Part 5
Peut-on imaginer qu'_Ignace_ lui ait répondu qu'il se nommait _Théophore_, parce qu'il portait JESUS dans son cœur, & que _Trajan_ eût disserté avec lui sur JESUS-CHRIST? On fait dire à _Trajan_, à la fin de la conversation: _Nous ordonnons qu'Ignace, qui se glorifie de porter en lui le Crucifié, sera mis aux fers, &c._ Un Sophiste, ennemi des Chrétiens, pouvait appeller JESUS-CHRIST _le Crucifié_; mais il n'est guères probable que dans un Arrêt on se fût servi de ce terme. Le supplice de la croix était si usité chez les Romains, qu'on ne pouvait, dans le style des Loix, désigner par le _Crucifié_ l'objet du culte des Chrétiens, & ce n'est pas ainsi que les Loix & les Empereurs prononcent leurs jugements.
On fait ensuite écrire une longue Lettre par _St. Ignace_ aux Chrétiens de Rome: _Je vous écris_, dit-il, _tout enchaîné que je suis_. Certainement, s'il lui fut permis d'écrire aux Chrétiens de Rome, ces Chrétiens n'étaient donc pas recherchés; _Trajan_ n'avait donc pas dessein de soumettre leur Dieu à son Empire: ou si ces Chrétiens étaient sous le fléau de la persécution, _Ignace_ commettait une très grande imprudence en leur écrivant; c'était les exposer, les livrer; c'était se rendre leur délateur.
Il semble que ceux qui ont rédigé ces actes, devaient avoir plus d'égard aux vraisemblances & aux convenances. Le martyre de _St. Polycarpe_ fait naître encore plus de doutes. Il est dit qu'une voix cria du haut du Ciel, _Courage, Polycarpe!_ que les Chrétiens l'entendirent, mais que les autres n'entendirent rien: il est dit que quand on eut lié _Polycarpe_ au poteau, & que le bûcher fut en flammes, ces flammes s'écarterent de lui, & formerent un arc au-dessus de sa tête; qu'il en sortit une colombe; que le Saint, respecté par le feu, exhala une odeur d'aromates qui embauma toute l'assemblée: mais que celui dont le feu n'osait approcher, ne put résister au tranchant du glaive. Il faut avouer qu'on doit pardonner à ceux qui trouvent dans ces Histoires plus de piété que de vérité.
_St. Siméon_, par exemple, fut accusé devant _Sapor_ d'être l'espion des Romains. L'Histoire de son martyre rapporte que le Roi _Sapor_ lui proposa d'adorer le Soleil: mais on sait que les Perses ne rendaient point de culte au Soleil; ils le regardaient comme un emblême du bon principe, _d'Oromase_, ou _Orosmade_, du Dieu Créateur qu'ils reconnaissaient.
[Hist. Ecclésiastiq. Liv. 8.]
Quelque tolérant que l'on puisse être, on ne peut s'empêcher de sentir quelque indignation contre ces déclamateurs, qui accusent _Dioclétien_ d'avoir persécuté les Chrétiens, depuis qu'il fut sur le Trône: rapportons-nous-en à _Eusebe_ de _Césarée_, son témoignage ne peut être récusé; le favori, le panégyriste de _Constantin_, l'ennemi violent des Empereurs précédents, doit en être cru quand il les justifie: voici ses paroles: «Les Empereurs donnerent long-temps aux Chrétiens de grandes marques de bienveillance; ils leur confierent des Provinces; plusieurs Chrétiens demeurerent dans le Palais; ils épouserent même des Chrétiennes; _Dioclétien_ prit pour son épouse _Prisca_, dont la fille fut femme de _Maximien Galere_, &c.
Qu'on apprenne donc de ce témoignage décisif à ne plus calomnier; qu'on juge si la persécution excitée par _Galere_, après dix-neuf ans d'un regne de clémence & de bienfaits, ne doit pas avoir sa source dans quelque intrigue que nous ne connaissons pas.
