Part 1
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TRAITÉ
DES
EUNUQUES,
DANS LEQUEL
On explique toutes les différentes sortes d'Eunuques, quel rang ils ont tenu, & quel cas on en a fait, &c.
_On éxamine principalement s'ils sont propres au Mariage, & s'il leur doit être permis de se marier._
Et l'on fait plusieurs Remarques curieuses & divertissantes à l'occasion des
EUNUQUES, &c.
Par M***. D***.
Imprimé l'an M. DCC. VII.
EPITRE
DEDICATOIRE
A
M^R. BAYLE.[1]
MONSIEUR,
_J'ai à vous rendre compte de deux choses qui me justifieront envers vous de la liberté que je prends de vous adresser cet Ouvrage, & qui nous justifieront l'un & l'autre envers le Public, si vous trouviez à propos de le faire mettre sous la Presse pour lui en faire part._
_La prémiére, que je ne me suis point ingéré de mon chef à traiter le sujet qui fait la matiére de cet Ouvrage; l'occasion qui m'y a engagé est assez singuliére. Il y avoit autrefois ici plusieurs Eunuques Italiens, Musiciens, qui y faisoient grosse figure. Ils se flattérent de faire de grandes & d'illustres Conquêtes, mais ils se trompérent; nos Dames ne se laissérent point éblouïr, & ne se payérent point de la bagatelle. [2]Un Gentilhomme François d'un esprit gai & enjoué les en railla par ces Vers jolis & pleins de sel._
Je connois plus d'un Fanfaron A crête & mine fiére, Bien dignes de porter le Nom De la Chaponardiére. Crête aujourd'hui ne suffit pas Et les plus simples Filles, De la Crête font peu de cas Sans autres Béatilles.
_Cependant il y en a eu une qui s'est laissé charmer, & qui a prêté l'oreille aux propositions de mariage qui lui ont été faites par un de ces Eunuques. Une Personne que je considére beaucoup, m'ayant prié de lui dire mon avis, & de le lui donner raisonné par écrit, en forme de consultation, pour détourner cette jeune fille sa parente du dessein qu'elle avoit d'entrer dans un tel engagement, ou en tout cas pour s'en servir ailleurs en cas de besoin. J'y ai travaillé avec plaisir, & j'ai trouvé qu'insensiblement j'avois fait un Livre, de sorte qu'au lieu de laisser mon Ouvrage sous la forme qu'on me l'avoit demandé, je lui ai donné celle qu'il a présentement. Je vous avouë que l'extrait que l'illustre Mr. de Beauval a donné[3] du Livre de Mr. Bruknerus intitulé,_ Décisions du Droit Matrimonial, _n'a pas peu contribué à m'engager dans un éxamen éxact de cette question. J'aurois extrémement souhaité qu'il eût bien voulu dire ce qu'il en pense, & peut-être lui en fournirai-je l'occasion par ce petit Essai lors qu'il en donnera l'extrait._
_Les Personnes scrupuleuses trouveront peut-être que c'est là plûtôt l'occupation d'un homme oiseux, que d'un curieux qui cherche à s'instruire._ Hujusmodi hærere quæstionibus non tàm studiosi quàm otiosi hominis esse videtur, _comme parloit Saint Jérôme consulté par Vitalis sur la fécondité prématurée d'Achas. Ainsi il est bon de les prévenir, ou de les détromper, en leur apprenant que la vocation de l'examiner m'a été légitimement adressée._
_Ce n'est pas que je crusse avoir fait un mal, quand je me serois avisé, pour me divertir, & pour changer mes occupations sérieuses dans une étude plus divertissante, de traiter cette matiére. Le Docte Mollerus a fait un Livre qui a pour tître,_ Discursus duo Philologico-Juridici prior de Cornutis, posterior de Hermaphroditis corumque jure, uterque ex jure Divino, Canonico, Civili, variisque historiarum monumentis, horis otiosis congesti. à M. Jacobo Mollero. _Et cet Ouvrage n'a point deshonoré son Auteur, ni diminué l'estime que le Public avoit pour lui. Il est