Traité touchant le commun usage de l'escriture françoise
Part 6
L'empereur cognoissant, que paix valloit mieulx, que guerre, a faict appoinctement avec le Roy: & pour plus confirmer ceste amytié, allant en Flandre il a passé (chose non esperée) par le Royaulme de France: ou il a esté repceu en grand honneur, & extreme joye du peuple. Car qui ne se resjouyroit d'ung tel accord? qui ne loueroit Dieu de veoir guerre assopie, & paix regner entre les Chrestiens? ò que long temps avons desiré ce bien! ò que bien heureux soient, qui ont traicté cest accord! que mauldicts soient, qui tascheront de le rompre!
[En marge: L'usage, & collocation de l'incisum, dict en Françoys poinct à queue, ou virgule.]
[¶] Au premier periode (qui se commence l'Empereur cognoissant) je te veulx monstrer l'usage du poinct à queue, du comma, de la parenthese, & du poinct final, aultrement dict poinct rond. Le poinct à queue ne sert d'aultre chose, que de distinguer les dictons, & locutions l'une de l'aultre. Et ce ou en adjectifs, substantifs, verbes, ou adverbes simples. Ou avec adjectifs joincts aux substantifs expressement. Ou avec adjectifs gouvernants ung substantif. Ou avec verbes regissants cas: ce que nous appellons locutions. Exemple de l'adjectif simple. Il est bon, beau, advenant, jeune, & riche. Ne vois tu pas, que ce poinct distingue ces dictions bon, beau, advenant, jeune, & riche? Exemple du substantif simple. Il est plein de grand' bonté, beaulté, addresse, jeunesse, & richesse. Exemple du verbe simple. Il ne faict rien, que manger, boire, & dormir. Exemple de l'adverbe. Il a faict cela prudem^ment, courageusement, & heureusement. Exemple de l'adjectif joinct au substantif. Il est de grand courage, de prudence singuliere, & execution extreme. Exemple de l'adjectif gouvernant ung substantif. Il a tousjours vescu bien servant Dieu, secourant ses prochains, & n'offensant personne. Exemple du verbe régissant cas. C'est chose louable de bien servir Dieu, secourir ses prochains, & n'offenser personne.
Voila des exemples, pour te monstrer clairement l'usage de ce poinct à queue. Il a pareillement tel usage en la langue Latine. Devant que de venir aux aultres poincts, je te veulx advertir, que le poinct à queue se mect devant ce mot, ou: semblablement devant ce mot, &.
[En marge: Ou. Et.]
Exemple de ce mot, ou. Sot, ou sage qu'il soit, il me plaist. Exemple de ce mot, &. Sans sçavoir, & bonne vie l'homme n'est poinct à priser. Or entends maintenant, que ce mot, ou, aussi ce mot, &, sont aulcunes foys doublés: & lors au premier membre il n'y eschet aulcun poinct à queue. Exemple de, ou. Soit ou par mer, ou par terre, le Roy est le plus puissant. Exemple de, &. Il a tousjours esté constant & en bonne fortune, & en maulvaise.
[En marge: La collocation du comma.]
[¶] Je viens maintenant à parler du comma: lequel se mect en sentence suspendue, & non du tout finie. Et aulcunes fois il n'y en a qu'ung en une sentence: aulcunes foys deux, ou trois. Exemple. Il est bon de n'offenser personne: car il n'est nul petit ennemy: & chascun tasche de se venger, quand il est offensé.
[En marge: ( ) La collocation de la parenthese.]
[¶] Quant à la parenthese, c'est une interposition, qui a son sens parfaict: & pour son intervention, ou detraction elle ne rend la clausule plus parfaicte, ou imparfaicte. Exemple. Allant en Flandre il a passé (chose non esperée) par le Royaulme de France. Oste la parenthese, le sens sera aussi parfaict, que s'y elle y estoit. Ce qui est facile à cognoistre. Entends aussi, que la parenthese peult avoir lieu par tout le discours du periode: sinon au commencement, & à la fin.
[En marge: Devant, ou apres la parenthese il n'y eschet aulcun point.]
D'advantage il est à noter, que devant, ou apres la parenthese il n'y eschet aulcun poinct à queue, ou final. Et dedans y en eschet aussi peu: si ce n'est ung interroguant, ou ung admiratif. Exemple du premier. Si je puis jamais avoir puissance, je me vengeray d'ung si villain tour (en doibs je faire moins?) & luy donneray à entendre, qu'il me souvient d'une injure dix ans apres, qu'elle m'est faicte. Exemple du second. Estant le plus fort en toutes choses il fut vaincu (quel hazart de guerre!) & tost apres fut victeur seulement par prudence.
