Part 4
Les premiers Chrétiens du temps de _Néron_ ne se trouvaient pas assurément dans les mêmes termes. Il est très-difficile de percer dans les ténebres de l'Histoire; _Tacite_ n'apporte aucune raison du soupçon qu'on eut que _Néron_ lui-même eût voulu mettre Rome en cendres; on aurait été bien mieux fondé de soupçonner _Charles II_ d'avoir brûlé Londres: le sang du Roi son Pere, exécuté sur un échafaud aux yeux du Peuple qui demandait sa mort, pouvait au moins servir d'excuse à _Charles II_. Mais _Néron_ n'avait ni excuse, ni prétexte, ni intérêt. Ces rumeurs insensées peuvent être en tout Pays le partage du Peuple; nous en avons entendu de nos jours d'aussi folles & d'aussi injustes.
_Tacite_, qui connaît si bien le naturel des Princes, devait connaître aussi celui du Peuple, toujours vain, toujours outré dans ses opinions violentes & passageres, incapable de rien voir, & capable de tout dire, de tout croire, & de tout oublier.
_Philon_ dit que _Séjan les persécuta sous Tibere; mais qu'après la mort de Séjan, l'Empereur les rétablit dans tous leurs droits_. Ils avaient celui des Citoyens Romains, tout méprisés qu'ils étaient des Citoyens Romains; ils avaient part aux distributions de bled, & même, lorsque la distribution se faisait un jour de Sabath, on remettait la leur à un autre jour: c'était probablement en considération des sommes d'argent qu'ils avaient données à l'Etat; car en tout Pays ils ont acheté la Tolérance, & se sont dédommagés bien vîte de ce qu'elle avait coûté.
Ce passage de _Philon_ explique parfaitement celui de _Tacite_, qui dit qu'on envoya quatre mille Juifs ou Egyptiens en Sardaigne, & que si l'intempérie du climat les eût fait périr, c'eût été une perte légere, _vile damnum_.
J'ajouterai à cette remarque, que _Philon_ regarde _Tibere_ comme un Prince sage & juste. Je crois bien qu'il n'était juste qu'autant que cette justice s'accordait avec ses intérêts; mais le bien que _Philon_ en dit, me fait un peu douter des horreurs que _Tacite_ & _Suétone_ lui reprochent. Il ne me paraît point vraisemblable qu'un Vieillard infirme de soixante & dix ans, se soit retiré dans l'Isle de Caprée pour s'y livrer à des débauches recherchées qui sont à peine dans la nature, & qui étaient même inconnues à la jeunesse de Rome la plus effrénée: ni _Tacite_, ni _Suétone_ n'avaient connu cet Empereur; ils recueillaient avec plaisir des bruits populaires; _Octave_, _Tibere_, & leurs Successeurs avaient été odieux, parce qu'ils régnaient sur un Peuple qui devait être libre: les Historiens se plaisaient à les diffamer, & on croyait ces Historiens sur leur parole, parce qu'alors on manquait de Mémoires, de Journaux du temps, de Documents: aussi les Historiens ne citent personne; on ne pouvait les contredire; ils diffamaient qui ils voulaient, & décidaient à leur gré du jugement de la postérité. C'est au Lecteur sage de voir jusqu'à quel point on doit se défier de la véracité des Historiens, quelle créance on doit avoir pour les faits publics attestés par des Auteurs graves, nés dans une Nation éclairée; & quelles bornes on doit mettre à sa crédulité sur des Anecdotes que ces mêmes Auteurs rapportent sans aucune preuve.
CHAPITRE IX.
_Des Martyrs._
Il y eut dans la suite des Martyrs Chrétiens: il est bien difficile de savoir précisément pour quelles raisons ces Martyrs furent condamnés; mais j'ose croire qu'aucun ne le fut sous les premiers _Césars_, pour sa seule Religion; on les tolérait toutes; comment aurait-on pu rechercher & poursuivre des hommes obscurs, qui avaient un culte particulier, dans le temps qu'on permettait tous les autres?
Les _Titus_, les _Trajans_, les _Antonins_, les _Decius_ n'étaient pas des barbares: peut-on imaginer qu'ils auraient privé les seuls Chrétiens d'une liberté dont jouissait toute la terre? Les aurait-on seulement osé accuser d'avoir des mysteres secrets, tandis que les mysteres d'_Isis_, ceux de _Mitras_, ceux de la Déesse de Syrie, tous étrangers au culte Romain, étaient permis sans contradiction? Il faut bien que la persécution ait eu d'autres causes, & que les haines particulieres, soutenues par la raison d'Etat, ayent répandu le sang des Chrétiens.
