Traité des eunuques

Part 9

Chapter 93,838 wordsPublic domain

_Truncus iners jacui, species & inutile signum,_[194] _Nec satis exactum est corpus an umbra forem._

Voila la véritable description d'un Eunuque; Et voici deux traits qui en achévent le portrait; l'un est donné par les Jurisconsultes, & l'autre par un Ecrivain sacré.

L'Eunuque est un homme toûjours malade, & toûjours languissant, [195]_morbosus_; Par conséquent incapable de faire les fonctions de la vie active; _sin autem ita spado est_, dit le Jurisconsulte Paulus, _ut tam necessaria pars corporis ei penitus absit, morbosus est_; c'est un malade impuissant qui voit l'occasion d'agir & qui ne peut; Qui comme Tantale se voit au milieu des biens & des plaisirs & qui ne peut point les goûter; on peut dire de lui ce qu'Horace dit[196] de son avare, «mon ami, lui dit-il, vous avez entendu parler de Tantale? Il meurt de soif au milieu d'un fleuve dont l'eau fuit aussi-tôt qu'il veut boire. De qui pensez-vous rire? C'est de vous que parle la Fable sous un nom emprunté; vous dormez sur des sacs d'argent entassez autour de vous les uns sur les autres, vous les dévorez des yeux, cependant vous n'oseriez non plus y toucher qu'à des choses sacrées; Et ce sont des richesses en peinture à vôtre égard.» La différence qu'il y a, c'est que l'avare peut & ne veut point se donner du plaisir de son bien, & que l'Eunuque voudrait bien, mais qu'il ne peut point, & en cela on peut dire, que la comparaison de lui à Tantale est plus juste, que celle qu'Horace fait de son avare à Tantale; On peut dire à l'Eunuque plus à propos qu'à l'avare,

_Indormis inhians, & tanquam parcere sacris_ _Cogeris, aut pictis tanquam gaudere tabellis._

Tant s'en faut donc qu'une femme à ses côtez soit un bien qui lui donne de la joye, il l'afflige au contraire beaucoup, parce qu'il ne peut point en profiter; c'est une vérité que le Sage a reconnu, & c'est le second trait qui achéve la peinture de l'Eunuque; Il est de la façon de l'Auteur de l'Ecclésiastique, soit qu'il soit Jésus Sirach, soit que ce soit Salomon; il parle d'un homme qui porte la peine de son iniquité[197], & il dit qu'_il voit les viandes de ses yeux & qu'il gémit comme un Eunuque qui tient une vierge & qui soûpire_; cette comparaison est très juste, il porte la peine de son iniquité, soit qu'il n'ait eu autre vûë que de tromper une femme pour profiter de ses biens, ou de ses avantages; soit que par une brutalité monstrueuse il s'abandonne à une intempérance qu'il n'est pas dans son pouvoir de soûtenir; Quoi qu'il en soit une femme est trompée; Et elle peut dire à juste tître, ce qu'Auguste disoit lors qu'il se trouvoit assis entre Virgile & un autre Poëte de son tems, _sedeo inter suspiria & lacrimas_. Et si cette fraude étoit autorisée il en résulteroit plusieurs inconvéniens qui paroissent naturellement, & qui se font voir d'eux-mêmes.

1. Une femme languiroit & sécheroit d'ennui à côté d'un homme de cette nature, car elle a beau l'exciter, ses efforts sont inutiles, c'est pourquoi n'ayant ni les douceurs du mariage, ni l'apparence d'en jouïr, elle s'affligeroit en secret. Cela n'est point sans éxemple. L'Histoire nous apprend que l'Empereur Constantius eut pour femme Eusebia, Princesse très belle, & de la beauté de laquelle on parloit par tout avec admiration. Constantius étoit un homme mol, efféminé & affoibli par de longues & continuelles maladies; Eusebia qui étoit dans la fleur & dans la vigueur de son âge, eût de fréquentes maladies de femmes, & enfin se consuma, & finit ses jours étique, séche, & défigurée du chagrin secret, de n'avoir jamais eu la douce & aimable compagnie de son Epoux, sans que l'excellence de sa beauté, la jeunesse de son âge, ni le souverain honneur d'être Impératrice, ayent pû lui apporter le moindre plaisir, ni la moindre satisfaction, bien loin d'avoir pû la consoler. Cela a pû être permis à un Empereur, du moins n'a-t-on pû lui en demander raison; mais on ne peut point permettre la même chose à un particulier dont l'intention injuste est de rendre une femme misérable pour satisfaire à quelqu'une de ses iniques passions; Il n'est pas juste de le favoriser dans l'entreprise de faire mourir une femme innocente, vierge & martyre.

