Traité sur la tolérance

Part 7

Chapter 73,656 wordsPublic domain

[26] Il est certain par le Texte, que _Jephté_ immola sa fille. _Dieu n'approuva pas ces dévouements_, dit _Don Calmet_, dans sa Dissertation sur le Vœu de _Jephté; mais lorsqu'on les a faits, il veut qu'on les exécute, ne fût-ce que pour punir ceux qui les faisaient, ou pour réprimer la légéreté qu'on aurait eue à les faire, si on n'en avait pas craint l'exécution_. _St. Augustin_, & presque tous les Peres, condamnent l'action de _Jephté_: il est vrai que l'Ecriture dit, qu'_il fut rempli de l'esprit de Dieu_; & _St. Paul_, dans son Epître aux Hébreux, chap. 11, fait l'éloge de _Jephté_; il le place avec _Samuel_ & _David_.

_St. Jérôme_, dans son Epître à _Julien_, dit, _Jephté immola sa fille au Seigneur, & c'est pour cela que l'Apôtre le compte parmi les Saints_. Voilà de part & d'autre des jugements sur lesquels il ne nous est pas permis de porter le nôtre; on doit craindre même d'avoir un avis.

[27] [Liv. I. des Rois, Chapitre 15.]

On peut regarder la mort du Roi _Agag_ comme un vrai sacrifice. _Saül_ avait fait ce Roi des Amalécites prisonnier de guerre, & l'avait reçu à composition; mais le Prêtre _Samuel_ lui avait ordonné de ne rien épargner, il lui avait dit en propres mots. _Tuez tout, depuis l'homme jusqu'à la femme, jusqu'aux petits enfants, & ceux qui sont encore à la mammelle._

_Samuel coupa le Roi Agag en morceaux, devant le Seigneur, à Galgal._

«Le zele dont ce Prophete était animé, dit _Don Calmet_, lui mit l'épée en main dans cette occasion pour venger la gloire du Seigneur, & pour confondre _Saül_.

On voit dans cette fatale aventure un dévouement, un Prêtre, une victime; c'était donc un sacrifice.

Tous les Peuples dont nous avons l'histoire, ont sacrifié des hommes à la Divinité, excepté les Chinois. _Plutarque_ rapporte que les Romains mêmes en immolerent du temps de la République.

On voit dans les Commentaires de _César_, que les Germains allaient immoler les ôtages qu'il leur avait donnés, lorsqu'il délivra ces ôtages par sa victoire.

J'ai remarqué ailleurs que cette violation du Droit des gens envers les ôtages de _César_, & ces victimes humaines immolées, pour comble d'horreur, par la main des femmes, dément un peu le panégyrique que _Tacite_ fait des Germains dans son Traité _De moribus Germanorum_. Il paraît que dans ce Traité _Tacite_ songe plus à faire la satyre des Romains, que l'éloge des Germains, qu'il ne connaissait pas.

Disons ici en passant que _Tacite_ aimait encore mieux la satyre que la vérité. Il veut rendre tout odieux, jusqu'aux actions indifférentes; & sa malignité nous plaît presque autant que son style, parce que nous aimons la médisance & l'esprit.

Revenons aux victimes humaines. Nos Peres en immolaient aussi-bien que les Germains; c'est le dernier degré de la stupidité de notre nature abandonnée à elle-même, & c'est un des fruits de la faiblesse de notre jugement. Nous dîmes: Il faut offrir à Dieu ce qu'on a de plus précieux & de plus beau; nous n'avons rien de plus précieux que nos enfants; il faut donc choisir les plus beaux & les plus jeunes pour les sacrifier à la Divinité.

_Philon_ dit que dans la Terre de Canaan on immolait quelquefois ses enfants, avant que Dieu eût ordonné à _Abraham_ de lui sacrifier son fils unique _Isaac_ pour éprouver sa foi.

_Sanchoniaton_, cité par _Eusebe_, rapporte que les Phéniciens sacrifiaient dans les grands dangers le plus cher de leurs enfants, & qu'_Ilus_ immola son fils _Jehud_ à peu près dans le temps que Dieu mit la foi d'_Abraham_ à l'épreuve. Il est difficile de percer dans les ténebres de cette antiquité; mais il n'est que trop vrai que ces horribles sacrifices ont été presque par-tout en usage; les Peuples ne s'en sont défaits qu'à mesure qu'ils se sont policés. La politesse amene l'humanité.

[Juges, Chap. 11, v. 24.]

