Traité sur la tolérance

Part 3

Chapter 33,609 wordsPublic domain

Enfin cette tolérance n'a jamais excité de guerre civile; l'intolérance a couvert la terre de carnage. Qu'on juge maintenant entre ces deux rivales, entre la mere qui veut qu'on égorge son fils, & la mere qui le cede pourvu qu'il vive.

Je ne parle ici que de l'intérêt des Nations; & en respectant, comme je le dois, la Théologie, je n'envisage dans cet article que le bien physique & moral de la Société. Je supplie tout Lecteur impartial de peser ces vérités, de les rectifier & de les étendre. Des Lecteurs attentifs, qui se communiquent leurs pensées, vont toujours plus loin que l'Auteur.[13]

[13] Mr. _de la Bourdonnaie_, Intendant de Rouen, dit que la Manufacture de chapeaux est tombée à Caudebec & à Neufchâtel par la fuite des Réfugiés. Mr. _Foucaut_, Intendant de Caen, dit que le Commerce est tombé de moitié dans la Généralité. Mr. _De Maupeou_, Intendant de Poitiers, dit que la Manufacture de droguet est anéantie. Mr. _de Bezons_, Intendant de Bordeaux, se plaint que le Commerce de Clérac & de Nérac ne subsiste presque plus. Mr. _de Miroménil_, Intendant de Touraine, dit que le Commerce de Tours est diminué de dix millions par année; & tout cela par la persécution. Voyez les Mémoires des Intendants, en 1698. Comptez sur-tout le nombre des Officiers de terre & de mer, & de Matelots, qui ont été obligés d'aller servir contre la France, & souvent avec un funeste avantage: & voyez si l'Intolérance n'a pas causé quelque mal à l'Etat.

On n'a pas ici la témérité de proposer des vues à des Ministres dont on connaît le génie & les grands sentiments, & dont le cœur est aussi noble que la naissance: ils verront assez que le rétablissement de la Marine demande quelque indulgence pour les Habitants de nos Côtes.

CHAPITRE V.

_Comment la Tolérance peut être admise._

J'ose supposer qu'un Ministre éclairé & magnanime, un Prélat humain & sage, un Prince qui sait que son intérêt consiste dans le grand nombre de ses Sujets, & sa gloire dans leur bonheur, daigne jetter les yeux sur cet Ecrit informe & défectueux; il y supplée par ses propres lumieres; il se dit à lui-même: Que risquerai-je à voir la terre cultivée & ornée par plus de mains laborieuses, les tributs augmentés, l'Etat plus florissant?

L'Allemagne serait un désert couvert des ossements des Catholiques, Evangéliques, Réformés, Anabatistes, égorgés les uns par les autres, si la paix de Westphalie n'avait pas procuré enfin la liberté de conscience.

Nous avons des Juifs à Bordeaux, à Metz, en Alsace; nous avons des Luthériens, des Molinistes, des Jansénistes; ne pouvons-nous pas souffrir & contenir des Calvinistes à peu près aux mêmes conditions que les Catholiques sont tolérés à Londres? Plus il y a de sectes, moins chacune est dangereuse; la multiplicité les affaiblit; toutes sont réprimées par de justes Loix, qui défendent les assemblées tumultueuses, les injures, les séditions, & qui sont toujours en vigueur par la force coactive.

Nous savons que plusieurs Chefs de famille, qui ont élevé de grandes fortunes dans les Pays étrangers, sont prêts à retourner dans leur Patrie; ils ne demandent que la protection de la Loi naturelle, la validité de leurs mariages, la certitude de l'état de leurs enfants, le droit d'hériter de leurs peres, la franchise de leurs personnes; point de Temples publics, point de droit aux Charges municipales, aux dignités: les Catholiques n'en ont ni à Londres, ni en plusieurs autres Pays. Il ne s'agit plus de donner des privileges immenses, des places de sûreté à une faction; mais de laisser vivre un Peuple paisible, d'adoucir des Edits, autrefois peut-être nécessaires, & qui ne le sont plus: ce n'est pas à nous d'indiquer au Ministere ce qu'il peut faire; il suffit de l'implorer pour des infortunés.

Que de moyens de les rendre utiles, & d'empêcher qu'ils ne soient jamais dangereux! La prudence du Ministere & du Conseil, appuyée de la force, trouvera bien aisément ces moyens, que tant d'autres Nations employent si heureusement.

