Traité touchant le commun usage de l'escriture françoise

Part 2

Chapter 23,877 wordsPublic domain

Or je treuve que la cognoissance des differences des vocables se peut faire en troys sortes en nostre escriture, & paravanture en quatre si nous voulions prendre garde aux accens. Mais pour autant qu'ilz sont encores incogneuz aux françois, nous nous en somes deporté. Premierement donques on cognoit la difference des vocables, quant toutes les voix ou aucunes de celles dont ilz sont composez sont diverses, comme Roy, Paris, Lyon, Hector. La seconde maniere de difference est, quant les vocables ne sont point differens en substance de voix: mais en la seule quantité, d'une, ou de plusieurs voyelles: comme quant nous disons, qu'ung home a effondré ung huys fermé d'une buche ferme. Ces deux ferme ne sont en rien differens en substance de voix: mais tant seulement en la quantité de la derniere syllabe du premier fermé, qui est longue, à cause de l'e que vous appellez masculin, & que proprement je vouldroys appeller e long: attendu que les quantités longue, ou briefve sont es voix, & qu'improprement nous leur attribuons sexe. La tierce maniere de cognoistre la difference des vocables, est celle qui vuyde nostre question: la quelle depend du sens, & du jugement de l'home qui saura discerner les diverses significations des vocables qui ne sont en rien differens, sinon d'autant que la rayson du propos le requiert. Comme si en parlant du Zodiac, & des estoilles fixes qui y sont, quelqu'ung dye ou bien escrive, que le cueur du Lyon est en la vingt & deuziesme partie du Lyon ou environ: la matiere nous devra donner occasion de ne juger ce Lyon estre une beste comme nous le voyons en terre. Et toutesfois la prononciation, ny l'escriture ne sont point autre de ce vocable Lyon, soit qu'il signifie une beste terrestre, ou l'ung des signes du Zodiac. Combien d'avantage pourroys je amener de mots françois, es quelz nous ne faisons point de difference ny en prononciation, ny en escriture: quoy que les significations soient diverses.

[En marge: Passe.]

Comme quant nous disons: cest arbalestier qui passe, a frappé une passe, d'une arbaleste de passe: là ou nous prononçons troys passe, d'une mesme prononciation, & les escrivons de mesmes letres. Or me dictes maintenant messieurs les observateurs de differences, la rayson pourquoy vous n'avez point mise de note de difference en ceux cy, ny en ung milion d'autres: & qu'au contraire vous en faictes es aucuns en corrompant la loy de l'escriture? Il semble que ce soit de peur qu'elle ne soit trop aisée, & lisable. Dictes moy d'avantage quant nous disons: tu dis, tu fais en sorte, que tes dictz, & tes faicts nous sont dix fois plus griefs, qu'ung fes, ou est la difference que vous trouvez en la prolation de dis, dicts, & dix, & en celle de ces autres, fais, faicts, fes? Pourquoy doncq' auront ilz plus grand privilege de corrompre l'escriture, que ces autres dont nous avons parlé? Mais ou est la langue tant soit elle diserte, & opulente, qui se soit exemptée de pluralité de significations en ung vocable? combien qu'au demourant elle ne se treuve faire autre difference en l'escriture que fait la prononciation, aumoins en la corrompant: & là ou elle l'auroit faict, la façon en seroit digne de blasme. Concluons doncques que quelque difference que nous desirions mettre entre les vocables en nostre escriture, il la fault ranger à la prononciation, & ne corrompre point la proprieté, & puissance des letres.

[En marge: La defense par les derivaisons.]

