Traité touchant le commun usage de l'escriture françoise
Part 5
Quant aux consonantes je treuve que les, des, es, perdent s, quant le vocable ensuyvant commence par consonante, comme quant nous disons les compaignons de guerre es quelz les Capitaines ont faict des dons sont les mieulx agguerriz: nous devons escrire, lé compaignons de guerre é quelz, l'é Capitaines ont faict de dons sont lé mieulx, agguerriz: car si nous prononçons s, en ces monosyllabes, la prononciation sera vicieuse. Brief il me suffist de vous faire entendre la vertu de l'Apostrophe pour vous en ayder ainsi que la prononciation vous contreindra. Or fault il entendre qu'elle n'a point de lieu, là ou il entrevient quelque point autant de virgule, que de fin de clause: comme quant nous disons une femme bonne, apprinse, & sage, pensera tousjours de son honneur. Autrement tu ferois une prononciation confuse, là ou elle requiert estre distincte & faicte quasi avecq quelques poses.
[En marge: il, elle.]
Notés aussi que il, & elle, apres le verbe terminé en e femenin ne fait pas perdre le son d'e, comme quant nous disons, ayme il? ayme elle? il s'en pourroit trouver d'autres, dont la prononciation vous devra faire sages. Il y a aussi quelque fois detour de syllabe entiere comme en avez, & savez quant nous disons a'vous, sa'vous, pour avez vous, savez vous, que pour eviter tant de diverses figures je trouveray bon de marquer de la figure de l'Apostrophe: d'autant que c'est une mesme rayson de detour en voix, ou syllabe finale.
_A UNG SEUL DIEU HONNEUR_
ET GLOIRE.
AU LECTEUR, S.
Tu as cy devant (Lecteur) le discours de Loys Meigret Lyonnoys, touchant nostre escripture Françoyse. Qui est un œuvre, ou il l'ha si nayfvement debatuë, qu'il me contrainct (ou guieres ne s'en fault) de tenir son party: voyre l'ensuyvre de brief en sa forme d'escrire, fondée en raisons vifves & pleines de verité: encores que Mos, ce tyran, vicieux & resveur, ne fasse aultre chose que luy recalcitrer. Apres lequel traicté il m'ha semblé bon d'adjoindre, La maniere de bien traduire d'une langue en aultre: la punctuation de la langue Françoyse: & les accentz d'icelle, mis en lumiere par Estienne Dolet, natif d'Orleans. Et ce ay je faict (meu envers toy de bon vouloir) si non à ton utilité, au moins pour te resjouyr l'esprit en la tradition de ces deux advis ensemble (Pourquoy n'oseray-je point dire Institutions?) proffitables aux professeurs de nostre langue. Mais si tu trouve l'orthographie de Meigret, dissemblable à celle de Dolet: sçache que l'un le veult ainsi, & l'aultre pareillement. Doncques (amy) ne dy point que j'escry en diverses manieres, comme confuz, & ne sçachant de quel boys faire flesches, quand tu auras leu ce, que je te presente: ains reçoy le tout d'aussi joyeuse face, comme je te le livre. Et à Dieu.
AU LECTEUR ENCORES.
Ly et puis juge: ne juge toutesfoys devant, que d'avoir veu mon Orateur Françoys, qui (possible est) te satisfaira, quant aux doubtes, ou tu pourras encourir lisant ce Livre.
Dixain, de Saincte Marthe.
Pourquoy es tu d'aultruy admirateur, Vilipendant le tien propre langage? Est ce (Françoys) que tu n'as instructeur, Qui d'icelluy te demonstre l'usage? Maintenant as en ce grand advantage, Si vers ta langue as quelcque affection: Dolet t'y donne une introduction Si bonne en tout, qu'il n'y a que redire: Car il t'enseigne (ô noble invention) D'escrire bien, bien tourner, & bien dire.
ESTIENNE DOLET A MONSEIGNEUR DE LANGEI
humble salut, & recognoissance de sa liberalité envers luy.
Je n'ignore pas (Seigneur par gloire immortel) que plusieurs ne s'esbaissent grandement de veoir sortir de moy ce present Oeuvre: attendu que par le passé j'ay faict, & fais encores maintenant profession totalle de la langue Latine. Mais à cecy je donne deux raisons. L'une que mon affection est telle envers l'honneur de mon païs, que je veulx trouver tout moyen de l'illustrer. Et ne le puis myeulx faire que de celebrer sa langue, comme ont faict Grecs, & Romains la leur. L'aultre raison est, que non sans exemple de plusieurs je m'addonne à ceste exercitation.
