Traité de la Vérité de la Religion Chrétienne

Chapter 9

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On peut raporter à cela plusieurs songes qui ont été vérifiez par l'événement, & qui marquoient certaines choses, qui, soit qu'on les considere en elles-mêmes, soit qu'on regarde les causes qui devoient concourir à leur production, étoient si cachées & si impénétrables qu'on ne peut sans témérité les atribuer ou au hazard, ou à des causes naturelles. Je n'aporterai ici aucun exemple de ces songes. On en peut voir beaucoup de fort singuliers, tirez des meilleurs Auteurs, & ramassez dans[84] le livre que Tertullien a écrit _de l'ame_. On peut aussi tirer un grand avantage, de l'aparition[85] des Spectres, lesquels on a même quelquefois entendu parler[AJ].

[Note 84: _Le livre que Tertullien_ &c. Ch. XLVI. Voyez aussi Valére Maxime, liv. I. ch. 7. & Cic. de l'art de deviner.]

[Note 85: _Des spectres_. Voyez Plutarque, dans la Vie de Dion & de Brutus; Tacite Annal. XI. & ce qu'il dit de Curtius Rufus. Valére Max. liv. I. ch. 8. où il parle de Cassius; qui, tout Épicurien qu'il étoit, fut extrémement éfrayé à la vûe d'un fantôme, qui représentoit César, dont ce Romain avoit été le meurtrier.]

[Note AJ: Il est vrai que nos esprits forts, voyant bien qu'on ne les peut convaincre par l'expérience, se munissent ordinairement de quelques exemples qui se sont trouvez faux dans la suite, & que là dessus ils nient tout ce que l'on en dit. J'avoue que la crédulité du peuple va trop loin sur ce sujet. J'avoüerai même, si on le veut, que la créance commune & perpétuelle n'est pas toujours une preuve convainquante, dans des choses que l'on ne peut connoître que par la voye du raisonnement. Quand on auroit cru jusqu'à la fin du Monde, que la Terre est immobile, que les Cométes sont les Avant-coureurs ordinaires des calamitez publiques &c. il n'en seroit pas moins vrai que ce sont, ou que ce peuvent être des erreurs. Mais pour les choses qui frapent les sens, & que les Hommes auroient même intérêt à ne pas croire; dès qu'une fois elles sont atestées par les Auteurs les moins crédules, & reçûes dans toutes les parties de l'un & de l'autre hémisphére, il me semble que ce concours général de tous les siécles & de tous les Peuples, forme une preuve à l'évidence de laquelle il n'est pas possible de résister. ADD. DU TRAD.]

Pour ne rien négliger de ce qui peut servir à confirmer l'opinion d'une Providence, je finirai toutes ces considérations par celle d'une certaine coutume que quantité d'histoires d'Allemagne certifient, & dont quelques loix même font mention. Cette coutume est une maniére d'éprouver l'innocence d'une personne acusée, [86] en lui faisant toucher un fer rouge, qui, si elle est coupable, la brûle, & si elle ne l'est pas, ne lui cause aucune douleur.

[Note 86: _En lui faisant toucher un fer rouge_, &c. Il semble que cette coutume ait eu lieu parmi les Grecs; Sophocle dans la Tragédie d'Antigone, «Nous sommes prêts à vous prouver que nous ne sommes ni coupables ni complices de ce crime, ou par des sermens, ou en touchant des masses de fer toutes rouges, ou en marchant sur du feu.»]

[Note marg.: Objection, _qu'on ne voit plus de miracles_.]

XVIII. Si l'on objecte qu'on n'entend plus aujourd'hui parler ni de miracles, ni de prédictions; je répons qu'il sufit, pour établir la vérité d'une Providence, qu'il s'en soit fait autrefois. Et cette Vérité, qu'il y a une Providence, étant une fois posée, elle diminue la surprise que pourroit causer la cessation de ces choses extraordinaires. Car s'il y a un Dieu qui gouverne l'Univers, il faut croire qu'il a d'aussi fortes raisons de ne plus employer aujourd'hui ces voyes surnaturelles, qu'il en a eu autrefois de les mettre en usage. Ces raisons ne sont pas bien dificiles à deviner. Il n'est pas de la sagesse divine de violer perpétuellement ou pour de légéres causes, les Loix selon lesquelles elle conduit le Monde, & cache à l'Homme l'avenir qui dépend de causes libres & contingentes. Elle n'a du le faire que dans des ocasions importantes, & où les voyes naturelles auroient été foibles, & sans éfet. Lors que le véritable culte de la Divinité, ignoré de tous les hommes, étoit renfermé dans un petit coin de la Terre, ou lorsque la Religion Chrétienne a dû, conformément aux desseins de Dieu, se répandre par tout l'Univers, rien n'étoit plus à propos que de l'afermir puissamment par des coups d'éclat, qui arrêtassent les débordemens de l'impiété & de l'idolâtrie.[AK]

[Note AK: Il est visible que la nature des obstacles qu'elle avoit à vaincre, demandoit quelque chose de plus fort que la simple prédication. ADD. DU TRAD.]