Il ne nous reste doncq' plus à debatre que la difficulté des derivaisons qui est le dernier refuge de ceux qui veulent defendre la superfluité des letres en l'escriture: & mesmement des Latins, disans, qu'il n'y a point de danger: & que d'avantage nous sommes tenus d'escrire quelque marque de derivaisons quant nous tirons quelque vocable d'une autre langue, comme par une maniere de reverence, & recognoissance du bien que nous avons receu en faisant tel emprunt. De sorte qu'ilz nous contraignent bien souvent d'estre superfluz en escriture, comme, en recepvoir escripre, faict, & autres infinis vocables. Pour ausquelz satisfaire il nous fault premierement entendre que s'il y gist obligation à telle recognoissance, elle est, ou par loy naturelle, ou bien d'une privée obligation de peuple à autre par une convention, ou quasi convention. Au regard de celle qui vient de crime elle n'a point icy de lieu: d'autant qu'il n'y a non plus d'offense en tel emprunt, que d'allumer son tyson au feu d'autruy. Premierement quant à la loy naturelle, il me semble qu'elle nous commande ne faire rien à autruy que nous ne volussions bien qu'on nous feit. Aussi ne seroit il pas raysonnable, que nous comme envieux fissions querelle aux Grecz, Latins, ou autre nation estrange, si en semblable ilz tyroient de nostre langue aucung vocable. Et là ou nous la voudrions dresser, il faudroit qu'elle fust colorée de quelque perte, ou dommage, aultrement elle seroit deraysonnable. Premierement quant à la perte, je n'y en treuve non plus en l'emprunt d'ung vocable pour celuy dont on le tyre, qu'il s'en trouvera en celuy que fait ung peuple des bonnes loix, & coustumes d'une autre nation. Parquoy il n'y a point de dommages: mais au contraire ung merveilleux gain de gloire, & honneur pour la langue de qui on fait l'emprunt, si nous considerons, qu'il se fait d'une bonne estime qu'on a de sa suffisance, & bonne invention en ses vocables. Et si d'avantage il y gisoit obligation, ou est le peuple au monde qui s'en sceut excuser, soit Grec, soit Latin, Juif, ou Indien? Brief toutes nations du monde ont esté quelquefois troublées de quelque autre peuple, de sorte qu'attendu les longues demeures que par le moien des guerres & victoires, ont esté faictes des homes sur autres pays: il est impossible qu'il ne se soit faicte quelque confusion, & mutuel emprunt de langage. Et toutesfois nous ne voyons point les Romains, ny les Grecz, & Hebreux, satisfaire à telle obligation en corrompant la puissance, & l'ordre de l'usage des letres. Il reste doncques que vous me direz, que nonobstant toutes ces remonstrances, qu'il est bien raisonnable de recognoistre le bien de celuy, dont tu l'as receu, encores qu'il ne fasse perte, comme qui t'a esté moyen de venir à ce bien là. Quant à cela je confesse bien que ce seroit ingratitude, de mescognoistre celuy duquel tu auras receu ung bien tant petit qu'on vouldra, là ou l'occasion s'offriroit de le recognoistre ou nyer. Comme si le propos se mettoit sus de la sourse de quelque vocable tyré de la langue Latine, & que tu la voulusses taire, & l'attribuer à la tienne, ou autre, par malice. A la verité aussi esse là, ou il fault estre soigneux de la derivaison des vocables: comme quant on veult faire une grammaire, & eplucher la nayve sourse d'une diction à la coustume des Latins, qui est trop plus que raisonnable: & non pas user de ceste façon de marque par une corruption, ou superfluité de letres, & par je ne sçay quel emprunt que fait la plume plus que l'usage de la langue. Et quant ainsi seroit que noz anciens s'y seroient obligez de leur franche volunté, je ne croy point que les Grecz, ny Latins qui ont mis tant de peine à rendre leur escriture la plus perfecte, & plus approchant de leur prononciation qu'il leur a esté possible, eussent jamés accepté une tant inique, & deraisonnable obligation. Joint qu'il me semble qu'une recognoissance de quelque bien receu d'autruy, doit estre faicte telle qu'elle luy soit aggreable. Et là ou ilz auroient accepté, elle se pourroit maintenir nulle, comme qui est faicte contre les loix, & ordonnances de bien escrire. Or il n'est point de bien faict si grand qui te puisse obliger à mal faire, ny faire chose sotte, & digne de reprehension. Au demourant si ainsi estoit que nous fussions tenuz à ceste maniere de recognoissance par superfluité de letres, il me semble que la loy deut estre generalle, & que nous serions tenuz le faire autant aux ungs qu'aux autres. Comment doncques nous excuserons nous en infiniz vocables tyrés des autres langues, esquelz nous n'avons point mis de letre superflue? comme, dire, ame, home, forme, figure, pain, vin, letre, peindre, pourriture, fievre, rumeur, beau, cheval, egal, larmes. Brief ilz sont en infiny nombre.

