Traité de la Vérité de la Religion Chrétienne

Chapter 5

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[Note K: Cette rondeur du Monde est une suite de ce même faux principe, que les Cieux sont d'une matiére solide. TRAD.]

[Note marg.: _Que les hommes ne sont pas de toute éternité; & qu'ils sont tous issus d'un seul homme._]

Il faut aussi prouver que les hommes n'ont pas été de toute éternité, & qu'ils doivent leur origine & à un certain tems & à une certaine tige qui leur est commune à tous. Cela se recueille, premiérement[4] du progrès des Arts qui se sont perfectionnez nez peu-à-peu, & de ce que plusieurs Païs auparavant déserts & incultes, ont commencé d'être habitez par des Peuples, qui pour la plûpart, & sur tout ceux des Iles, ont conservé dans la ressemblance de leur Langue avec celle des Païs voisins, une preuve évidente qu'ils en étoient venus. Cela se voit en second lieu par quelques maximes & quelques pratiques, qui naissent moins d'un instinct naturel, ou d'un raisonnement clair & sensible à tous les hommes, que d'une tradition qui s'est répandue dans tous les tems, & dans tous les lieux, sans aucune interruption, que celle qu'a pu y aporter la malice des hommes, ou les désastres publics. Tels furent autrefois les sacrifices. Telles ont été, & sont encore aujourd'hui, la délicatesse de la pudeur pour les choses qui la peuvent blesser, les cérémonies nuptiales, & l'horreur pour les incestes.

[Note 4: _Du progrès des Arts, &c._ Tertullien prouve ce progrès des Arts, & cette multiplication du genre humain par le témoignage de l'Histoire, dans son liv. de l'ame, sect. 36. _Nous trouvons_, dit-il, _dans les histoires les plus anciennes que le genre humain s'est multiplié peu-à-peu_ &c. Et plus bas, _le monde entier même se perfectionne tous les jours & pour la politesse des moeurs, & pour l'invention de plusieurs choses nécessaires_. Ces deux raisons, savoir cette multiplication & ce progrès, ont fait rejeter à ceux qui savent l'Histoire, & aux Épicuriens mêmes, l'opinion d'Aristote, lequel a cru que les hommes ont été de toute éternité. A l'égard des Épicuriens, en voici un témoignage que Lucréce nous fournit. «Si la Terre & les Cieux n'avoient point eu de commencement, seroit-il possible que les Poëtes n'eussent rien chanté de plus ancien que la guerre de Troye et la ruïne de cette Ville; que la mémoire de tant de grandes actions, que tant de siécles doivent avoir vûes, fût périe, & qu'il n'en fût resté aucun monument qui les rendît immortelles? Je crois donc que l'Univers est nouveau, & que la Nature ne subsiste que depuis peu de siécles. De là vient que nous voyons encore quelques Arts se polir, & quelques autres nouvellement nez croître de jour en jour. Tantôt l'on a ajoûté aux navires quantité de piéces & d'instrumens qui les rendent plus parfaits, tantôt les joueurs d'instrumens ont inventé des sons mélodieux &c. Virgile. Ecl. 6. _Siléne commença à chanter comment tous les élemens, & le monde entier dans sa naissance, avaient été composez de ces principes_ (c'est-à-dire des atomes.) Géorg. liv. I. «Jupiter mit fin à l'heureuse abondance qui régnoit avant son tems, afin que la nécessité obligeât l'homme à inventer divers Arts, à chercher le blé dans les sillons, & à tirer des veines des cailloux le feu qui y est caché. Alors les fleuves commencèrent à sentir le poids des arbres creusez & travaillez en forme de navires. Alors le Pilote étudia le rang des Etoiles, apella les unes Pleïades, les autres Hyades, quelques autres Ourse. Alors on trouva l'invention de prendre les animaux au lacet & à la glu, & d'entourer les bois avec des chiens. Alors on commença à jetter des filets dans les rivières & dans la mer même. Alors on profita de la dureté du fer, & au lieu qu'auparavant on fendoit le bois avec des coins, on commença à le couper avec des scies. Enfin plusieurs autres Arts commencérent à paroître». _Horace Sat. 3. du liv_ I. Après avoir réprésenté les premiers hommes dans leur naissance, comme assez semblables à des bêtes, fait voir par quels progrès ils vinrent à un état plus policé & mieux réglé. Sénèque dans un endroit cité par Lactance assure que la Philosophie n'est pas encore vieille de mille ans. Tacite Ann. 3. dit «que les hommes de la premiére Antiquité ne savoient ce que c'étoit de loix & d'Empires, & que les loix ne furent introduites, & les Empires ne se formèrent, qu'après que l'ambition & la violence eurent succédé à la modération & à l'honnêteté.» Ce qui a obligé Aristote à croire & à soutenir l'éternité du genre humain & par conséquent du Monde, a été l'absurdité de l'opinion de Platon, qui disoit, à la vérité, que le Monde avoit eu un commencement, mais qui prétendoit qu'il avoit été engendré, & non pas créé. L'un & l'autre de ces deux Philosophes ont eu raison & ne l'ont pas eu à divers égards. Platon avoit raison de nier l'éternité du Monde, mais il se trompoit en disant qu'il avoit été formé par voye de génération. Aristote raisonnoit juste, lors qu'il rejettoit cette génération; mais il raisonnoit mal, lors qu'il concluoit de l'absurdité de cette doctrine, qu'il faloit donc que le Monde fût sans commencement. Que l'on prenne ce que l'un & l'autre ont eu de bon, & l'on tombera dans l'opinion des Juifs & des Chrétiens. Il semble néanmoins qu'Aristote n'ait pas été tout à fait content de son hypothèse. Il en parle fort souvent d'une maniére à faire voir qu'il étoit fort irrésolu là-dessus. Dans la préface du second livre qu'il a fait des Cieux, il dit qu'il n'a pas de démonstration de ce qu'il avance sur ce sujet, mais une simple persuasion. Dans le premier livre de ses Topiques chapitre 9. il met la question de l'éternité du Monde au rang de celles sur lesquelles on peut disputer de part & d'autre avec probabilité. Et dans le 3. liv. de la génération des animaux, il supose qu'ils ont pu avoir un commencement, & là-dessus il tâche à découvrir de quelle maniére ils ont pu avoir été engendrez.]