Par exemple, lorsque _St. Laurent_ refuse au Préfet de Rome, _Cornelius Secularis_, l'argent des Chrétiens qu'il avait en sa garde, il est naturel que le Préfet & l'Empereur soient irrités; ils ne savaient pas que _St. Laurent_ avait distribué cet argent aux pauvres, & qu'il avait fait une œuvre charitable & sainte, ils le regarderent comme un réfractaire, & le firent périr.[17]
[17] Nous respectons assurément tout ce que l'Eglise rend respectable; nous invoquons les Sts. Martyrs; mais en révérant _St. Laurent_, ne peut-on pas douter que _St. Sixte_ lui ait dit: _Vous me suivrez dans trois jours_; que dans ce court intervalle le Préfet de Rome lui ait fait demander l'argent des Chrétiens; que le Diacre _Laurent_ ait eu le temps de faire assembler tous les pauvres de la Ville, qu'il ait marché devant le Préfet pour le mener à l'endroit où étaient ces pauvres, qu'on lui ait fait son procès, qu'il ait subi la question, que le Préfet ait commandé à un Forgeron un gril assez grand pour y rôtir un homme, que le premier Magistrat de Rome ait assisté lui-même à cet étrange supplice; que _St. Laurent_ sur ce gril, ait dit: «Je suis assez cuit d'un côté, fais-moi retourner de l'autre, si tu veux me manger?» Ce gril n'est guères dans le génie des Romains; & comment se peut-il faire qu'aucun Auteur Païen n'ait parlé d'aucune de ces aventures?
Considérons le martyre de _St. Polyeucte_. Le condamna-t-on pour sa Religion seule? Il va dans le Temple, où l'on rend aux Dieux des actions de graces pour la victoire de l'Empereur _Decius_; il y insulte les Sacrificateurs, il renverse & brise les Autels & les Statues: quel est le Pays au monde où l'on pardonnerait un pareil attentat? Le Chrétien qui déchira publiquement l'Edit de l'Empereur _Dioclétien_, & qui attira sur ses freres la grande persécution, dans les deux dernieres années du regne de ce Prince, n'avait pas un zele selon la science; & il était bien malheureux d'être la cause du désastre de son parti. Ce zele inconsidéré qui éclata souvent, & qui fut même condamné par plusieurs Peres de l'Eglise, a été probablement la source de toutes les persécutions.
Je ne compare point, sans doute, les premiers Sacramentaires aux premiers Chrétiens; je ne mets point l'erreur à côté de la vérité: mais _Farel_, prédécesseur de _Jean Calvin_, fit dans Arles la même chose que _St. Polyeucte_ avait fait en Arménie. On portait dans les rues la Statue de _St. Antoine_ l'Hermite en procession; _Farel_ tombe avec quelques-uns des siens sur les Moines qui portaient _St. Antoine_, les bat, les disperse, & jette _St. Antoine_ dans la riviere. Il méritait la mort qu'il ne reçut pas, parce qu'il eut le temps de s'enfuir. S'il s'était contenté de crier à ces Moines, qu'il ne croyait pas qu'un corbeau eût apporté la moitié d'un pain à _St. Antoine_ l'Hermite, ni que _St. Antoine_ eût eu des conversations avec des Centaures & des Satyres, il aurait mérité une forte réprimande, parce qu'il troublait l'ordre; mais si le soir, après la procession, il avait examiné paisiblement l'histoire du corbeau, des Centaures & des Satyres, on n'aurait rien eu à lui reprocher.
Quoi! les Romains auraient souffert que l'infame _Antinoüs_ fût mis au rang des seconds Dieux, & ils auraient déchiré, livré aux bêtes tous ceux auxquels on n'aurait reproché que d'avoir paisiblement adoré un juste! Quoi! ils auraient reconnu un Dieu suprême[18], un Dieu Souverain, maître de tous les Dieux secondaires, attesté par cette formule, _Deus optimus maximus_, & ils auraient recherché ceux qui adoraient un Dieu unique!