Qu'on voye combien la fable de la Légion Thébaine ou Thébéenne, massacrée, dit-on, toute entiere pour la Religion, est une fable absurde. Il est ridicule qu'on ait fait venir cette Légion d'Asie par le grand St. Bernard; il est impossible qu'on l'eût appellée d'Asie pour venir appaiser une sédition dans les Gaules, un an après que cette sédition avait été réprimée: il n'est pas moins impossible qu'on ait égorgé six mille hommes d'Infanterie, & sept cents Cavaliers, dans un passage où deux cents hommes pourraient arrêter une Armée entiere. La relation de cette prétendue boucherie commence par une imposture évidente: _Quand la terre gémissait sous la tyrannie de Dioclétien, le Ciel se peuplait de Martyrs._ Or cette aventure, comme on l'a dit, est supposée en 286, temps où _Dioclétien_ favorisait le plus les Chrétiens, & où l'Empire Romain fut le plus heureux. Enfin ce qui devrait épargner toutes ces discussions, c'est qu'il eut jamais de Légion Thébaine: les Romains étaient trop fiers & trop sensés pour composer une Légion de ces Egyptiens qui ne servaient à Rome que d'esclaves, _Verna Canopi_: c'est comme s'ils avaient eu une Légion Juive. Nous avons les noms des trente-deux Légions qui faisaient les principales forces de l'Empire Romain; assurément la Légion Thébaine ne s'y trouve pas. Rangeons donc ce conte avec les vers acrostiches des Sibylles qui prédisaient les miracles de JESUS-CHRIST, & avec tant de pieces supposées, qu'un faux zele prodigua pour abuser la crédulité.
CHAPITRE X.
_Du danger des fausses légendes, & de la persécution._
Le mensonge en a trop long-temps imposé aux hommes; il est temps qu'on connaisse le peu de vérités qu'on peut démêler à travers ces nuages de fables qui couvrent l'Histoire Romaine, depuis _Tacite_ & _Suétone_, & qui ont presque toujours enveloppé les Annales des autres Nations anciennes.
Comment peut-on croire, par exemple, que les Romains, ce Peuple grave & sévere, de qui nous tenons nos Loix, ayent condamné des Vierges Chrétiennes, des filles de qualité, à la prostitution. C'est bien mal connaître l'austere dignité de nos Législateurs, qui punissaient si sévérement les faiblesses des Vestales. _Les Actes sinceres_ de _Ruinart_ rapportent ces turpitudes; mais doit-on croire aux _Actes_ de _Ruinart_, comme aux Actes des Apôtres? Ces _Actes sinceres_ disent, après _Bollandus_, qu'il y avait dans la Ville d'Ancyre sept Vierges Chrétiennes, d'environ soixante & dix ans chacune; que le Gouverneur _Théodecte_ les condamna à passer par les mains des jeunes gens de la Ville, mais que ces Vierges ayant été épargnées, (comme de raison) il les obligea de servir toutes nues aux mysteres de _Diane_, auxquels, pourtant, on n'assista jamais qu'avec un voile. _S. Théodote_, qui à la vérité était Cabaretier, mais qui n'en était pas moins zélé, pria Dieu ardemment de vouloir bien faire mourir ces saintes filles, de peur qu'elles ne succombassent à la tentation: Dieu l'exauça; le Gouverneur les fit jetter dans un lac avec une pierre au cou: elles apparurent aussi-tôt à _Théodote_, & le prierent de ne pas souffrir _que leurs corps fussent mangés des poissons_: ce furent leurs propres paroles.
Le St. Cabaretier & ses compagnons allerent pendant la nuit au bord du lac, gardé par des soldats; un flambeau céleste marcha toujours devant eux, & quand ils furent au lieu où étaient les Gardes, un Cavalier céleste, armé de toutes pieces, poursuivit ces Gardes la lance à la main: _St. Théodote_ retira du lac les corps des Vierges: il fut mené devant le Gouverneur, & le Cavalier céleste n'empêcha pas qu'on ne lui tranchât la tête. Ne cessons de répéter que nous vénérons les vrais Martyrs, mais qu'il est difficile de croire cette histoire de _Bollandus_ & de _Ruinart_.
