Part 9
[35] Il était en effet, très-difficile aux Juifs, pour ne pas dire impossible, de comprendre, sans une révélation particuliere, ce Mystere ineffable de l'Incarnation du Fils de Dieu, Dieu lui-même. La Genese (chap. 6.) appelle _Fils de Dieu_, les fils des hommes puissants: de même les grands cedres dans les Pseaumes sont appellés les cedres de Dieu. _Samuel_ dit qu'une frayeur de Dieu tomba sur le Peuple, c'est-à-dire, une grande frayeur; un grand vent, un vent de Dieu; la maladie de _Saül_, mélancolie de Dieu. Cependant il paraît que les Juifs entendirent à la Lettre, que JESUS se dit Fils de Dieu dans le sens propre; mais s'ils regarderent ces mots comme un blasphême, c'est peut-être encore une preuve de l'ignorance où ils étaient du Mystere de l'Incarnation, & de Dieu, Fils de Dieu, envoyé sur la terre pour le salut des hommes.
JESUS lui répondit: _Vous l'avez dit; mais je vous dis que vous verrez bientôt le fils de l'homme assis à la droite de la vertu de_ DIEU, _venant sur les nuées du Ciel_.
Cette réponse fut regardée, par le Sanhedrin irrité, comme un blasphême. Le Sanhedrin n'avait plus le droit du glaive: ils traduisirent JESUS devant le Gouverneur Romain de la Province, & l'accuserent calomnieusement d'être un perturbateur du repos public, qui disait qu'il ne fallait pas payer le tribut à _César_, & qui de plus se disait Roi des Juifs. Il est donc de la plus grande évidence qu'il fut accusé d'un crime d'Etat.
Le Gouverneur _Pilate_ ayant appris qu'il était Galiléen, le renvoya d'abord à _Hérode_, Tétrarque de Galilée. _Hérode_ crut qu'il était impossible que JESUS pût aspirer à se faire chef de parti, & prétendre à la Royauté; il le traita avec mépris, & le renvoya à _Pilate_, qui eut l'indigne faiblesse de le condamner, pour appaiser le tumulte excité contre lui-même, d'autant plus qu'il avait essuyé déja une révolte des Juifs, à ce que nous apprend _Joseph_. _Pilate_ n'eut pas la même générosité qu'eut depuis le Gouverneur _Festus_.
Je demande à présent, si c'est la tolérance, ou l'intolérance, qui est de droit divin? Si vous voulez ressembler à JESUS-CHRIST, soyez martyrs, & non pas bourreaux.
CHAPITRE XV.
_Témoignages contre l'Intolérance._
C'est une impiété d'ôter, en matiere de Religion, la liberté aux hommes, d'empêcher qu'ils ne fassent choix d'une Divinité; aucun homme, aucun Dieu ne voudrait d'un service forcé. (_Apologétique, ch. 24._)
Si on usait de violence pour la défense de la Foi, les Evêques s'y opposeraient. (_St. Hilaire, Liv. I._)
La Religion forcée n'est plus Religion; il faut persuader, & non contraindre. La Religion ne se commande point. (_Lactance, Liv. 3._)
C'est une exécrable hérésie de vouloir tirer par la force, par les coups, par les emprisonnements, ceux qu'on n'a pu convaincre par la raison. (_St. Athanase, Liv. I._)
Rien n'est plus contraire à la Religion que la contrainte. (_St. Justin, Martyr, Liv. 5._)
Persécuterons-nous ceux que Dieu tolere? _dit St. Augustin, avant que sa querelle avec les Donatistes l'eût rendu trop sévere_.
