Traité sur la tolérance

Part 6

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C'était là un sujet de querelle violente. Il s'agissait de savoir si les nouveaux Chrétiens judaïseraient ou non. _St. Paul_ alla dans ce temps-là même sacrifier dans le Temple de Jérusalem. On sait que les quinze premiers Evêques de Jérusalem furent des Juifs circoncis, qui observerent le Sabath & qui s'abstinrent des viandes défendues. Un Evêque Espagnol ou Portugais, qui se ferait circoncire & qui observerait le Sabath, serait brulé dans un _auto-da-fé_. Cependant la paix ne fut altérée pour cet objet fondamental, ni parmi les Apôtres, ni parmi les premiers Chrétiens.

Si les Evangélistes avaient ressemblé aux Ecrivains modernes, ils avaient un champ bien vaste pour combattre les uns contre les autres. _St. Matthieu_ compte vingt-huit générations depuis _David_ jusqu'à JESUS. _St. Luc_ en compte quarante-une; & ces générations sont absolument différentes. On ne voit pourtant nulle dissention s'élever entre les Disciples sur ces contrariétés apparentes, très-bien conciliées par plusieurs Peres de l'Eglise. La charité ne fut point blessée, la paix fut conservée. Quelle plus grande leçon de nous tolérer dans nos disputes, & de nous humilier dans tout ce que nous n'entendons pas?

_St. Paul_, dans son Epître à quelques Juifs de Rome, convertis au Christianisme, employe toute la fin du Chapitre III à dire que la seule Foi glorifie, & que les œuvres ne justifient personne. _St. Jacques_, au contraire, dans son Epître aux douze Tribus dispersées par toute la terre, Chapitre II, ne cesse de dire qu'on ne peut être sauvé sans les œuvres. Voilà ce qui a séparé deux grandes Communions parmi nous, & ce qui ne divisa point les Apôtres.

Si la persécution contre ceux avec qui nous disputons, était une action sainte, il faut avouer que celui qui aurait fait tuer le plus d'hérétiques serait le plus grand Saint du Paradis. Quelle figure ferait un homme qui se serait contenté de dépouiller ses freres, & de les plonger dans des cachots, auprès d'un zélé qui en aurait massacré des centaines le jour de la _St. Barthelemi_? en voici la preuve.

Le Successeur de _St. Pierre_ & son Consistoire ne peuvent errer; ils approuverent, célébrerent, consacrerent l'action de la _St. Barthelemi_: donc cette action était très-sainte; donc, de deux assassins égaux en piété, celui qui aurait éventré vingt-quatre femmes grosses Huguenotes, doit être élevé en gloire du double de celui qui n'en aura éventré que douze: par la même raison les fanatiques des Cévennes devaient croire qu'ils seraient élevés en gloire à proportion du nombre des Prêtres, des Religieux, & des femmes Catholiques qu'ils auraient égorgés. Ce sont là d'étranges titres pour la gloire éternelle.

CHAPITRE XII.

_Si l'intolérance fut de Droit Divin dans le Judaïsme, & si elle fut toujours mise en pratique?_

[Deutér. Chap. 14.]

On appelle, je crois _Droit Divin_, les préceptes que Dieu a donnés lui-même. Il voulut que les Juifs mangeassent un agneau cuit avec des laitues, & que les Convives le mangeassent debout, un bâton à la main, en commémoration du _Phase_; il ordonna que la consécration du grand Prêtre se ferait en mettant du sang à son oreille droite, à sa main droite, & à son pied droit; coutumes extraordinaires pour nous, mais non pas pour l'antiquité; il voulut qu'on chargeât le bouc _Hazazel_ des iniquités du Peuple; il défendit qu'on se nourrît de poissons sans écailles, de porcs, de lievres, de hérissons, de hiboux, de griffons, d'ixions, &c.

Il institua les fêtes, les cérémonies; toutes ces choses, qui semblaient arbitraires aux autres Nations, & soumises au droit positif, à l'usage, étant commandées par Dieu même, devenaient un droit divin pour les Juifs, comme tout ce que JESUS-CHRIST, fils de _Marie_, fils de DIEU, nous a commandé, est de droit divin pour nous.

