Part 8
Il est rapporté au Chapitre 16 des Nombres, que la terre ouvrit sa bouche sous les tentes de _Coré_, de _Dathan_ & d'_Abiron_, qu'elle les dévora avec leurs tentes & leur substance, & qu'ils furent précipités vivants dans la sépulture, dans le souterrein; il n'est certainement question dans cet endroit, ni des ames de ces trois Hébreux, ni des tourments de l'Enfer, ni d'une punition éternelle.
Il est étrange que dans le Dictionnaire Encyclopédique, au mot _Enfer_, on dise que les anciens Hébreux _en ont reconnu la réalité_; si cela était, ce serait une contradiction insoutenable dans le Pentateuque. Comment se pourrait-il faire que _Moïse_ eût parlé dans un passage isolé & unique, des peines après la mort, & qu'il n'en eût point parlé dans ses Loix? On cite le 32e Chapitre du Deutéronome, mais on le tronque; le voici entier: _Ils m'ont provoqué en celui qui n'était pas Dieu, & ils m'ont irrité dans leur vanité; & moi je les provoquerai dans celui qui n'est pas Peuple, & je les irriterai dans la Nation insensée. Et il s'est allumé un feu dans ma fureur, & il brûlera jusqu'au fond de la terre; il dévorera la terre jusqu'à son germe, & il brulera les fondements des montagnes, & j'assemblerai sur eux les maux, & je remplirai mes fleches sur eux; ils seront consumés par la faim, les oiseaux les dévoreront par des morsures ameres; je lâcherai sur eux les dents des bêtes qui se traînent avec fureur sur la terre, & des serpents._
Y a-t-il le moindre rapport entre ces expressions & l'idée des punitions infernales, telles que nous les concevons? Il semble plutôt que ces paroles n'ayent été rapportées que pour faire voir évidemment que notre Enfer était ignoré des anciens Juifs.
L'Auteur de cet Article cite encore le passage de _Job_, au Chap. 24. _L'œil de l'adultere observe l'obscurité; disant, l'œil ne me verra point, & il couvrira son visage; il perce les maisons dans les ténebres comme il l'avait dit dans le jour, & ils ont ignoré la lumiere; si l'aurore apparaît subitement, ils la croyent l'ombre de la mort, & ainsi ils marchent dans les ténebres comme dans la lumiere: il est léger sur la surface de l'eau; que sa part soit maudite sur la terre, qu'il ne marche point par la voye de la vigne, qu'il passe des eaux de neige à une trop grande chaleur: & ils ont péché le tombeau_, ou bien, _le tombeau a dissipé ceux qui pechent_, ou bien, (selon les Septante) _leur péché a été rappellé en mémoire_.
Je cite les passages entiers, & littéralement, sans quoi il est toujours impossible de s'en former une idée vraie.
Y a-t-il là, je vous prie, le moindre mot, dont on puisse conclure que _Moïse_ avait enseigné aux Juifs la doctrine claire & simple des peines & des récompenses après la mort?
Le Livre de _Job_ n'a nul rapport avec les Loix de _Moïse_. De plus, il est très-vraisemblable que _Job_ n'était point Juif; c'est l'opinion de _St. Jérôme_ dans ses questions hébraïques sur la Genese. Le mot _Sathan_, qui est dans _Job_, n'était point connu des Juifs, & vous ne le trouvez jamais dans le Pentateuque. Les Juifs n'apprirent ce nom que dans la Chaldée, ainsi que les noms de _Gabriel_ & de _Raphael_, inconnus avant leur esclavage à Babylone. _Job_ est donc cité ici très-mal à propos.
On rapporte encore le Chapitre dernier d'_Isaïe_: _Et de mois en mois, & de Sabath en Sabath, toute chair viendra m'adorer, dit le Seigneur; & ils sortiront, & ils verront à la voirie les cadavres de ceux qui ont prévariqué; leur ver ne mourra point, leur feu ne s'éteindra point, & ils seront exposés aux yeux de toute chair jusqu'à satiété_.
Certainement s'ils sont jettés à la voirie, s'ils sont exposés à la vue des passants jusqu'à satiété, s'ils sont mangés des vers, cela ne veut pas dire que _Moïse_ enseigna aux Juifs le dogme de l'immortalité de l'ame; & ces mots, _Le feu ne s'éteindra point_, ne signifient pas que des cadavres qui sont exposés à la vue du Peuple subissent les peines éternelles de l'Enfer.