Qu'on ne fasse aucune violence aux Juifs, (_4me. Concile de Tolede, 56me. canon._)
Conseillez, & ne forcez pas. (_Lettres de saint Bernard._)
Nous ne prétendons point détruire les erreurs par la violence. (_Discours du Clergé de France à Louis XIII._)
Nous avons toujours désapprouvé les voyes de rigueur. (_Assemblée du Clergé, 11me. Aoust 1560._)
Nous savons que la Foi se persuade, & ne se commande point. (_Fléchier, Evêque de Nîmes, Lettre 19._)
On ne doit pas même user de termes insultants. (_L'Evêque du Belley dans une Instr. pastorale._)
Souvenez-vous que les maladies de l'ame ne se guérissent point par contrainte & par violence. (_Le Cardinal le Camus, Instruction pastorale de 1688._)
Accordez à tous la tolérance civile. (_Fénelon, Archevêque de Cambrai, au Duc de Bourgogne._)
L'exaction forcée d'une Religion est une preuve évidente que l'esprit qui la conduit est un esprit ennemi de la vérité. (_Dirois, Docteur de Sorbonne, Liv. 6, chap. 4._)
La violence peut faire des hypocrites; on ne persuade point quand on fait retentir par-tout les menaces. (_Tillemont, Hist. Eccl. tom. 6._)
Il nous a paru conforme à l'équité & à la droite raison, de marcher sur les traces de l'ancienne Eglise, qui n'a point usé de violence pour établir & étendre la Religion. (_Remontr. du Parlement de Paris à Henri II._)
L'expérience nous apprend que la violence est plus capable d'irriter que de guérir un mal qui a sa racine dans l'esprit &c. (_De Thou, Epître dédicatoire à Henri IV._.)
La Foi ne s'inspire pas à coups d'épée. (_Cérisier, sur les regnes de Henri IV & de Louis XIII._)
C'est un zele barbare que celui qui prétend planter la Religion dans les cœurs, comme si la persuasion pouvait être l'effet de la contrainte. (_Boulainvilliers, Etat de la France._)
Il en est de la Religion comme de l'amour; le commandement n'y peut rien, la contrainte encore moins; rien de plus indépendant que d'aimer & de croire. (_Amelot de la Houssaye, sur les Lettres du Cardinal d'Ossat._)
Si le Ciel vous a assez aimé pour vous faire voir la vérité, il vous a fait une grande grace: mais est-ce à ceux qui ont l'héritage de leur Pere, de haïr ceux qui ne l'ont pas? (_Esprit des Loix, Liv. 25._)
On pourrait faire un Livre énorme, tout composé de pareils passages. Nos Histoires, nos Discours, nos Sermons, nos Ouvrages de morale, nos Catéchismes, respirent tous, enseignent tous aujourd'hui ce devoir sacré de l'indulgence. Par quelle fatalité, par quelle inconséquence démentirions-nous dans la pratique une théorie que nous annonçons tous les jours? Quand nos actions démentent notre morale, c'est que nous croyons qu'il y a quelque avantage pour nous à faire le contraire de ce que nous enseignons; mais certainement il n'y a aucun avantage à persécuter ceux qui ne sont pas de notre avis, & à nous en faire haïr. Il y a donc, encore une fois, de l'absurdité dans l'intolérance. Mais, dira-t-on, ceux qui ont intérêt à gêner les consciences, ne sont point absurdes. C'est à eux que s'adresse le petit Chapitre suivant.
CHAPITRE XVI.
_Dialogue entre un mourant & un homme qui se porte bien._
Un Citoyen était à l'agonie dans une Ville de Province; un homme en bonne santé vint insulter à ses derniers moments, & lui dit:
Misérable! pense comme moi tout-à-l'heure, signe cet Ecrit, confesse que cinq propositions sont dans un Livre que ni toi ni moi n'avons jamais lu; sois tout-à-l'heure du sentiment de _Lamfran_ contre _Berenger_, de _St. Thomas_ contre _St. Bonaventure_; embrasse le second Concile de Nicée contre le Concile de Francfort; explique-moi dans l'instant, comment ces paroles: _Mon pere est plus grand que moi_, signifient expressément: _Je suis aussi grand que lui_.
Dis-moi comment le Pere communique tout au Fils, excepté la paternité, ou je vais faire jetter ton corps à la voirie; tes enfants n'hériteront point, ta femme sera privée de sa dot, & ta famille mendiera du pain que mes pareils ne lui donneront pas.
_Le Mourant._
J'entends à peine ce que vous me dites; les menaces que vous me faites parviennent confusément à mon oreille, elles troublent mon ame, elles rendent ma mort affreuse. Au nom de Dieu, ayez pitié de moi!
_Le Barbare._
De la pitié! je n'en puis avoir si tu n'es pas de mon avis en tout.
_Le Mourant._
Hélas! vous sentez qu'à ces derniers moments tous mes sens sont flétris, toutes les portes de mon entendement sont fermées, mes idées s'enfuyent, ma pensée s'éteint. Suis-je en état de disputer?
_Le Barbare._
Eh bien, si tu ne peux pas croire ce que je veux, dis que tu le crois, & cela me suffit.