[Note marg.: _Réponse à l'objection, que si Dieu étoit la cause de tout, il seroit l'auteur du mal._]

VIII. Mais ne semble-t-il pas que, s'il y avoit un Dieu auteur de toutes choses, & infiniment bon, on ne verroit pas dans le monde tant de miséres & tant de désordres? Je répons qu'il y a de deux sortes de maux, le mal _moral_, c'est-à-dire, le crime, & le mal _physique_, c'est-à-dire, la misére. A l'égard du premier, il est sûr qu'on ne peut l'atribuer à Dieu sans blesser sa sainteté. Nous avons dit qu'il est l'auteur de toutes choses, mais ce n'est que de celles qui subsistent réellement: & rien n'empêche que les choses qui subsistent réellement, n'en produisent d'autres qui ne sont que de purs accidens & de pures maniéres d'être, tel qu'est ce qu'il y a de criminel dans les méchantes actions: de sorte qu'il n'est pas besoin de remonter jusqu'à Dieu pour en trouver la source. Lors qu'il créa l'Homme & les Intelligences qui sont au-dessus de l'homme, il leur donna une liberté qui les rendait capables du bien & du mal. Mais quoique cette liberté se puisse déterminer au mal, elle n'est pas cependant mauvaise en elle-même. Pour ce qui est du mal physique qui est proprement ce que nous apellons _douleur_, il n'y a aucun inconvénient à dire qu'il vient de Dieu; puis qu'il s'en sert ou à corriger l'Homme, ou à le punir. Et bien loin que cette espéce de mal répugne à sa bonté, on peut dire qu'il l'employe souvent par un principe d'amour pour les hommes; de la même manière que les Médecins prescrivent aux malades des remédes désagréables au goût, mais nécessaires pour leur guérison.

[Note marg.: _Réfutation de l'opinion de deux premiers principes_]

IX. Il faut réfuter en passant l'opinion de ceux qui établissent deux premiers Principes, l'un bon, & l'autre mauvais.

I. Deux Principes si oposez ne peuvent que causer du désordre, & même une destruction entiére, bien loin de pouvoir produire quelque chose d'aussi bien construit, & d'aussi sagement réglé, qu'est le Monde. II. De ce qu'il y a un Être bon par soi-même, il ne s'ensuit pas qu'il y en ait un absolument & nécessairement mauvais. La malice est un défaut qui supose une chose qui existe déjà: or l'existence est par soi-même quelque chose de bon[L].

[Note L: De plus il ne faut pas concevoir le mal comme une chose naturelle, mais comme la dépravation de l'état naturel des choses. Or, comme nous l'avons prouvé, un Être qui est nécessairement & par soi-même, est parfaitement immuable: & quand il ne le seroit pas, il est toujours évident qu'un premier Être devenu mauvais, ne le seroit pas nécessairement, puis qu'il ne le seroit pas de toute éternité. ADD. DU TRAD.]

[Note marg.: _Que Dieu gouverne toutes choses. x. Preuve._]

X: S'il est vrai, comme nous l'avons établi, que Dieu a créé le Monde, il n'est pas moins constant, qu'il le gouverne par sa Providence. Sa bonté l'y oblige: sa science infinie & sa toute-puissance lui en donnent les moyens: l'une lui fait connoître tout ce qui se fait & tout ce qui se doit faire: l'autre le rend capable d'exécuter ce qu'il juge à propos pour conduire & pour régler l'Univers. Avec un degré de sagesse & de bonté infiniment plus petit, les hommes étendent leurs soins sur leurs enfans, & avec quelque chose qui n'est en soi-même ni bonté ni sagesse, mais qui en réprésenté assez bien les démarches, les bêtes mêmes savent élever & conserver leurs petits. Il faut rapeller ici ce que nous avons dit de certains mouvemens peu naturels, que l'on remarque dans le Monde, mais qui servent bien mieux à sa conservation que d'autres plus naturels, & plus simples.