Sans aulcune vigueur de parenthese on trouve quelcque foys ung demy cercle en ceste sorte ) & cela se faict, quand nous exposons quelcque mot, ou quand nous glosons quelcque sentence d'aulcun Autheur Grec, Latin, Françoys, ou de toute aultre langue.
On trouve aussi ces demys cercles aulcunefoys doubles: & ce sans force de parenthese. Ilz se doublent doncq' ainsi ( ). Et lors en iceulx est comprinse quelque addition, ou exposition nostre sur la matiere, que traicte l'Autheur par nous interpreté. Mais le tout (comme j'ay dict) se faict sans efficace de parenthese. Lisant les bons Autheurs, & bien imprimés tu pourras cognoistre ma traditive estre vraye.
[En marge: . La collocation du poinct final.]
[¶] Quant au poinct final, aultrement dict poinct rond, il se mect tousjours à la fin de la sentence, & jamais n'est en aultre lieu. Et apres luy on commence voluntiers par une grand lettre.
[En marge: ? La collocation de l'interrogant.]
[¶] Au demourant: il n'ya que deux poincts. C'est l'interrogant, & l'admiratif: & l'ung & l'aultre est final en sens: & en peult avoir plusieurs en ung periode.
L'interroguant se faict par interrogation pleine, addressée à ung, ou à plusieurs, tacitement, ou expressement. Exemple. Qui ne se resjouyroit d'un tel accord? qui ne loueroit Dieu de veoir guerre assopie, & paix regner entre les Chrestiens?
[En marge: ! La collocation de l'admiratif.]
[¶] L'admiratif n'a si grand' vehemence: & eschet en admiration procedente de joye, ou detestation de vice, & meschanceté faicte. Il convient aussi en expression de soubhait, & desir. Brief: il peult estre par tout, ou il y a interjection. Exemple. O que long temps avons desiré ce bien! ò que bien heureux soient, qui ont traicté cest accord! que mauldicts soient, qui tascheront de le rompre!
A tant te suffira de ce, que j'ay dict des figures, & collocations de la punctuation. Je sçay bien que plusieurs Grammairiens Latins en ont baillé d'avantage: mais tu ne te doibs amuser à leurs resveries. Et si tu entends, & observes bien les reigles precedentes, tu ne fauldras à doctement punctuer.
LES ACCENTS DE LA LANGUE FRANCOYSE.
[En marge: L'usage des accents est double.]
Les gens doctes ont de coustume de faire servir les accents en deux sortes. L'une est en pronunciation, & expression de voix: expression dicte quantité de voyelle. L'aultre en imposition de marcque sur quelcque diction.
Du premier usage nous ne parlerons icy aulcunement: car il n'en est poinct de besoing. Et d'advantage il a moins de lieu en la langue Françoyse, qu'en toutes aultres: veu que ses mesures sont fondées sur syllabes, & non sur voyelles: ce qui est tout au rebours en la langue Grecque, & Latine.
Quant à l'imposition de marque (qui est le second membre de l'accent) j'en diray en ce traicté, ce qu'il en fault dire briefvement, & prifvément, sans aulcune ostentation de sçavoir, & sans fricassée de Grec, & Latin.
[En marge: L'ostentation d'aulcuns sottelets.]
J'appelle fricassée, une mixtion superflue de ces deux langues: qui se faict par sottelets glorieux: & non par gents resolus, & pleins de bon jugement. Venons à la matiere.
[En marge: Les lettres, qui reçoipvent principalement accent en la langue Françoyse.]
[¶] En la langue Françoyse sur toutes letres il y en a deux qui reçoipvent plus accent, que les aultres. C'est assavoir a, & e. De ces deux nous parlerons par ordre.
[En marge: a. En Françoys est usurpé diversement.]
[¶] La letre dicte a, se trouve en trois sortes communement en nostre langue Françoyse. Aulcunes foys elle est ung article du datif: car le datif Latin est exposé en Françoys par le dict article. Exemple. Dedi Petro quod ad me scripseras. J'ay baillé à Pierre ce, que tu m'avois escript.
Aulcunesfois est preposition servant à l'accusatif cas: & vault aultant, comme, ad, en Latin. Exemple. Rex ad Imperatorem scripsit, tutam ei viam in Flandriam per Galliam patêre. Le Roy a escript à l'Empereur, que le passage luy estoit seur par France, pour aller en Flandre.