Il y a des fanatiques encore dans la populace Calviniste; mais il est constant qu'il y en a davantage dans la populace Convulsionnaire. La lie des insensés de _St. Médard_ est comptée pour rien dans la Nation, celle des Prophetes Calvinistes est anéantie. Le grand moyen de diminuer le nombre des Maniaques, s'il en reste, est d'abandonner cette maladie de l'esprit au régime de la raison, qui éclaire lentement, mais infailliblement les hommes. Cette raison est douce, elle est humaine, elle inspire l'indulgence, elle étouffe la discorde, elle affermit la vertu, elle rend aimable l'obéissance aux Loix, plus encore que la force ne les maintient. Et comptera-t-on pour rien le ridicule attaché aujourd'hui à l'enthousiasme par tous les honnêtes gens? Ce ridicule est une puissante barriere contre les extravagances de tous les Sectaires. Les temps passés sont comme s'ils n'avaient jamais été. Il faut toujours partir du point où l'on est, & de celui où les Nations sont parvenues.

Il a été un temps où l'on se crut obligé de rendre des Arrêts contre ceux qui enseignaient une Doctrine contraire aux Cathégories d'_Aristote_, à l'horreur du vuide, aux quiddités, & à l'universel de la part de la chose. Nous avons en Europe plus de cent volumes de Jurisprudence sur la Sorcellerie, & sur la maniere de distinguer les faux Sorciers des véritables. L'excommunication des sauterelles, & des insectes nuisibles aux moissons, a été très-en usage, & subsiste encore dans plusieurs Rituels; l'usage est passé, on laisse en paix _Aristote_, les Sorciers & les sauterelles. Les exemples de ces graves démences, autrefois si importantes, sont innombrables: il en revient d'autres de temps en temps; mais quand elles ont fait leur effet, quand on en est rassassié, elles s'anéantissent. Si quelqu'un s'avisait aujourd'hui d'être Carpocratien, ou Eutichéen, ou Monothélite, Monophisite, Nestorien, Manichéen, &c. qu'arriverait-il? On en rirait comme d'un homme habillé à l'antique avec une fraise & un pourpoint.

La Nation commençait à entr'ouvrir les yeux, lorsque les Jésuites _Le Tellier_ & _Doucin_ fabriquerent la Bulle _Unigenitus_, qu'ils envoyerent à Rome; ils crurent être encore dans ces temps d'ignorance, où les Peuples adoptaient sans examen les Assertions les plus absurdes. Ils oserent proscrire cette proposition, qui est d'une vérité universelle dans tous les cas & dans tous les temps; _La crainte d'une excommunication injuste ne doit point empêcher de faire son devoir_: c'était proscrire la raison, les libertés de l'Eglise Gallicane, & le fondement de la morale; c'était dire aux hommes, Dieu vous ordonne de ne jamais faire votre devoir, dès que vous craindrez l'injustice. On n'a jamais heurté le sens commun plus effrontément; les Consulteurs de Rome n'y prirent pas garde. On persuada à la Cour de Rome que cette Bulle était nécessaire, & que la Nation la desirait; elle fut signée, scellée & envoyée, on en sait les suites: certainement si on les avait prévues, on aurait mitigé la Bulle. Les querelles ont été vives, la prudence & la bonté du Roi les a enfin appaisées.

Il en est de même dans une grande partie des points qui divisent les Protestants & nous; il y en a quelques-uns qui ne sont d'aucune conséquence, il y en a d'autres plus graves, mais sur lesquels la fureur de la dispute est tellement amortie, que les Protestants eux-mêmes ne prêchent aujourd'hui la controverse en aucune de leurs Eglises.

C'est donc ce temps de dégoût, de satiété, ou plutôt de raison, qu'on peut saisir comme une époque & un gage de la tranquillité publique. La controverse est une maladie épidémique qui est sur sa fin, & cette peste, dont on est guéri, ne demande plus qu'un régime doux. Enfin l'intérêt de l'Etat est que des fils expatriés reviennent avec modestie dans la maison de leur pere; l'humanité le demande, la raison le conseille, & la politique ne peut s'en effrayer.

CHAPITRE VI.