[Note marg.: II. Objection, _que s'il y avoit une Providence, il n'y auroit pas tant de crimes_.]

XIX. Il est tems de répondre à la grande objection que l'on fait contre la Providence & qu'on tire des crimes qui couvrent la face de la Terre. Si, dit-on, un Dieu tout-bon & tout-puissant gouvernoit le Monde, à quoi devroit-il principalement s'ocuper, qu'à réprimer l'insolence des hommes, & à empêcher les tristes éfets de leur corruption? Je répons que Dieu, qui se vouloit réserver le glorieux privilége d'une bonté nécessaire & immuable, ayant donné à l'Homme la liberté de faire le bien & le mal,[87] ne pouvoit empêcher éficacément le mauvais usage de cette liberté, sans la détruire absolument. C'étoit assez pour mettre sa bonté à couvert de tout reproche, qu'il employât tous les moyens, qui, sans violer cette liberté, pouvoient porter l'Homme à se déterminer au bien. Ce fut dans ce dessein qu'il lui donna une loi munie de promesses & de menaces, & lui fournit plusieurs secours tant intérieurs qu'extérieurs, pour le rendre capable d'obéïr à cette loi. J'ajoûte, qu'il ne faut pas croire que Dieu regarde d'un oeil indiférent, le penchant qui entraîne l'Homme au mal. Il sait y mettre des barriéres, lors qu'il le trouve à propos. Sans cela, on verroit un bouleversement général dans toutes les afaires du Monde, & un entier oubli des Loix divines. S'il permet le crime, il le destine à des fins très-dignes de sa sagesse infinie. Il se sert de l'ambition & de la cruauté des uns, pour en punir d'autres qui ne sont pas moins coupables. Il s'en sert pour redresser ceux qui étant tombez dans le relâchement, ont besoin d'une correction vive & forte. Il s'en sert enfin à faire éclater la patience & la fermeté de ceux dont il veut rendre la vertu plus accomplie. Mais il n'en demeure pas là. Il aflige à leur tour ceux qui lui ont rendu ces services criminels; & dans le tems qu'une suite continuelle de succès semble les mettre en repos du côté de la Justice divine, cette Justice vient tout d'un coup troubler leur tranquillité, & leur faire rendre de leurs crimes & de leurs succès mêmes, un compte d'autant plus sévére, qu'il a été diféré. C'est alors que par une juste rétribution, Dieu traite ces malheureux avec autant de rigueur, qu'ils l'avoient traité avec insolence & avec mépris.

[Note 87: _Ne pourroit empêcher éficacément_ &c. Orig. contre Celsus, ch. IV. _Si vous ôtez à la vertu le caractére de libre & de volontaire, vous la détruisez._]

[Note marg.: _Que cette II. Objection nous conduit à reconnoître un dernier Jugement._]

XX. Il faut avouer pourtant que cela n'arrive pas toûjours; & que quelquefois, pendant que les méchans jouïssent d'une prospérité sans interruption, les gens de bien traînent une vie languissante, qu'ils finissent même souvent par une mort honteuse. C'est ce qui a de tout tems surpris & scandalisé les infirmes. Mais bien loin que cela nous doive faire douter de la Providence, qui, comme nous l'avons vû, se prouve par des raisons invincibles; nous devons au contraire conclurre de là, avec tout ce qu'il y a jamais eu de véritables Sages, que puisque, d'un côté, Dieu est souverainement juste, & qu'il veille sur les actions des hommes; & que, de l'autre, on voit parmi eux tant de déréglemens impunis, il faut nécessairement atendre après cette vie un Jugement solemnel, qui unisse la peine avec le crime, le bonheur avec l'innocence; & qui condamnant les auteurs de ces actions énormes aux supplices qu'ils ont méritez, assigne aux grandes vertus de grandes récompenses, & un repos assuré.