2. Il pourroit arriver qu'une femme n'auroit pas la force de soûtenir une si terrible épreuve, ni assez de fermeté pour résister aux tentations auxquelles elle se trouveroit exposée. L'esprit est prompt, mais la chair est foible, & il ne seroit pas trop surprenant qu'une femme ne trouvant pas chez elle de quoi satisfaire à une passion irritée, ne reçoive d'ailleurs des secours nécessaires pour la calmer. [198]Un de mes Amis m'a dit en conversation, qu'il se rencontra un jour chez un Baillif du Païs, dans le moment qu'une femme mariée à un Suisse, vint toute émûë, ayant un petit enfant sur ses bras, se plaindre à lui que son mari étoit Eunuque. On lui demanda si cet enfant qu'elle portoit n'étoit point à elle: Elle répondit qu'oui, on lui dit pourquoi donc elle disoit que son mari étoit Eunuque puis qu'il lui avoit fait un enfant; elle repliqua que cet Enfant n'étoit point de lui, qu'elle ayant bien remarqué qu'il ne faisoit rien qui vaille depuis plusieurs années qu'elle étoit avec lui, elle avoit prié un ouvrier maçon qui travailloit chez elle de lui faire voir s'il ne feroit pas mieux: que l'ayant mise sur un coffre qui étoit près de là, il lui avoit fait cet enfant dans un seul coup; & que son mari n'avoit pû en faire autant dans plusieurs années avec tous ses efforts. Le mari ayant été cité à sa requête, & depuis visité, on ne lui trouva point de chrémastire, il avoua qu'il en avoit perdu un à l'Armée par un coup de fusil, & qu'il avoit perdu l'autre par une maladie; l'affaire ayant été envoyée dans l'Université voisine; le mariage fut cassé, & la femme s'est mariée à son autre homme. Cet Eunuque voyoit bien que sa femme ayant un enfant, il falloit qu'elle eût eu affaire avec quelqu'autre que lui, cependant il ne disoit mot; les gens de ce caractére ne sont point jaloux. Je crois même que si on proposoit aux Eunuques qui se marient d'accorder cette permission à leur future Epouse, dans leur Contract de mariage, ils n'en feroient aucune difficulté, cela ne seroit pas sans exemple. Je n'alléguerai pas le Jugement solemnel rendu contre un Cocu qui se plaignoit, dans lequel il est condamné à reprendre sa femme & à faire cesser les bruits qu'il avoit répandus, fondé sur ceci qui est le motif de l'Arrêt tel qu'il lui a été prononcé,[199]

_Sois persuadé que Cocuage_ _Est la Clause de Mariage_ _Clause observée éxactement,_ _Et quand une femme y renonce_ _On l'en reléve en jugement,_ _C'est en sa faveur qu'on prononce._ _La Loi pour ce fait seulement_ _La traite toûjours de mineure,_ _J'en sçai telle de soixante ans_ _Qui n'est pas encore majeure._ _Cette Clause tire son droit_ _Des principes de la Nature_ _C'est en vain qu'un mari murmure_ _S'il prend le Cas pour une injure._