_Le Mourant._
Comment puis-je me parjurer pour vous plaire? Je vais paroître dans un moment devant le Dieu qui punit le parjure.
_Le Barbare._
N'importe; tu auras le plaisir d'être enterré dans un cimetiere; & ta femme, tes enfants auront de quoi vivre. Meurs en hypocrite: l'hypocrisie est une bonne chose; c'est, comme on dit, un hommage que le vice rend à la vertu. Un peu d'hypocrisie, mon Ami, qu'est-ce que cela coûte?
_Le Mourant._
Hélas! vous méprisez Dieu, ou vous ne le reconnaissez pas, puisque vous me demandez un mensonge à l'article de la mort, vous qui devez bientôt recevoir votre jugement de lui, & qui répondrez de ce mensonge.
_Le Barbare._
Comment, insolent! je ne reconnais point de Dieu?
_Le Mourant._
Pardon, mon frere, je crains que vous n'en connaissiez pas. Celui que j'adore ranime en ce moment mes forces, pour vous dire d'une voix mourante, que si vous croyez en Dieu, vous devez user envers moi de charité. Il m'a donné ma femme & mes enfants, ne les faites pas périr de misere. Pour mon corps, faites-en ce que vous voudrez, je vous l'abandonne; mais croyez en Dieu, je vous en conjure!
_Le Barbare._
Fais, sans raisonner, ce que je t'ai dit; je le veux, je l'ordonne.
_Le Mourant._
Et quel intérêt avez-vous à me tant tourmenter?
_Le Barbare._
Comment! quel intérêt? si j'ai ta signature, elle me vaudra un bon Canonicat.
_Le Mourant._
Ah, mon frere! voici mon dernier moment; je meurs; je vais prier Dieu qu'il vous touche & qu'il vous convertisse.
_Le Barbare._
Au diable soit l'impertinent qui n'a point signé! Je vais signer pour lui, & contrefaire son écriture.
_La Lettre suivante est une confirmation de la même morale._
CHAPITRE XVII.
_Lettre écrite au Jésuite_ Le Tellier, _par un Bénéficier, le 6 Mai 1714._
MON RÉVÉREND PERE,
J'obéis aux ordres que Votre Révérence m'a donnés de lui présenter les moyens les plus propres de délivrer JESUS & sa Compagnie de leurs ennemis. Je crois qu'il ne reste plus que cinq cents mille Huguenots dans le Royaume, quelques-uns disent un million, d'autres quinze cents mille; mais en quelque nombre qu'ils soient, voici mon avis, que je soumets très-humblement au vôtre, comme je le dois.
1º. Il est aisé d'attraper en un jour tous les Prédicants, & de les pendre tous à la fois dans une même place, non-seulement pour l'édification publique, mais pour la beauté du spectacle.
2º. Je ferais assassiner dans leurs lits, tous les peres & meres, parce que si on les tuait dans les rues, cela pourrait causer quelque tumulte; plusieurs même pourraient se sauver, ce qu'il faut éviter, sur toute chose. Cette exécution est un corollaire nécessaire de nos principes; car s'il faut tuer un hérétique, comme tant de grands Théologiens le prouvent, il est évident qu'il faut les tuer tous.
3º. Je marierais le lendemain toutes les filles à de bons Catholiques, attendu qu'il ne faut pas dépeupler trop l'Etat après la derniere guerre; mais à l'égard des garçons de quatorze & quinze ans, déja imbus de mauvais principes, qu'on ne peut se flatter de détruire, mon opinion est qu'il faut les châtrer tous, afin que cette engeance ne soit jamais reproduite. Pour les autres petits garçons, ils seront élevés dans vos Colleges, & on les fouettera jusqu'à ce qu'ils sachent par cœur les Ouvrages de _Sanchez_ & de _Molina_.
4º. Je pense, sauf correction, qu'il en faut faire autant à tous les Luthériens d'Alsace, attendu que dans l'année 1704, j'apperçus deux vieilles de ce Pays-là qui riaient le jour de la bataille d'Hochstedt.