[En marge: Autheurs antiques illustrateurs de leur langue.]
Quant aux Antiques tant Grecz, que Latins, ilz n'ont prins aultre instrument de leur eloquence, que la langue maternelle. De la Grece seront pour tesmoings Demosthene, Aristote, Platon, Isocrate, Thucydide, Herodote, Homere. Et des Latins je produis Ciceron, Cæsar, Salluste, Virgille, Ovide. Lesquelz n'ont delaissé leur langue, pour estre renommés en une aultre. Et ont mesprise toute aultre: sinon qu'aulcuns des Latins ont apprins la Grecque, affin de sçavoir les arts, & disciplines traictées par les Autheurs d'ycelle.
[En marge: Aulcuns Autheurs modernes illustrateurs de leur langue, tant en Italien, qu'en françoys.]
Quant aux modernes, semblable chose que moy a faict Leonard Aretin, Sannazare, Petrarcque, Bembe (ceulx là Italiens) & en France Budée, Fabri, Bouille, & maistre Jacques Silvius. Doncques non sans l'exemple de plusieurs excellents personnages j'entreprends ce labeur. Lequel (Seigneur plein de bon jugement) tu recepvras non comme parfaict en la demonstration de nostre langue, mais seulement comme ung commencement d'ycelle. Car je sçay, que quand on voulut reduire la langue Grecque, & Latine en art, cela ne fut absolu par ung homme, mais par plusieurs. Ce qui se faira pareillement en la langue Françoyse: & peu à peu par le moyen, & travail des gens doctes elle pourra estre reduicte en telle parfection, que les langues dessusdictes. A ceste cause (seigneur tout humain) je te requiers de prendre ce mien labeur en gré: & s'il ne reforme totallement nostre langue, pour le moins pense, que c'est commencement, qui pourra parvenir à fin telle, que les estrangiers ne nous appelleront plus Barbares. Te soubvienne aussi en cest endroit, qu'il est bien difficille qu'une chose soit inventée, & parfaicte tout à un coup. Parquoy tu te doibs contenter de mon invention, & en attendre ou par moy, ou par aultres la parfection avecq' le temps. Joinct aussi, qu'en choses grandes, & difficilles le vouloir doibt estre assés. Je laisse ce propos, & te veulx dire ce, qui m'a esmeu de te dedier ce Livre.
[En marge: Le comble des vertus de Monsieur de Langei.]
Certes l'opinion, & estime grande, que j'ay de ton sçavoir, eloquence, &, jugement en tout esmerveillable, m'a induict à ce faire, aultant ou plus, que l'humanité, & liberalité, de laquelle tu uses de jour en jour de plus en plus en mon endroict: & ce sans aulcun mien merite: car de te faire aulcun service meritant telle amour, que me la portes, & monstres par effect, cela est hors totallement de mon pouvoir. Toutesfoys pour suppliment du pouvoir la volunté te doibt satisfaire: laquelle est telle, que sans exception d'aulcun Humain je te revere, comme ung Demidieu habitant en ces lieux terrestres, & estincellant de tous costez par une lumiere de vertus à toy seul octroyées par l'Omnipotent: Omnipotent envers toy prodigue des ses graces, si jamais il en eslargist à aulcune sienne creature. Et qui est celluy, qui puisse à mon dict contredire, s'il a cognoissance de tes faicts? Nul ne doubte de la bonté de ta nature. Chascun se sent de ta munificence. Toutes Nations estranges ne preferent aulcun à toy touchant l'art militaire, & conduicte de guerre.
[En marge: Monsieur de Langei gouverneur du piedmont.]
Quant à la politique, & gouvernement equitable d'ung pays, le Piedmont en donnera tesmoignage: en laquelle Province tu es à present gouverneur soubs l'autorité du Roy, qui t'a esleu à ceste charge, comme personne idoine à touts faicts de grand conseil, & prudence. Croy (Seigneur le premier des Humains) que je suis l'homme le moins admirant les hommes sans raison, & cause vehemente: mais tes vertus, et parfaictions infinies m'ont ravy jusques à là, que sur touts je t'adore: et ceste affection, la Posterité n'ignorera, si mes Oeuvres meritent immortalité de nom. Icy feray fin de mon epistre, te priant derechef avoir ce mien Livre pour aggreable.