_Si l'Intolérance est de droit naturel & de droit humain._

Le droit naturel est celui que la nature indique à tous les hommes. Vous avez élevé votre enfant, il vous doit du respect comme à son pere, de la reconnaissance comme à son bienfaicteur. Vous avez droit aux productions de la terre que vous avez cultivée par vos mains, vous avez donné & reçu une promesse, elle doit être tenue.

Le droit humain ne peut être fondé en aucun cas que sur ce droit de nature; & le grand principe, le principe universel de l'un & de l'autre, est dans toute la terre: _Ne fais pas ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît_. Or, on ne voit pas comment, suivant ce principe, un homme pourrait dire à un autre: _Crois ce que je crois & ce que tu ne peux croire, ou tu périras_: c'est ce qu'on dit en Portugal, en Espagne, à Goa. On se contente à présent dans quelques autres Pays de dire: _Crois, ou je t'abhorre; crois, ou je te ferai tout le mal que je pourrai; monstre, tu n'as pas ma Religion, tu n'as donc point de Religion; il faut que tu sois en horreur à tes voisins, à ta Ville, à ta Province_.

S'il était de droit humain de se conduire ainsi, il faudrait donc que le Japonois détestât le Chinois, qui aurait en exécration le Siamois; celui-ci poursuivrait les Gangarides, qui tomberaient sur les Habitants de l'Indus; un Mogol arracherait le cœur au premier Malabare qu'il trouverait; le Malabare pourrait égorger le Persan, qui pourrait massacrer le Turc; & tous ensemble se jetteraient sur les Chrétiens, qui se sont si long-temps dévorés les uns les autres.

Le droit de l'Intolérance est donc absurde & barbare; c'est le droit des tigres; & il est bien plus horrible: car les tigres ne déchirent que pour manger, & nous nous sommes exterminés pour des paragraphes.

CHAPITRE VII.

_Si l'Intolérance a été connue des Grecs._

Les Peuples, dont l'Histoire nous a donné quelques faibles connaissances, ont tous regardé leurs différentes Religions comme des nœuds qui les unissaient tous ensemble; c'était une association du Genre-humain. Il y avait une espece de droit d'hospitalité entre les Dieux comme entre les hommes. Un Etranger arrivait-il dans une Ville, il commençait par adorer les Dieux du Pays; on ne manquait jamais de vénérer les Dieux mêmes de ses ennemis. Les Troyens adressaient des prieres aux Dieux qui combattaient pour les Grecs.

_Alexandre_ alla consulter, dans les Déserts de la Libie, le Dieu _Ammon_, auquel les Grecs donnerent le nom de _Zeus_ & les Latins de _Jupiter_, quoique les uns & les autres eussent leur _Jupiter_ & leur _Zeus_ chez eux. Lorsqu'on assiégeait une Ville, on faisait un sacrifice & des prieres aux Dieux de la Ville, pour se les rendre favorables. Ainsi, au milieu même de la guerre, la Religion réunissait les hommes, & adoucissait quelquefois leurs fureurs, si quelquefois elle leur commandait des actions inhumaines & horribles.

Je peux me tromper; mais il me paraît que de tous les anciens Peuples policés, aucun n'a gêné la liberté de penser. Tous avaient une Religion; mais il me semble qu'ils en usaient avec les hommes comme avec leurs Dieux; ils reconnaissaient tous un Dieu suprême, mais ils lui associaient une quantité prodigieuse de Divinités inférieures; ils n'avaient qu'un culte, mais ils permettaient une foule de systêmes particuliers.

Les Grecs, par exemple, quelque religieux qu'ils fussent, trouvaient bon que les Epicuriens niassent la Providence & l'existence de l'ame. Je ne parle pas des autres Sectes, qui toutes blessaient les idées saines qu'on doit avoir de l'Etre créateur, & qui toutes étaient tolérées.

_Socrate_ qui approcha le plus près de la connaissance du Créateur, en porta, dit-on, la peine, & mourut martyr de la Divinité; c'est le seul que les Grecs ayent fait mourir pour ses opinions. Si ce fut en effet la cause de sa condamnation, cela n'est pas à l'honneur de l'Intolérance, puisqu'on ne punit que celui qui seul rendit gloire à Dieu, & qu'on honora tous ceux qui donnaient de la Divinité les notions les plus indignes. Les ennemis de la tolérance ne doivent pas, à mon avis, se prévaloir de l'exemple odieux des Juges de _Socrate_.