Comment peut-on citer un passage d'_Isaïe_ pour prouver que les Juifs du temps de _Moïse_ avaient reçu le dogme de l'immortalité de l'ame? _Isaïe_ prophétisait, selon la computation Hébraïque, l'an du monde 3380. _Moïse_ vivait vers l'an du monde 2500; il s'est écoulé huit siecles entre l'un & l'autre. C'est une insulte au sens commun, ou une pure plaisanterie, que d'abuser ainsi de la permission de citer, & de prétendre prouver qu'un Auteur a eu une telle opinion, par un passage d'un Auteur venu huit cents ans après, & qui n'a point parlé de cette opinion. Il est indubitable que l'immortalité de l'ame, les peines & les récompenses après la mort, sont annoncées, reconnues, constatées dans le Nouveau Testament, & il est indubitable qu'elles ne se trouvent en aucun endroit du Pentateuque.
Les Juifs, en croyant depuis l'immortalité de l'ame, ne furent point éclairés sur sa spiritualité; ils penserent comme presque toutes les autres Nations, que l'ame est quelque chose de délié, d'aérien, une substance légere, qui retenait quelque apparence du corps qu'elle avait animé; c'est ce qu'on appellait les ombres, les mânes des corps. Cette opinion fut celle de plusieurs Peres de l'Eglise. _Tertullien_, dans son Chap. 22. _de l'Ame_, s'exprime ainsi: _Definimus animam Dei flatu natam, immortalem, corporalem, effigiatam, substantiâ simplicem_; «Nous définissons l'ame née du souffle de Dieu, immortelle, corporelle, figurée, simple dans sa substance.
_St. Irenée_ dit dans son Livre II, Chap. 34. _Incorporales sunt animæ quantùm ad comparationem mortalium corporum._ «Les ames sont incorporelles en comparaison des corps mortels.» Il ajoute, que «JESUS-CHRIST a enseigné que les ames conservent les images du corps;» _Caracterem corporum in quo adoptantur, &c._ On ne voit pas que JESUS-CHRIST ait jamais enseigné cette Doctrine, & il est difficile de deviner le sens de _St. Irenée_.
_St. Hilaire_ est plus formel & plus positif dans son Commentaire sur _St. Matthieu_: il attribue nettement une substance corporelle à l'ame: _Corpoream natura sua substantiam sortiuntur_.
_St. Ambroise_ sur _Abraham_, Liv. II, Chap. 8, prétend qu'il n'y a rien de dégagé de la matiere, si ce n'est la substance de la Ste. Trinité.
On pourrait reprocher à ces hommes respectables d'avoir une mauvaise Philosophie; mais il est à croire qu'au fond leur Théologie était fort saine, puisque ne connaissant pas la nature incompréhensible de l'ame, ils l'assuraient immortelle, & la voulaient Chrétienne.
Nous savons que l'ame est spirituelle, mais nous ne savons point du tout ce que c'est qu'esprit. Nous connaissons très-imparfaitement la matiere, & il nous est impossible d'avoir une idée distincte de ce qui n'est pas matiere. Très-peu instruits de ce qui touche nos sens, nous ne pouvons rien connaître par nous-mêmes de ce qui est au-delà des sens. Nous transportons quelques paroles de notre langage ordinaire dans les abymes de la Métaphysique & de la Théologie, pour nous donner quelque légere idée des choses que nous ne pouvons ni concevoir, ni exprimer; nous cherchons à nous étayer de ces mots, pour soutenir, s'il se peut, notre faible entendement dans ces régions ignorées.
Ainsi nous nous servons du mot _esprit_, qui répond à _souffle_ & _vent_, pour exprimer quelque chose qui n'est pas matiere; & ce mot _souffle_, _vent_, _esprit_, nous ramenant malgré nous à l'idée d'une substance déliée & légere, nous en retranchons encore ce que nous pouvons, pour parvenir à concevoir la spiritualité pure; mais nous ne parvenons jamais à une notion distincte: nous ne savons même ce que nous disons quand nous prononçons le mot _substance_; il veut dire, à la lettre, ce qui est dessous; & par cela même il nous avertit qu'il est incompréhensible: car, qu'est-ce en effet que ce qui est dessous? La connaissance des secrets de Dieu n'est pas le partage de cette vie. Plongés ici dans des ténebres profondes, nous nous battons les uns contre les autres, & nous frappons au hasard au milieu de cette nuit, sans savoir précisément pourquoi nous combattons.