Gardons-nous de rechercher ici pourquoi Dieu a substitué une Loi nouvelle à celle qu'il avait donnée à _Moïse_, & pourquoi il avait commandé à _Moïse_, plus de choses qu'au Patriarche _Abraham_, & plus à _Abraham_ qu'à _Noé_.[23] Il semble qu'il daigne se proportionner aux temps & à la population du Genre-humain; c'est une gradation paternelle: mais ces abymes sont trop profonds pour notre débile vue; tenons-nous dans les bornes de notre sujet; voyons d'abord ce qu'était l'Intolérance chez les Juifs.

[23] Dans l'idée que nous avons de faire sur cet Ouvrage quelques Notes utiles, nous remarquerons ici, qu'il est dit que Dieu fit une alliance avec _Noé_, & avec tous les animaux; & cependant il permet à _Noé_ de _manger de tout ce qui a vie & mouvement_; il excepte seulement le sang, dont il ne permet pas qu'on se nourrisse. Dieu ajoute, _qu'il tirera vengeance de tous les animaux qui auront répandu le sang de l'homme_.

On peut inférer de ces passages & de plusieurs autres ce que toute l'antiquité a toujours pensé jusqu'à nos jours, & ce que tous les hommes sensés pensent, que les animaux ont quelques connaissances. Dieu ne fait point un pacte avec les arbres & avec les pierres, qui n'ont point de sentiment; mais il en fait un avec les animaux, qu'il a daigné douer d'un sentiment souvent plus exquis que le nôtre, & de quelques idées nécessairement attachées à ce sentiment. C'est pourquoi il ne veut pas qu'on ait la barbarie de se nourrir de leur sang, parce qu'en effet le sang est la source de la vie, & par conséquent du sentiment. Privez un animal de tout son sang, tous ses organes restent sans action. C'est donc avec très-grande raison que l'Ecriture dit en cent endroits que l'ame, c'est-à-dire, ce qu'on appellait l'ame sensitive, est dans le sang; & cette idée si naturelle a été celle de tous les Peuples.

C'est sur cette idée qu'est fondée la commisération que nous devons avoir pour les animaux. Des sept Préceptes des _Noachides_, admis chez les Juifs, il y en a un qui défend de manger le membre d'un animal en vie. Ce précepte prouve que les hommes avaient eu la cruauté de mutiler les animaux pour manger leurs membres coupés, & qu'ils les laissaient vivre, pour se nourrir successivement des parties de leur corps. Cette coutume subsista en effet chez quelques Peuples barbares, comme on le voit par les sacrifices de l'Isle de Chio, à _Bacchus Omadios_, le mangeur de chair crue. Dieu, en permettant que les animaux nous servent de pâture, recommande donc quelque humanité envers eux. Il faut convenir qu'il y a de la barbarie à les faire souffrir, & il n'y a certainement que l'usage qui puisse diminuer en nous l'horreur naturelle d'égorger un animal que nous avons nourri de nos mains. Il y a toujours eu des Peuples qui s'en sont fait un grand scrupule: ce scrupule dure encore dans la presqu'Isle de l'Inde; toute la secte de _Pithagore_, en Italie & en Grece, s'abstint constamment de manger de la chair. _Porphire_, dans son Livre de l'abstinence, reproche à son Disciple de n'avoir quitté sa secte que pour se livrer à son appétit barbare.

Il faut, ce me semble, avoir renoncé à la lumiere naturelle, pour oser avancer que les bêtes ne sont que des machines. Il y a une contradiction manifeste à convenir que Dieu a donné aux bêtes tous les organes du sentiment, & à soutenir qu'il ne leur a point donné de sentiment.

Il me paraît encore qu'il faut n'avoir jamais observé les animaux, pour ne pas distinguer chez eux les différentes voix du besoin, de la souffrance, de la joye, de la crainte, de l'amour, de la colere, & de toutes leurs affections; il serait bien étrange qu'elles exprimassent si bien ce qu'elles ne sentiraient pas.

Cette remarque peut fournir beaucoup de réflexions aux esprits exercés, sur le pouvoir & la bonté du Créateur, qui daigne accorder la vie, le sentiment, les idées, la mémoire aux êtres que lui-même a organisés de sa main toute-puissante. Nous ne savons ni comment ces organes se sont formés, ni comment ils se développent, ni comment on reçoit la vie, ni par quelles Loix les sentiments, les idées, la mémoire, la volonté sont attachés à cette vie: & dans cette profonde & éternelle ignorance, inhérente à notre nature, nous disputons sans cesse, nous nous persécutons les uns les autres, comme les taureaux qui se battent avec leurs cornes, sans savoir pourquoi & comment ils ont des cornes.