[Note marg.: _Et par cela même, l'immortalité de l'âme._]

XXI. Mais comme ce Jugement supose l'immortalité de l'ame, je vais tâcher de la prouver. Je me servirai pour cela de la méthode que j'ai employée pour démontrer l'existence de Dieu. J'établirai donc cette Vérité, & par le raisonnement, & par la Tradition, ou, le consentement de tous les Peuples qui ont eu quelque degré de lumiére & d'humanité: Tradition dont on ne peut rencontrer l'origine, que dans l'origine même du Genre humain, c'est-à-dire, dans les premiers hommes. Je commence par cette dernière preuve.

[Note marg.: I. _Preuve de l'immortalité de l'ame, savoir, une Tradition ancienne & universelle._]

XXII. L'opinion de l'immortalité de l'ame se trouve dans Homére. Les Philosophes Grecs,[88] les Druïdes, qui étoient les Sages de l'ancienne Gaule,[89] & les Brachmanes, Docteurs des Indiens, l'ont tous unanimement enseignée.[90] Les Egyptiens,[91] les Thraces, & les anciens peuples de l'Allemagne l'ont tenue pour certaine, selon le témoignage de plusieurs Auteurs. Les Grecs, les Egyptiens, & les Indiens ont connu un Jugement après cette vie, si nous en croyons Strabon, Laërce, Dion, & Plutarque. L'embrasement futur de tout l'Univers se trouvoit[92] dans Hystaspe & dans les Sibylles. On le lit encore aujourd'hui dans les Écrits[93] d'Ovide & dans Lucain. Les Siamois, au raport des Voyageurs, ne l'ont pas ignoré.[94] Quelques Astrologues ont remarqué que le Soleil s'aproche insensiblement de la Terre, & ont regardé ce Phénomène comme un acheminement à cette terrible destruction. Enfin, ceux qui abordérent les premiers dans les Canaries, dans l'Amérique & dans d'autres païs inconnus, y trouverent la créance de l'immortalité de l'ame & celle du Jugement, établies dans l'esprit des habitans de ces terres.

[Note 88: _Les Druïdes_ &c. César nous l'aprend liv. VI. de la Guerre des Gaules.]

[Note 89: _Et les Brachmanes,_ _Strabon_ lib. XV. «Il faut regarder l'état de l'Homme dans cette vie, _disoient ces Philosophes_, comme l'état où il est dans le moment de sa conception; & la mort, comme un enfantement qui le mène à une vie, seule digne de ce nom, souverainement heureuse, & destinée aux seuls Sages.]

[Note 90: _Les Egyptiens.... l'ont tenue pour certaine._ Hérod. dans son Euterpe. Tacite Hist. liv. V. parlant des Juifs. «Ils ne brûlent pas leurs morts, mais ils les enterrent, à l'exemple des Egyptiens. Cette coutume vient de la persuasion que les uns & les autres ont, qu'il y a un enfer, (Ce mot) d'enfer doit être ici entendu à la Payenne, c'est-à-dire, pour le séjour des bienheureux aussi bien que des damnez.]

[Note 91: _Les Thraces &c._ Méla liv. II. parlant des Thraces. «Les uns croyent, _dit-il_, que les ames retourneront un jour; les autres, qu'elles ne retourneront pas; que cependant elles ne périssent avec le corps, mais passent dans un état plus heureux.» Solin témoigne la même chose. De là venoient ces marques d'allégresse qu'ils donnoient dans leurs enterremens, & dont ces mêmes Auteurs parlent. Cela pourroit rendre vraisemblable ce que nous avons tantôt dit après le Scholiaste d'Aristophane, que dès les premiéres dispersions des Hébreux, quelques uns d'entr'eux étoient venus demeurer dans la Thrace.]

[Note 92: _Dans Hystaspe_. Nous l'aprenons de Justin dans sa seconde Apologie, & de Clément dans ses Stromates.]

[Note 93: _d'Ovide_. Métam. liv. I. _Il se remet aussi devant les yeux l'arrêt que les Destins ont prononcé, qu'un jour la Mer, la Terre, & le Ciel périroient dans les flammes; période fatal à toute la machine du Monde._ Lucain liv. I. _Lorsque la dernière heure du Monde sera venue, toutes choses retourneront dans l'ancien Chaos: les Etoiles se heurteront, elles descendront même dans la Mer &c._. Sénèque écrivant à Marcie, «Les Etoiles choqueront les unes contre les autres; & l'Univers étant embrasé, toutes les parties que nous voyons présentement briller par un bel arrangement, ne tireront plus d'éclat que des feux qui les consumeront.»]