_Jephté_, inspiré de Dieu, & qui lui immola sa fille, dit aux Ammonites: _Ce que votre Dieu Chamos vous a donné, ne vous appartient-il pas de droit? Souffrez donc que nous prenions la Terre que notre Dieu nous a promise._ Cette déclaration est précise; elle peut mener bien loin; mais, au moins, elle est une preuve évidente que Dieu tolérait _Chamos_. Car la sainte Ecriture ne dit pas: Vous pensez avoir droit sur les Terres que vous dites vous avoir été données par le Dieu _Chamos_; elle dit positivement: Vous avez droit, _Tibi jure debentur_: ce qui est le vrai sens de ces paroles hébraïques, _Otho thirasch_.

[Chap. 17 v. dernier.]

L'histoire de _Michas_ & du Lévite, rapportée aux 17 & 18 chapitres du Livre des Juges, est bien encore une preuve incontestable de la tolérance & de la liberté la plus grande, admise chez les Juifs. La mere de _Michas_, femme fort riche d'Ephraïm, avait perdu onze cents pieces d'argent; son fils les lui rendit: elle voua cet argent au Seigneur, & en fit faire des idoles; elle bâtit une petite Chapelle, un Lévite desservit la Chapelle moyennant dix pieces d'argent, une tunique, un manteau par année & sa nourriture; & _Michas_ s'écria: _C'est maintenant que Dieu me fera du bien, puisque j'ai chez moi un Prêtre de la race de Lévi_.

Cependant, six cents hommes de la Tribu de _Dan_, qui cherchaient à s'emparer de quelque Village dans le Pays, & à s'y établir, mais n'ayant point de Prêtre Lévite avec eux, & en ayant besoin pour que Dieu favorisât leur entreprise, allerent chez _Michas_, & prirent son Ephod, ses Idoles & son Lévite, malgré les remontrances de ce Prêtre, & malgré les cris de _Michas_ & de sa mere. Alors ils allerent avec assurance attaquer le Village nommé _Laïs_, & y mirent tout à feu & à sang, selon leur coutume. Ils donnerent le nom de _Dan_ à _Laïs_, en mémoire de leur victoire; ils placerent l'Idole de _Michas_ sur un Autel; & ce qui est bien plus remarquable, _Jonathan_, petit-fils de _Moïse_, fut le Grand-Prêtre de ce Temple, où l'on adorait le Dieu d'Israël & l'Idole de _Michas_.

Après la mort de _Gédéon_, les Hébreux adorerent _Baal-bérith_ pendant près de vingt ans, & renoncerent au culte d'_Adonaï_, sans qu'aucun Chef, aucun Juge, aucun Prêtre criât vengeance. Leur crime était grand, je l'avoue; mais si cette idolâtrie même fut tolérée, combien les différences dans le vrai culte ont elles dû l'être?

Quelques-uns donnent pour une preuve d'intolérance, que le Seigneur lui-même ayant permis que son Arche fût prise par les Philistins dans un combat, il ne punit les Philistins qu'en les frappant d'une maladie secrete, ressemblante aux hémorrhoïdes, en renversant la statue de _Dagon_, & en envoyant une multitude de rats dans leurs campagnes: mais lorsque les Philistins, pour appaiser sa colere, eurent renvoyé l'Arche attelée de deux vaches qui nourrissaient leurs veaux, & offert à Dieu cinq rats d'or, & cinq anus d'or, le Seigneur fit mourir soixante & dix anciens d'Israël, & cinquante mille hommes du Peuple, pour avoir regardé l'Arche; on répond que le châtiment du Seigneur ne tombe point sur une créance, sur une différence dans le culte, ni sur aucune idolâtrie.

Si le Seigneur avait voulu punir l'idolâtrie, il aurait fait périr tous les Philistins qui oserent prendre son Arche, & qui adoraient _Dagon_; mais il fit périr cinquante mille & soixante & dix hommes de son Peuple, uniquement parce qu'ils avaient regardé son Arche qu'ils ne devaient pas regarder: tant les Loix, les mœurs de ce temps, l'économie judaïque different de tout ce que nous connaissons; tant les voyes inscrutables de Dieu sont au-dessus des nôtres. _La rigueur exercée_, dit le judicieux Don Calmet, _contre ce grand nombre d'hommes, ne paraîtra excessive qu'à ceux qui n'ont pas compris jusqu'à quel point Dieu voulait être craint & respecté parmi son Peuple, & qui ne jugent des vues & des desseins de Dieu qu'en suivant les foibles lumieres de leur raison_.