[En marge: Dict. Faict.]

Venons d'avantage à ceux qui sont descenduz d'une mesme source, & qu'on me rende raison pourquoy es aucuns il y a une letre superflue qui n'est point gardée es autres? comme en dict, & faict, esquelz le c, est superflu, ny n'est point en la prononciation. Vous me direz incontinant que c'est pour monstrer qu'ilz viennent de dictum & factum, esquelz est le c: mais aussi repliqueray je pourquoy en semblable dy, dis, dit, dire, fais, fait, & faire, ne sont escris avecq' le mesme c, veu qu'ilz viennent de dico, dicis, dicit, dicere, facio, facis, facit, facere: lesquelz tous sont escris du c, & desquelz dictum & factum ne sont que derivez.

[En marge: Escripre.]

Que dirons nous de ceux qui mettent des letres qui ne sont point à la sourse? comme qui escrivent escripre. Je ne puis bonnement entendre à quelle intention ilz mettent ce p. Car il me semble que suyvant leurs regles de derivaisons, il falloit plustost mettre ung b, d'autant qu'il est decendu de scribere. Il est vray qu'ilz me pourront dire qu'il n'y a non plus de danger en l'ung qu'en l'aultre, comme qui ny servent que d'estonner le lyseur ainsi que fait ung espovantal de cheneviere les oysillons, corneilles, & pies. Concluons doncques que telles observations de derivaisons faictes contre la rayson, & l'ordre d'escriture sont vicieuses, comme qui la corrompent, & la rendent incertaine, & confuse: & que finablement nonobstant toutes les susdictes defenses amenées par ceux qui veulent maintenir les vices de l'escriture Françoise, il la fault ranger au seul usage de la prononciation: de sorte qu'elle devra changer de letres, ainsi que l'usage de la langue changera de voix, comme celle qui luy sert à representer son Image. Laquelle nous y devons mirer tout telle & ainsi entiere suyvant les puissances des letres, qu'on a de coustume de mirer en ung mirouer les Images des choses qui luy sont presentées. Mais pour autant qu'il est impossible de bien escrire selon les voix de la prononciation, que premierement nous ne cognoissions les puissances des letres, & à quelles voix elles servent: tout ainsi que ce n'est pas assez à ung peinctre d'avoir le vif present s'il ne cognoist les coleurs propres pour faire le pourtrait perfect: il est necessaire pour rendre nostre entreprinse perfecte de les rechercher par le menu, & faire en sorte que nonobstant l'abus nous en puissions bien user: & telement qu'il ne se treuve point de façon de voix Françoyse, qui ne se puisse escrire si distinctement, que le lecteur n'ayt point d'occasion de demourer perplex par ung desordre d'escriture.

DES LETRES, & DE LEURS PUISSANCES.

Chapitre II.

Ceux qui premierement ont divisé les voix simples, & subsequemment les letres, les ont divisées en voyelles, & consonantes: tenans les voyelles comme ames vivifiantes les consonantes, d'autant que sans elles, elles ne peuvent estre prononcées: non plus qu'ung corps ne peut avoir mouvement, ny vie sans l'ame.

[En marge: a, e, i, o, u]

Or n'ont ilz au commancement assigné que cinq voyelles en general: qui sont, a, e, i, o, u, comme desquelles les autres moyennes participoient, sans avoir egard à la diversité qui pouvoit provenir à cause de la quantité. Mais depuis les Grecz considerans leur prononciation, inventerent la letre, η, comme qui estoit une voix moienne entre a, & e: & qui d'avantage estoit longue, ou bien si vous voulez masculine. Aussi ont ilz fait l'ω mega que nous pouvons appeller le grand O, le composans de deux o micron qui est ung o petit, pour aucuns vocables esquelz la prononciation de l'o estoit plus longue. Or me semble il que la langue Françoise a beaucop de diversitez de voyelles, si nous y voulons prendre garde: & qui ont besoing d'estre notées en nostre escriture, si nous la voulons rendre perfecte. Car je treuve qu'entre ces cinq voyelles nous avons aucunes qui sont moyennes.