5º. L'article des Jansénistes paraîtra peut-être un peu plus embarrassant; je les crois au nombre de six millions, au moins; mais un esprit tel que le vôtre ne doit pas s'en effrayer. Je comprends parmi les Jansénistes tous les Parlements, qui soutiennent si indignement les Libertés de l'Eglise Gallicane. C'est à Votre Révérence de peser avec sa prudence ordinaire les moyens de vous soumettre tous ces esprits revêches. La conspiration des poudres n'eut pas le succès desiré, parce qu'un des Conjurés eut l'indiscrétion de vouloir sauver la vie à son ami: mais comme vous n'avez point d'ami, le même inconvénient n'est point à craindre; il vous sera fort aisé de faire sauter tous les Parlements du Royaume avec cette invention du Moine _Shwarts_, qu'on appelle _pulvis pyrius_. Je calcule qu'il faut, l'un portant l'autre, trente-six tonneaux de poudre pour chaque Parlement; & ainsi en multipliant douze Parlements par trente-six tonneaux, cela ne compose que quatre cents trente-deux tonneaux, qui, à cent écus piece, font la somme de cent-vingt-neuf mille six cents livres; c'est une bagatelle pour le Révérend Pere Général.
Les Parlements une fois sautés, vous donnerez leurs Charges à vos Congréganistes, qui sont parfaitement instruits des Loix du Royaume.
6º. Il sera aisé d'empoisonner Mr. le Cardinal de _Noailles_, qui est un homme simple, & qui ne se défie de rien.
Votre Révérence employera les mêmes moyens de conversion auprès de quelques Evêques rénitents: leurs Evêchés seront mis entre les mains des Jésuites, moyennant un bref du Pape; alors tous les Evêques étant du parti de la bonne cause, & tous les Curés étant habilement choisis par les Evêques, voici ce que je conseille, sous le bon plaisir de Votre Révérence.
7º. Comme on dit que les Jansénistes communient au moins à Pâques, il ne serait pas mal de saupoudrer les Hosties de la drogue dont on se servit pour faire justice de l'Empereur _Henri VII_. Quelque Critique me dira peut-être, qu'on risquerait dans cette opération, de donner aussi de la mort aux rats aux Molinistes: cette objection est forte; mais il n'y a point de projet qui n'ait des inconvénients, point de systême qui ne menace ruine par quelque endroit. Si on était arrêté par ces petites difficultés, on ne viendroit jamais à bout de rien: & d'ailleurs, comme il s'agit de procurer le plus grand bien qu'il soit possible, il ne faut pas se scandaliser si ce grand bien entraîne après lui quelques mauvaises suites, qui ne sont de nulle considération.
Nous n'avons rien à nous reprocher: il est démontré que tous les prétendus Réformés, tous les Jansénistes, sont dévolus à l'Enfer; ainsi nous ne faisons que hâter le moment où ils doivent entrer en possession.
Il n'est pas moins clair que le Paradis appartient de droit aux Molinistes; donc en les faisant périr par mégarde, & sans aucune mauvaise intention, nous accélérons leur joye: nous sommes dans l'un & l'autre cas les Ministres de la Providence.
Quant à ceux qui pourraient être un peu effarouchés du nombre, Votre Paternité pourra leur faire remarquer, que depuis les jours florissants de l'Eglise, jusqu'à 1707, c'est-à-dire, depuis environ quatorze cents ans, la Théologie a procuré le massacre de plus de cinquante millions d'hommes; & que je ne propose d'en étrangler, ou égorger, ou empoisonner qu'environ six millions cinq cents mille.
On nous objectera peut-être encore que mon compte n'est pas juste, & que je viole la regle de trois; car, dira-t-on, si en quatorze cents ans il n'a péri que cinquante millions d'hommes pour des distinctions, des dilemmes, & des enthymêmes Théologiques, cela ne fait par année que trente-cinq mille sept cents quatorze personnes, avec fraction; & qu'ainsi je tue six millions soixante-quatre mille deux cents quatre-vingt-cinq personnes de trop, avec fraction, pour la présente année. Mais, en vérité, cette chicane est bien puérile; on peut même dire qu'elle est impie: car ne voit-on pas par mon procédé que je sauve la vie à tous les Catholiques jusqu'à la fin du Monde? On n'aurait jamais fait, si on voulait répondre à toutes les critiques.
Je suis avec un profond respect, de Votre Paternité,
_Le très-humble, très-dévot & très-doux R..., natif d'Angoulême, Préfet de la Congrégation_.