Dieu ne punit donc pas un culte étranger, mais une profanation du sien, une curiosité indiscrete, une désobéissance, peut-être même un esprit de révolte. On sent bien que de tels châtiments n'appartiennent qu'à Dieu dans la Théocratie Judaïque. On ne peut trop redire que ces temps & ces mœurs n'ont aucun rapport aux nôtres.

[Liv. IV. des Rois, Chap. 20, v. 25.]

Enfin, lorsque dans des siecles postérieurs _Naaman_ l'idolâtre, demanda à _Elisée_ s'il lui était permis de suivre son Roi dans le Temple de Remnon, & _d'y adorer avec lui_, ce même _Elisée_ qui avait fait dévorer les enfants par les ours, ne lui répondit-il pas, _Allez en paix_?

[Jérém. Chap. 27, v. 6.]

Il y a bien plus; le Seigneur ordonne à _Jérémie_ de se mettre des cordes au cou, des colliers[28] & des jougs, de les envoyer aux Roitelets ou Melchim de Moab, d'Ammon, d'Edom, de Tyr, de Sidon; & _Jérémie_ leur fait dire par le Seigneur: _J'ai donné toutes vos Terres à Nabuchodonosor, Roi de Babylone, mon serviteur_. Voilà un Roi idolâtre déclaré serviteur de Dieu & son favori.

[28] Ceux qui sont peu au fait des usages de l'antiquité, & qui ne jugent que d'après ce qu'ils voyent autour d'eux, peuvent être étonnés de ces singularités; mais il faut songer qu'alors, dans l'Egypte, & dans une grande partie de l'Asie, la plupart des choses s'exprimaient par des figures, des hiéroglyphes, des signes, des types.

[Isaïe, Chapitre 8.]

Les Prophetes, qui s'appellaient _les Voyants_ chez les Egyptiens & chez les Juifs, non-seulement s'exprimaient en allégories, mais ils figuraient par des signes les événements qu'ils annonçaient. Ainsi _Isaïe_, le premier des quatre grands Prophetes Juifs, prend un rouleau, & y écrit: _Shas bas, butinez, vîte_; puis il s'approche de la Prophétesse, elle conçoit, & met au monde un fils, qu'il appelle _Maher-Salal-Has-bas_: c'est une figure des maux que les Peuples d'Egypte & d'Assyrie feront aux Juifs.

Ce Prophete dit: _Avant que l'enfant soit en âge de manger du beurre & du miel, & qu'il sache réprouver le mauvais & choisir le bon, la terre détestée par vous sera délivrée des deux Rois: le Seigneur sifflera aux mouches d'Egypte & aux abeilles d'Assur: le Seigneur prendra un rasoir de louage, & en rasera toute la barbe & les poils des pieds du Roi d'Assur._

Cette prophétie des abeilles, de la barbe & du poil des pieds rasé, ne peut être entendue que par ceux qui savent que c'était la coutume d'appeller les essaims au son du flageolet ou de quelqu'autre instrument champêtre; que le plus grand affront qu'on pût faire à un homme, était de lui couper la barbe; qu'on appellait le poil des pieds, le poil du pubis; que l'on ne rasait ce poil que dans des maladies immondes, comme celle de la lepre. Toutes ces figures, si étrangeres à notre style, ne signifient autre chose, sinon que le Seigneur, dans quelques années, délivrera son Peuple d'oppression.

[Isaïe, Chapitre 20.]

Le même _Isaïe_ marche tout nud, pour marquer que le Roi d'Assyrie emmenera d'Egypte & d'Ethiopie une foule de captifs qui n'auront pas de quoi couvrir leur nudité.

[Ezéch. Chap. 4 & suiv.]

_Ezéchiel_ mange le volume de parchemin qui lui est présenté: ensuite il couvre son pain d'excréments, & demeure couché sur son côté gauche trois cents quatre-vingt-dix jours, & sur le côté droit quarante jours, pour faire entendre que les Juifs manqueront de pain, & pour signifier les années que devait durer la captivité. Il se charge de chaînes, qui figurent celles du Peuple; il coupe ses cheveux & sa barbe, & les partage en trois parties: le premier tiers désigne ceux qui doivent périr dans la Ville; le second, ceux qui seront mis à mort autour des murailles; le troisieme, ceux qui doivent être emmenés à Babylone.

[Ozée, Chap. 3.]