Si on veut bien réfléchir attentivement sur tout cela, il n'y a point d'homme raisonnable qui ne conclue que nous devons avoir de l'indigence pour les opinions des autres, & en mériter.
Toutes ces remarques ne sont point étrangeres au fond de la question, qui consiste à savoir si les hommes doivent se tolérer: car si elles prouvent combien on s'est trompé de part & d'autre dans tous les temps, elles prouvent que les hommes ont dû dans tous les temps se traiter avec indulgence.
Les Pharisiens croyaient à la fatalité[32] & à la Métempsycose.[33] Les Esséniens pensaient que les ames des Justes allaient dans les Isles fortunées,[34] & celles des méchants dans une espece de Tartare. Ils ne faisaient point de sacrifices; ils s'assemblaient entre eux dans une Synagogue particuliere. En un mot, si l'on veut examiner de près le Judaïsme, on sera étonné de trouver la plus grande tolérance, au milieu des horreurs les plus barbares. C'est une contradiction, il est vrai; presque tous les Peuples se sont gouvernés par des contradictions. Heureuse celle qui amene des mœurs douces, quand on a des loix de sang!
[32] Le dogme de la fatalité est ancien & universel: vous le trouvez toujours dans _Homere_. _Jupiter_ voudrait sauver la vie à son fils _Sarpedon_; mais le Destin l'a condamné à la mort; _Jupiter_ ne peut qu'obéir. Le Destin était chez les Philosophes ou l'enchaînement nécessaire des causes & des effets nécessairement produit par la nature, ou ce même enchaînement ordonné par la Providence; ce qui est bien plus raisonnable. Tout le systême de la fatalité est contenu dans ce Vers d'_Anneus Seneque: Ducunt volentem fata, nolentem trahunt_. On est toujours convenu que Dieu gouvernait l'Univers par des Loix éternelles, universelles, immuables: cette vérité fut la source de toutes ces disputes inintelligibles sur la liberté, parce qu'on n'a défini jamais la liberté, jusqu'à ce que le sage _Loke_ soit venu: il a prouvé que la liberté est le pouvoir d'agir. Dieu donne ce pouvoir, & l'homme agissant librement selon les ordres éternels de Dieu, est une des roues de la grande machine du monde. Toute l'Antiquité disputa sur la liberté; mais personne ne persécuta sur ce sujet jusqu'à nos jours. Quelle horreur absurde, d'avoir emprisonné, exilé pour cette dispute, un _Pompone d'Andilly_, un _Arnaud_, un _Sacy_, un _Nicole_, & tant d'autres qui ont été la lumiere de la France!
[33] Le Roman Théologique de la Métempsycose vient de l'Inde, dont nous avons reçu beaucoup plus de fables qu'on ne croit communément. Ce dogme est expliqué dans l'admirable douzieme Livre des Métamorphoses d'_Ovide_. Il a été reçu presque dans toute la terre: il a été toujours combattu; mais nous ne voyons point qu'aucun Prêtre de l'Antiquité ait jamais fait donner une lettre de cachet à un Disciple de _Pythagore_.
[34] Ni les anciens Juifs, ni les Egyptiens, ni les Grecs leurs contemporains, ne croyaient que l'ame de l'homme allât dans le Ciel après sa mort. Les Juifs pensaient que la Lune & le Soleil étaient à quelques lieues au-dessus de nous dans le même cercle, & que le firmament était une voûte épaisse & solide, qui soutenait le poids des eaux, lesquelles s'échappaient par quelques ouvertures. Le Palais des Dieux, chez les anciens Grecs, était sur le mont Olympe. La demeure des Héros, après la mort, était, du temps d'_Homere_, dans une Isle au-delà de l'Océan, & c'était l'opinion des Esséniens.