Je ne rapporterai pas non plus diverses décisions que l'on trouve dans le Cocu imaginaire de Moliére parce que tout cela n'est que fiction; mais je rapporterai un éxemple très véritable dont voici le cas; La feuë Comtesse de Moret avoit été mariée en troisiéme nôces à Mr. de Vardes Gouverneur de la Capelle, & en avoit eu ce Mr. de Vardes, Capitaine de cent Suisses, que le Roi de France envoya en Espagne dès que son mariage avec l'Infante fut conclû, pour complimenter de sa part la future Reine; cette Comtesse de Moret fut aussi mére du Comte de Moret bâtard de Henri IV. qui fut tué proche de Castelnaudary en l'année 1632, lors que Mr. de Montmorancy fut pris en Languedoc; c'est elle qui est célébre dans l'Euphormion de Barclay sous le nom de Casina, il y est dit qu'elle fut aussi mariée au Comte de Cesy Sancy qui depuis fut envoyé Ambassadeur à Constantinople, & on y voit la description d'un Contract de mariage d'un homme qui veut bien être Cocu, & qui promet & s'oblige à le souffrir; clause qui fut éxécutée paisiblement & sans aucun empêchement: Peut-être cette Dame s'étoit-elle mal trouvée dans ses mariages précédens de n'avoir pas pris cette précaution dans ses Contracts. Cette précaution seroit d'autant plus juste & plus raisonnable aux femmes des Eunuques que ces hommes efféminez ne peuvent faire eux-mêmes ce qu'ils doivent; Et ils sont d'autant plus traitables sur cet article, que ne pouvant s'acquitter de leurs devoirs, ils consentent, pour éviter les plaintes & les reproches, qu'une femme se satisfasse comme elle peut. Ils les y portent même très souvent, & ils leur en fournissent eux-mêmes les moyens quand il en est nécessaire. Et s'il arrive quelquefois que leurs femmes ayent du panchant au libertinage & à la débauche, ils favorisent leur inclination & profitent de leur prostitution. Témoin ce Didyme efféminé contré lequel [200]Martial a fait une Epigramme si satyrique. C'a été le seul Eunuque qui ait eu une femme, du moins qui soit de ma connoissance. Et ce Didyme confirme ce que je viens de dire, car il produisoit lui-même sa femme, & en faisoit un infame commerce dans la vûë de s'enrichir.

3. Il se rencontreroit beaucoup de femmes qui, de peur de tomber dans l'un ou dans l'autre de ces deux extrémitez que je viens de remarquer, ne voudroient jamais s'engager dans le mariage sans avoir mis à l'épreuve celui qui les rechercheroit, & sans avoir mis en pratique le conseil qu'Ovide[201] a donné aux Amans de tous les siécles, c'est à dire, de prendre garde, _unde legat quod amet ubi retia ponat_; car pour suivre la même idée de ce Poëte,

_Scit benè Venator, Cervis Ubi retia tendat._[202]

Mais les femmes n'ont pas un pressentiment secret de la validité, ou de l'invalidité d'un homme; Ainsi elles voudront s'en assurer en personnes sages avant que de serrer les noeuds d'un lien indissoluble; ce n'est plus la coûtume de faire mettre les hommes nuds avant que de solemniser leurs mariages, Platon le vouloit ainsi[203]. Ceux qui croyoient que c'étoit afin de voir la beauté & la belle disposition d'un corps, se trompent; ce n'étoit que pour voir à l'oeil par l'inspection des parties si l'homme ne vouloit pas tromper une femme; Cela étoit d'autant plus nécessaire que tout le monde n'étoit pas, & n'est pas encore d'aussi bonne foi que le Pére de l'Empereur Galba, Suétone dit[204] qu'il étoit de petite taille, & bossu, que cependant, Livia Ocellina fille belle & riche en étoit amoureuse à cause de sa Noblesse, mais qu'il se dévêtit, & lui montra l'imperfection de son corps, de peur qu'elle l'ignorant ne se trouvât trompée dans la suite. Je ne sçai d'ailleurs si cette inspection suffiroit, car il y a peu de filles qui sçachent à quoi il tient qu'un homme soit capable d'être marié; Ce n'est que par l'usage qu'elles s'en instruisent; [205]Mr. de Thou rapporte que Charles de Quellenec, Baron de Pont en Bretagne, avoit épousé Catherine de Parthenas, fille & héritiére de Jean de Soubize, mais qu'il y avoit déja quelque tems que la mére de sa femme lui avoit fait un procès pour faire rompre son mariage, sous prétexte qu'elle prétendoit qu'il étoit impuissant; Que son procès n'étoit point encore terminé lors du Massacre de la S. Barthélemi, dans lequel il fut tué; Que son corps ayant été jetté comme les autres, devant le Louvre, & exposé à la vûë du Roi, de la Reine, & de toute la Cour, un grand nombre de Dames qui n'avoient point d'horreur d'un spectacle si cruel, & qui regardoient curieusement et sans honte, ces corps tout nuds, jettérent particuliérement les yeux sur le Baron de Pont, & l'éxaminérent avec soin pour voir si elles pourroient découvrir la cause ou les marques de l'impuissance qu'on lui avoit reprochée. Je doute qu'avec toute leur application à éxaminer ces objets elles en ayent été plus sçavantes sur ce sujet. Les Dames Romaines ne se contentoient pas de la vûë, elles jugeoient des hommes sur un témoignage plus sûr, sur la force & sur l'adresse qu'ils faisoient paroître dans les jeux publics. Il ne falloit que cela pour être regardé par une femme Romaine comme un homme accompli. [206]_Sed gladiatorem fecit hoc illos Hyacinthos_; ces précautions ne sont point inutiles quand on songe que c'est pour toute sa vie qu'on s'engage, car nous ne sommes plus au tems qu'on faisoit des Contracts de Mariage _ad tempus_.[207] Comme celui que Mr. de Varillas [208]dit avoir vû dans la Bibliothéque du Roi, fait entre deux personnes de qualité du Comté d'Armagnac, pour sept ans seulement, se réservant néanmoins la liberté de le prolonger s'il étoit trouvé à propos.