[Amos, Chap. 5, v. 26.]

[Jérém. Chap. 7, v. 22.]

[Actes des Ap. Ch. 7, v. 42.]

Il est vrai que dans l'Exode, les Nombres, le Lévitique, le Deutéronome, il y a des Loix très-séveres sur le Culte, & des châtiments plus séveres encore. Plusieurs Commentateurs ont de la peine à concilier les récits de _Moïse_ avec les passages de _Jérémie_ & d'_Amos_, & avec le célebre Discours de _St. Etienne_, rapporté dans les Actes des Apôtres. _Amos_ dit que les Juifs adorerent toujours dans le Désert _Moloc_, _Remphan_ & _Kium_. _Jérémie_ dit expressément, que Dieu ne demanda aucun sacrifice à leurs peres quand ils sortirent d'Egypte. _St. Etienne_, dans son Discours aux Juifs, s'exprime ainsi: «Ils adorerent l'Armée du Ciel, ils n'offrirent ni sacrifices ni hosties dans le Désert pendant quarante ans, ils porterent le Tabernacle du Dieu _Moloc_, & l'astre de leur Dieu _Rempham_.

[Deutér. Chap. 12, v. 8.]

D'autres Critiques inferent du culte de tant de Dieux étrangers, que ces Dieux furent tolérés par _Moïse_, & ils citent en preuves ces paroles du Deutéronome: _Quand vous serez dans la Terre de Canaan, vous ne ferez point comme nous faisons aujourd'hui, où chacun fait ce qui lui semble bon_.[24]

[24] Plusieurs Ecrivains concluent témérairement de ce passage, que le chapitre concernant le Veau d'or (qui n'est autre chose que le Dieu _Apis_) a été ajouté aux livres de _Moïse_, ainsi que plusieurs autres Chapitres.

_Aben-Ezra_ fut le premier qui crut prouver que le Pentateuque avait été rédigé du temps des Rois. _Volaston_, _Colins_, _Tindale_, _Shaftsburi_, _Bolingbroke_, & beaucoup d'autres ont allégué que l'art de graver ses pensées sur la pierre polie, sur la brique, sur le plomb, ou sur le bois, était la seule maniere d'écrire: ils disent que, du temps de _Moïse_, les Chaldéens & les Egyptiens n'écrivaient pas autrement, qu'on ne pouvait alors graver que d'une maniere très-abrégée, & en hiéroglyfes, la substance des choses qu'on voulait transmettre à la postérité, & non pas des histoires détaillées; qu'il n'était pas possible de graver de gros livres dans un désert où l'on changeait si souvent de demeure, où l'on n'avait personne qui pût ni fournir des vêtements, ni les tailler, ni même raccommoder les sandales, & où Dieu fut obligé de faire un miracle de quarante années pour conserver les vêtements & les chaussures de son Peuple. Ils disent qu'il n'est pas vraisemblable qu'on eût tant de Graveurs de caracteres, lorsqu'on manquait des Arts les plus nécessaires, & qu'on ne pouvait même faire du pain: & si on leur dit que les colonnes du Tabernacle étaient d'airain, & les chapiteaux d'argent massif, ils répondent que l'ordre a pu en être donné dans le Désert, mais qu'il ne fut exécuté que dans des temps plus heureux.

Ils ne peuvent concevoir que ce Peuple pauvre ait demandé un veau d'or massif pour l'adorer au pied de la montagne même où Dieu parlait à _Moïse_, au milieu des foudres & des éclairs que ce Peuple voyait, & au son de la trompette céleste qu'il entendait. Ils s'étonnent que la veille du jour même où _Moïse_ descendit de la montagne, tout ce Peuple se soit adressé au frere de _Moïse_ pour avoir un veau d'or massif. Comment _Aaron_ le jetta-t-il en fonte en un seul jour? Comment ensuite _Moïse_ le réduisit-il en poudre? Ils disent qu'il est impossible à tout Artiste de faire en moins de trois mois une statue d'or, & que pour la réduire en poudre qu'on puisse avaler, l'art de la chymie la plus savante ne suffit pas; ainsi, la prévarication d'_Aaron_, & l'opération de _Moïse_ auraient été deux miracles.