Faut-il rapporter ici le Conte du jeune _St. Romain_? On le jetta dans le feu, dit _Eusebe_, & des Juifs qui étaient présents, insulterent à JESUS-CHRIST qui laissait bruler ses Confesseurs, après que Dieu avait tiré _Sidrac_, _Mizac_ & _Abdenago_ de la fournaise ardente. A peine les Juifs eurent-ils parlé, que _St. Romain_ sortit triomphant du bucher: l'Empereur ordonna qu'on lui pardonnât, & dit au Juge qu'il ne voulait rien avoir à démêler avec Dieu. (étranges paroles pour _Dioclétien!_) Le Juge, malgré l'indulgence de l'Empereur, commanda qu'on coupât la langue à _St. Romain_; & quoiqu'il eût des bourreaux, il fit faire cette opération par un Médecin. Le jeune _Romain_, né begue, parla avec volubilité dès qu'il eut la langue coupée. Le Médecin essuya une réprimande; & pour montrer que l'opération était faite selon les regles de l'art, il prit un passant, & lui coupa juste autant de langue qu'il en avait coupé à _St. Romain_, de quoi le passant mourut sur le champ: _car_, ajoute savamment l'Auteur, _l'Anatomie nous apprend qu'un homme sans langue ne saurait vivre_. En vérité, si _Eusebe_ a écrit de pareilles fadaises, si on ne les a point ajoutées à ses Ecrits, quel fond peut-on faire sur son Histoire?
On nous donne le martyre de _Ste. Félicité_ & de ses sept enfants, envoyés, dit-on, à la mort par le sage & pieux _Antonin_, sans nommer l'Auteur de la relation. Il est bien vraisemblable que quelque Auteur, plus zélé que vrai, a voulu imiter l'Histoire des _Macabées_; c'est ainsi que commence la relation: _Ste, Félicité était Romaine, elle vivait sous le regne d'Antonin_: il est clair, par ces paroles, que l'Auteur n'était pas contemporain de _Ste. Félicité_; il dit que le Préteur les jugea sur son Tribunal dans le champ de _Mars_; mais le Préfet de Rome tenait son Tribunal au Capitole, & non au champ de _Mars_, qui, après avoir servi à tenir les Comices, servait alors aux revues des Soldats, aux courses, aux jeux militaires: cela seul démontre la supposition.
Il est dit encore, qu'après le jugement, l'Empereur commit à différents Juges le soin de faire exécuter l'Arrêt; ce qui est entiérement contraire à toutes les formalités de ces temps-là, & à celles de tous les temps.
Il y a de même un _saint Hyppolite_, que l'on suppose traîné par des chevaux, comme _Hyppolite_ fils de _Thésée_. Ce supplice ne fut jamais connu des anciens Romains; & la seule ressemblance du nom a fait inventer cette fable.
Observez encore que dans les Relations des martyres, composées uniquement par les Chrétiens mêmes, on voit presque toujours une foule de Chrétiens venir librement dans la prison du condamné, le suivre au supplice, recueillir son sang, ensevelir son corps, faire des miracles avec les reliques. Si c'était la Religion seule qu'on eût persécutée, n'aurait-on pas immolé ces Chrétiens déclarés qui assistaient leurs freres condamnés, & qu'on accusait d'opérer des enchantements avec les restes des corps martyrisés? Ne les aurait-on pas traités comme nous avons traité les Vaudois, les Albigeois, les Hussites, les différentes sectes des Protestants? nous les avons égorgés, brûlés en foule, sans distinction ni d'âge ni de sexe. Y a-t-il dans les Relations avérées des persécutions anciennes un seul trait qui approche de la _St. Barthelemi_, & des massacres d'Irlande? Y en a-t-il un seul qui ressemble à la Fête annuelle qu'on célebre encore dans Toulouse, fête cruelle, fête abolissable à jamais, dans laquelle un Peuple entier remercie Dieu en procession, & se félicite d'avoir égorgé il y a deux cents ans quatre mille de ses Concitoyens?
Je le dis avec horreur, mais avec vérité: c'est nous Chrétiens, c'est nous qui avons été persécuteurs, bourreaux, assassins! & de qui? de nos freres. C'est nous qui avons détruit cent Villes, le Crucifix ou la Bible à la main, & qui n'avons cessé de répandre le sang, & d'allumer des buchers, depuis le regne de _Constantin_ jusqu'aux fureurs des Cannibales qui habitaient les Cévennes; fureurs, qui, graces au Ciel, ne subsistent plus aujourd'hui.