Depuis _Homere_, on assigna des planetes aux Dieux; mais il n'y avait pas plus de raison aux hommes de placer un Dieu dans la Lune, qu'aux habitants de la Lune de mettre un Dieu dans la planete de la terre. _Junon_ & _Iris_ n'eurent d'autre Palais que les nuées; il n'y avait pas là où réposer son pied. Chez les Sabéens, chaque Dieu eut son étoile; mais une étoile étant un Soleil, il n'y a pas moyen d'habiter là, à moins d'être de la nature du feu. C'est donc une question fort inutile de demander ce que les Anciens pensaient du Ciel; la meilleure réponse est qu'ils ne pensaient pas.
CHAPITRE XIV.
_Si l'Intolérance a été enseignée par_ JESUS-CHRIST?
Voyons maintenant si JESUS-CHRIST a établi des Loix sanguinaires, s'il a ordonné l'intolérance, s'il fit bâtir les cachots de l'Inquisition, s'il institua les bourreaux des _Auto-da-fé_.
[St. Math. Chap. 22.]
Il n'y a, si je ne me trompe, que peu de passages dans les Evangiles, dont l'esprit persécuteur ait pu inférer que l'intolérance, la contrainte sont légitimes. L'un est la parabole dans laquelle le Royaume des Cieux est comparé à un Roi qui invite des convives aux noces de son fils: ce Monarque leur fait dire par ses Serviteurs: _J'ai tué mes bœufs & mes volailles, tout est prêt, venez aux noces_. Les uns, sans se soucier de l'invitation, vont à leurs maisons de campagne, les autres à leur négoce, d'autres outragent les domestiques du Roi & les tuent. Le Roi fait marcher ses Armées contre ces meurtriers & détruit leur Ville: il envoye sur les grands chemins convier au festin tous ceux qu'on trouve: un d'eux s'étant mis à table sans avoir mis la robe nuptiale, est chargé de fers & jetté dans les ténebres extérieures.
Il est clair que cette allégorie ne regardant que le Royaume des Cieux, nul homme, assurément, ne doit en prendre le droit de garotter ou de mettre au cachot son voisin qui serait venu souper chez lui sans avoir un habit de noces convenable; & je ne connais dans l'Histoire aucun Prince qui ait fait pendre un Courtisan pour un pareil sujet: il n'est pas non plus à craindre que quand l'Empereur enverra des Pages à des Princes de l'Empire pour les prier à souper, ces Princes tuent ces Pages. L'invitation au festin signifie la prédication du salut; le meurtre des Envoyés du Prince figure la persécution contre ceux qui prêchent la sagesse & la vertu.
[St. Luc, Chap. 14.]
L'autre parabole est celle d'un Particulier qui invite ses amis à un grand souper; & lorsqu'il est prêt de se mettre à table, il envoye son domestique les avertir. L'un s'excuse sur ce qu'il a acheté une Terre, & qu'il va la visiter; cette excuse ne paraît pas valable, ce n'est pas pendant la nuit qu'on va voir sa Terre. Un autre dit qu'il a acheté cinq paires de bœufs, & qu'il les doit éprouver; il a le même tort que l'autre; on n'essaye pas des bœufs à l'heure du souper. Un troisieme répond qu'il vient de se marier, & assurément son excuse est très-recevable. Le Pere de famille, en colere, fait venir à son festin les aveugles & les boiteux; & voyant qu'il reste encore des places vuides, il dit à son valet: _Allez dans les grands chemins, & le long des hayes, & contraignez les gens d'entrer_.
Il est vrai qu'il n'est pas dit expressément que cette parabole soit une figure du Royaume des Cieux. On n'a que trop abusé de ces paroles: _Contrains-les d'entrer_; mais il est visible qu'un seul valet ne peut contraindre par la force tous les gens qu'il rencontre à venir souper chez son Maître; & d'ailleurs, des convives ainsi forcés, ne rendraient pas le repas fort agréable. _Contrains-les d'entrer_, ne veut dire autre chose, selon les Commentateurs les plus accrédités, sinon: priez, conjurez, pressez, obtenez. Quel rapport, je vous prie, de cette priere & de ce souper, à la persécution?
