lequel, disait mon correspondant, je devais avoir fait route de Jersey à Saint Malo.»
Je m'abstins, sur le moment, de toute réflexion relative à sir Henry Clifton au reçu de cette fâcheuse nouvelle. J'avais entendu parler de ces très rares Ottysors couleur de jais, ou _guetteurs de naufrages_. Les marins de Norwège et de Hollande nomment aussi ces nègres les Démons des enlisements. Ces féroces cannibales sont enveloppés d'un mystère non pénétré encore. La nuit, parfois, on entend, au loin, sur les écueils, leur grand cri, sombre hurlement de guerre. Ce sont de véritables _ombres_. Aucun d'eux n'a été fait prisonnier, et, malgré les décharges, on ne les voit ni tomber ni fuir. «On ne sait ce qu'ils font de leurs morts, _s'ils meurent_,» dit assez étrangement le géographe danois Bjorn Zachnussëm.
Je résolus de bannir de ma mémoire cette aventure qui me parut de nature à pouvoir troubler mon sommeil.
--Ne m'avez-vous point parlé d'une vieille dame malade? dis-je au garçon en mettant la lettre dans ma poche; a-t-elle soupé?
Le garçon, qui cherchait à épier sur mes traits l'effet de la lettre, fut quelque temps sans répondre.
--Non, dit-il enfin, son souper est là.
--Bien, répliquai-je; puisqu'elle est malade, je mangerai son souper; cela lui fera du bien.
Et je me mis à rire de ce bon mot dans le sonore escalier.
Je n'étais certes pas arrivé aux deux tiers de la durée habituelle et régulière de mon rire, lorsque mon nom, prononcé d'une voix agonisante, me parvint à travers la porte la plus voisine sur le palier où je me trouvais.
Je me sentis mal à l'aise et je m'arrêtai court.
--Qu'est-ce que cela? dis-je au valet.
--Ça? dit-il, c'est la vieille dame... Il faut croire qu'elle vous connaît.
--Quel est le nom de cette dame?
--Mme Lenoir.