Nous envoyons encore quelquefois à la potence, de pauvres gens du Poitou, du Vivarais, de Valence, de Montauban. Nous avons pendu depuis 1745, huit personnages de ceux qu'on appelle Prédicants, ou Ministres de l'Evangile, qui n'avaient d'autre crime que d'avoir prié Dieu pour le Roi en patois, & d'avoir donné une goutte de vin & un morceau de pain levé à quelques Paysans imbécilles. On ne sait rien de cela dans Paris, où le plaisir est la seule chose importante, où l'on ignore tout ce qui se passe en Province & chez les Etrangers. Ces procès se font en une heure, & plus vite qu'on ne juge un déserteur. Si le Roi en était instruit, il ferait grace.
On ne traite ainsi les Prêtres Catholiques en aucun Pays Protestant. Il y a plus de cent Prêtres Catholiques en Angleterre & en Irlande, on les connaît, on les a laissé vivre très-paisiblement dans la derniere guerre.
Serons-nous toujours les derniers à embrasser les opinions saines des autres Nations? Elles se sont corrigées; quand nous corrigerons-nous? Il a fallu soixante ans pour nous faire adopter ce que _Newton_ avait démontré; nous commençons à peine à oser sauver la vie à nos enfants par l'inoculation; nous ne pratiquons que depuis très-peu de temps les vrais principes de l'agriculture; quand commencerons-nous à pratiquer les vrais principes de l'humanité? & de quel front pouvons-nous reprocher aux Païens d'avoir fait des Martyrs, tandis que nous avons été coupables de la même cruauté dans les mêmes circonstances?
Accordons que les Romains ont fait mourir une multitude de Chrétiens pour leur seule Religion; en ce cas, les Romains ont été très-condamnables. Voudrions-nous commettre la même injustice? & quand nous leur reprochons d'avoir persécuté, voudrions-nous être persécuteurs?
S'il se trouvait quelqu'un assez dépourvu de bonne foi, ou assez fanatique, pour me dire ici: Pourquoi venez-vous développer nos erreurs & nos fautes? pourquoi détruire nos faux miracles & nos fausses légendes? elles sont l'aliment de la piété de plusieurs personnes; il y a des erreurs nécessaires; n'arrachez pas du corps un ulcere invétéré qui entraînerait avec lui la destruction du corps: voici ce que je lui répondrais.
Tous ces faux miracles, par lesquels vous ébranlez la foi qu'on doit aux véritables, toutes ces légendes absurdes que vous ajoutez aux vérités de l'Evangile, éteignent la Religion dans les cœurs; trop de personnes qui veulent s'instruire, & qui n'ont pas le temps de s'instruire assez, disent: Les Maîtres de ma Religion m'ont trompé, il n'y a donc point de Religion; il vaut mieux se jetter dans les bras de la nature que dans ceux de l'erreur; j'aime mieux dépendre de la Loi naturelle que des inventions des hommes. D'autres ont le malheur d'aller encore plus loin; ils voyent que l'imposture leur a mis un frein, & ils ne veulent pas même du frein de la vérité; ils penchent vers l'Athéisme: on devient dépravé, parce que d'autres ont été fourbes & cruels.
Voilà certainement les conséquences de toutes les fraudes pieuses & de toutes les superstitions. Les hommes d'ordinaire ne raisonnent qu'à demi; c'est un très-mauvais argument que de dire: _Voraginé_, l'auteur de la légende dorée, & le Jésuite _Ribadeneira_, compilateur de _la fleur des Saints_, n'ont dit que des sottises; donc il n'y a point de Dieu: Les Catholiques ont égorgé un certain nombre d'Huguenots, & les Huguenots à leur tour ont assassiné un certain nombre de Catholiques; donc il n'y a point de Dieu. On s'est servi de la Confession, de la Communion & de tous les Sacrements, pour commettre les crimes les plus horribles; donc il n'y a point de Dieu: Je conclurais au contraire, donc il y a un Dieu, qui après cette vie passagere, dans laquelle nous l'avons tant méconnu, & tant commis de crimes en son nom, daignera nous consoler de tant d'horribles malheurs; car à considérer les guerres de Religion, les quarante schismes des Papes, qui ont presque tous été sanglants, les impostures qui ont presque toutes été funestes, les haines irréconciliables allumées par les différentes opinions, à voir tous les maux qu'a produit le faux zele, les hommes ont eu long-temps leur enfer dans cette vie.
CHAPITRE XI.