[18] Il n'y a qu'à ouvrir _Virgile_ pour voir que les Romains reconnaissaient un Dieu suprême, Souverain de tous les êtres célestes.
_O! quis res hominumque Deumque Æternis regis imperiis, & fulmine terres, O Pater, ô hominum divûmque æterna potestas, &c._
_Horace_ s'exprime bien plus fortement:
_Undè nil majus generatur ipso, Nec viget quidquam simile, aut secundum._
On ne chantait autre chose que l'unité de Dieu dans les mysteres auxquels presque tous les Romains étaient initiés. Voyez la belle Hymne d'_Orphée_; lisez la Lettre de _Maxime de Madaure_ à _St. Augustin_ dans laquelle il dit, qu'_il n'y a que des imbécilles qui puissent ne pas reconnaître un Dieu Souverain_. _Longinien_, étant Païen, écrit au même _St. Augustin_, que _Dieu est unique, incompréhensible, ineffable_. _Lactance_ lui-même, qu'on ne peut accuser d'être trop indulgent, avoue dans son Livre V, que _les Romains soumettent tous les Dieux au Dieu suprême: Illos subjicit & mancipat Deo_. _Tertullien_ même, dans son Apologétique, avoue que tout l'Empire reconnaissait un Dieu maître du monde, dont la puissance & la majesté sont infinies. _Principem mundi perfectæ potentiæ, & majestatis._ Ouvrez sur-tout _Platon_, le maître de Cicéron dans la Philosophie, vous y verrez qu'_il n'y a qu'un Dieu_, qu'_il faut l'adorer, l'aimer, travailler à lui ressembler par la sainteté & par la justice_. _Epictete_ dans les fers, _Marc-Antonin_ sur le Trône, disent la même chose en cent endroits.
Il n'est pas croyable que jamais il y eût une Inquisition contre les Chrétiens sous les Empereurs, c'est-à-dire, qu'on soit venu chez eux les interroger sur leur créance. On ne troubla jamais sur cet article ni Juif, ni Syrien, ni Egyptien, ni Bardes, ni Druides, ni Philosophes. Les Martyrs furent donc ceux qui s'éleverent contre les faux Dieux. C'était une chose très-sage, très-pieuse de n'y pas croire; mais enfin, si, non contents d'adorer un Dieu en esprit & en vérité, ils éclaterent violemment contre le culte reçu, quelque absurde qu'il pût être, on est forcé d'avouer qu'eux-mêmes étaient intolérants.
[Chap. 39.]
[Chap. 35.]
_Tertullien_, dans son Apologétique, avoue qu'on regardait les Chrétiens comme des factieux; l'accusation était injuste, mais elle prouvait que ce n'était pas la Religion seule des Chrétiens qui excitait le zele des Magistrats. Il avoue que les Chrétiens refusaient d'orner leurs portes de branches de laurier dans les réjouissances publiques pour les victoires des Empereurs: on pouvait aisément prendre cette affectation condamnable pour un crime de leze-Majesté.
[Chap. 3.]
La premiere sévérité juridique exercée contre les Chrétiens, fut celle de _Domitien_; mais elle se borna à un exil qui ne dura pas une année: _Facile cœptum repressit restitutis quos ipse relegaverat_, dit _Tertullien_. _Lactance_, dont le style est si emporté, convient que depuis _Domitien_ jusqu'à _Decius_ l'Eglise fut tranquille & florissante. Cette longue paix, dit-il, fut interrompue quand cet exécrable animal _Decius_ opprima l'Eglise: _post multos annos extitit execrabile animal Decius, qui vexaret Ecclesiam_.
On ne veut point discuter ici le sentiment du savant _Dodwel_, sur le petit nombre des Martyrs; mais si les Romains avaient tant persécuté la Religion Chrétienne, si le Sénat avait fait mourir tant d'innocents par des supplices inusités, s'ils avaient plongé des Chrétiens dans l'huile bouillante, s'ils avaient exposé des filles toutes nues aux bêtes dans le Cirque, comment auraient-ils laissé en paix tous les premiers Evêques de Rome? _St. Irenée_ ne compte pour Martyr, parmi ces Evêques, que le seul _Télesphore_, dans l'an 139 de l'Ere vulgaire; & on n'a aucune preuve que ce _Télesphore_ ait été mis à mort. _Zéphirin_ gouverna le troupeau de Rome pendant dix-huit années, & mourut paisiblement l'an 219. Il est vrai que dans les anciens Martyrologes, on place presque tous les premiers Papes; mais le mot de _martyr_ n'était pris alors que suivant sa véritable signification: _martyre_ voulait dire _témoignage_, & non pas _supplice_.