Aulcunesfois aussi ceste particule a, signifie aultant en Françoys, que, habet, en Latin. Exemple. Habet omnia, quæ in oratore perfecto esse possunt. Il a toutes choses, qui peuvent estre en ung orateur parfaict. Aultre exemple. Occîdit illum nefariè. Il l'a tué meschamment. Telle est la langue Françoyse en aulcunes locutions: ou pour ung mot Latin il y en a deux Françoys: comme, Respondit: Il a respondu. Cantavit: Il a chanté. Scripsit: Il a escript. Fuit: Il a esté. En ce locutions ce mot a, est prins diversement. Car il est de signification possessive, active, ou temporelle. Exemple de la possessive. Multas divitias habet: Il a plusieurs richesses. Exemple de l'active. Cantavit: Il a chanté. Exemple de la temporelle. Fuit, Il a esté. Quant a la duplication des mots pour ung seul Latin, cela se faict seulement en la signification active, & temporelle de ceste diction a. Exemple. Cantarunt: Ilz ont chanté. Fuerunt: Ilz ont esté. Et par cela tu peulx cognoistre, que la langue Latine comprent plus, que la Françoyse: ce qui n'advient pas en toutes choses.
Note doncques, que, quand a, est article, ou preposition, il le fault signer d'ung accent grave, en ceste sorte à. Et ainsi signent les Latins leurs prepositions: c'est assavoir à, & è.
[En marge: a Quand il est verbe.]
Mais quand, a, represente ce verbe Latin, habet, il n'a poinct d'accent. Lors aulcuns l'escripvent avec une aspiration, ha: ce qui me semble superflu: toutesfoys je remects cela à la fantasie d'ung chascun. Note aussi, que, quand il est de signification active, ou temporelle (comme j'ay demonstré) il ne reçoipt poinct d'accent.
[En marge: e En Françoys est de double prolation.]
[¶] La lettre appellée e, a double son, & prolation en Françoys. La premiere est dicte masculine: & l'aultre femenine.
[En marge: é Masculin.]
La masculine est nommée ainsi, pource que é, masculin a le son plus virile, plus robuste, & plus fort sonnant. D'advantage, il porte sur soy ung virgule ung peu inclinée à main dextre, comme est l'accent appelle des Latins aigu, ainsi é. Exemple. Il est homme de grand' bonté, privaulté, & familiarité: plus, il dict tousjours verité. Aultre exemple. Apres qu'il eut bien mangé, bancqueté, & chanté, il voulut estre emporté de là: & puis fut couché en ung bon lict: mais le lendemain matin apres estre desyvré, il se trouva bien estonné, & fut frotté, & gallé de mesmes par ung tas de rustres, qui ne l'aymoient guieres. Voila deux exemples de la termination masculine.
[En marge: é Masculin jamais ne vient en collision.]
[¶] Maintenant il te fault noter diligem^ment deux choses. C'est que ceste lettre é, estant masculine jamais ne vient en collision: c'est à dire, qu'estant devant ung mot commençant par voyelle, elle ne se pert poinct. Exemple. Il a esté homme de bien toute sa vie: & n'a merité ung tel oultrage.
En apres il fault entendre, que ceste lettre é, est aussi bien masculine au plurier nombre, qu'au singulier. Et ce tant en noms, qu'en verbes. Exemple des noms. Les iniquités, & meschancetés, desquelles il estoit remply, l'ont conduict à ce malheur. Aultre exemple. Toutes voluptés contraires à vertu ne sont louables.
[En marge: L'orthographe de é, masculin au plurier nombre.]
[¶] Je te veulx advertir en cest endroict d'une mienne opinion. Qui est, que le é, masculin en noms de plurier nombre ne doibt recepvoir ung z, mais une s, & doibt estre marqué de son accent, tout ainsi qu'au singulier nombre.
Tu escriras doncq' voluptés, dignités, iniquités, verités: & non pas voluptéz, dignitéz, iniquitéz, veritéz. Ou sans é marqué avec son accent aigu tu n'escriras voluptez, dignitez, iniquitez, veritez.
[En marge: z. Est le signe de é, masculin au plurier nombre des verbes.]