L'humanité, la bonté de cœur qui les trompe, les empêche de croire que _Moïse_ ait fait égorger vingt-trois mille personnes pour expier ce péché: ils n'imaginent pas que vingt-trois mille hommes se soient ainsi laissés massacrer par des Lévites, à moins d'un troisieme miracle. Enfin, ils trouvent étrange qu'_Aaron_, le plus coupable de tous, ait été récompensé du crime dont les autres étaient si horriblement punis, & qu'il ait été fait grand Prêtre, tandis que les cadavres de vingt-trois mille de ses freres sanglants, étaient entassés au pied de l'Autel où il allait sacrifier.

Ils font les mêmes difficultés sur les vingt-quatre mille Israélites massacrés par l'ordre de _Moïse_, pour expier la faute d'un seul qu'on avait surpris avec une fille Moabite. On voit tant de Rois Juifs, & sur-tout _Salomon_, épouser impunément des étrangeres, que ces critiques ne peuvent admettre que l'alliance d'une Moabite ait été un si grand crime: _Ruth_ était Moabite, quoique sa famille fût originaire de Béthléem; la sainte Ecriture l'appelle toujours _Ruth la Moabite_: cependant elle alla se mettre dans le lit de _Booz_ par le conseil de sa mere, elle en reçut six boisseaux d'orge, l'épousa ensuite, & fut l'aïeule de _David_. _Raab_ était non-seulement étrangere, mais une femme publique; la Vulgate ne lui donne d'autre titre que celui de _meretrix_; elle épousa _Salomon_, Prince de Juda; & c'est encore de ce _Salomon_ que _David_ descend. On regarde même _Raab_ comme la figure de l'Eglise Chrétienne; c'est le sentiment de plusieurs Peres, & sur-tout d'_Origene_ dans sa 7e. homélie sur _Josué_.

_Bethzabé_, femme d'_Urie_, de laquelle _David_ eut _Salomon_, était Ethéenne. Si vous remontez plus haut, le Patriarche _Juda_, épousa une femme Cananéenne; ses enfants eurent pour femme _Thamar_, de la race d'_Aram_: cette femme, avec laquelle _Juda_ commit, sans le savoir, un inceste, n'était pas de la race d'_Israël_.

Ainsi notre Seigneur JESUS-CHRIST daigna s'incarner chez les Juifs dans une famille dont cinq étrangers étaient la tige, pour faire voir que les Nations étrangeres auraient part à son héritage.

Le Rabin _Aben-Ezra_ fut, comme on l'a dit, le premier qui osa prétendre que le Pentateuque avait été rédigé long-temps après _Moïse_: il se fonde sur plusieurs passages. «Les Cananéens étaient alors dans ce Pays. La montagne de Moria, appellée la montagne de Dieu. Le lit de _Og_, Roi de Bazan, se voit encore en _Rabath_, & il appella tout ce Pays de Bazan, les Villages de Jaïr, jusqu'aujourd'hui. Il ne s'est jamais vu de Prophete en Israël comme _Moïse_. Ce sont ici les Rois qui ont régné en Edom avant qu'aucun Roi régnât sur Israël.» Il prétend que ces passages, où il est parlé des choses arrivées après _Moïse_, ne peuvent être de _Moïse_. On répond à ces objections, que ces passages sont des Notes ajoutées long-temps après par les Copistes.

_Newton_, de qui d'ailleurs on ne doit prononcer le nom qu'avec respect, mais qui a pu se tromper, puisqu'il était homme, attribue dans son Introduction à ses Commentaires sur _Daniel_ & sur _St. Jean_, les Livres de _Moïse_, de _Josué_ & des _Juges_, à des Auteurs sacrés très-postérieurs; il se fonde sur le chap. 36 de la Genese, sur quatre chapitres des Juges, 17. 18. 19. 21; sur _Samuel_, chap. 8; sur les Chroniques, chap. 2; sur le Livre de _Ruth_, chap. 4. En effet, si dans le chap. 36 de la Genese il est parlé des Rois, s'il en est fait mention dans les Livres des juges, si dans le Livre de _Ruth_ il est parlé de _David_, il semble que tous ces Livres ayent été rédigés du temps des Rois. C'est aussi le sentiment de quelques Théologiens, à la tête desquels est le fameux _Le Clerc_. Mais cette opinion n'a qu'un petit nombre de Sectateurs, dont la curiosité fonde ces abymes. Cette curiosité, sans doute, n'est pas au rang des devoirs de l'homme. Lorsque les savants & les ignorants, les Princes & les Bergers, paraîtront après cette courte vie devant le Maître de l'éternité: chacun de nous alors, voudra avoir été juste, humain, compatissant, généreux: nul ne se vantera d'avoir su précisément en quelle année le Pentateuque fut écrit, & d'avoir démêlé le Texte des Notes qui étaient en usage chez les Scribes. Dieu ne nous demandera pas si nous avons pris parti pour les Massoretes contre le Talmud, si nous n'avons jamais pris un _caph_ pour un _beth_, un _yod_ pour un _vaü_, un _daleth_ pour un _res_: certes il nous jugera sur nos actions, & non sur l'intelligence de la Langue Hébraïque. Nous nous en tenons fermement à la décision de l'Eglise, selon le devoir raisonnable d'un fidele.