Le Prophete _Ozée_ s'unit à une femme adultere, qu'il achete quinze pieces d'argent & un chomer & demi d'orge: _Vous m'attendrez_, lui dit-il, _plusieurs jours, & pendant ce temps nul homme n'approchera de vous; c'est l'état où les enfants d'Israël seront long-temps sans Rois, sans Princes, sans Sacrifices, sans Autel & sans Ephod_. En un mot, les Nabi, les Voyants, les Prophetes, ne prédisent presque jamais sans figurer par un signe la chose prédite.

_Jérémie_ ne fait donc que se conformer à l'usage, en se liant de cordes, & en se mettant des colliers & des jougs sur le dos, pour signifier l'esclavage de ceux auxquels il envoye ces types. Si on veut y prendre garde, ces temps-là sont comme ceux d'un ancien monde, qui differe en tout du nouveau; la vie civile, les Loix, la maniere de faire la guerre, les cérémonies de la Religion, tout est absolument différent. Il n'y a même qu'à ouvrir _Homere_ & le premier Livre d'_Hérodote_, pour se convaincre que nous n'avons aucune ressemblance avec les Peuples de la haute antiquité, & que nous devons nous défier de notre jugement quand nous cherchons à comparer leurs mœurs avec les nôtres.

La nature même n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui. Les Magiciens avaient sur elle un pouvoir qu'ils n'ont plus: ils enchantaient les serpents, ils évoquaient les morts, &c. Dieu envoyait des songes, & des hommes les expliquaient. Le don de prophétie était commun. On voyait des métamorphoses telles que celles de _Nabuchodonosor_ changé en bœuf, de la femme de _Loth_ en statue de sel, de cinq Villes en un lac bitumineux.

Il y avait des especes d'hommes qui n'existent plus. La race des géants _Rephaïm_, _Emim_, _Néphilim_, _Enacim_ a disparu. _St. Augustin_, au Livre V de _la Cité de Dieu_, dit avoir vu la dent d'un ancien Géant, grosse comme cent de nos molaires. _Ezéchiel_ parle des pigmées _Gamadim_, hauts d'une coudée, qui combattaient au siege de Tyr: & en presque tout cela les Auteurs sacrés sont d'accord avec les profanes. Les maladies & les remedes n'étaient point les mêmes que de nos jours: les possédés étaient guéris avec la racine nommée _Barad_ enchassée dans un anneau qu'on leur mettait sous le nez.

Enfin tout cet ancien monde était si différent du nôtre, qu'on ne peut en tirer aujourd'hui aucune regle de conduite; & si, dans cette antiquité reculée, les hommes s'étaient persécutés & opprimés tour à tour au sujet de leur culte, on ne devrait pas imiter cette cruauté sous la Loi de grace.

[Jérém. Chap. 18, v. 19.]

Le même _Jérémie_, que le Melk, ou Roitelet Juif, _Sédécias_, avait fait mettre au cachot, ayant obtenu son pardon de _Sédécias_, lui conseille de la part de Dieu de se rendre au Roi de Babylone: _Si vous allez vous rendre à ses Officiers_, dit-il, _votre ame vivra_. Dieu prend donc enfin le parti d'un Roi idolâtre; il lui livre l'Arche, dont la seule vue avait coûté la vie à cinquante mille soixante & dix Juifs; il lui livre le Saint des Saints, & le reste du Temple qui avait coûté à bâtir cent huit mille talents d'or, un million dix-sept mille talents d'argent & dix mille drachmes d'or, laissés par _David_ & ses Officiers pour la construction de la Maison du Seigneur; ce qui, sans compter les deniers employés par _Salomon_, monte à la somme de dix-neuf milliards soixante-deux millions, ou environ, au cours de ce jour. Jamais idolâtrie ne fut plus récompensée. Je sais que ce compte est exagéré, qu'il y a probablement erreur de Copiste; mais réduisez la somme à la moitié, au quart, au huitieme même, elle vous étonnera encore. On n'est guères moins surpris des richesses qu'_Hérodote_ dit avoir vues dans le Temple d'Ephese. Enfin, les trésors ne sont rien aux yeux de Dieu; & le nom de son Serviteur donné à _Nabuchodonosor_, est le vrai trésor inestimable.

[Isaïe, Chap. 44 & 45.]