difficile, je l'avouë, de parler des Eunuques sans dire certaines choses capables de choquer un peu la pudeur d'une femme. Mais à l'égard de l'Auteur cela ne lui fait aucun tort, il s'en faut beaucoup que son Livre contienne des ordures & des saletez semblables à celles qui sont dans les_ Priapeia, _sur lesquels Joseph Scaliger, l'un des plus grands Hommes des Siécles passez, a fait des annotations, sans perdre sa réputation. Et à l'égard des femmes, ce qu'on dit de libre & de naturel est exprimé en Latin, qui est une Langue peu entenduë parmi elles. Mais quand on auroit été obligé de s'exprimer en termes capables de blesser la pudeur la plus scrupuleuse, s'ensuivroit-il qu'il auroit fallu se dispenser de discuter un Droit sur lequel on voit assez souvent fonder des disputes importantes, & laisser les choses, à cet égard, dans le doute et dans la confusion? Certes je ne crois pas que personne le prétende ainsi: en tout cas cette prétention seroit aussi ridicule que celle de certaines gens qui aimeroient mieux qu'on eût laissé périr, ou souffrir tout le genre humain, que d'avoir fait des Traitez de Médecine, & de Chirurgie, qui le conserve, qui le préserve, & qui le soulage, parce qu'on a été obligé de nommer les choses par leur nom & sans déguisement, & de parler à découvert de toutes les parties les plus secrettes du corps humain. J'espére que le Public sera équitable sur ce sujet. J'aurois eu plus à craindre du redoutable Mr. Bernard que d'aucun autre, parce que je connois sa délicatesse & sa sévérité, qui ne pardonnent point les moindres fautes, & qui en trouvent même dans des choses qui ont l'approbation des gens qu'il croit aisément être d'un goût au dessous du sien. Mais que pourra-t-il me dire, lui qui annonce avec tant de soin un Livre qui a pour tître_[4], les Cérémonies du mariage telles qu'on les pratique présentement dans toutes les parties du Monde, Ouvrage très divertissant, sur tout pour les Dames, écrit en Italien par le Sr. Gaya, troisiéme Edition, â laquelle on a ajoûté d'amples Notes & des Remarques sur le Mariage, avec le Miroir des personnes mariées, ou les Avantures capricieuses du Chevalier H..... avec ses sept femmes, écrites par lui-même dans le tems de sa prison, & mises en Anglois moderne par Mr. Thomas Brown, in 8. pag. 161. _& d'avertir ensuite le Public, que_ les notes qu'on a mises au bas des pages sont très enjouées, & qu'on n'y épargne pas les Prêtres. _On sçait combien de contes sales on a accoûtumé de faire sur leur sujet, & combien de vilenies on met sur leur comte. Je ne sçai point au reste, si ce Docteur Thomas Brown dont Mr. Bernard fait ici mention, est ce savant Mr. Brown Chanoine de Windsor, Ami intime de Mr. Isaac Vossius qui lui a dédié son Traité des Oracles Sibyllins, ou cet Ecossois qui a fait un Traité des Fiévres continuës imprimé à Edimbourg en 1695., ou si c'est ce Thomas Brown Docteur Anglois qui a fait la_ Religion du Médecin. _Ce qui me feroit douter que ce fût le prémier, seroit qu'il ne s'est appliqué qu'à des Etudes graves & sérieuses, comme on le remarque par ce que Colomiez dit de lui dans sa Bibliothéque choisie. Ce qui me feroit douter aussi que ce fût le second, c'est la timidité qu'il fait paroître dans la Préface de son Livre, en y déclarant qu'il a eu bien de la peine à se résoudre à produire cet essai touchant les Fiévres continuës; qu'il redoutoit le génie railleur & Satirique si commun à ceux de sa Nation; Que la même frayeur étouffe tous les jours des productions très dignes de voir le jour. Qu'il s'est pourtant déterminé à paroître