ESTIENNE DOLET, AU PEUPLE FRANCOYS
humble Salut, & accroissement d'honneur & puissance.
Depuis six ans (ô peuple Françoys) desrobbant quelcques heures de mon estude principalle (qui est en la lecture de la langue Latine, et Grecque) te voulant aussi illustrer par tous moyens j'ay composé en nostre langage ung Oeuvre intitulé l'Orateur Françoys: duquel Oeuvre les traictés sont telz.
[En marge: L'Orateur Françoys.]
La grammaire. L'orthographe. Les accents. La punctuation. La prononciation. L'origine d'aulcunes dictions. La maniere de bien traduire d'une langue en aultre. L'art oratoire. L'art poëtique.
Mais pour ce, que le dict Oeuvre est de grande importance, & qu'il y eschet ung grand labeur, sçavoir, & extreme jugement, j'en differeray la publication (pour ne le precipiter) jusques à deux, ou troys ans. Ce pendant tu t'ayderas des instructions, qui sont en ce present Livre. Lequel si je cognois t'estre aggreable, je seray plus enclin à te bien polir, & parfaire le demeurant de mon entreprinse.
[En marge: La vertu du vivant est tousjours enviée.]
Combien, que j'en attends plustost contentement de la Posterité, que du Siecle present: car le cours des choses humaines est tel, que la vertu du vivant est tousjours enviée, et deprimée par Detracteurs, qui se pensent advantager en reputation, s'ilz mesprisent les labeurs d'aultruy. Mais l'homme de sçavoir, & de bon jugement ne doibt regarder à telz resveurs, & plustost s'en mocquer du tout. Ainsi faisant, je poursuivray mon effort, & attendray legitime los de la Posterité: non d'aulcuns vivants par trop pleins d'ingratitude, & maulvais vouloir. Contente toy pour ceste heure (ò peuple François) de ce petit Oeuvre: et prends pour pleige l'affection, que je porte à ma renommée, que dedans quelque temps je te rendray parfaict l'Oeuvre dessusdict. Et si aulcuns se delectent en tel labeur, cela n'est que bon. Que pleust à Dieu, que pour ung il y en eust mille: car par telz efforts le plus parfaict sera cogneu, & en demeurera la gloire au bien entendant la langue Latine, et Françoyse. Pour le moins de mon costé je tascheray de faire mon debvoir en si noble, & louable passetemps.
[En marge: L'ingratitude d'aulcuns personnages de ce temps.]
Vray est que si j'estois envieux du bien d'aultruy, je me deporteroys de ce mien labeur: pource que j'ay cogneu telle ingratitude entre les hommes de mon temps, que ceulx, qui ont le plu[s] proffité sur mes Oeuvres, sont les premiers, qui taschent de deprimer mon renom: mais pour leur meschante nature je ne laisseray de produire par Oeuvres le don de grace, que le Createur m'a faict tant en la cognoissance de la langue Latine, que de ma maternelle Françoyse. Et ce tout à l'honneur, & gloire de luy (luy seul autheur de tout bien) & à l'utilité de la chose publicque: laquelle je prefere aux maldicts de tous mes Envieux, & Detracteurs: qui à la fin se trouveront trompés en moy: car leur meschant langage ne me sert, que d'ung esguillon à la vertu tout au rebours de ce, qu'ilz vouldroient de moy proceder. Mais je sçay, comme il fault tromper telles bestes chaussées: & en telle prudence consumeray le demeurant de ma vie, taschant tousjours de perpetuer mon nom par Oeuvres recommendables à la Posterité, & aage futur: lequel se trouvant vuide d'envie en mon endroict, & muni de bon vouloir, ne se monstrera ingrat, mais par une equité, & raison louera ce, qui est de louer. Ceste esperance m'a tousjours esmeu à escrire, & donné cœur de prendre les labeurs, que j'ay jusques icy prins en la vacation literaire. Car au jugement des vivants il y a bien peu d'equité, & racueil pour les doctes. Adieu Peuple le plus triumphant du Monde, soit en vertu, soit en puissance. A Lyon ce dernier jour de May, l'an de grace. Mil cinq cents quarante.