Ce projet ne put être exécuté, parce qu'il fallut beaucoup de temps pour prendre de justes mesures, & que le Pere _Le Tellier_ fut exilé l'année suivante. Mais comme il faut examiner le pour & le contre, il est bon de rechercher dans quels cas on pourrait légitimement suivre en partie les vues du Correspondant du Pere _Le Tellier_. Il paraît qu'il serait dur d'exécuter ce projet dans tous ses points; mais il faut voir dans quelles occasions on doit rouer, ou pendre, ou mettre aux galeres les gens qui ne sont pas de notre avis: c'est l'objet du Chapitre suivant.
CHAPITRE XVIII.
_Seuls cas où l'Intolérance est de droit humain._
Pour qu'un Gouvernement ne soit pas en droit de punir les erreurs des hommes, il est nécessaire que ces erreurs ne soient pas des crimes; elles ne sont des crimes que quand elles troublent la Société; elles troublent cette Société, dès qu'elles inspirent le fanatisme; il faut donc que les hommes commencent par n'être pas fanatiques, pour mériter la Tolérance.
Si quelques jeunes Jésuites, sachant que l'Eglise a les Réprouvés en horreur, que les Jansénistes sont condamnés par une Bulle, qu'ainsi les Jansénistes sont réprouvés, s'en vont bruler une maison des Peres de l'Oratoire, parce que _Quesnel_ l'Oratorien était Janséniste, il est clair qu'on sera bien obligé de punir ces Jésuites.
De même, s'ils ont débité des maximes coupables, si leur institut est contraire aux Loix du Royaume, on ne peut s'empêcher de dissoudre leur Compagnie, & d'abolir les Jésuites pour en faire des Citoyens; ce qui au fond est un mal imaginaire, & un bien réel pour eux: car où est le mal de porter un habit court au-lieu d'une soutane, & d'être libre au-lieu d'être esclave? On réforme à la paix des Régiments entiers, qui ne se plaignent pas: pourquoi les Jésuites poussent-ils de si hauts cris, quand on les réforme pour avoir la paix?
Que les Cordeliers, transportés d'un saint zele pour la Vierge _Marie_, aillent démolir l'Eglise des Jacobins, qui pensent que _Marie_ est née dans le péché originel; on sera alors obligé de traiter les Cordeliers à peu près comme les Jésuites.
On en dira autant des Luthériens & des Calvinistes: ils auront beau dire, nous suivons les mouvements de notre conscience, il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes; nous sommes le vrai troupeau, nous devons exterminer les loups. Il est évident qu'alors ils sont loups eux-mêmes.
Un des plus étonnants exemples de fanatisme, a été une petite secte en Dannemark, dont le principe était le meilleur du monde. Ces gens-là voulaient procurer le salut éternel à leurs freres; mais les conséquences de ce principe étaient singulieres. Ils savaient que tous les petits enfants qui meurent sans Baptême sont damnés, & que ceux qui ont le bonheur de mourir immédiatement après avoir reçu le Baptême, jouissent de la gloire éternelle: ils allaient égorgeant les garçons & les filles nouvellement baptisés, qu'ils pouvaient rencontrer; c'était sans doute leur faire le plus grand bien qu'on pût leur procurer: on les préservait à la fois du péché, des miseres de cette vie, & de l'Enfer; on les envoyait infailliblement au Ciel. Mais ces gens charitables ne considéraient pas qu'il n'est pas permis de faire un petit mal pour un grand bien; qu'ils n'avaient aucun droit sur la vie de ces petits enfants; que la plupart des peres & meres sont assez charnels pour aimer mieux avoir auprès d'eux leurs fils & leurs filles, que de les voir égorger pour aller en Paradis; & qu'en un mot, le Magistrat doit punir l'homicide, quoiqu'il soit fait à bonne intention.
Les Juifs sembleraient avoir plus de droit que personne, de nous voler & de nous tuer. Car bien qu'il y ait cent exemples de tolérance dans l'ancien Testament, cependant il y a aussi quelques exemples & quelques Loix de rigueur. Dieu leur a ordonné quelquefois de tuer les idolâtres, & de ne réserver que les filles nubiles: ils nous regardent comme idolâtres; & quoique nous les tolérions aujourd'hui, ils pourraient bien, s'ils étaient les Maîtres, ne laisser au monde que nos filles.