en public pour ne pas sortir du monde comme un Citoyen inutile & paresseux. Qu'il hazarde ce systême nouveau, & qu'il sacrifie ses scrupules à l'utilité publique. Et si c'est le troisiéme, vous sçavez, Monsieur, ce qu'en a dit Patin, car vous le rapportez dans vos Nouvelles de la République des Lettres[5]_, C'est, _dit-il_, un Mélancholique agréable en ses pensées, mais qui à mon jugement cherche Maître en fait de Religion comme beaucoup d'autres, & peut-être qu'enfin il n'en trouvera aucune. Il faut dire de lui ce que Philippe de Comines a dit du Fondateur des Minimes, l'Hermite de Calabre François de Paule, il est encore en vie, il peut aussi-bien empirer qu'amender. _On a mis cette pensée de [6]Patin dans le_ Patiniana _un peu déguisée à l'égard du tour & de l'expression, mais la même absolument dans le fond. Si, dis-je, c'est ce Thomas Brown Auteur du Livre intitulé_, Religio Medici, _qu'on pourroit intituler aussi-bien_, Medicus Religionis, _comme il est dit dans le_ Patiniana, _qui a traduit en Anglois moderne, ces_ Cérémonies du Mariage _que Mr. Bernard annonce avec tant de soin, & si obligeamment au Public, c'est apparemment un Livre dont la matiére n'est pas trop chaste, ni les expression trop scrupuleuses & trop châtrées. Je n'en parle que par conjecture, car j'avouë que la recommandation de Mr Bernard ne m'a point engagé à le chercher, à l'acheter, & à le lire. Je ne connois que ces Brown. Il y a bien un Docteur en Théologie originaire du Palatinat & présentement Professeur en Langue Hébraïque dans l'Académie de Groningue, Auteur de quelques Dissertations très curieuses, qui se nomme Brawn; mais Mr. Bernard est trop éxact pour avoir confondu Brown avec Brawn, quelque ressemblance qu'il y ait dans ces noms, & quelque facilité qu'il y ait à s'y méprendre._
_La seconde chose dont j'ai à vous rendre compte, est le motif qui me porte à vous adresser cet Ouvrage. Je n'en ai point d'autre, Monsieur, que l'estime toute particuliére que j'ai pour vous, & le cas que je fais de l'amitié dont vous m'honorez. Je me suis flatté que vous ne voudriez pas laisser paroître en public un Livre qui pourroit nuire à la réputation de son Auteur, qui est un de vos anciens Amis, & qui se repose sur vous du soin de l'éxaminer & de juger s'il mérite d'être mis sous la Presse: & je me suis persuadé que si vôtre jugement lui étoit favorable, je n'avois rien à craindre de la part du Public, parce que je pouvois espérer une approbation générale, ou en tout cas être assuré d'avoir en vous un puissant appui contre le mauvais goût & contre la Critique maligne, qui pourroient m'entreprendre. Je n'ai garde de faire ici vôtre Panégyrique à l'imitation de ceux qui font des Epîtres Dédicatoires, vos propres Ouvrages font vôtre Eloge, & le jugement favorable & glorieux que le Public en fait, vous est infiniment plus honorable que toutes les louanges qu'on pourroit vous donner dans une Epître. Je finis donc celle-ci en vous assurant que je me sers avec plaisir de cette occasion que j'ai souvent recherchée de pouvoir vous donner un témoignage public de la considération toute particuliére avec laquelle je suis,_
MONSIEUR
Vôtre très humble & très obéïssant serviteur.
C. D'OLLINCAN.
DESSEIN ET DIVISION DE L'OUVRAGE.
Le[7] Droit Canon traitant des mariages qui se contractent par Procureurs, ordonne & prescrit des précautions très grandes qu'il fonde sur cette raison, _qu'il s'agit d'une affaire grave, difficile & importante, qui peut avoir des suites très dangereuses_. Propter magnum quod ex facto tam arduo posset periculum imminere.