[¶] Car z, est le signe de é, masculin au plurier nombre des verbes de seconde personne: & ce sans aulcun accent marcqué dessus. Exemple. Si vous aymez vertu, jamais vous ne vous addonnerez à vice, & vous esbatterez tousjours à quelque exercice honneste. Aultre exemple. Si vous estiez telz, que vous dictes, vous ne deschasseriez ainsi les vertueux. Sur ce propos je sçay bien, que plusieurs non bien cognoissants la virilité du son de le é, masculin trouveront estrange, que je repudie le z, en ces mots voluptés, dignités, & aultres semblables. Mais s'ilz le trouvent estrange, il leur procedera d'ignorance, & maulvaise coustume d'escrire: laquelle il convient reformer peu à peu.
[En marge: é Masculin ne se mect seulement en fin de diction.]
[¶] Oultre ce, qui est dict, saiche, que é, de pronunciation masculine ne se mect seulement en fin de diction, mais aussi devant la fin. Exemple. Journée, renommée, meslée, assemblée, diffamée, affolée: & aultres mots, qui se forment du masculin en femenin: comme est de despité, despitée: de courroucé, courroucée: de suborné, subornée: & semblables dictions tant au singulier nombre, qu'au plurier. Exemple du plurier. Contrées, journées assemblées, menées.
[En marge: e Femenin]
[¶] L'aultre pronunciation de ceste letre e, est femenine: c'est à dire de peu de son, & sans vehemence. Estant femenine elle ne repçoit aulcun accent. Exemple. Elle est notable femme, de bonne vie, de bonne rencontre, & aultant prudente, & sage, que femme qui se trouve en ceste contrée.
Note aussi, que quand ceste lettre e, est femenine, elle est de si peu de force, que tousjours elle est mengée, s'il s'ensuict apres elle ung mot commençant par voyelle.
[En marge: L'origine de synalelphe & Apostrophe en la langue Françoyse.]
De là ont leur origine les figures appellées Synalelphe, & Apostrophe. Entre lesquelles figures il y a aulcune difference, comme nous demonstrerons maintenant.
La figure, que nous appellons synalelphe, ou collision, oste, & mange la voyelle en proferant seulement, & non en escripvant: car ladicte voyelle se doibt escrire. Exemple en prose. J'ay esperance en luy, & me fie en la grande amour, & largesse extreme, de laquelle il use envers touts gens scavants. En ceste exemple, la derniere lettre d'esperance, fie, grande, largesse, laquelle, use, se perd en proferant, à cause des aultres mots ensuivants, qui commencent pareillement par voyelle. Mais non obstant la collision, il fault escrire tout au long, tant en prose, qu'en vers. Exemple en rhythme.
Tu es tant belle, & de grace tant bonne, Qu'à te servir tout gentil cueur s'addonne.
Necessairement en ce mot, belle, le dernier, e, est mangé: ou aultrement le vers seroit trop long.
[En marge: Couppe femenine.]
Et les Faictistes, qui composent rhythmes en langage vulgaire, appellent cela coupe femenine: c'est à dire abolition de le e, femenin, qui rencontre une aultre voyelle, par laquelle il est aboli apres la quatriesme syllabe du vers. De cecy je parleray plus amplement en l'art poëtique.
[En marge: ' Apostrophe.]
[¶] Ce dict e, femenin est aulcunesfoys aultrement mangé par Apostrophe. Or l'Apostrophe oste du tout la voyelle finale de ce qui precede la voyelle du mot ensuivant: & faict, qu'elle ne s'escript, ne profere aulcunement: & suffist, que seulement on la marcque au dessus par son petit poinct.
[En marge: Apostrophe eschet sur monosyllabes.]
Devant que de t'en bailler exemple, je t'advertis, qu'Apostrophe eschet principalement sur ces monosyllabes, ce, se, si, te, me, que, ne, je, re, le, la, de. Et combien, que les Françoys n'ayent de coustume de signer ledict Apostrophe, si en usent ilz naturellement, principalement aux monosyllabes dessusdictes, quand le mot ensuivant se commence semblablement par voyelle.
[En marge: h N'empesche point l'apostrophe en quelques dictions.]
[¶] Et si d'adventure il se commence par h, cela n'empesche poinct quelque foys l'Apostrophe: car nous disons, & escripvons sans vice, l'honneur, l'homme, l'humilité, & non le honneur, le homme, la humilité. Au contraire nous disons sans Apostrophe le haren, la harendiere, la haulteur, le houzeau, la housse, la hacquebute, le hacquebutier, la hacquenée, le hazard, le hallecret, la hallebarde. Et si ces mots se proferent sans grande aspiration, la faulte est enorme.
[En marge: h Mal pronuncée par aulcunes provinces.]