4. Il arriveroit que des femmes qui auroient eu trop de vertu pour commencer leur mariage _ab illicitis_, & par un crime, & qui ne pourroient demeurer toute leur vie dans l'inaction près d'un phantôme de mari, seroient contraintes de faire du vacarme pour en être séparées. Une honnête femme ne trouve sa consolation que dans un époux, comme le disoit Agrippine à Tibére lors qu'elle lui demandoit un mari; En effet, quand une femme n'est point honnête elle trouve suffisamment hors du mariage de quoi contenter la nature; on rencontre rarement des femmes de l'humeur de celles de Domitius Tullus dont Pline fait l'histoire dans l'une de ses Epîtres, & qui est rapportée avec des Réfléxions enjouées, [209]par Mr. Bayle dans l'article d'Afer. Ce qui est rapporté dans le Ménagiana est assez le goût commun des femmes. Il y est dit que dans une compagnie d'hommes & de femmes, on s'entretenoit de l'air que devoient avoir un homme & une femme pour être bien faits; Quelqu'un dit que pour être bien fait un homme devoit tenir de l'homme & sentir son homme, & que pour les femmes il n'aimoit point celles qui étoient homasses, & moi, reprit une femme aussi-tôt, je suis de vôtre sentiment, je n'aime point les hommes efféminez. On peut ajoûter pour Commentaire de ces paroles qu'elles n'aiment point les maris, tels que celui dont parle Mr. de la Fontaine.

_Qui mainte fête à sa femme alléguoit_ _Mainte vigile, & maint jour fériable:_ _Les autres jours autrement s'excusoit_ _Sans oublier l'Avent ni le Carême._

_Vierge n'étoit, Martyr, ni Confesseur_ _Qu'il ne chommât, tous les sçavoit par coeur,_ &c.

Nous ne sommes plus au tems de Jean V. Duc de Bretagne qui disoit[210] qu'il tenoit une femme assez sage quand elle sçavoit mettre différence entre le pourpoint & la chemise de son mari. D'ailleurs, quand il y en auroit encore de telles, il est certain que plus elles sont grossiéres, & moins elles entendent raison sur ce chapitre. Lors que la nature parle & que la raison ne la retient point, elle veut être absolument obéïe. Mr. de Varillas met en fait que les femmes les plus spirituelles ont toûjours été les plus faciles. [211]Torquato Tasso a fait un discours exprès pour le prouver; Et Mr. de Voiture s'est plaint d'avoir souvent trouvé des Bergéres trop grossiéres pour être trompées par un habile homme: les plus fines entendent mieux raison. De sorte que les grossiéres & les fines se laissent aussi difficilement tromper l'une que l'autre, sur le chapitre dont il s'agit.

Je me suis étonné en lisant l'extrait que Mr. Bernard a fait du Recueil des Traitez de Paix, &c. de voir qu'il y traite de malheureuse Marguerite Duchesse de Carinthie, à laquelle l'Empereur Louïs de Baviére a accordé des lettres de divorce d'avec Jean fils du Roi de Bohème pour cause d'impuissance; voici ses termes. «La piéce, dit-il, est considérable...... par la maniére dont cette malheureuse Princesse explique qu'elle en a usé, & par les soins qu'elle dit avoir pris pour faciliter à son mari les moyens de lui rendre les devoirs d'un véritable Epoux.» Il rapporte les termes dans lesquels la chose est conçûë, mais il dit qu'il ne les traduit pas.