[Note 94: _Quelques Astrologues &c._ Copernic. liv. III. des Révolut. ch. 16, & d'autres. S. Cyprien écrivant à Démétrianus, dit[AL] que l'Univers n'a plus la même vigueur qu'autrefois, & qu'il roule vers la décadence.]

[Note AL: Je demande pardon à ce Pere, mais je ne saurois laisser passer cette pensée sans dire ce que j'en crois. Par où nous prouvera-t-il que le Monde vieillit & qu'il perd insensiblement de des forces? La Terre en a-t-elle moins à produire des fruits, les Animaux à engendrer, & les Astres à faire leurs révolutions? Ces sortes de pensées ont je ne sai quel éclat qui pourroit surprendre; mais pour de la solidité, elles n'en ont pas même assez à ce qu'il me semble, pour être soufertes dans la bouche des Orateurs.]

[Note marg.: _II. Preuve, tirée de ce qu'aucune raison ne peut faire voir que l'ame soit mortelle_.]

XXIII. Je viens aux preuves que les lumiéres de la Raison nous fournissent. Toutes les choses que nous voyons périr, périssent par l'une de ces trois causes: ou _par l'oposition d'un contraire plus puissant_, c'est ainsi que la violence de la chaleur détruit le froid; _ou parce qu'elles se trouvent destituées du sujet qui les soutenoit_; la grandeur d'un carreau de vitre, par exemple, périt lorsque le carreau vient à se casser: _ou enfin par l'éloignement de la cause éficiente_, dont la présence étoit nécessaire pour les conserver; & c'est ainsi que la lumiére disparoît par l'éloignement du Soleil. Or aucune de ces trois maniéres de destruction ne peut avoir lieu ici. Pour la premiére, l'ame n'a proprement rien qui lui soit oposé. Elle a même ce privilége, qui lui est particulier, de pouvoir assembler dans ses idées les choses les plus contraires. La seconde ne se peut dire. L'ame est une substance, c'est-à-dire, un Être qui subsiste par soi-même & qui par conséquent n'a pas besoin de sujet qui le soûtienne. S'il y en avoit un, ce seroit le corps. Mais plusieurs raisons détruisent cette pensée. I.[AM] La continuité du travail abat les forces du corps, celles de l'ame demeurent toûjours dans leur entier. II.[95] Les facultez corporelles ne peuvent admettre un objet trop vif & trop excellent: celles de l'ame se perfectionnent à proportion de la sublimité & de la grandeur des choses sur lesquelles elles déployent leur activité, tels que sont les Universaux, & les figures considérées en elles-mêmes & separément de la matiére. III. Le corps ne peut faire agir ses forces que sur des choses qui sont bornées comme lui par de certains tems & de certains lieux: l'ame agit & raisonne sur l'infini & sur l'éternité. Je conclus de tout cela que l'ame ne dépend pas du corps dans ses opérations. Or comme nous ne pouvons juger de la nature des choses invisibles, que par leurs opérations, il s'ensuit que l'ame agissant indépendamment du corps, existe aussi indépendamment de lui. Enfin, la troisiéme voye possible de destruction, savoir, la cessation de la cause éficiente ou la suspension de son eficace, n'a pas ici plus de lieu que les deux autres. L'ame n'a pas de cause éficiente dont elle doive émaner continuellement. Mais quand on en reconnoîtroit une, ce ne peut être que la Cause premiére & universelle (car pour ce qui est des pères & des mères, on sait que leur mort n'entraîne pas celle de leurs enfans). Or rien ne nous oblige à croire que la Cause premiére cesse jamais de déployer cette éficace, qui conserve l'ame. Car elle le feroit, ou faute de puissance, ou faute de volonté. Le premier ne peut être, & l'on ne prouvera jamais le second.

[Note AM: On pourroit ne pas convenir absolument de cette premiére raison, quoi que ce qu'elle supose soit vrai pour l'ordinaire. En tout cas les deux raisons suivantes pourroient sufire. TRAD.]

[Note 95: _Les facultez corporelles ne peuvent &c._ Aristote en donne cette raison, que ce qui sent en nous, est en partie corporel, & en partie spirituel; mais que l'ame est purement spirituelle. J'aurois pu remarquer aussi que l'ame a la force de vaincre les panchans purement corporels; jusqu'à exposer quelquefois le corps aux tourmens & à la mort même: & que moins ses actions tiennent du corps, plus elles sont parfaites.]