[En marge: e femenin clos. é masculin clos. é ouvert masculin. e ouvert femenin]

Et premierement il me semble que tout ainsi que nous avons cest e, commun que nous divisons en masculin, & femenin comme en bonne, & bonté: & que nous devons appeller e clos: qu'en semblable aussi avons nous ung e ouvert masculin, & femenin, duquel la prononciation est entre a, & e, que j'appelle e ouvert, comme qui requiert une prolation plus ouverte que l'e commun, ainsi que nous voyons en mes, tes, ses, semblablement: esquelz certainement l'e sonne plus ouvert qu'en bonne, bonté.

[En marge: Ai.]

Et croy bien que pour la craincte qu'on avoit qu'au lieu de l'e ouvert on ne leust ung e clos, on a abusé de la diphthongue ai, tout ainsi que font aucuns Latins qui la prononcent en e ouvert. De sorte qu'au lieu d'escrire més, fés, ilz ont escrit, mais, faicts: qui est une mauvaise escriture, & abusive, comme je le vous monstreray quant nous viendrons à vuyder les diphthongues. Et pourtant estoit il beaucop meilleur de l'escrire d'ung simple e. Ilz ont voulu d'avantage exprimer cest e ouvert en adjoustant au commun e une s, comme en estre beste, esquelz il suffisoit ung é ouvert masculin.

[En marge: é ouvert masculin.]

Car comme je vous ay dict tout ainsi que nous avons l'e commun & clos masculin, & femenin, nous avons aussi l'e ouvert de mesme.

[En marge: e ouvert femenin]

De sorte que nous prononçons en étre, béte é ouvert masculin, & en bonnet, briquet, furet, semblablement, nous prononçons l'e femenin.

[En marge: Regle.]

Et notés que tous noms & participes qui se terminent en ét au singulier, ont la terminaison du pleurier en és par é ouvert masculin comme bonnet, bonnés, furet, furés: fet, perfet, escris comme requiert leur prononciation, font, fés, & perfés. Et si on te debat que ceste façon d'escriture est bien diverse de la Latine, respons qu'aussi est bien la prononciation Françoise, que tu entens escrire, & non pas la Latine. Au demourant il n'y a Calomniateur si dificile, qui se sceut pleindre de faire prononciation autre que Françoise en lisant ceste façon d'escriture. Mais pour autant qu'on me pourroit dire que ceste difference d'e, est malaisée à faire, vous avez ung remede qui est de recourir aux vocables esquelz ilz sont cognuz.

[En marge: Maistre.]

Et pourtant si je veux savoir comme se doit escrire maistre, mon recours sera à étre: comme qui sont d'une mesme prononciation au premier e, par ce moien tu despouilleras ce maistre, de la diphthongue ai, avecq' s, & y mettras le seul é ouvert masculin escrivant métre. Or entendez que combien qu'on ayt inventé (& avecq' bonne rayson) de diversifier é masculin du femenin par la ligne dont les Latins notent leur accent aigu, qu'il ne s'ensuyt pas pourtant que l'é masculin ait tousjours l'accent aigu de sa nature. Car si nous considerons bien la langue Françoise nous trouverons que communement l'accent aigu se treuve bien e femenin, comme es secondes personnes du plurier des verbes du present indicatif. Ce que nous voyons quant nous disons, vous comméncez, vous revénez, esquelz l'accent aigu n'est pas en la derniere syllable mais en la penultime, qui est ung e femenin. Avecq' ce que jamés l'accent ne change la quantité de la syllabe. Il est vray qu'il y en a d'autres qui diversifient cest é masculin avecq' une ligne oblique qui prent sa naissance en l'e, en ceste sorte [e], que je trouverois beaucop meilleur par ce que cest autre marque qui ja est en usage, est beaucoup plus propre pour signer les accens à qui les vouldroit marquer. Quoy que ce soit tout revient à ung.

[En marge: Allast.]

Croyez que par faute d'avoir consideré les quantités des voyelles noz ancestres sont en partie tombez au vice de superfluité de letres: non seulement en l'e, mais aussi es autres voyelles, comme de l'a, es tierces personnes du preterit perfect d'aucuns verbes, escrivans, allast, donnast, aymast: esquelz comme il est notoire, s est superflue, & suffit seulement de marquer a ainsi que l'é masculin: ou bien si cela vous semble ennuyeux de laisser l'a simple. Car encor' qu'on profera a brief, si ne seroit il pas si estrange de nostre prononciation que si on proferoit s.