Puis que j'ai dit que je me suis étonné; il est bon que je dise aussi la raison de mon étonnement. D'un côté cette Epithéte de _malheureuse_ ne peut pas avoir été donnée par Mr. Bernard à cette Duchesse, pour avoir obtenu des lettres de Divorce, car au contraire elle doit être réputée avoir été bien heureuse d'avoir été séparée d'un homme impuissant; non seulement la justice qu'on lui a faite à cet égard, mais encore la délivrance d'un joug si pesant méritoit qu'on la qualifiât bien-heureuse, plûtôt que malheureuse. Si Mr. Bernard avoit parlé de cette Dame par rapport au tems qu'elle étoit sujette à son mari, il auroit eu raison de la traiter de malheureuse parce qu'elle l'étoit en effet; mais il en parle par rapport au tems de sa liberté, & en ce cas elle avoit été malheureuse, mais elle ne l'étoit plus. Mr. Bernard est un homme trop judicieux pour avoir fait cette méprise; c'est donc parce qu'elle a osé demander des lettres de divorce, se plaindre de l'impuissance de son mari, dire les raisons qui la justifioient & les moyens par lesquels elle s'en étoit convaincuë, & par lesquels elle en persuadoit ses Juges. Or Mr. Bernard est trop bon Théologien & trop bon Politique, & il sçait trop bien l'Histoire Ecclésiastique & Prophane pour ignorer que la Religion, la conscience, l'honneur & la pudeur, n'obligent point une femme qui n'a pas assez de courage naturellement pour souffrir le Martyre & pour se laisser mourir à petit feu, qui ne peut pas y suppléer par des souffrances volontaires & qui n'a pas la force de se mortifier par une longue & perpétuelle continence, à demeurer auprès d'un mari impuissant & incapable de lui rendre les devoirs de mari; s'il croyoit que la conscience & la Religion obligent une femme qui se trouve dans ce cas à y demeurer & à y garder un profond silence, il tomberoit dans l'Hérésie de ces Abeliens dont Saint Augustin réfute l'erreur dans le chapitre 87. de son Livre _des Hérésies_. S'il croyoit que l'honneur & la pudeur exigent d'elle cette patience outrée, il donneroit dans la vision de ces fanatiques qui croyent qu'il vaut mieux souffrir la mort que de découvrir à un Médecin, ou à un Chirurgien, une partie secrette qui seroit attaquée; & qui ont mis au nombre de leurs Saintes Marie fille de Charles le Hardy Duc de Bourgogne, mariée à l'Empereur Maximilien I., fils de Frideric III. Un cheval fougueux que l'on avoit donné à cette Princesse, la secoua & la fit tomber si rudement qu'elle en eut la cuisse rompuë; elle en mourut n'ayant pû gagner sur sa pudeur d'exposer le haut de sa cuisse à la vûë des Chirurgiens & des Médecins qui apparemment l'auroient pû guérir. Mr. Bernard feroit donc bien de s'expliquer un peu plus clairement au hazard de faire ses extraits un peu plus longs; car on peut dire qu'il lui arrive quelquefois d'être fort obscur, parce qu'il veut affecter d'être fort court. En attendant qu'il s'explique, je veux lui faire la justice de croire qu'il n'a pas donné dans les sentimens que je viens de remarquer, mais qu'il a donné dans cette pensée de Mr. Boileau;[212]

_Jamais la biche en rut n'a pour fait d'impuissance_ _Traîné du fond des bois un cerf à l'Audience,_ _Et jamais Juge entr'eux ordonnant le Congrès_ _De ce burlesque mot n'a sali ses Arrêts._

Si cela est, il n'a pas pris garde qu'on a fait voir aux Moralistes qu'ils se trompent fort lors que pour donner de la confusion à l'homme sur ses défauts ils le conduisent à l'école des bêtes; je le prierois d'en voir les preuves dans le Dictionaire de Mr. Bayle, si je n'étois averti qu'il ne lit point les Ouvrages de cet illustre Auteur. Mr. de Beauval[213] pourra donc le détromper sur ce sujet, & lui faire voir en particulier, que l'éxemple de la biche n'est point juste, s'il veut se donner la peine de lire l'extrait que cet Ecrivain sçavant & judicieux a fait de ce Dictionnaire. Je dirai seulement, que si cette Duchesse de Carinthie, dont Mr. Bernard parle, étoit coupable, le corps de droit entier, mériteroit d'être condamné; il fournit aux femmes des actions & des loix contre leurs maris Eunuques, ou impuissans, au lieu que, selon la Théologie scrupuleuse de Mr. Bernard, il devroit réprimer l'incontinence de ces femmes, & s'écrier contre celles qui oseroient se plaindre.

CHAPITRE V.