Il est évident d'ailleurs, qu'il fut la victime d'un parti furieux animé contre lui. Il s'était fait des ennemis irréconciliables des Sophistes, des Orateurs, des Poëtes, qui enseignaient dans les Ecoles, & même de tous les Précepteurs qui avaient soin des enfants de distinction. Il avoue lui-même dans son Discours rapporté par _Platon_, qu'il allait de maison en maison prouver à ces Précepteurs qu'ils n'étaient que des ignorants: cette conduite n'était pas digne de celui qu'un Oracle avait déclaré le plus sage des hommes. On déchaîna contre lui un Prêtre, & un Conseiller des cinq cents, qui l'accuserent; j'avoue que je ne sais pas précisément de quoi, je ne vois que du vague dans son apologie; on lui fait dire en général, qu'on lui imputait d'inspirer aux jeunes gens des maximes contre la Religion & le Gouvernement. C'est ainsi qu'en usent tous les jours les calomniateurs dans le monde: mais il faut dans un Tribunal des faits avérés, des chefs d'accusation précis & circonstanciés; c'est ce que le procès de _Socrate_ ne nous fournit point: nous savons seulement qu'il eut d'abord deux cents vingt voix pour lui. Le Tribunal des cinq cents possédait donc deux cents vingt Philosophes: c'est beaucoup; je doute qu'on les trouvât ailleurs. Enfin, la pluralité fut pour la ciguë; mais aussi, songeons que les Athéniens, revenus à eux-mêmes, eurent les accusateurs & les Juges en horreur; que _Melitus_, le principal auteur de cet Arrêt, fut condamné à mort pour cette injustice; que les autres furent bannis, & qu'on éleva un Temple à _Socrate_. Jamais la Philosophie ne fut si bien vengée, ni tant honorée. L'exemple de _Socrate_ est au fond le plus terrible argument qu'on puisse alléguer contre l'intolérance. Les Athéniens avaient un Autel dédié aux Dieux étrangers, aux Dieux qu'ils ne pouvaient connaître. Y a-t-il une plus forte preuve, non-seulement d'indulgence pour toutes les Nations, mais encore de respect pour leurs cultes?

Un honnête homme qui n'est ennemi ni de la raison, ni de la littérature, ni de la probité, ni de la patrie, en justifiant depuis peu la _Saint-Barthelemi_, cite la guerre des Phocéens, nommée _la guerre sacrée_, comme si cette guerre avait été allumée pour le culte, pour le dogme, pour des arguments de Théologie; il s'agissait de savoir à qui appartiendrait un champ: c'est le sujet de toutes les guerres. Des gerbes de bled ne sont pas un symbole de créance; jamais aucune Ville Grecque ne combattit pour des opinions. D'ailleurs que prétend cet homme modeste & doux? veut-il que nous fassions une guerre sacrée?

CHAPITRE VIII.

_Si les Romains ont été tolérants._

Chez les anciens Romains, depuis _Romulus_ jusqu'aux temps où les Chrétiens disputerent avec les Prêtres de l'Empire, vous ne voyez pas un seul homme persécuté pour ses sentiments. _Cicéron_ douta de tout; _Lucrece_ nia tout; & on ne leur en fit pas le plus léger reproche: la licence même alla si loin, que _Pline_ le Naturaliste commence son Livre par nier un Dieu, & par dire que s'il en est un, c'est le Soleil. _Cicéron_ dit, en parlant des Enfers: _Non est anus tam excors quæ credat_: «Il n'y a pas même de vieille assez imbécille pour les croire.» _Juvenal_ dit: _Nec pueri credunt_: «Les enfants n'en croyent rien.» On chantait sur le Théâtre de Rome: _Post mortem nihil est, ipsaque mors nihil_: «Rien n'est après la mort, la mort même n'est rien.» Abhorrons ces maximes, &, tout au plus, pardonnons-les à un Peuple que les Evangiles n'éclairaient pas; elles sont fausses, elles sont impies; mais concluons que les Romains étaient très-tolérants, puisqu'elles n'exciterent jamais le moindre murmure.