Il est difficile d'accorder cette fureur de persécution avec la liberté qu'eurent les Chrétiens d'assembler cinquante-six Conciles, que les Ecrivains Ecclésiastiques comptent dans les trois premiers siecles.
Il y eut des persécutions; mais si elles avaient été aussi violentes qu'on le dit, il est vraisemblable que _Tertullien_, qui écrivit avec tant de force contre le culte reçu, ne serait pas mort dans son lit. On sait bien que les Empereurs ne lurent pas son Apologétique; qu'un Ecrit obscur, composé en Afrique, ne parvient pas à ceux qui sont chargés du gouvernement du monde: mais il devait être connu de ceux qui approchaient le Proconsul d'Afrique; il devait attirer beaucoup de haine à l'Auteur; cependant il ne souffrit point le martyre.
_Origene_ enseigna publiquement dans Alexandrie, & ne fut point mis à mort. Ce même _Origene_, qui parlait avec tant de liberté aux Païens & aux Chrétiens, qui annonçait JESUS aux uns, qui niait un Dieu en trois Personnes aux autres, avoue expressément dans son troisieme Livre contre _Celse_, qu'_il y a eu très-peu de Martyrs, & encore de loin à loin_; _cependant_, dit-il, _les Chrétiens ne négligent rien pour faire embrasser leur Religion par tout le monde; ils courent dans les Villes, dans les Bourgs, dans les Villages_.
Il est certain que ces courses continuelles pouvaient être aisément accusées de sédition par les Prêtres ennemis, & pourtant ces missions sont tolérées malgré le Peuple Egyptien, toujours turbulent, séditieux & lâche; Peuple qui avait déchiré un Romain pour avoir tué un chat; Peuple en tout temps méprisable, quoi qu'en disent les admirateurs des pyramides.[19]
[19] Cette assertion doit être prouvée. Il faut convenir que depuis que l'Histoire a succédé à la Fable, on ne voit dans les Egyptiens qu'un Peuple aussi lâche que superstitieux. _Cambyse_ s'empare de l'Egypte par une seule bataille: _Alexandre_ y donne des Loix sans essuyer un seul combat, sans qu'aucune Ville ose attendre un siege: les _Ptolomées_ s'en emparent sans coup férir; _César_ & _Auguste_ la subjuguent aussi aisément. _Omar_ prend toute l'Egypte en une seule campagne; les Mammelucs, Peuples de la Colchide & des environs du Mont Caucase, en sont les maîtres après _Omar_; ce sont eux, & non les Egyptiens, qui défont l'armée de _St. Louis_, & qui prennent ce Roi prisonnier. Enfin, les Mammelucs étant devenus Egyptiens, c'est-à-dire, mous, lâches, inappliqués, volages, comme les Habitants naturels de ce climat, ils passent en trois mois sous le joug de _Selim I_, qui fait pendre leur Soudan, & qui laisse cette Province annexée à l'Empire des Turcs, jusqu'à ce que d'autres barbares s'en emparent un jour.
_Hérodote_ rapporte que dans les temps fabuleux, un Roi Egyptien, nommé _Sésostris_, sortit de son Pays dans le dessein formel de conquérir l'Univers: il est visible qu'un tel dessein n'est digne que de _Pycrocole_ ou de _Don-Quichote_; & sans compter que le nom de _Sésostris_ n'est point Egyptien, on peut mettre cet événement, ainsi que tous les faits antérieurs, au rang des _mille & une nuits_. Rien n'est plus commun chez les Peuples conquis, que de débiter des fables sur leur ancienne grandeur, comme, dans certains Pays, certaines misérables familles se font descendre d'antiques Souverains. Les Prêtres d'Egypte conterent à _Hérodote_ que ce Roi, qu'il appelle _Sésostris_, était allé subjuguer la Colchide; c'est comme si on disait qu'un Roi de France partit de la Tourraine pour aller subjuguer la Norvege.