Le Droit Civil ne donne pas une idée moindre du Mariage, il le considére comme l'action de la vie la plus considérable, & qui demande le plus de réfléxion; comme un Port favorable, ou comme un naufrage malheureux; comme une chose bien hazardeuse où toute la prudence humaine se réduit ordinairement à des voeux & à des souhaits. [8]_Magnum sane excellensque donum à Deo Creatore ad mortales promanavit Matrimonium._
D'un côté le mariage étant l'Ouvrage de Dieu qui a uni les deux séxes, & qui considérant qu'il n'étoit pas bon que _l'homme fût seul_, lui a donné un _être semblable_ à lui; leur a ordonné à l'un & à l'autre de _croître_ & de _multiplier_, & a imprimé en eux un desir violent de s'unir ensemble pour la propagation de leur espéce. Cette union ne doit point être fortuite & commune, comme celle des animaux destituez de raison; elle ne doit point être produite par une affection brutale, par une volonté déréglée; elle ne doit point avoir pour but de mettre en sûreté des plaisirs impurs, & de les couvrir d'un nom spécieux & honorable. Ce doit être une conjonction chaste, religieuse, sainte, pleine de piété & de bénédictions; n'ayant pour but que d'éxécuter les ordres de Dieu, qui est son Auteur & son Protecteur. L'Eglise n'approuve & n'autorise que les Mariages de ce dernier caractére, ils ont pour eux la faveur publique, au lieu que les autres n'ont pour eux qu'une haine générale, un mépris très grand, & souvent les malédictions & l'horreur des gens de bien.
De l'autre, comme le Mariage est le fondement de l'Eglise, puis qu'il est appellé par quelques Théologiens _Venter Ecclesiæ_[9] qui lui engendre des enfans. Et de la Société civile, en ce qu'il est la source des hommes, qu'il éternise le monde, & qu'il donne des héritiers légitimes aux Citoyens, il ne faut pas s'étonner si l'Eglise & la Société Civile s'intéressent dans ce qui le concerne; si elles en réglent les commencemens, le cours, & les suites, & si elles ont pourvû sagement aux inconvéniens qui pourroient naître de l'ignorance des hommes, ou de leur malice.
L'Eglise & la Société Civile ne laissent pas la liberté à tout le monde de faire à cet égard tout ce qu'il lui plaît. [10]_Semper in conjunctionibus non solum quid liceat considerandum est, sed & quid honnestum sit_. Elles ne permettent point qu'on donne atteinte à la Justice, à l'ordre, au bien, à l'utilité, & à l'honnêteté publiques. Elles ont établi des Loix qui les déclarent bons, ou mauvais, justes, ou injustes, légitimes, ou criminels. Qui les permettent, ou qui les deffendent, qui les confirment, qui les authorisent, qui les protégent, ou qui les cassent, qui les annullent, & qui punissent ceux qui les ont contractez.
Pour répondre au but que je me propose, il s'agit ici de voir dans quel de ces rangs on doit mettre le Mariage des Eunuques. Voici donc le plan général que j'ai dessein de suivre pour éclaircir cette matiére, & pour la régler par une décision incontestable & certaine. Ce Traité sera divisé en trois Parties.
Dans la premiére j'éxaminerai ce que c'est qu'un Eunuque, de combien de sortes il y en a, quel rang ils ont tenu & tiennent dans la Société Ecclésiastique & Civile; & quelle considération on y a eu, & on y a actuellement pour eux.
Dans la seconde, je discuterai leur droit par rapport au Mariage, & j'éxaminerai s'il doit leur être permis de se marier.
Dans la troisiéme enfin, je rapporterai les Objections qui pourroient être faites contre les maximes que j'aurai avancées, & contre les décisions que j'aurai établies, & je tâcherai de les résoudre, & de lever les difficultez qui pourroient y donner atteinte.