LA MANIERE DE BIEN TRADUIRE D'UNE LANGUE EN AULTRE.
Autheur Estienne Dolet natif d'Orleans.
La maniere de bien traduire d'une langue en aultre requiert principallement cinq choses.
[En marge: La premiere reigle pour bien traduire]
[¶] En premier lieu, il fault, que le traducteur entende parfaictement le sens, et matiere de l'autheur, qu'il traduict: car par ceste intelligence il ne sera jamais obscur en sa traduction: & si l'autheur, lequel il traduict, est aulcunement scabreux, il le pourra rendre facile, & du tout intelligible. Et de ce je te vois bailler exemple familierement. Dedans le premier Livre des questions Tusculanes de Ciceron, il y a un tel passage Latin:
[En marge: Lieu de Ciceron interpreté.]
Animum autem animam etiam ferè nostri declarant nominari. Nam & agere animam, & efflare dicimus: & animosos, & bene animatos: et ex animi sententia. Ipse autem animus ab anima dictus est.
Traduisant cest Oeuvre de Ciceron j'ay parlé, comme il s'ensuyt. Quant à la difference (dy je) de ces dictions animus, & anima, il ne s'y fault point arrester: car les façons de parler Latines, qui sont deduictes de ces deux mots, nous donnent à entendre, qu'ilz signifient presque une mesme chose. Et est certain, que animus est dict de anima: & que anima est l'organe de animus: comme si tu voulois dire la vertu, & instruments vitaulx estre origine de l'esprit: & icelluy esprit estre ung effect de ladicte vertu vitale. Dy moy (toy qui entends Latin) estoit il possible de bien traduire ce passage, sans une grande intelligence du sens de Ciceron? Or sçache doncques, qu'il est besoing, & necessaire à tout traducteur d'entendre parfaictement le sens de l'autheur, qu'il tourne d'une langue en aultre. Et sans cela, il ne peult traduire seurement, & fidellement.
[En marge: La seconde reigle]
[¶] La seconde chose, qui est requise en traduction, c'est, que le traducteur ait parfaicte cognoissance de la langue de l'autheur, qu'il traduict: & soit pareillement excellent en la langue, en laquelle il se met à traduire. Par ainsi il ne violera, & n'amoindrira la majesté de l'une, & l'aultre langue. Cuides tu, que si ung homme n'est parfaict en la langue Latine, & Françoyse, il puisse bien traduire en Françoys quelcque oraison de Ciceron?
[En marge: Chascune langue a ses proprietés.]
Entends, que chascune langue a ses proprietés, translations en dictions, locutions, subtilités, & vehemences à elle particulieres. Lesquelles si le traducteur ignore, il faict tort à l'autheur, qu'il traduict: et aussi à la langue, en laquelle il le tourne: car il ne represente, & n'exprime la dignité, et richesse de ces deux langues, desquelles il prend le manîment.
[En marge: La tierce reigle.]
[¶] Le tiers poinct est, qu'en traduisant il ne se fault pas asservir jusques à là, que l'on rende mot pour mot. Et si aulcun le faict, cela luy procede de pauvreté, & deffault d'esprit. Car s'il a les qualités dessusdictes (lesquelles il est besoing estre en ung bon traducteur) sans avoir esgard à l'ordre des mots, il s'arrestera aux sentences, & fera en sorte, que l'intention de l'autheur sera exprimée, gardant curieusement la proprieté de l'une, et l'aultre langue. Et par ainsi c'est superstition trop grande (diray-je besterie, ou ignorance?) de commencer sa traduction au commencement de la clausule: mais si l'ordre des mots perverti tu exprimes l'intention de celluy, que tu traduis, aulcun ne t'en peult reprendre.
[En marge: C'est follie de vouloir rendre ligne pour ligne, ou vers pour vers.]
Je ne veulx taire icy la follie d'aulcuns traducteurs: lesquelz au lieu de liberté se submettent à servitude. C'est à sçavoir, qu'ilz sont si sots, qu'ilz s'efforcent de rendre ligne pour ligne, ou vers pour vers. Par laquelle erreur ilz depravent souvent le sens de l'autheur, qu'ilz traduisent, et n'expriment la grace, & parfection de l'une, et l'aultre langue. Tu te garderas diligemment de ce vice: qui ne demonstre aultre chose, que l'ignorance du traducteur.