On a beau répéter tous ces contes dans mille & mille volumes, ils n'en sont pas plus vraisemblables; il est bien plus naturel que les Habitants robustes & féroces du Caucase, les Colchidiens, & les autres Scythes, qui vinrent tant de fois ravager l'Asie, pénétrerent jusqu'en Egypte: & si les Prêtres de Colchos rapporterent ensuite chez eux la mode de la circoncision, ce n'est pas une preuve qu'ils ayent été subjugués par les Egyptiens. _Diodore_ de Sicile rapporte que tous les Rois vaincus par _Sésostris_ venaient tous les ans du fond de leurs Royaumes lui apporter leurs tributs, & que _Sésostris_ se servait d'eux comme de chevaux de carrosse, qu'il les faisait atteler à son char pour aller au Temple. Ces histoires de _Gargantua_ sont tous les jours fidélement copiées. Assurément ces Rois étaient bien bons de venir de si loin servir ainsi de chevaux.
Quant aux pyramides, & aux autres antiquités, elles ne prouvent autre chose que l'orgueil & le mauvais goût des Princes d'Egypte, & l'esclavage d'un Peuple imbécille, employant ses bras, qui étaient son seul bien, à satisfaire la grossiere ostentation de ses Maîtres. Le gouvernement de ce Peuple, dans les temps mêmes que l'on vante si fort, paraît absurde & tyrannique: on prétend que toutes les Terres appartenaient à leurs Monarques. C'était bien à de pareils esclaves à conquérir le monde!
Cette profonde science des Prêtres Egyptiens est encore un des plus énormes ridicules de l'Histoire ancienne, c'est-à-dire, de la Fable. Des gens qui prétendaient que dans le cours d'onze mille années le Soleil s'était levé deux fois au couchant, & couché deux fois au levant, en recommençant son cours, étaient sans doute bien au-dessous de l'Auteur de l'Almanach de Liege. La Religion de ces Prêtres qui gouvernaient l'Etat, n'était pas comparable à celle des Peuples les plus sauvages de l'Amérique: on sait qu'ils adoraient des crocodiles, des singes, des chats, des oignons; & il n'y a peut-être aujourd'hui dans toute la terre que le culte du grand _Lama_ qui soit aussi absurde.
Leurs Arts ne valent guères mieux que leur Religion; il n'y a pas une seule ancienne statue Egyptienne qui soit supportable, & tout ce qu'ils ont eu de bon a été fait dans Alexandrie sous les _Ptolomées_ & sous les _Césars_, par des Artistes de Grece: ils ont eu besoin d'un Grec pour apprendre la Géométrie.
L'illustre _Bossuet_ s'extasie sur le mérite Egyptien, dans son _Discours sur l'Histoire universelle_, adressé au fils de _Louis XIV_. Il peut éblouir un jeune Prince, mais il contente bien peu les Savants; c'est une très-éloquente déclamation, mais un Historien doit être plus Philosophe qu'Orateur. Au reste, on ne donne cette réflexion sur les Egyptiens que comme une conjecture: quel autre nom peut-on donner à tout ce qu'on dit de l'Antiquité?
Qui devait plus soulever contre lui les Prêtres & le Gouvernement que _St. Grégoire Taumaturge_, disciple d'_Origene_? _Grégoire_ avait vu pendant la nuit un vieillard envoyé de Dieu, accompagné d'une femme resplendissante de lumiere: cette femme était la Ste. Vierge, & ce vieillard était _St. Jean_ l'Evangéliste. _St. Jean_ lui dicta un symbole, que _St. Grégoire_ alla prêcher. Il passa, en allant à Néocésarée, près d'un Temple où l'on rendait des oracles, & où la pluye l'obligea de passer la nuit; il y fit plusieurs signes de croix. Le lendemain, le grand Sacrificateur du Temple fut étonné que les démons qui lui répondaient auparavant, ne voulaient plus rendre d'oracles: il les appella; les diables vinrent pour lui dire qu'ils ne viendraient plus; ils lui apprirent qu'ils ne pouvaient plus habiter ce Temple, parce que Grégoire y avait passé la nuit, & qu'il y avait fait des signes de croix. Le Sacrificateur fit saisir _Grégoire_, qui lui répondit: _Je peux chasser les démons d'où je veux, & les faire entrer où il me plaîra. Faites-les donc rentrer dans mon Temple_, dit le Sacrificateur. Alors _Grégoire_ déchira un petit morceau d'un volume qu'il tenait à la main, & y traça ces paroles: _Grégoire, à Sathan; je te commande de rentrer dans ce Temple_: on mit ce billet sur l'Autel; les démons obéirent, & rendirent ce jour-là leurs oracles comme à l'ordinaire; après quoi ils cesserent, comme on le sait.