Le grand principe du Sénat & du Peuple Romain était: _Deorum offensa diis curæ_; «C'est aux Dieux seuls à se soucier des offenses faites aux Dieux.» Ce Peuple Roi ne songeait qu'à conquérir, à gouverner, & à policer l'Univers. Ils ont été nos Législateurs comme nos vainqueurs; & jamais _César_, qui nous donna des fers, des loix & des jeux, ne voulut nous forcer à quitter nos Druides pour lui, tout grand Pontife qu'il était d'une Nation notre Souveraine.

Les Romains ne professaient pas tous les cultes, ils ne donnaient pas à tous la sanction publique, mais ils les permirent tous. Ils n'eurent aucun objet matériel de culte sous _Numa_, point de simulacres, point de statues; bientôt ils en éleverent aux Dieux _Majorum Gentium_, que les Grecs leur firent connaître. La Loi des douze Tables, _Deos peregrinos ne colunto_, se réduisit à n'accorder le culte public qu'aux Divinités supérieures ou inférieures approuvées par le Sénat. _Isis_ eut un Temple dans Rome, jusqu'au temps où _Tibere_ le démolit, lorsque les Prêtres de ce Temple, corrompus par l'argent de _Mundus_, le firent coucher dans le Temple sous le nom du Dieu _Anubis_, avec une femme nommée _Pauline_. Il est vrai que _Joseph_ est le seul qui rapporte cette histoire; il n'était pas contemporain, il était crédule & exagérateur. Il y a peu d'apparence que dans un temps aussi éclairé que celui de _Tibere_, une Dame de la premiere condition eût été assez imbécille pour croire avoir les faveurs du Dieu _Anubis_.

Mais que cette anecdote soit vraie ou fausse, il demeure certain que la superstition Egyptienne avait élevé un Temple à Rome avec le consentement public. Les Juifs y commerçaient dès le temps de la guerre Punique; ils y avaient des Synagogues du temps d'_Auguste_, & ils les conserverent presque toujours, ainsi que dans Rome moderne. Y a-t-il un plus grand exemple que la tolérance était regardée par les Romains comme la loi la plus sacrée du droit des gens?

[Chap. 21. & 22.]

On nous dit qu'aussi-tôt que les Chrétiens parurent, ils furent persécutés par ces mêmes Romains qui ne persécutaient personne. Il me paraît évident que ce fait est très-faux; je n'en veux pour preuve que _St. Paul_ lui-même. Les Actes des Apôtres nous apprennent que _St. Paul_ étant accusé par les Juifs de vouloir détruire la Loi Mosaïque par JESUS-CHRIST, _St. Jacques_ proposa à _St. Paul_ de se faire raser la tête, & d'aller se purifier dans le Temple avec quatre Juifs, _afin que tout le monde sache que tout ce que l'on dit de vous est faux, & que vous continuez à garder la Loi de Moïse_.

[Actes des Apôtres, Chap. 25.]

_Paul_, Chrétien, alla donc s'acquitter de toutes les cérémonies Judaïques pendant sept jours; mais les sept jours n'étaient pas encore écoulés, quand des Juifs d'_Asie_ le reconnurent; & voyant qu'il était entré dans le Temple, non-seulement avec des Juifs, mais avec des Gentils, ils crierent à la profanation: on le saisit, on le mena devant le Gouverneur _Félix_, & ensuite on s'adressa au Tribunal de _Festus_. Les Juifs en foule demanderent sa mort; _Festus_ leur répondit: _Ce n'est point la coutume des Romains de condamner un homme avant que l'accusé ait ses accusateurs devant lui, & qu'on lui ait donné la liberté de se défendre._

[Act. des Ap. Ch. 26. v. 34.]

Ces paroles sont d'autant plus remarquables dans ce Magistrat Romain, qu'il paraît n'avoir eu nulle considération pour _St. Paul_, n'avoir senti pour lui que du mépris; trompé par les fausses lumieres de sa raison, il le prit pour un fou; il lui dit à lui-même qu'il était en démence, _multæ te litteræ ad insaniam convertunt_. _Festus_ n'écouta donc que l'équité de la Loi Romaine, en donnant sa protection à un inconnu qu'il ne pouvait estimer.