[Note marg.: _Trois autres preuves de l'immortalité de l'ame_.]

XXIV. Outre ces raisons qui prouvent négativement l'immortalité de l'ame, il y en a d'autres assez fortes, qui la prouvent positivement. En voici trois que je ne ferai qu'indiquer;[96] le pouvoir que l'Homme a sur ses propres actions; le desir de l'immortalité, né, pour ainsi dire, avec nous; & la force de la conscience, qui tantôt trouve dans les bonnes actions quelque pénibles qu'elles soient, un sujet de joye & de consolation, & tantôt sent des remords vifs & afligeans des crimes dont elle est chargée. Ces remords augmentant à l'heure de la mort par le pressentiment d'un Jugement inévitable & prochain, jettent l'ame dans la derniére désolation. Cette force, au reste, dépend si peu de la volonté, que[97] les Tyrans les plus endurcis au crime n'ont jamais pu s'y soustraire, quelques éforts qu'ils ayent fait pour cela. Les exemples en sont assez connus.

[Note 96: _Le pouvoir que l'homme &c_. On y peut ajoûter le pouvoir qu'il a sur tous les animaux, & la faculté qu'a nôtre ame de connoître Dieu: ce qui paroît si bien par la préférence qu'elle lui donne sur toutes les autres choses, & par le peu de cas qu'elle fait des plus fâcheuses, lors qu'il s'agit de lui plaire.]

[Note 97: _Les Tyrans &c._ «Enfin, _dit Suetone, parlant de Tibère_, il devint insuportable à lui-même, comme il parut par cette Lettre qu'il écrivit au Sénat, & qui est une peinture si naïve d'une conscience agitée. Que vous écrirai-je, Messieurs? Comment vous écrirai-je, ou plutôt, que dois-je ne vous pas écrire dans cette conjoncture? Que les Dieux me fassent périr d'une manière encore plus afreuse que celle que j'éprouve tous les jours, si je sai que vous mander. Tant il est vrai, _dit Tacite, après avoir raporté ce commencement de Lettre_, tant il est vrai que ses crimes & ses désordres étoient devenus alors la matiére de son suplice.»]

[Note marg.: _Que la derniére fin de l'Homme est un bonheur éternel._]

XXV. Or si nous ne pouvons rien apercevoir dans la nature de l'ame qui doive causer sa destruction; si Dieu par quantité de marques, qui ne sont point équivoques, nous aprend que son dessein est qu'elle survive au corps; si d'ailleurs il faut reconnoître que l'Homme, en qualité d'Être intelligent & raisonnable, doit avoir une derniére fin: il ne s'agit plus que de chercher en quoi cette derniére fin peut consister. Or par cette seule raison, qu'elle doit avoir du raport à l'excellence de l'ame & à son éternité, il est assez évident qu'elle ne peut être autre chose qu'une félicité éternelle. C'étoit la pensée de Platon & des Pythagoriciens, lors qu'ils ont enseigné que le souverain Bien de l'Homme, consiste à être élevé à la plus parfaite ressemblance qu'il puisse avoir avec Dieu.

Pour, ce qui est de la nature de ce bonheur éternel, & des moyens de l'aquerir, c'est une matiére à conjectures, tant que Dieu n'en a rien révélé. Mais si l'on peut découvrir qu'il se soit expliqué là dessus, il ne faut plus balancer; l'on doit recevoir ce qu'il nous en dit, & le croire avec cette certitude que produisent les Véritez les plus constantes & les plus autentiques.

Or comme la Religion Chrétienne nous promet sur cet article quelque chose de plus que toutes les autres Religions, il est bon d'examiner quelle opinion nous devons avoir de ces grandes promesses. C'est ce que nous allons faire dans le Livre suivant.

TRAITÉ DE LA VÉRITÉ DE LA RELIGION CHRÉTIENNE.

_LIVRE SECOND_.

[Note marg.: DESSEIN DE CE II. LIVRE. _Savoir de prouver que la Rel. Chr. est véritable_.]