C'est _St. Grégoire de Nysse_ qui rapporte ces faits dans la Vie de _St. Grégoire Taumaturge_. Les Prêtres des Idoles devaient sans doute être animés contre _Grégoire_, & dans leur aveuglement le déférer au Magistrat; cependant leur plus grand ennemi n'essuya aucune persécution.
Il est dit dans l'Histoire de _St. Cyprien_, qu'il fut le premier Evêque de Carthage condamné à la mort. Le martyre de _St. Cyprien_ est de l'an 258, de notre Ere; donc pendant un très-long-temps aucun Evêque de Carthage ne fut immolé pour sa religion. L'Histoire ne nous dit point quelles calomnies s'éleverent contre _St. Cyprien_, quels ennemis il avait, pourquoi le Proconsul d'Afrique fut irrité contre lui. _St. Cyprien_ écrit à _Cornelius_, Evêque de Rome: _Il arriva depuis peu une émotion populaire à Carthage, & on cria par deux fois qu'il fallait me jetter aux lions_. Il est bien vraisemblable que les emportements du Peuple féroce de Carthage furent enfin cause de la mort de _Cyprien_; & il est bien sûr que ce ne fut pas l'Empereur _Gallus_ qui le condamna de si loin pour sa religion, puisqu'il laissait en paix _Corneille_ qui vivait sous ses yeux.
Tant de causes secretes se mêlent souvent à la cause apparente, tant de ressorts inconnus servent à persécuter un homme, qu'il est impossible de démêler, dans les siecles postérieurs, la source cachée des malheurs des hommes les plus considérables, à plus forte raison celle du supplice d'un Particulier qui ne pouvait être connu que par ceux de son parti.
Remarquez que _St. Grégoire Taumaturge_, & _St. Denis_, Evêque d'Alexandrie, qui ne furent point suppliciés, vivaient dans le temps de _St. Cyprien_. Pourquoi, étant aussi connus pour le moins que cet Evêque de Carthage, demeurerent-ils paisibles? & pourquoi _St. Cyprien_ fut-il livré au supplice? N'y a-t-il pas quelque apparence que l'un succomba sous des ennemis personnels & puissants, sous la calomnie, sous le prétexte de la raison d'Etat, qui se joint si souvent à la Religion, & que les autres eurent le bonheur d'échapper à la méchanceté des hommes?
Il n'est guères possible que la seule accusation de Christianisme ait fait périr _St. Ignace_, sous le clément & juste _Trajan_, puisqu'on permit aux Chrétiens de l'accompagner & de le consoler quand on le conduisit à Rome[20]. Il y avait eu souvent des séditions dans Antioche, ville toujours turbulente, où _Ignace_ était Evêque secret des Chrétiens: peut-être ces séditions, malignement imputées aux Chrétiens innocents, exciterent l'attention du Gouvernement, qui fut trompé, comme il est trop souvent arrivé.
[20] On ne révoque point en doute la mort de _St. Ignace_; mais qu'on lise la Relation de son martyre, un homme de bon sens ne sentira-t-il pas quelques doutes s'élever dans son esprit? L'Auteur inconnu de cette Relation dit, que _Trajan crut qu'il manquerait quelque chose à sa gloire, s'il ne soumettait à son Empire le Dieu des Chrétiens_. Quelle idée! _Trajan_ était-il un homme qui voulût triompher des Dieux? Lorsqu'_Ignace_ parut devant l'Empereur, ce Prince lui dit: _Qui es-tu, esprit impur?_ Il n'est guères vraisemblable qu'un Empereur ait parlé à un prisonnier, & qu'il l'ait condamné lui-même; ce n'est pas ainsi que les Souverains en usent. Si _Trajan_ fit venir _Ignace_ devant lui, il ne lui demanda pas: _Qui es-tu?_ il le savait bien. Ce mot, _esprit impur_, a-t-il pu être prononcé par un homme comme _Trajan_? Ne voit-on pas que c'est une expression d'exorciste, qu'un Chrétien met dans la bouche d'un Empereur? Est-ce là, bon Dieu! le style de _Trajan_?