Dieu ne favorise pas moins le _Kir_, ou _Koresh_, ou _Kosroes_, que nous appellons _Cyrus_; il l'appelle _son Christ_, _son Oint_, quoiqu'il ne fût pas Oint, selon la signification commune de ce mot, & qu'il suivît la Religion de _Zoroastre_; il l'appelle son _Pasteur_, quoiqu'il fût usurpateur aux yeux des hommes: il n'y a pas dans toute la sainte Ecriture une plus grande marque de prédilection.

Vous voyez dans _Malachie_, que _du levant au couchant le nom de Dieu est grand dans les Nations, & qu'on lui offre par-tout des oblations pures_. Dieu a soin des Ninivites idolâtres comme des Juifs; il les menace, & il leur pardonne. _Melchisedec_, qui n'était point Juif, était Sacrificateur de Dieu. _Balaam_ idolâtre, était Prophete. L'Ecriture nous apprend donc que non-seulement Dieu tolérait tous les autres Peuples, mais qu'il en avait un soin paternel: & nous osons être intolérants!

CHAPITRE XIII.

_Extrême Tolérance des Juifs._

[Exode, Chap. 20, v. 5.]

[Deutér. Chap. 28.]

[Ezéch. Chap. 18, v. 20.]

[Ezéch. Chap. 20, v. 25.]

Ainsi donc sous _Moïse_, sous les Juges, sous les Rois, vous voyez toujours des exemples de tolérance. Il y a bien plus: _Moïse_ dit plusieurs fois _que Dieu punit les peres dans les enfants, jusqu'à la quatrieme génération_: cette menace était nécessaire à un Peuple à qui Dieu n'avait révélé ni l'immortalité de l'ame, ni les peines & les récompenses dans une autre vie. Ces vérités ne lui furent annoncées ni dans le Décalogue, ni dans aucune Loi du Lévitique & du Deutéronome. C'étaient les dogmes des Perses, des Babyloniens, des Egyptiens, des Grecs, des Crétois; mais ils ne constituaient nullement la Religion des Juifs. _Moïse_ ne dit point: _Honore ton pere & ta mere, si tu veux aller au Ciel_; mais, _Honore ton pere & ta mere, afin de vivre long-temps sur la terre_: il ne les menace que de maux corporels, de la galle seche, de la galle purulente, d'ulceres malins dans les genoux & dans les gras des jambes, d'être exposés aux infidélités de leurs femmes, d'emprunter à usure des étrangers, & de ne pouvoir prêter à usure; de périr de famine, & d'être obligés de manger leurs enfants: mais en aucun lieu il ne leur dit que leurs ames immortelles subiront des tourments après la mort, ou goûteront des félicités. Dieu qui conduisait lui-même son Peuple, le punissait ou le récompensait immédiatement après ses bonnes ou ses mauvaises actions. Tout était temporel; & c'est la preuve que le savant Evêque _Warburton_ apporte pour démontrer que la Loi des juifs était divine:[29] parce que Dieu même étant leur Roi, rendant justice immédiatement après la transgression ou l'obéissance, n'avait pas besoin de leur révéler une Doctrine qu'il réservait au temps où il ne gouvernerait plus son Peuple. Ceux qui par ignorance prétendent que _Moïse_ enseignait l'immortalité de l'ame, ôtent au Nouveau Testament un de ses plus grands avantages sur l'ancien. Il est constant que la Loi de _Moïse_ n'annonçait que des châtiments temporels jusqu'à la quatrieme génération. Cependant, malgré l'énoncé précis de cette Loi, malgré cette déclaration expresse de Dieu, qu'il punirait jusqu'à la quatrieme génération, _Ezéchiel_ annonce tout le contraire aux Juifs, & leur dit, que le fils ne portera point l'iniquité de son pere: il va même jusqu'à faire dire à Dieu, qu'il leur avait donné _des préceptes qui n'étaient pas bons_.[30]

[29] Il n'y a qu'un seul passage dans les Loix de _Moïse_, d'où l'on pût conclurre qu'il était instruit de l'opinion régnante chez les Egyptiens, que l'ame ne meurt point avec le corps: ce passage est très-important; c'est dans le chap. 18 du Deutéronome: _Ne consultez point les Devins qui prédisent par l'inspection des nuées, qui enchantent les serpents, qui consultent l'esprit de Python, les Voyants, les Connoisseurs qui interrogent les Morts, & leur demandent la vérité._

Il paraît, par ce passage, que si l'on évoquait les ames des morts, ce sortilege prétendu supposait la permanence des ames. Il se peut aussi que les Magiciens dont parle _Moïse_, n'étant que des trompeurs grossiers, n'eussent pas une idée distincte du sortilege qu'ils croyaient opérer. Ils faisaient accroire qu'ils forçaient des morts à parler, qu'ils les remettaient par leur magie dans l'état où ces corps avaient été de leur vivant; sans examiner seulement si l'on pouvait inférer ou non de leurs opérations ridicules le dogme de l'immortalité de l'ame. Les Sorciers n'ont jamais été Philosophes; ils ont été toujours des jongleurs stupides, qui jouaient devant des imbécilles.