Dans ce Livre, que nous ne commençons qu'après avoir adressé à Jesus-Christ régnant glorieusement dans le Ciel, de très-ardentes priéres, pour obtenir de lui le secours de son Esprit dans un degré qui réponde à l'importance de notre dessein, & qui nous rende capables de l'exécuter: nous déclarons dès l'entrée que notre but n'est pas de traiter tous les dogmes de la Religion Chrétienne, mais de montrer que cette Religion est très-véritable, & d'une certitude qui exclut jusqu'aux moindres doutes.

[Note marg.: _Que Jesus a été_.]

II. Qu'il y ait eu autrefois en Judée, sous le régne de Tibére, un Jésus appelé le Nazaréen, c'est ce dont on ne doutera pas, si l'on prend garde que les Chrétiens, en quelques endroits de la Terre qu'ils soient répandus, font & ont toûjours fait une profession invariable de le croire; que tous les Juifs d'aujourd'hui s'acordent dans le même aveu, avec tous ceux d'entre eux qui ont vécu & écrit depuis ce tems-là, & que les Auteurs Payens mêmes, ennemis communs des uns & des autres,[1] Suetone, par exemple, Tacite,[2] Pline le Jeune, &c. déposent unanimement de ce même fait.

[Note 1: _Suétone, Tacite, Pline le Jeune &c._ Suétone dans la Vie de l'Empereur Claude: Tacite liv. XV. où parlant des suplices des Chrétiens, _l'Auteur du nom & de la Secte des Chrétiens_, dit-il, _ a été Christ, qui sous l'Empire de Tibére avoit soufert la mort par l'ordre de Ponce Pilate_. Dans cet endroit il représente les Chrétiens comme des gens chargez de crimes, & comme l'horreur du genre humain. Mais ces crimes n'étoient autre chose que le mépris des faux Dieux. C'est par la même raison que cet Auteur & Pline ont parlé des Juifs avec ce même fiel. Il faut remarquer ici que cette haine ne venoit pas d'un atachement sincére à la Religion Payenne, entant que Religion. Les Sages Romains ne l'envisageoient pas ordinairement de ce côté-là. Ils la regardoient comme une pratique autorisée par les loix; & croyant y satisfaire par l'observation exacte de toutes ses cérémonies, ils se réservoient la liberté d'en penser ce qu'ils vouloient. En un mot ils en usoient à cet égard en simples Politiques, qui ne considérent dans la Religion que ce qu'elle a de propre à afermir le Gouvernement, en rendant les hommes plus doux & plus souples. Sénèque, Varron, & Tacite, étoient dans ce sentiment, comme on le peut voir dans Saint Augustin, de la Cité de Dieu, liv. IV. ch. 33. & liv. VI. ch. 10. Au reste on voit par ce passage de Tacite, que du tems même de Néron il y avoit déjà beaucoup de Chrétiens à Rome.]

[Note 2: _Pline le Jeune_. Voici ce qu'il dit des Chrétiens dans la 97. Lettre du 10 livre. «Ils ont coutume de chanter des hymnes & la louange de Christ, qu'ils révérent comme un Dieu; & ils s'obligent réciproquement, non à commettre quelque crime, mais à ne point voler, à ne point se souiller d'adultére, à être fidéles & constans dans toute leur conduite, & à ne point nier le dépôt». Il est vrai qu'il les acuse d'une opiniâtreté inflexible; mais c'est uniquement en ce qu'ils refusoient d'invoquer les Dieux, d'encenser leurs Statues, & de dire du mal de Jésus-Christ, & qu'on ne les y pouvoit contraindre par les suplices.]

[Note marg.: _Qu'il a été crucifié._]

III. Que ce Jésus ait été crucifié sous Ponce Pilate Gouverneur de Judée, c'est aussi ce que tous les Chrétiens avouent constamment, malgré la honte qu'il pourroit y avoir à faire un tel aveu de celui qui est le grand objet de leur adoration.[3] Les Juifs ne l'avouent pas moins, eux qui ne peuvent ignorer que la part qu'ils ont eue à cette mort, par l'empressement avec lequel ils la demandérent à Ponce Pilate, leur atire la haine & l'indignation des Chrétiens, sous la domination de qui ils vivent en diférens endroits du Monde. Les Auteurs Payens que nous venons de citer, atestent ce même fait dans leurs Écrits. On a vu même, long tems après cet événement, les Actes de Pilate, preuve assez forte de cette Vérité; & on fait que les Chrétiens y ont quelque fois eu recours. Enfin, ni Julien, ni les autres ennemis du Christianisme, n'ont jamais chicané sur ce Fait, & l'ont reconnu pour sufisamment avéré.