[En marge: Fist.]

Nous faisons aussi le semblable de l'i, comme quant nous escrivons fist, fistes, dist, & ainsi des autres: esquelz nous sentons evidemment la seule prononciation d'un í, long: & devons escrire fít fítes.

[En marge: Feit.]

Il est vray que nous avons voulu r'habiller cela par la diphthongue ei: je ne treuve point toutesfois qu'elle y soit prononcée, ny ne le peult estre sans mauvaise grace.

[En marge: i Consonante.]

Nous usons aussi de l'i consonante, & de mesme figure que la voyelle: toutesfois qui vouldroit rendre nostre escriture perfecte, il la faudroit aucunement diversifier, & la tenir quelque peu plus longue.

[En marge: o ouvert]

Venons maintenant à l'o, lequel je treuve en la langue Françoise estre quelquesfois prononcé ouvert, comme en cor, corps, corne, mort, & autrefois clos, comme en tonner, foller, non, nom: dont es aucuns nous adjoustons ung u, comme en amour, pouvoir, nous:

[En marge: Noz. Nous]

lequel aussi nous escrivons sans u, comme quant nous disons, noz peres nous ont faict de grans biens. Et toutesfois autant y a il de difference en leur prononciation qu'il y a entre deux gottes d'eau. Parquoy je dy que veu que nous avons des vocables, ou le simple o faict autant en l'escriture que la diphthongue ou, que nous deussions corriger ceste façon d'escrire. Car il n'est point de mention de la voyelle u, en toute la langue Françoise faisant diphthongue avecq' l'o; attendu qu'il faudroit par necessité que nous l'oyssions en la prononciation, tout ainsi que nous l'oyons en la diphthongue eu, & qu'il feit une telle resonance en une syllabe qu'il fait en ce mot cohue, hors qu'il est prononcé par division.

[En marge: Amor.]

J'entens bien qu'on me dira que si nous escrivons amor qu'on prononcera cest o, tout ainsi qu'on fait en cor, mort, corps. Mais aussi diray je qu'on le pourra aussi bien prononcer clos comme on fait en tondre, noz, hoste, compaignon, & en assez d'autres: esquelz certainement la prononciation est toute telle qu'en amour, pour, courir, pouvoir.

[En marge: o devant r.]

Et à ce que je puis cognoistre nous ne trouvons ceste diversité de prononciation qu'avecq' r. Car devant les autres consonantes il me semble qu'il se prononce tousjours clos: & s'il s'en treuve de prononcez ouverts, ilz sont bien rares. Parquoy pour le moins nous fault il noter de n'escrire jamés, ou, devant les autres consonantes: car c'est la vraye prononciation de l'o: & escrirons povoir, covrir, coper, covoitise tout ainsi que nous escrivons bonne, bonté, compaignon.

[En marge: o ouvert rare en la langue Françoise]

Et au regard de l'o ouvert il participe de l'a, & o, & est bien rare en la prononciation Françoise: avecq' ce qu'il ne se treuve (comme j'ay dict) qu'en aucuns vocables devant r, comme en cor, corne, corps, mort, fort, bord, or. Ausquelz on pourroit donner ung point au dessus, comme cór, córps, mórt, pour denoter l'o ouvert, & escrire du simple o tous autres vocables que nous escrivons avecq' la diphthongue ou. Et ne doit non plus l'o, estre diphthongué en pour, court, amour, & ainsi de tous autres o, qu'en corone, bonne, bonté, coller, doleur: attendu que la prononciation ne se trouvera point autre es ungs qu'es autres. Vous pourrez paravanture dire, que je cherche ung peu de trop pres les choses. Croyez que je le fais affin que vous cognoissiez comme a esté grande la nonchallance de nous & de noz ancestres, en l'ordre de nostre escriture: & affin que pour le moins la cognoissance des petites faultes vous donne horreur es plus grandes, & telle que quelquefois vous pensiez de les corriger. Et pour aussi donner occasion à ceux qui font des regles de bien escrire, de rechercher les choses au vif, & de ne se haster pas tant de nous charger de celles qui ne partent d'autres principes que de leur fantaisie seule, avecq' je ne sçay quelle superstition de nombre de letres pour oultrer l'escriture Françoise, & la rendre confuse.