TABLE DES CHAPITRES
Contenus dans cet Ouvrage.
PREMIERE PARTIE.
CHAPITRE I. _S'il y a des Eunuques, & depuis quel tems il y en a. Page 1
CHAP. II. _Ce que c'est qu'un Eunuque._ 6
CHAP. III. _Combien il y a de différentes sortes d'Eunuques._ 10
CHAP. IV. _Des Eunuques qui sont nez tels._ 16
CHAP. V. _Pourquoi on fait des Eunuques._ 19
CHAP. VI. _Pourquoi quelques hommes se sont faits eux-mêmes, ou fait faire Eunuques par d'autres._ 29
CHAP. VII. _Des Eunuques ainsi nommez à cause de leurs Emplois; Et de ceux qui le sont dans un sens figuré._ 41
CHAP. VIII. _Quel rang les véritables Eunuques ont tenu dans la société civile._ 49
CHAP. IX. _Quelle idée les Peuples ont euë des Eunuques, & quel cas ils en ont fait._ 66
CHAP. X. _De quelle maniére les Loix civiles ont considéré les Eunuques, & quels droits elles leur ont attribué._ 71
CHAP. XI. _Quel rang les Eunuques volontaires ont tenu dans la société civile; de quelle maniére les Loix les y ont considérez, & quels droits elles leur ont attribué._ 85
CHAP. XII. _Quel rang les Eunuques volontaires & forcez, ont tenu dans la Société Ecclésiastique; de quelle maniére l'Eglise & ses canons les ont considérez, & quels droits ils leur ont attribuez._ 91
SECONDE PARTIE.
CHAP. I. _De la nature & du but du Mariage. Que l'Eunuque ne peut y répondre._ 102
CHAP. II. _Les Eunuques ne pouvant pas satisfaire au but du mariage, ils ne doivent pas le contracter._ 110
CHAP. III. _Le Mariage des Eunuques est considéré comme nul & comme non avenu._ 115
CHAP. IV. _Inconvéniens que le Mariage des Eunuques produit ordinairement._ 121
CHAP. V. _Les Loix civiles deffendent le mariage des Eunuques._ 138
CHAP. VI. _La Religion Catholique Romaine ne permet pas le mariage des Eunuques._ 141
CHAP. VII. _La Religion Luthérienne, ou de la Confession d'Augsbourg, ne permet pas le mariage des Eunuques._ 145
CHAP. VIII. _La Religion Réformée ne permet pas le mariage des Eunuques._ 153
TROISIEME PARTIE.
Objections
CHAP. I. _Que la deffense de se marier ne doit point être générale & commune à tous les Eunuques, parce qu'il y en a qui sont capables de satisfaire aux desirs d'une femme._ 158
CHAP. II. _Le mariage est un Contract civil, par lequel il est permis à tout le monde de s'engager._ 165
CHAP. III. _Un Eunuque pouvant remplir tous les devoirs du mariage, excepté ceux qui concernent la génération, il peut le contracter, parce que_, consensus non concubitus matrimonium facit. 170
CHAP. IV. _Quand on ne peut pas être auprès d'une femme comme mari, on doit y être comme frére, & habiter avec elle comme avec une soeur._ 175
CHAP. V. _Si le mariage devoit être deffendu aux Eunuques parce qu'ils ne peuvent pas engendrer, il devroit l'être aussi aux personnes âgées que la vieillesse rend incapables de faire les fonctions du mariage; & ne leur étant point deffendu, il ne doit point l'être aussi aux Eunuques._ 178
CHAP. VI. _Quand la femme qui épouse un Eunuque sçait qu'il est Eunuque, & qu'elle n'ignore point les conséquences de son état, il doit lui être permis de l'epouser si elle le souhaite, parce que_, volenti non fit injuria. 183
Fin de la Table.
TRAITÉ DES EUNUQUES,
Dans lequel on éxamine principalement s'il doit leur être permis de se marier.