De laquelle faulte sont pleins les Auvergnats, les Prouvençaulx, les Gascons, & toutes les provinces de la langue d'oc. Car pour le haren il disent l'aren: pour la harendiere, l'arendiere: pour la haulteur, l'aulteur: pour le houzeau, l'ouzeau: pour la housse, l'ousse: pour la honte, l'onte: pour la hacquebute, l'acquebute: pour la hacquenée, l'acquenée: pour le hazard, l'azard: pour le hallecret, l'allecret: pour la hallebarde, l'allebarde. Et non seulement (qui pis est) font ceste faulte au singulier nombre de telles dictions, mais aussi au plurier. Car pour des harens, ilz disent des arens: pour les hacquenées, les acquenées: pour mes houzeaux, mes ouzeaux: pour il me fault, ou je me vois houzer, il me fault ouzer. Or je laisse le vice de ces nations, & reviens à ma matiere.
[En marge: ce Avec Apostrophe.]
[¶] Exemple de, ce. C'est grand' follie, de prendre pied à ses parolles. Sans Apostrophe il fauldroit dire: Ce est grand' follie.
[En marge: cest Sans Apostrophe.]
Entends toutes foys, que souvent ce mot, cest, n'a poinct d'Apostrophe: comme quand nous parlons ainsi. Cest oeuvre est digne de louange. Cest homme n'est pas en son bon sens. Cest Allement est trop glorieux.
[En marge: se Avec Apostrophe.]
[¶] Exemple de, se. S'adventurant de passer la riviere à pied, il s'est noyé. Pour se adventurant: & pour, il se est noyé.
[En marge: Son, mon, ton. Reçoipvent Apostrophe.]
Note icy que non seulement ceste diction, se, repçoit Apostrophe, mais aussi ces mots la reçoipvent: c'est assavoir, son, mon, ton. Et par cela nous disons m'amye, pour mon amye: & m'amour, pour mon amour: & t'amour, pour ton amour: & s'amour, pour son amour. Et usons de tel parler tant en prose, qu'en rhythme: mais plus souvent en rhythme. Et aussi m'amye, & m'amour, sont dictions plus usitées, que les deux aultres.
[En marge: si Avec apostrophe.]
[¶] Exemple de, si. S'il estoit possible, je vouldrois bien faire cela. Pour, si il estoit possible. Toutesfoys tu ne voirras guieres, qu'il reçoive apostrophe avec aultre mot, que ce mot, il.
[En marge: Exception de cela.]
Exemple de toutes aultres voyelles. De la voyelle, a. Si audace estoit prisée, chascun seroit audacieux. De la voyelle, e. Si eloquence est en luy grande, ce n'est de merveille: car il a ung esprit merveilleux: & puis il estudie continuellement en Ciceron. De la voyelle, i. Si ignorance vient à regner, tout est perdu. De la voyelle, o. Si orgueil est en ung homme, je ne le puis frequenter. De la voyelle, u. Si ung homme diligent peult parvenir à richesses, j'espere quelque jour estre riche. En touts ces exemples je confesse, que l'apostrophe y peult escheoir: mais avec apostrophe le parler sera plus rude, que sans apostrophe. Ce que peult facilement juger ung homme d'aureilles delicates. J'exepte tousjours les licences poëtiques, & les laisse en leur entier. Car ung poëte pourra dire (à cause de sa rhythme) s'audace, s'eloquence, s'ignorance, s'orgueil, s'ung homme.
D'avantage il te convient sçavoir, que ceste particule, si, est aulcunes foys conditionnale, ou demonstrative. Et lors elle peult recevoir apostrophe, comme tu as veu aux exemples precedents.
[En marge: si Pour tant]
Aulcunes foys elle se met pour tant, ou tant fort. Et lors elle ne reçoit aulcune apostrophe. Exemple. Il est si ambitieux, si envieux, si injurieux, si oultrageux, que personne ne le peult comporter. Aultre exemple. Ce lieu est si umbrageux, que le fruict n'y peult meurir. C'est à dire, tant ambitieux, tant envieux, tant injurieux, tant oultrageux, tant umbrageux. Alors garde toy de l'apostropher: car il n'y auroit rien si aspre en prolation, que de dire s'ambitieux, s'envieux, s'injurieux, s'oultrageux, s'umbrageux.
[En marge: ni Ne reçoit pas souvent apostrophe.]