_Les Loix Civiles deffendent le mariage des Eunuques._

Comme le mariage d'un Eunuque ne peut pas subsister, il a été de la prudence des Législateurs de ne point permettre qu'il fût contracté. L'honnêteté publique, ni la Justice, ne veulent pas qu'on laisse faire des choses qu'elles ne peuvent pas laisser subsister; [214]_Dirimunt matrimonium contractum, impendiunt matrimonium contrahendum_ C'est une maxime que les Canonistes qui ont écrit sur le chapitre unique _de Sponsalibus & Matrimoniis_ ont solidement établie. [215]Elle est conforme à la disposition du Droit Civil, il deffend de faire les fiançailles avec les personnes entre lesquelles il empêche de contracter mariage. _Quamvis_, dit-il, _verbis orationis cautum sit, ne uxorem tutor pupillam suam ducat, tamen intelligendum est ne desponderi quidem posse; Nam cum quâ nuptiæ contrahi non possunt, hæc plerùmque ne quidem desponderi potest. Nam quæ duci potest, jure despondetur_; l'argument est à peu près pareil, _a Nuptiis permissis ad sponsalia permissa; ab iisdem prohibitis ad eadem sponsalia interdicta; à matrimonio valido ad matrimonium contrahendum; & ab eodem invalido ad idem interdicendum_. Puis que le Contract de mariage & les solemnitez qui se font ensuite, ne sont & ne marquent autre chose qu'une promesse qui est faite entre deux personnes, de se rendre les devoirs de mari & de femme, il est manifeste que ceux qui ne peuvent pas se les rendre ne doivent pas se marier, & que les mêmes raisons qui dissoudroient le mariage s'il étoit contracté, doivent empêcher qu'on ne le laisse contracter en effet; L'Empereur Leon qui a décidé nettement le cas[216], est allé bien plus loin; car non seulement il a deffendu aux Eunuques de se marier, mais même il a prononcé & donné une peine contre ceux qui se marieroient, & contre celui qui les épouseroit; c'est dans la Constitution 98. qui a pour tître, _de poena Eunuchorum si uxores ducant_; Le motif de cette ordonnance est très beau, c'est, dit-elle, que ce mariage n'étant rien de réel, on ne peut sérieusement l'accompagner des Cérémonies Sacrées qui font une partie de l'essence du mariage. Elle mérite d'être lûë toute entiére, & je la rapporterois sans en rien obmettre, si elle n'étoit un peu trop longue par rapport à la bréveté de cet Ouvrage; mais voici à quoi elle aboutit, _propterea sancimus_, dit-elle, _ut si quis Eunuchorum ad matrimonium procedere comperiatur, & ipse stupri poenæ obnoxius sit, & qui sacerdos istiusmodi conjonctionem profanato sacrificio perficere ausus fuerit Sacerdotali dignitate denudetur_. [217]L'Histoire dit qu'Auguste mit ordre à la confusion avec laquelle on avoit accoûtumé de voir les Jeux, il assigna à chacun la place qui lui étoit dûë, les hommes mariez entr'autres, ceux même de basse condition y avoient la leur. [218]Mais Martial nous apprend que les Eunuques n'osoient pas s'asseoir sur leurs bancs, ni se mêler parmi eux. Voici comme il parle à Dydime, qui d'un ton superbe parloit des Edits de Domitien concernant les Théatres, & de l'espérance qu'il avoit qu'ils seroient observez.

_Spadone cùm sis eviratior fluxo_ _Et concubino mollior Celenæo,_ _Quem sectus vlulat matris Entheæ Gallus,_ _Theatra loqueris & gradus & Edicta_ _Trabeasque & Idus fibulasque censusque,_ _Et pumicata pauperes manu monstras._ _Sedere in equitum liceat an tibi scamnis_ _Videbo, Didyme: non licet maritorum._

Ce Didyme avoit une femme, cependant on ne le considéroit pas comme un homme marié, parce qu'il étoit Eunuque. La Constitution de l'Empereur Leon n'étoit pas encore donnée, car on peut dire que depuis ce tems il n'y a point d'éxemple qu'aucun Eunuque ait eu la permission de se marier, excepté celui de Saxe Gotha dont je parlerai dans la suite. Toutes les Sociétez Ecclésiastiques ne se sont pas contentées d'improuver & de blâmer ces sortes de mariages, elles les ont même expressément deffendus.

CHAPITRE VI.

_La Religion Catholique Romaine ne permet pas le mariage des Eunuques._