Ils seraient sur-tout dans l'obligation indispensable d'assassiner tous les Turcs; cela va sans difficulté: car les Turcs possedent le Pays des Hétéens, des Jébuséens, des Amorrhéens, Jersénéens, Hévéens, Aracéens, Cinéens, Hamatéens, Samaréens; tous ces Peuples furent dévoués à l'anathême; leur Pays, qui était de plus de vingt-cinq lieues de long, fut donné aux Juifs par plusieurs pactes consécutifs; ils doivent rentrer dans leur bien: les Mahométans en sont les usurpateurs depuis plus de mille ans.
Si les Juifs raisonnaient ainsi aujourd'hui, il est clair qu'il n'y aurait d'autre réponse à leur faire que de les empaler.
Ce sont à peu près les seuls cas où l'intolérance paraît raisonnable.
CHAPITRE XIX.
_Relation d'une dispute de controverse à la Chine._
Dans les premieres années du regne du grand Empereur _Kam-hi_, un Mandarin de la Ville de Kanton entendit de sa maison un grand bruit qu'on faisait dans la maison voisine; il s'informa si l'on ne tuait personne; on lui dit que c'était l'Aumônier de la Compagnie Danoise, un Chapelain de Batavia, & un Jésuite qui disputaient: il les fit venir, leur fit servir du thé & des confitures, & leur demanda pourquoi ils se querellaient.
Ce Jésuite lui répondit qu'il était bien douloureux pour lui, qui avait toujours raison, d'avoir à faire à des gens qui avaient toujours tort; que d'abord il avait argumenté avec la plus grande retenue, mais qu'enfin la patience lui avait échappé.
Le Mandarin leur fit sentir, avec toute la discrétion possible, combien la politesse est nécessaire dans la dispute, leur dit qu'on ne se fâchait jamais à la Chine, & leur demanda de quoi il s'agissait?
Le Jésuite lui répondit: Monseigneur, je vous en fais juge; ces deux Messieurs refusent de se soumettre aux décisions du Concile de Trente.
Cela m'étonne, dit le Mandarin. Puis se tournant vers les deux réfractaires: Il me paraît, leur dit-il, Messieurs, que vous devriez respecter les avis d'une grande Assemblée; je ne sais pas ce que c'est que le Concile de Trente; mais plusieurs personnes sont toujours plus instruites qu'une seule. Nul ne doit croire qu'il en sait plus que les autres, & que la raison n'habite que dans sa tête; c'est ainsi que l'enseigne notre grand _Confucius_; & si vous m'en croyez, vous ferez très-bien de vous en rapporter au Concile de Trente.
Le Danois prit alors la parole, & dit: Monseigneur parle avec la plus grande sagesse; nous respectons les grandes Assemblées comme nous le devons; aussi sommes-nous entiérement de l'avis de plusieurs Assemblées qui se sont tenues avant celle de Trente.
Oh! si cela est ainsi, dit le Mandarin, je vous demande pardon, vous pourriez bien avoir raison. Ça, vous êtes donc du même avis, ce Hollandais & vous, contre ce pauvre Jésuite.
Point du tout, dit le Hollandais: cet homme-ci a des opinions presque aussi extravagantes que celles de ce Jésuite, qui fait ici le doucereux avec vous; il n'y a pas moyen d'y tenir.
Je ne vous conçois pas, dit le Mandarin: N'êtes-vous pas tous trois Chrétiens? ne venez-vous pas tous trois enseigner le Christianisme dans notre Empire? & ne devez-vous pas par conséquent avoir les mêmes dogmes?
Vous voyez, Monseigneur, dit le Jésuite: ces deux gens-ci sont ennemis mortels, & disputent tous deux contre moi; il est donc évident qu'ils ont tous les deux tort, & que la raison n'est que de mon côté. Cela n'est pas si évident, dit le Mandarin: il se pourrait faire à toute force que vous eussiez tort tous trois; je serais curieux de vous entendre l'un après l'autre.
Le Jésuite fit alors un assez long discours, pendant lequel le Danois & le Hollandais levaient les épaules; le Mandarin n'y comprit rien. Le Danois parla à son tour; ses deux Adversaires le regarderent en pitié, & le Mandarin n'y comprit pas davantage. Le Hollandais eut le même sort. Enfin, ils parlerent tous trois ensemble, ils se dirent de grosses injures. L'honnête Mandarin eut bien de la peine à mettre le hola, & leur dit: Si vous voulez qu'on tolere ici votre Doctrine, commencez par n'être ni intolérants ni intolérables.