PREMIÉRE PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
_S'il y a des Eunuques, & depuis quel tems il y en a._
Il est de l'ordre de faire voir qu'il y a des Eunuques avant que d'entreprendre d'en faire la description, & que de raisonner sur leur sujet; Puis que selon le sentiment des Philosophes il est ridicule de raisonner d'une chose avant que de sçavoir si elle éxiste.
Il y a plus de quatre mille ans qu'on parle d'Eunuques dans le Monde; l'Histoire Sainte & l'Histoire Prophane font mention d'une infinité de personnes de cette nature, qu'elles ne mettent ni au rang des hommes, ni au rang des femmes, & qu'elles appellent _une troisiéme sorte d'hommes_. On en a vû en si grand nombre dans tous les Siécles & dans tous les Païs; & on en voit encore tant qu'il n'est pas permis de douter qu'il n'y en ait eu, & qu'il n'y en ait encore aujourd'hui.
La plûpart des Sçavans croyent que Semiramis Reine des Assiriens veuve de Ninus, & mére de Nynias, a été la premiére qui a fait faire des Eunuques; ils fondent leur opinion sur ces termes d'Ammian Marcellin,[11] _Postrema multitudo spadonum, a senibus in pueros desinens, obluridi, distortaque lineamentorum compage deformes, ut quaquà incesserit quisquam, cernens mutilorum hominum agmina, detestetur memoriam Semiramidis Reginæ illius veteris, quæ teneros mares castravit omnium prima_. Claudien a crû la même chose,
[12]_Seu Prima Semiramis astu Assyriis mentita virum, ne vocis acutæ Mollities, levesque genæ se prodere possent. Hos sibi conjunxit similes; seu persica ferro Luxuries Vetuit nasci lanuginis Umbram._
Cependant Diodore de Sicile qui a fait l'Histoire de Semiramis, dans sa Bibliothéque, d'une maniére beaucoup plus éxacte qu'aucun autre, ne dit rien de cette particularité qui méritoit pourtant bien d'être remarquée, si elle eût été certaine & véritable. Il dit seulement que les Bactriens à qui Ninus, qui depuis fut son Mari, faisoit la Guerre, ayant mis les Assyriens en fuite & en déroute, elle s'habilla d'une longue robe, comme un homme, les rallia, se mit à leur tête & triompha des Bactriens. Soit que cette Robe plût aux femmes Medes & aux Perses, soit qu'elles voulussent faire leur cour à Semiramis, elles en prirent de pareilles. Peut-être que cet habillement donna lieu à dire que Semiramis avoit fait des hommes imparfaits, des demi hommes, & que depuis on a conjecturé qu'elle avoit fait effectivement mutiler des hommes. [13]D'autres disent qu'elle s'habilla en homme, & qu'elle fit élever son fils en fille, afin que les Assiriens ayant honte d'avoir une femme pour leur Chef ne prissent point le pretexte de vouloir un Roi, pour mettre son fils sur le Trône à son préjudice; [14]D'autres peu éloignez de cette opinion disent, que son fils étant de sa taille, & ayant la voix semblable à la sienne, elle se déguisa en homme, & fit accroire, afin de regner, qu'elle étoit le fils de Ninus, & non pas sa veuve. Et d'autres disent[15] qu'ayant eu avis dans le tems qu'elle se coiffoir, que Babilone s'étoit révoltée, elle courut en diligence, les cheveux à demi épars, pour la forcer à se rendre à elle, & qu'elle ne remit point sa tête dans son ordre accoûtumé qu'elle n'eût remis cette puissante Ville sous son pouvoir; Que pour cela sa statuë fut honorablement élevée à Babylone au même état qu'elle se trouva quand elle marcha vers ce lieu d'un pas précipité pour tirer vangeance de ses Sujets rebelles; ces cheveux épars joints à la robe qu'elle avait prise la travestissoient d'autant plus en homme.