[En marge: La quarte reigle]
[¶] La quatreiesme reigle, que je veulx bailler en cest endroict, est plus à observer en langues non reduictes en art, qu'en aultres. J'appelle langues non reduictes encores en art certain & receu: comme est la Françoyse, l'Italienne l'Hespaignole, celle d'Allemaigne, d'Angleterre, & aultres vulgaires.
[En marge: Il se fault garder d'usurper mots trop approchants du Latin]
S'il advient doncques, que tu traduises quelque Livre Latin en icelles (mesmement en la Françoyse) il te fault garder d'usurper mots trop approchants du Latin, & peu usités par le passé: mais contente toy du commun, sans innover aulcunes dictions follement, & par curiosité reprehensible. Ce que si aulcuns font, ne les ensuy en cela: car leur arrogance ne vault rien, & n'est tolerable entre les gens sçavants.
[En marge: La langue Grecque, ou Latine est plus riche en dictions, que la Françoyse]
Pour cela n'entends pas, que je dye, que le traducteur s'abstienne totalement de mots, qui sont hors de l'usage commun: car on sçait bien, que la langue Grecque ou Latine est trop plus riche en dictions, que la Françoyse. Qui nous contraint souvent d'user de mots peu frequentés. Mais cela se doibt faire à l'extreme necessité. Je sçay bien en oultre, que aulcuns pourroient dire, que la plus part des dictions de la langue Françoyse est derivée de la Latine, & que si noz Predecesseurs ont eu l'authorité de les mettre en usage, les modernes, & posterieurs en peuvent aultant faire. Tout cela se peult debattre entre babillarts: mais le meilleur est de suyvre le commun langage. En mon Orateur Françoys je traicteray ce poinct plus amplement, & avec plus grand demonstration.
[En marge: La cinqiesme reigle.]
[¶] Venons maintenant à la cinqiesme reigle, que doibt observer ung bon traducteur. Laquelle est de si grand vertu, que sans elle toute composition est lourde, & mal plaisante. Mais qu'est ce, qu'elle contient?
[En marge: Nombres oratoires.]
Rien aultre chose, que l'observation des nombres oratoires: c'est à sçavoir une liaison, & assemblement des dictions avec telle doulceur, que non seulement l'ame s'en contente, mais aussi les aureilles en sont toutes ravies, & ne se faschent jamais d'une telle harmonie, de langage. D'iceux nombres oratoires je parle plus copieusement en mon Orateur: parquoy n'en feray icy plus long discours. Et derechef advertiray le traducteur d'y prendre garde: car sans l'observation des nombres on ne peult estre esmerveillable en quelcque composition, que ce soit: & sans iceulx les sentences ne peuvent estre graves, & avoir leur poix requis, & legitime. Car penses tu, que ce soit assés d'avoir la diction propre, & elegante, sans une bonne copulation des mots? Je t'advise, que c'est aultant, que d'ung monceau de diverses pierres precieuses mal ordonnées: lesquelles ne peuvent avoir leur lustre, à cause d'une collocation impertinente. Ou c'est aultant, que de divers instruments musicaulx mal conduicts par les joueurs ignorantz de l'art, & peu cognoissantz les tons, & mesures de la musique. En somme, c'est peu de la splendeur des mots, si l'ordre, & collocation d'iceulx n'est telle, qu'il appartient. En cela sur touts fut jadis estimé Isocrate Orateur Grec: & pareillement Demosthene.
Entre les Latins Marc Tulle Ciceron a esté grand observateur des nombres. Mais ne pense pas, que cela se doibve plus observer par les Orateurs, que par les Historiographes. Et qu'ainsi soit, tu ne trouveras Cæsar, & Saluste moins nombreux, que Ciceron. Conclusion quant à ce propos, sans grande observation des nombres ung Autheur n'est rien: & avec iceulx il ne peult faillir à avoir bruict en eloquence, si pareillement il est propre en diction, & grave en sentences, & en arguments subtil. Qui sont les poicts d'ung Orateur parfaict, & vrayement comblé de toute gloire d'eloquence.