Si on prend les choses à la lettre, faudra-t-il être aveugle, boiteux, & conduit par force, pour être dans le sein de l'Eglise? JESUS dit dans la même parabole: _Ne donnez à dîner ni à vos amis, ni à vos parents riches_: en a-t-on jamais inféré, qu'on ne dût point en effet dîner avec ses parents & ses amis, dès qu'ils ont un peu de fortune?
[St. Luc, Chap. 14, v. 26 & suiv.]
JESUS-CHRIST, après la parabole du festin, dit: _Si quelqu'un vient à moi, & ne hait pas son pere, sa mere, ses freres, ses sœurs, & même sa propre ame, il ne peut être mon Disciple, &c. Car qui est celui d'entre vous qui voulant bâtir une tour, ne suppute pas auparavant la dépense?_ Y a-t-il quelqu'un dans le monde assez dénaturé, pour conclurre qu'il faut haïr son pere & sa mere? & ne comprend-on pas aisément que ces paroles signifient: Ne balancez pas entre moi & vos plus cheres affections?
[St. Math. Chap. 8, v. 17.]
On cite le passage de _St. Mathieu: Qui n'écoute point l'Eglise, soit comme un Païen & comme un Receveur de la Douane_. Cela ne dit pas assurément qu'on doive persécuter les Païens, & les Fermiers des droits du Roi; ils sont maudits, il est vrai, mais ils ne sont point livrés au bras séculier. Loin d'ôter à ces Fermiers aucune prérogative de Citoyen, on leur a donné les plus grands privileges; c'est la seule profession qui soit condamnée dans l'Ecriture, & c'est la plus favorisée par les Gouvernements. Pourquoi donc n'aurions-nous pas pour nos freres errants autant d'indulgence que nous prodiguons de considération à nos freres les Traitants?
Un autre passage, dont on a fait un abus grossier, est celui de _St. Mathieu_ & de _St. Marc_, où il est dit que JESUS ayant faim le matin, approcha d'un figuier, où il ne trouva que des feuilles: car ce n'était pas le temps des figues: il maudit le figuier qui se sécha aussi-tôt.
On donne plusieurs explications différentes de ce miracle: mais y en a-t-il une seule qui puisse autoriser la persécution? Un figuier n'a pu donner des figues vers le commencement de Mars, on l'a séché: est-ce une raison pour faire sécher nos freres de douleur dans tous les temps de l'année? Respectons dans l'Ecriture tout ce qui peut faire naître des difficultés dans nos esprits curieux & vains, mais n'en abusons pas pour être durs & implacables.
L'esprit persécuteur qui abuse de tout, cherche encore sa justification dans l'expulsion des Marchands chassés du Temple, & dans la légion de Démons envoyée du corps d'un possédé dans le corps de deux mille animaux immondes. Mais qui ne voit que ces deux exemples ne sont autre chose qu'une justice que Dieu daigne faire lui-même d'une contravention à la Loi? C'était manquer de respect à la Maison du Seigneur, que de changer son parvis en une boutique de Marchands. En vain le Sanhedrin & les Prêtres permettaient ce négoce pour la commodité des sacrifices; le Dieu auquel on sacrifiait pouvait sans doute, quoique caché sous la figure humaine, détruire cette profanation: il pouvait de même punir ceux qui introduisaient dans le Pays des troupeaux entiers, défendus par une Loi dont il daignait lui-même être l'observateur. Ces exemples n'ont pas le moindre rapport aux persécutions sur le dogme. Il faut que l'esprit d'intolérance soit appuyé sur de bien mauvaises raisons, puisqu'il cherche par-tout les plus vains prétextes.
Presque tout le reste des paroles & des actions de JESUS-CHRIST prêche la douceur, la patience, l'indulgence. C'est le Pere de famille qui reçoit l'enfant prodigue; c'est l'ouvrier qui vient à la derniere heure, & qui est payé comme les autres; c'est le Samaritain charitable; lui-même justifie ses Disciples de ne pas jeûner; il pardonne à la pécheresse; il se contente de recommander la fidélité à la femme adultere: il daigne même condescendre à l'innocente joye des convives de Canaa, qui étant déja échauffés de vin, en demandent encore; il veut bien faire un miracle en leur faveur, il change pour eux l'eau en vin.