Voilà le St. Esprit lui-même qui déclare que les Romains n'étaient pas persécuteurs, & qu'ils étaient justes. Ce ne sont pas les Romains qui se souleverent contre _St. Paul_, ce furent les Juifs. _St. Jacques_, frere de JESUS, fut lapidé par l'ordre d'un Juif Saducéen, & non d'un Romain: les Juifs seuls lapiderent _St. Etienne_;[14] & lorsque _St. Paul_ gardait les manteaux des exécuteurs, certes il n'agissait pas en Citoyen Romain.

[14] Quoique les Juifs n'eussent pas le droit du glaive depuis qu'_Archelaüs_ avait été relégué chez les Allobroges, & que la Judée était gouvernée en Province de l'Empire; cependant les Romains fermaient souvent les yeux quand les Juifs exerçaient le jugement du zele, c'est-à-dire, quand, dans une émeute subite, ils lapidaient par zele celui qu'ils croyaient avoir blasphémé.

Les premiers Chrétiens n'avaient rien sans doute à démêler avec les Romains; ils n'avaient d'ennemis que les Juifs dont ils commençaient à se séparer. On sait quelle haine implacable portent tous les Sectaires à ceux qui abandonnent leur secte. Il y eut sans doute du tumulte dans les Synagogues de Rome. _Suétone_ dit, dans la Vie de Claude, _Judæos impulsore Christo assiduè tumultuantes Roma expulit_. Il se trompait, en disant que c'était à l'instigation de CHRIST: il ne pouvait pas être instruit des détails d'un Peuple aussi méprisé à Rome que l'était le Peuple Juif, mais il ne se trompait pas sur l'occasion de ces querelles. _Suétone_ écrivait sous _Adrien_, dans le second siecle; les Chrétiens n'étaient pas alors distingués des Juifs aux yeux des Romains. Le passage de _Suétone_ fait voir que les Romains, loin d'opprimer les premiers Chrétiens, réprimaient alors les Juifs qui les persécutaient. Ils voulaient que la Synagogue de Rome eût pour ses freres séparés la même indulgence que le Sénat avait pour elle; & les Juifs chassés revinrent bientôt après; ils parvinrent même aux honneurs malgré les Loix qui les en excluaient: c'est _Dion Cassius_ & _Ulpien_ qui nous l'apprennent.[15] Est-il possible qu'après la ruine de Jérusalem les Empereurs eussent prodigué des dignités aux Juifs, & qu'ils eussent persécuté, livré aux bourreaux & aux bêtes, des Chrétiens qu'on regardait comme une secte de Juifs!

[15] Ulpianus l.... tit. II. _Eis qui Judaïcam superstitionem sequuntur honores adipisci permiserunt, &c._

_Néron_, dit-on, les persécuta. _Tacite_ nous apprend qu'ils furent accusés de l'incendie de Rome, & qu'on les abandonna à la fureur du Peuple. S'agissait-il de leur créance dans une telle accusation? Non sans doute. Dirons-nous que les Chinois, que les Hollandais égorgerent, il y a quelques années, dans les Fauxbourgs de Batavia, furent immolés à la Religion? Quelque envie qu'on ait de se tromper, il est impossible d'attribuer à l'intolérance le désastre arrivé sous _Néron_ à quelques malheureux demi-Juifs & demi-Chrétiens.[16]

[16] Tacite dit: _Quos per flagitia invisos vulgus Christianos appellabat_.

Il est bien difficile que le nom de Chrétien fût déja connu à Rome; _Tacite_ écrivait sous _Vespasien_ & sous _Domitien_; il parlait des Chrétiens comme on en parlait de son temps. J'oserais dire que ces mots, _odio humani generis convicti_, pourraient bien signifier, dans le style de _Tacite_, _convaincus d'être haïs du Genre-humain_, autant que _convaincus de haïr le Genre-humain_.

En effet que faisoient à Rome ces premiers Missionnaires? Ils tâchaient de gagner quelques ames; ils leur enseignaient la morale la plus pure; ils ne s'élevaient contre aucune puissance; l'humilité de leur cœur était extrême, comme celle de leur état & de leur situation; à peine étaient-ils connus, à peine étaient-ils séparés des autres Juifs: comment le Genre-humain, qui les ignorait, pouvait-il les haïr? & comment pouvaient-ils être convaincus de détester le Genre-humain?

Lorsque Londres brûla, on en accusa les Catholiques; mais c'était après des guerres de Religion, c'était après la conspiration des poudres, dont plusieurs Catholiques, indignes de l'être, avaient été convaincus.