_Abus de l'Intolérance._
Mais quoi! sera-t-il permis à chaque Citoyen de ne croire que sa raison, & de penser ce que cette raison éclairée ou trompée lui dictera? Il le faut bien,[21] pourvu qu'il ne trouble point l'ordre; car il ne dépend pas de l'homme de croire, ou de ne pas croire; mais il dépend de lui de respecter les usages de sa Patrie: & si vous disiez que c'est un crime de ne pas croire à la Religion dominante, vous accuseriez donc vous-mêmes les premiers Chrétiens vos peres, & vous justifieriez ceux que vous accusez de les avoir livrés aux supplices.
[21] _Voyez_ l'excellente Lettre de _Loke_ sur la Tolérance.
Vous répondez que la différence est grande, que toutes les Religions sont les ouvrages des hommes, & que l'Eglise Catholique Apostolique & Romaine est seule l'ouvrage de Dieu. Mais en bonne foi, parce que notre Religion est divine, doit-elle régner par la haine, par les fureurs, par les exils, par l'enlévement des biens, les prisons, les tortures, les meurtres, & par les actions de graces rendues à Dieu pour ces meurtres? Plus la Religion Chrétienne est divine, moins il appartient à l'homme de la commander; si Dieu l'a faite, Dieu la soutiendra sans vous. Vous savez que l'intolérance ne produit que des hypocrites ou des rebelles; quelle funeste alternative! Enfin, voudriez-vous soutenir par des bourreaux la Religion d'un Dieu que des bourreaux ont fait périr, & qui n'a prêché que la douceur & la patience?
Voyez, je vous prie, les conséquences affreuses du droit de l'intolérance: s'il était permis de dépouiller de ses biens, de jetter dans les cachots, de tuer un Citoyen, qui sous un tel degré de latitude ne professerait pas la Religion admise sous ce degré, quelle exception exempterait les premiers de l'Etat des mêmes peines? La Religion lie également le Monarque & les mendiants: aussi, plus de cinquante Docteurs ou Moines ont affirmé cette horreur monstrueuse, qu'il était permis de déposer, de tuer les Souverains qui ne penseraient pas comme l'Eglise dominante; & les Parlements du Royaume n'ont cessé de proscrire ces abominables décisions d'abominables Théologiens.[22]
[22] Le Jésuite _Busembaum_, commenté par le Jésuite _La Croix_, dit, qu'_il est permis de tuer un Prince excommunié par le Pape, dans quelque Pays qu'on trouve ce Prince, parce que l'Univers appartient au Pape, & que celui qui accepte cette commission fait une œuvre très-charitable_. C'est cette proposition inventée dans les petites maisons de l'Enfer, qui a le plus soulevé toute la France contre les Jésuites. On leur a reproché alors plus que jamais ce dogme si souvent enseigné par eux & si souvent désavoué. Ils ont cru se justifier en montrant à peu près les mêmes décisions dans _St. Thomas_ & dans plusieurs Jacobins.[A] En effet, _St. Thomas d'Aquin_, Docteur Angélique, interprete de la volonté divine, ce sont ses titres, avance qu'un Prince apostat perd son droit à la Couronne, & qu'on ne doit plus lui obéir:[B] que l'Eglise peut le punir de mort: qu'on n'a toléré l'Empereur _Julien_ que parce qu'on n'était pas le plus fort:[C] que de droit on doit tuer tout Hérétique:[D] que ceux qui délivrent le Peuple d'un Prince qui gouverne tyranniquement, sont très-louables, &c. &c. On respecte fort l'Ange de l'Ecole; mais si dans les temps de _Jacques Clément_, son confrere, & du Feuillant _Ravaillac_, il était venu soutenir en France de telles propositions, comment aurait-on traité l'Ange de l'Ecole?
[A] Voyez, si vous pouvez, la _Lettre_ d'un homme du monde à un Théologien sur _St. Thomas_; c'est une brochure de Jésuite, de 1762.
[B] Liv. II, part. 2, question 12.
[C] Liv. II, part. 2, question 12.
[D] Ibid. question 11 & 12.