On peut remarquer encore qu'il est bien étrange que le mot de _Python_ se trouve dans le Deutéronome, long-temps avant que ce mot Grec pût être connu des Hébreux: aussi le terme _Python_ n'est point dans l'Hébreu, dont nous n'avons aucune traduction exacte.

Cette Langue a des difficultés insurmontables: c'est un mélange de Phénicien, d'Egyptien, de Syrien & d'Arabe; & cet ancien mélange est très-altéré aujourd'hui. L'Hébreu n'eut jamais que deux modes aux verbes, le présent & le futur: il faut deviner les autres modes par le sens. Les voyelles différentes étaient souvent exprimées par les mêmes caracteres, ou plutôt ils n'exprimaient pas les voyelles; & les inventeurs des points n'ont fait qu'augmenter la difficulté. Chaque adverbe a vingt significations différentes. Le même mot est pris en des sens contraires. Ajoutez à cet embarras la sécheresse & la pauvreté du langage: les Juifs, privés des Arts, ne pouvaient exprimer ce qu'ils ignoraient. En un mot l'Hébreu est au Grec, ce que le langage d'un Paysan est à celui d'un Académicien.

[30] Le sentiment d'_Ezéchiel_ prévalut enfin dans la Synagogue; mais il y eut toujours des Juifs qui, en croyant aux peines éternelles, croyaient aussi que Dieu poursuivait sur les enfants les iniquités des peres. Aujourd'hui ils sont punis par-delà la cinquantieme génération, & ont encore les peines éternelles à craindre. On demande comment les descendants des Juifs, qui n'étaient pas complices de la mort de JESUS-CHRIST, ceux qui étant dans Jérusalem n'y eurent aucune part, & ceux qui étaient répandus sur le reste de la terre, peuvent être temporellement punis dans leurs enfants, aussi innocents que leurs peres? Cette punition temporelle, ou plutôt, cette maniere d'exister différente des autres Peuples, & de faire le commerce sans avoir de Patrie, peut n'être point regardée comme un châtiment en comparaison des peines éternelles qu'ils s'attirent par leur incrédulité, & qu'ils peuvent éviter par une conversion sincere.

Le Livre d'_Ezéchiel_ n'en fut pas moins inséré dans le Canon des Auteurs inspirés de Dieu: il est vrai que la Synagogue n'en permettait pas la lecture avant l'âge de trente ans, comme nous l'apprend _St. Jérôme_; mais c'était de peur que la jeunesse n'abusât des peintures trop naïves qu'on trouve dans les chapitres 16 & 23 du libertinage des deux sœurs _Olla_ & _Ooliba_. En un mot, son Livre fut toujours reçu, malgré sa contradiction formelle avec _Moïse_.

Enfin,[31] lorsque l'immortalité de l'ame fut un dogme reçu, ce qui probablement avait commencé dès le temps de la captivité de Babylone, la secte des Saducéens persista toujours à croire qu'il n'y avait ni peines ni récompenses après la mort, & que la faculté de sentir & de penser périssait avec nous, comme la force active, le pouvoir de marcher & de digérer. Ils niaient l'existence des Anges. Ils différaient beaucoup plus des autres Juifs, que les Protestants ne different des Catholiques; ils n'en demeurerent pas moins dans la Communion de leurs freres: on vit même des grands Prêtres de leur secte.

[31] Ceux qui ont voulu trouver dans le Pentateuque la doctrine de l'Enfer & du Paradis, tels que nous les concevons, se sont étrangement abusés: leur erreur n'est fondée que sur une vaine dispute de mots; la Vulgate ayant traduit le mot Hébreu _Sceol_, la fosse, par _Infernum_, & le mot Latin _Infernum_ ayant été traduit en Français par _Enfer_, on s'est servi de cette équivoque pour faire croire que les Anciens Hébreux avaient la notion de l'_Ades_ & du _Tartare_ des Grecs, que les autres Nations avaient connus auparavant sous d'autres noms.