[¶] Tel est l'usage de ceste particule, ny. Car elle ne reçoit pas bonnement apostrophe, si elle se rencontre devant ung mot commençant par voyelle. Exemple. Je ne veis jamais ni Amboise, ni Envers, ni Italie, ni Orleans, ni umbrage en ce champ. En toutes ces locutions l'apostrophe seroit indecente, & lourde.
[En marge: te Avec Apostrophe.]
[¶] Exemple de, te. Je serois marry de t'avoir offensé. Il t'eust bien recompensé, si tu eusses faict cela. Il t'interrogue. Il t'oultrage. Il t'use ta robbe. Pour de te avoir: il te eust: il te interrogue: il te oultrage: il te use.
[En marge: me Avec apostrophe.]
[¶] Exemple de, me. Il m'assault. Il m'entend bien. Il m'irrite. Il m'oultrage. Il m'use tous mes habillements. Pour, il me assault: il me entend bien: il me irrite: il me oultrage: il me use.
[En marge: que Avec apostrophe.]
[¶] Exemple de, que. C'est bonne chose, qu'argent en necessité. Qu'est ce, que richesse, sans santé? Il fault, qu'il s'y trouve. O qu'orgueil est desplaisant à Dieu! Il n'est sçavoir, qu'usage ne surmonte. Pour, que argent: que est ce: que il se y trouve: que orgueil: que usage.
[En marge: ne Avec apostrophe.]
[¶] Exemple de, ne. Je n'ay que ce vice. Il n'est rien si sot. Il n'ignore cela. Cela n'orne point le parler. Je n'use jamais de parfums. Pour, je ne ay: il ne est: il ne ignore: cela ne orne: je ne use.
[En marge: je Avec Apostrophe.]
[¶] Exemple de, je. J'ay tousjours peur des calumniateurs. J'entends bien, que tu demandes. J'interpreteray ce livre de Ciceron. Je te donneray à entendre, comme j'ouys cela de luy. J'use souvent de telles figures. Pour, je ay: je entends bien: je interpreteray: je ouys: je use.
[En marge: re avec apostrophe.]
Exemple de, re. Il fault r'assembler ces pieces. Je te r'envoye ton serviteur. Il seroit bon de r'imprimer tes Oeuvres. Il fault r'ouvrir ce coffre. Il seroit bon de r'umbrager ce ply. Pour, re assembler: re envoye: re imprimer: re ouvrir: re umbrager. Et note que, re, signifie de rechef.
[En marge: le Avec apostrophe.]
[¶] Exemple de, le. L'avoir n'est rien en ung homme, s'il n'a vertu. L'entendement trop soubdain ne faict pas grand fruict. L'interpreteur de cecy ment. L'orgueil de luy me desplaist. L'usage de tel art est faulx. Pour, le avoir: le entendement: le interpreteur: le orgueil: le usage.
[En marge: la Avec apostrophe.]
[¶] Exemple de, la. L'amour est bonne, quand elle est fondée en vertu. L'enfance de luy a esté terrible. L'interpretation de ce lieu est difficile. L'oultrecuidance est grande. L'usance est telle. Pour, la amour: la enfance: la interpretation: la oultrecuidance: la usance.
[En marge: de Avec apostrophe.]
[¶] Exemple de ce mot, de. C'est grand' charge d'avoir tant d'enfants. Par faulte d'entendre le Grec, il a failli. Cela part d'invention bien subtile. Ceste response est pleine d'orgueil, & oultrage. Par faulte d'user de bon regime, il est retombé en fiebvre. Pour, de avoir: de entendre: de invention: de orgueil: de user.
[En marge: ' Apocope]
[¶] Je ne parleray plus de l'apostrophe, et viendray maintenant à declairer, que signifie ung petit poinct semblable à celluy de l'apostrophe. Ce petit poinct est signe d'une figure nommée des Grecs, & Latins Apocope. Et ainsi la nomment aussi les Françoys par faulte d'aultre terme à eulx propre. Ceste figure oste la voyelle, ou syllabe de la fin d'ung mot pour la necessité du vers: ou à fin, que le mot soit plus rond, & mieulx sonnant. Exemple. Pri', suppli', com', hom', quel', el', tel', recommand', encor', avec'. Pour prie, supplie, comme, homme, quelle, elle, telle, recommande, encores, avecques. En prose l'exemple peult estre, grand' chose: quelle quel' soit: pour grande chose: quelle, quelle soit. Car ainsi la prolation est plus doulce, & plus ronde.
Au demeurant, il fault entendre, que les Françoys usent, oultre ce que dessus, de deux sortes de characteres: lesquelz sont de telle figure.
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