LA PUNCTUATION DE LA LANGUE FRANÇOYSE.
[En marge: Toutes langues n'ont qu'une punctuation.]
Si toutes langues generalement ont leurs differences en parler, & escriture, toutesfois non obstant cela elles n'ont qu'une punctuation seulement: & ne trouveras, qu'en icelle les Grecs, Latins, Françoys, Italiens, ou Hespaignols soient differents. Doncques je t'instruiray briefvement en cecy. Et pour t'y bien endoctriner il est besoing de deux choses. L'une est, que tu cognoisses les noms, & figures des poincts. L'aultre, que tu entendes les lieux, ou il les fault mettre. Quant aux figures, elles sont telles, qu'il s'ensuyt, ou en ceste sorte.
[En marge: Les figures des poincts.]
i. , ii. : iii. . iiii. ? v. ! vi. ( )
[En marge: Les noms d'iceulx.]
[¶] i. Le premier poinct est appellé en Latin incisum: & en Françoys (principalement en l'Imprimerie) on l'appelle ung poinct à queue, ou virgule: & se souloit marquer ainsi / .
ii. Le second est appellé en Grec comma: & les Latins ne luy ont baillé aultre nom. Mais il fault entendre, que toutes ces sortes de punctuer n'ont leur appellation, & nom à cause de leur forme, et marque, ains pour leur effect, & proprieté.
iii. Le tiers est dict par les Grecs colon. En Latin on l'appelle punctum. Et en l'Imprimerie on l'appelle ung poinct, ou ung poinct rond. Toutes foys quant à l'efficace il n'y a pas grand difference entre colon, & comma. Sinon que l'ung (qui est comma) tient le sens en partie suspens. Et l'aultre (qui est le colon) conclud la sentence. Par ainsi on pourroit dire, que le colon peult comprendre plusieurs comma: & non pas le comma plusieurs colon.
[En marge: Prevention contre les detracteurs.]
[¶] Si en cest endroict quelcque maling detracteur veult dire, que j'entends mal ce, que les Grecs appellent comma, & colon: je luy responds, que combien que les Grecs ayent appellé comma, ce que j'appelle ung poinct à queue: & que dudict comma je marque ung colon: & que je constitue ung colon pour fin de sentence, certainement je n'erre en rien. Car les Latins interpretent comma pour incisum: & si les Grecs le prennent pour incision de locution, je le veulx prendre pour incision de sentence, c'est à sçavoir pour sentence moyenne, & suspendue: & le colon pour sentence finale du periode. Je dy cecy, pour obvier aux mal disants, & calumniateurs. Desquelz il est au temps present si grand nombre, que si ung homme d'esprit s'arrestoit à eulx, il ne composeroit jamais rien. Mais mon naturel est tel, que je n'ay aultre passetemps, que de telz fols.
iiii. Le quart est nommé par les Latins interrogans: & par les Françoys interrogant.
v. Le quint differe peu du quart en figure: toutesfoys il se peult appeller admiratif, & non interrogant.
vi. Le sixiesme est appellé parenthese: & est double, comme l'on peult veoir par ses deux petis demys cercles.
[En marge: La collocation des poincts.]
[¶] Or puis que tu cognois leurs noms, & figures, je te veulx maintenant monstrer familierement, quelz lieux ilz doibvent avoir en nostre parler, & escripture. Et te prie y vouloir entendre: car une punctuation bien gardée, & observée sert d'une exposition en tout œuure.
Premierement il te fault entendre, que tout argument, & discours de propos, soit oratoire, ou poetique, est deduict par periodes.
[En marge: Qu'est ce que periode.]
[¶] Periode est une diction Grecque, que les Latins appellent clausula, ou compræhensio verborum: c'est à dire une clausule, ou une comprehension de parolles. Ce periode (ou aultrement clausule) est distingué, & divisé par les poincts dessusdicts. Et communement ne doibt avoir que deux, ou trois membres: car si par sa longueur il excede l'alaine de l'home, il est vicieux. Si tu en veulx avoir exemple, je te voys forger ung propos, ou il y aura troys periodes: dedans lesquelz touts les poincts, que je t'ay proposés, seront contenus: & puis je te declaireray par le menu l'ordre, & la cause d'ung chascun. Or mon propos sera tel.
[En marge: Exemple d'ung periode parfaict.]