Il faut avouer que _Jean Gerson_, Chancelier de l'Université, alla encore plus loin que _St. Thomas_, & le Cordelier _Jean Petit_, infiniment plus loin que _Gerson_. Plusieurs Cordeliers soutinrent les horribles Theses de _Jean Petit_. Il faut avouer que cette doctrine diabolique du Régicide vient uniquement de la folle idée où ont été long-temps presque tous les Moines, que le Pape est un Dieu en terre, qui peut disposer à son gré du Trône & de la vie des Rois. Nous avons été en cela fort au-dessous de ces Tartares qui croyent le grand _Lama_ immortel; il leur distribue sa chaise percée, ils font sécher ces reliques, les enchassent, & les baisent dévotement. Pour moi, j'avoue que j'aimerois mieux, pour le bien de la paix, porter à mon cou de telles reliques, que de croire que le Pape ait le moindre droit sur le temporel des Rois, ni même sur le mien, en quelque cas que ce puisse être.
Le sang de _Henri-le-Grand_ fumait encore, quand le Parlement de Paris donna un Arrêt qui établissait l'indépendance de la Couronne, comme une Loi fondamentale. Le Cardinal _Duperron_, qui devait la pourpre à _Henri-le-Grand_, s'éleva dans les Etats de 1614 contre l'Arrêt du Parlement, & le fit supprimer. Tous les Journaux du temps rapportent les termes dont _Duperron_ se servit dans ses harangues: _Si un Prince se faisait Arien_, dit-il, _on serait bien obligé de le déposer_.
Non assurément, Monsieur le Cardinal; on veut bien adopter votre supposition chimérique, qu'un de nos Rois ayant lu l'Histoire des Conciles & des Peres, frappé d'ailleurs de ces paroles, _mon Pere est plus grand que moi_, les prenant trop à la lettre, & balançant entre le Concile de Nicée & celui de Constantinople, se déclarât pour _Eusebe de Nicomédie_, je n'en obéirais pas moins à mon Roi, je ne me croirais pas moins lié par le serment que je lui ai fait; & si vous osiez vous soulever contre lui, & que je fusse un de vos juges, je vous déclarerais criminel de leze-Majesté.
_Duperron_ poussa plus loin la dispute, & je l'abrege. Ce n'est pas ici le lieu d'approfondir ces chimeres révoltantes; je me bornerai à dire avec tous les Citoyens, que ce n'est pas parce que _Henri IV_. fut sacré à Chartres qu'on lui devait obéissance, mais parce que le droit incontestable de la naissance donnait la Couronne à ce Prince, qui la méritait par son courage & par sa bonté.
Qu'il soit donc permis de dire que tout Citoyen doit hériter, par le même droit, des biens de son pere, & qu'on ne voit pas qu'il mérite d'en être privé, & d'être traîné au gibet, parce qu'il sera du sentiment de _Ratram_ contre _Pascase Ratberg_, & de _Bérenger_ contre _Scot_.
On sait que tous nos dogmes n'ont pas toujours été clairement expliqués, & universellement reçus dans notre Eglise. JESUS-CHRIST ne nous ayant point dit comment procédait le St. Esprit, l'Eglise Latine crut long-temps avec la Grecque, qu'il ne procédait que du Pere: enfin elle ajouta au Symbole, qu'il procédait aussi du Fils. Je demande, si le lendemain de cette décision, un Citoyen qui s'en serait tenu au symbole de la veille eût été digne de mort? La cruauté, l'injustice serait-elle moins grande de punir aujourd'hui celui qui penserait comme on pensait autrefois? Etait-on coupable du temps d'_Honorius I_, de croire que JESUS n'avait pas deux volontés?
Il n'y a pas long-temps que l'Immaculée Conception est établie: les Dominicains n'y croyent pas encore. Dans quel temps les Dominicains commenceront-ils à mériter des peines dans ce monde, & dans l'autre?
Si nous devons apprendre de quelqu'un à nous conduire dans nos disputes interminables, c'est certainement des Apôtres & des Evangélistes. Il y avait de quoi exciter un schisme violent entre _St. Paul_ & _St. Pierre_. _Paul_ dit expressément dans son Epître aux Galates, qu'il résista en face à _Pierre_, parce que _Pierre_ était répréhensible, parce qu'il usait de dissimulation aussi-bien que _Barnabé_, parce qu'ils mangeaient avec les Gentils avant l'arrivée de _Jacques_, & qu'ensuite ils se retirerent secrétement, & se séparerent des Gentils de peur d'offenser les Circoncis. _Je vis_, ajoute-t-il, _qu'ils ne marchaient pas droit selon l'Evangile; je dis à Céphas: Si vous, Juif, vivez comme les Gentils, & non comme les Juifs, pourquoi obligez-vous les Gentils à judaïser?_