[Levit. Chap. 17.]

[Lévit. Chap. 18 v. 23.]

Finissons cette Note par un passage important du Lévitique, Livre composé après l'adoration du Veau d'or. Il ordonne aux Juifs de ne plus adorer les velus, _les boucs avec lesquels même ils ont commis des abominations infames_. On ne sait si cet étrange culte venait d'Egypte, Patrie de la superstition & du sortilege; mais on croit que la coutume de nos prétendus Sorciers d'aller au Sabath, d'y adorer un bouc, & de s'abandonner avec lui à des turpitudes inconcevables, dont l'idée fait horreur, est venue des anciens Juifs: en effet, ce furent eux qui enseignerent dans une partie de l'Europe la sorcellerie. Quel Peuple! Une si étrange infamie semblait mériter un châtiment pareil à celui que le veau d'or leur attira, & pourtant le Législateur se contente de leur faire une simple défense. On ne rapporte ici ce fait que pour faire connaître la Nation Juive: il faut que la bestialité ait été commune chez elle, puisqu'elle est la seule Nation connue chez qui les Loix ayent été forcées de prohiber un crime qui n'a été soupçonné ailleurs par aucun Législateur.

Il est à croire que dans les fatigues & dans la pénurie que les Juifs avaient essuyées dans les Déserts de Pharan, d'Oreb, & de Cadés-barné, l'espece féminine, plus faible que l'autre, avait succombé. Il faut bien qu'en effet les Juifs manquassent de filles, puisqu'il leur est toujours ordonné, quand ils s'emparent d'un Bourg ou d'un Village, soit à gauche, soit à droite du Lac Asphaltide, de tuer tout, excepté les filles nubiles.

Les Arabes qui habitent encore une partie de ces Déserts, stipulent toujours dans les Traités qu'ils font avec les caravanes, qu'on leur donnera des filles nubiles. Il est vraisemblable que les jeunes gens dans ces Pays affreux pousserent la dépravation de la Nature humaine, jusqu'à s'accoupler avec des chevres, comme on le dit de quelques Bergers de la Calabre.

Il reste maintenant à savoir si ces accouplements avaient produit des monstres, & s'il y a quelque fondement aux anciens Contes des Satyres, des Faunes, des Centaures & des Minotaures: l'Histoire le dit; la Physique ne nous a pas encore éclairés sur cet article monstrueux.

Ils appuyent leur sentiment sur ce qu'il n'est parlé d'aucun acte religieux du Peuple dans le Désert: point de Pâque célébrée, point de Pentecôte; nulle mention qu'on ait célébré la fête des Tabernacles, nulle Priere publique établie; enfin, la Circoncision, ce sceau de l'alliance de DIEU avec _Abraham_, ne fut point pratiquée.

[Josué, Ch. 14. v. 15 & suiv.]

Ils se prévalent encore de l'Histoire de _Josué_. Ce conquérant dit aux Juifs: «L'option vous est donnée, choisissez quel parti il vous plaîra, ou d'adorer les Dieux que vous avez servis dans le Pays des Amorrhéens, ou ceux que vous avez reconnus en Mésopotamie. Le Peuple répond: Il n'en sera pas ainsi, nous servirons _Adonaï_. _Josué_ leur repliqua: Vous avez choisi vous-mêmes, ôtez donc du milieu de vous les Dieux étrangers.» Ils avaient donc eu incontestablement d'autres Dieux qu'_Adonaï_ sous _Moïse_.

Il est très-inutile de réfuter ici les Critiques qui pensent que le Pentateuque ne fut pas écrit par _Moïse_; tout a été dit dès long-temps sur cette matiere; & quand même quelque petite partie des Livres de _Moïse_ aurait été écrite du temps des Juges ou des Rois, ou des Pontifes, ils n'en seraient pas moins inspirés & moins divins.