Il n'éclate pas même contre _Judas_ qui doit le trahir; il ordonne à _Pierre_ de ne se jamais servir de l'épée; il réprimande les enfants de _Zébédée_, qui, à l'exemple d'_Elie_, voulaient faire descendre le feu du Ciel sur une Ville qui n'avait pas voulu le loger.
Enfin, il meurt victime de l'envie. Si on ose comparer le sacré avec le profane, & un Dieu avec un homme, sa mort, humainement parlant, a beaucoup de rapport à celle de _Socrate_. Le Philosophe Grec périt par la haine des Sophistes, des Prêtres, & des premiers du Peuple: le Législateur des Chrétiens succomba sous la haine des Scribes, des Pharisiens, & des Prêtres. _Socrate_ pouvait éviter la mort, & il ne le voulut pas: JESUS-CHRIST s'offrit volontairement. Le Philosophe Grec pardonna non-seulement à ses calomniateurs & à ses Juges iniques, mais il les pria de traiter un jour ses enfants comme lui-même s'ils étaient assez heureux pour mériter leur haine comme lui: le Législateur des Chrétiens, infiniment supérieur, pria son Pere de pardonner à ses ennemis.
Si JESUS-CHRIST sembla craindre la mort, si l'angoisse qu'il ressentit fut si extrême qu'il en eut une sueur mêlée de sang, ce qui est le symptome le plus violent & le plus rare, c'est qu'il daigna s'abaisser à toute la faiblesse du corps humain qu'il avait revêtu. Son corps tremblait, & son ame était inébranlable; il nous apprenait que la vraie force, la vraie grandeur consistent à supporter des maux sous lesquels notre nature succombe. Il y a un extrême courage à courir à la mort en la redoutant.
[St. Math. Chap. 23.]
_Socrate_ avait traité les Sophistes d'ignorants, & les avait convaincus de mauvaise foi: JESUS, usant de ses droits divins, traita les Scribes & les Pharisiens d'hypocrites, d'insensés, d'aveugles, de méchants, de serpents, de race de vipere.
[St. Math. Chap. 26.]
_Socrate_ ne fut point accusé de vouloir fonder une secte nouvelle; on n'accusa point JESUS-CHRIST d'en avoir voulu introduire une. Il est dit que les Princes des Prêtres, & tout le Conseil, cherchaient un faux témoignage contre JESUS pour le faire périr.
Or, s'ils cherchaient un faux témoignage, ils ne lui reprochaient donc pas d'avoir prêché publiquement contre la Loi. Il fut en effet soumis à la Loi de _Moïse_ depuis son enfance jusqu'à sa mort: on le circoncit le huitieme jour comme tous les autres enfants. S'il fut depuis baptisé dans le Jourdain, c'était une cérémonie consacrée chez les Juifs, comme chez tous les Peuples de l'Orient. Toutes les souillures légales se nettoyaient par le Baptême; c'est ainsi qu'on consacrait les Prêtres: on se plongeait dans l'eau à la fête de l'expiation solemnelle, on baptisait les Prosélites.
JESUS observa tous les points de la Loi; il fêta tous les jours de Sabath; il s'abstint des viandes défendues; il célébra toutes les fêtes; & même avant sa mort il avait célébré la Pâque: on ne l'accusa ni d'aucune opinion nouvelle, ni d'avoir observé aucun Rite étranger. Né Israélite, il vécut constamment en Israélite.
[St. Math. chap. 26, v. 61.]
Deux témoins qui se présenterent, l'accuserent d'avoir dit, _qu'il pourrait détruire le Temple, & le rebâtir en trois jours_. Un tel discours était incompréhensible pour les Juifs charnels, mais ce n'était pas une accusation de vouloir fonder une nouvelle secte.
Le Grand-Prêtre l'interrogea, & lui dit: _Je vous commande par le_ DIEU _vivant, de nous dire, si vous êtes le_ CHRIST, _Fils de_ DIEU. On ne nous apprend point ce que le Grand-Prêtre entendait par _Fils de_ DIEU. On se servait quelquefois de cette expression pour signifier un juste,[35] comme on employait les mots de _fils de Bélial_, pour signifier un méchant. Les Juifs grossiers n'avaient aucune idée du mystere sacré d'un Fils de Dieu, Dieu lui-même, venant sur la terre.