[En marge: U. Umbre. Unde. Ombre. Onde.]

Au regard de u, je treuve que quelquefois nous luy faisons usurper la puissance de l'o devant m, & n, qui est ung vice venu des Latins à cause des derivaisons, comme en umbre, unde, qui viennent d'umbra, & unda: par faulte d'avoir consideré que l'usage de la langue Françoise a tourné cest u, en o, & d'escrire ombre, onde, & ainsi de tous les autres, esquelz vous oyez le son de l'o, comme en conduire, prononcer.

[En marge: Humble]

Vous en pourrez aisément voyr la difference en faisant comparaison d'humble à ombre, & de ung à onde: d'autant que vous oyrez en humble, & ung, evidemment la voix de u, & es autres celle de l'o. Brief tout ce que vous demande l'escriture n'est point en grand lecture de livres. Il ne fault estre Hebreu, ne Grec, ne Latin, il ne vous fault que la prononciation françoise, & savoir la puissance des letres, sans vous amuser à l'orthographie des autres langes, quelque dificulté qu'on vous face pour les derivaisons: suyvant les quelles vous escririez ung langage qui n'est Latin, Grec, ny François, inutile, & confus pour nous, & scandaleux aux estrangiers. Au demourant je treuve que les Latins, & François, & toutes autres nations qui usent de l'u, s'en aydent aussi en son de consonnante.

[En marge: Claude Cæsar.]

Parquoy l'advis de Claude Cæsar n'estoit pas sans rayson, qui voulut qu'on usa d'une autre figure de letre pour u, consonante en inventant une [f], renversée: qui toutesfois ne fut pas receue. A la verité aussi est ce chose bien dificile de faire recevoir à ung peuple une nouvelle façon de faire tant soit elle juste, raysonnable, & à son advantage. Et pourtant quiconque se mesle de faire telles remonstrances, se doit contenter d'avoir fait son devoir envers les homes, de tant qu'il sent son entreprinse bonne & fondée en rayson: sans au demourant craindre les moqueries & blasmes ausquelz finablement l'ignorance forcée a son recours. Il nous reste encores à depescher l'y grec, le quel semble estre superflu en nostre langue: d'autant que l'i, est suffisant. Il est vray que les Latins en usent tant seulement es vocables tyrez des Grez, es quelz il se rencontre, comme en syllaba, lychnus, lycaon, & aultres innumerables: combien qu'il n'est pas vray semblable, qu'ilz l'ayent prononcé anciennement en i. Or quant à nous ce nous seroit une grand peine de chercher en nostre langue les vocables Grecz qui le requierent, d'autant que chascun en use à son bon gré pour i, & sans faire tort à l'escriture.

[En marge: Aymer. Aimer.]

Aussi bon est aymer qu'aimer. Il est vray qu'il seroit plus convenant entre deux voyelles que l'i, là ou i, demeure voyelle. Ce qu'aussi nous faisons le plus souvent, comme en loyal, royal, & à bonne rayson: veu que l'i, sonne quelque fois en consonante entre deux voyelles, comme en gojat, projet, ce que jamés ne fait l'y, grec.

DES DIPHTHONGUES.

Chapitre III.

[En marge: Diphthongue.]

Or avant que de disputer des diphthongues, sachons premierement que cest, & disons que diphthongue, en comprenant les triphthongues, est ung amas de plusieurs voyelles retenans leur son en une seule syllabe:

[En marge: Ay. Eao. Oy. Ye. Uy.]

comme ay, en aydant, eao, en beao, veao, oy en moins, ye en hyer, fier, uy en bruyt, & ainsi des autres es quelz les deux voyelles sont prononcées. Et pourtant abusent ceux qui cuydent que de ceste assemblée de voyelles, il s'en face une confusion de son d'une seule autre que celuy de celles qui la forment: comme font les Grecz d'aujourd'huy, quant ilz prononcent Aineas, Eneas:

[En marge: Typtis. Typteis. Inon. Oinon.]