C'est assez, ce me semble, qu'il soit prouvé par la Ste. Ecriture, que malgré la punition extraordinaire attirée aux Juifs par le culte d'_Apis_, ils conserverent long-temps une liberté entiere: peut-être même que le massacre que _Moïse_ fit de vingt-trois mille hommes pour le veau érigé par son frere, lui fit comprendre qu'on ne gagnait rien par la rigueur, & qu'il fut obligé de fermer les yeux sur la passion du Peuple pour les Dieux étrangers.

[Nomb. Chap. 21, v. 9.]

Lui-même semble bientôt transgresser la Loi qu'il a donnée. Il a défendu tout simulacre, cependant il érige un serpent d'airain. La même exception à la Loi se trouve depuis dans le Temple de _Salomon_; ce Prince fait sculpter douze bœufs qui soutiennent le grand bassin du Temple; des Chérubins sont posés dans l'Arche, ils ont une tête d'aigle & une tête de veau; & c'est apparemment cette tête de veau mal faite, trouvée dans le Temple par les Soldats Romains, qui fit croire long-temps que les Juifs adoraient un âne.

[Liv. IV. des Rois, Chap. 16.]

En vain le culte des Dieux étrangers est défendu; _Salomon_ est paisiblement idolâtre. _Jéroboam_, à qui Dieu donna dix parts du Royaume, fait ériger deux veaux d'or, & regne vingt-deux ans, en réunissant en lui les dignités de Monarque & de Pontife. Le petit Royaume de Juda dresse sous _Roboam_ des Autels étrangers & des statues. Le saint Roi _Asa_ ne détruit point les hauts lieux. Le Grand-Prêtre _Urias_ érige dans le Temple, à la place de l'Autel des holocaustes, un Autel du Roi de Syrie. On ne voit, en un mot, aucune contrainte sur la Religion. Je sais que la plupart des Rois Juifs s'exterminerent, s'assassinerent les uns les autres; mais ce fut toujours pour leur intérêt, & non pour leur créance.

[Liv. III. des Rois, Chap. 18, v. 38 & 40.]

[Liv. IV. des Rois, Chap. 2, v. 24.]

Il est vrai que parmi les Prophetes il y en eut qui intéresserent le Ciel à leur vengeance. _Elie_ fit descendre le feu céleste pour consumer le Prêtre de _Baal_; _Elisée_ fit venir des ours pour dévorer quarante-deux petits enfants qui l'avaient appellé _tête chauve_: mais ce sont des miracles rares, & des faits qu'il serait un peu dur de vouloir imiter.

[Nomb. Chap. 31.]

On nous objecte encore que le Peuple Juif fut très-ignorant & très-barbare. Il est dit que dans la guerre qu'il fit aux Madianites, [25]_Moïse_ ordonna de tuer tous les enfants mâles & toutes les meres, & de partager le butin. Les vainqueurs trouverent dans le camp 675000 brebis, 72000 bœufs, 61000 ânes, & 32000 jeunes filles; ils en firent le partage, & tuerent tout le reste. Plusieurs Commentateurs même prétendent que trente-deux filles furent immolées au Seigneur: _cesserunt in partem Domini triginta duæ animæ_.

[25] Madian n'était point compris dans la Terre promise: c'est un petit canton de l'Idumée, dans l'Arabie pétrée; il commence vers le Septentrion, au Torrent d'Arnon, & finit au Torrent de Zared, au milieu des rochers, & sur le rivage oriental du Lac Asphaltide. Ce Pays est habité aujourd'hui par une petite horde d'Arabes: il peut avoir huit lieues ou environ de long, & un peu moins en largeur.

[Ezéch. Chap. 39, v. 18.]

En effet, les Juifs immolaient des hommes à la Divinité, témoin le sacrifice de _Jephté_,[26] témoin le Roi _Agag_,[27] coupé en morceaux par le Prêtre _Samuel_. _Ezéchiel_ même leur promet, pour les encourager, qu'ils mangeront de la chair humaine. _Vous mangerez_, dit-il, _le cheval & le Cavalier, vous boirez le sang des Princes_. On ne trouve dans toute l'Histoire de ce Peuple aucun trait de générosité, de magnanimité, de bienfaisance; mais il s'échappe toujours dans le nuage de cette barbarie, si longue & si affreuse, des rayons d'une tolérance universelle.