[Note marg.: _Que Dieu gouverne toutes les choses sublunaires._]

XI. La Terre & toutes les choses sublunaires étant l'ouvrage du Créateur, aussi bien que le Ciel, & tous les corps célestes, cette même raison fait voir combien est mal fondée l'opinion de ceux, qui reconnoissant une Providence, la renferment dans l'étendue des Cieux. Il ne seroit pas même dificile de prouver, que la Terre est plus particuliérement que le Ciel, l'objet des soins de la Providence. Le cours des Astres est si conforme aux besoins de l'Homme, qu'on peut dire qu'ils ont été créez pour lui. Or lequel est le plus digne des soins de Dieu, ou la Fin, ou les moyens qui sont destinez à cette fin?

[Note marg.: _Que Dieu gouverne les natures particuliéres._]

Il n'y a pas plus de raison à prétendre, que Dieu ne conduit que les natures universelles, & ne touche point aux Êtres Singuliers. Est-ce qu'il ne les connnoît pas? C'est ce que quelques-uns disent, mais si cela est, comment se connoît-il lui-même? De plus, nous avons prouvé que la science de Dieu est nécessairement infinie: elle s'étend donc à tous les Êtres particuliers. Or si Dieu les connoit tous, pourquoi ne les gouverneroit-il pas tous? Cela paroît encore par ces fins tant particuliéres, que générales, que nous avons découvertes dans chaque partie du Monde. Sans toutes ces considérations, une seule raison sufit. C'est que les natures universelles ne subsistent que dans les Êtres particuliers. Si donc Dieu abandonne les Êtres particuliers, il faut aussi qu'il abandonne le genre; s'il conserve & gouverne le genre, il faut de nécessité qu'il conserve & gouverne les Êtres particuliers.

[Note marg.: _Preuve de la Providence, par la conservation des États_]

XII. La durée des États & des Empires est une preuve si forte de la Providence Divine, que tous les Philosophes et tous les Historiens en ont très-bien senti le poids. En général, par tout où cet ordre, qui soumet un État à une autorité supérieure, a été reçu, il y subsiste toujours. En particulier, on voit que certaines formes de Gouvernement se maintiennent en quelque Païs pendant une longue suite de siécles. Combien de temps n'a pas duré, par exemple, le Gouvernement monarchique des Assyriens, des Egyptiens et des François. Le Gouvernement Aristocratique des Vénitiens compte déjà plus de douze cents ans. Il est vrai que la Politique a beaucoup contribué à cette longue durée. Cependant, si l'on prend garde combien il y a toûjours eu d'esprits déréglez et turbulens; à combien de traverses un État est sujet de la part de ses Voisins, et quelle, est l'inconstance de toutes les choses du Monde: on verra qu'il est impossible qu'une certaine maniére de Gouvernement subsiste: si long tems, sans une direction toute particuliére de la Providence. Cette direction est encore plus sensible dans la maniére dont Dieu change la forme des Empires & les ôte à de certains Peuples pour les donner à d'autres. Ceux par qui il opére ces grandes Révolutions, Cyrus, par exemple, Alexandre, César, Cingi parmi les Tartares, & Namcaa dans la Chine, ont tous eu une enchaînure de succès, que toute la prudence humaine n'auroit jamais pu leur procurer; ils ont tous éprouvé un bonheur dont la grandeur surpassoit leurs désirs, & dont la durée constante était fort éloignée du cours ordinaire des choses du monde, dans lesquelles on ne voit que mêlange & qu'inégalité. La ressemblance qu'ont entr'eux ces événemens mémorables, & leur concours à une même fin, c'est-à-dire, à l'établissement d'un Empire sur les ruïnes d'un autre, ne peuvent partir d'une cause fortuite & aveugle. On peut faire plusieurs fois de suite un coup de dé heureux: mais si on le fait jusqu'à cent fois, il n'y a personne qui ne l'atribue d'abord à quelque adresse cachée.

[Note marg.: _3. Preuve par les miracles._]

XIII. Entre toutes les preuves qui nous convainquent d'une Providence, il n'en est point de incontestable que les miracles & les prédictions dont les Historiens font mention. Il est vrai qu'on en débite beaucoup sans fondement. Mais doit-on rejetter pour cela tout ce qu'on a là-dessus de bien atesté par des témoins oculaires, dont le jugement & la bonne foi sont au-dessus du soupçon? Ce sont des choses impossibles, dira-t'on; mais si Dieu peut tout & sait tout, pourquoi ne feroit-il pas ce qu'il veut, & ne pourroit-il pas révéler ce qu'il sait? Si l'on ajoûte que ces actions miraculeuses violent les loix de la Nature; je demanderai pourquoi Dieu, étant l'auteur de ces loix, il n'en seroit pas le maître; & s'il s'y est tellement lié, qu'il ne puisse jamais se dispenser de les suivre? Si l'on dit que ces choses extraordinaires peuvent avoir été produites par des Esprits inférieurs à Dieu, j'y consens: mais j'en conclus qu'à plus forte raison Dieu les pouvoit produire lui-même: outre que, comme dans un Royaume bien réglé il ne se fait rien d'extraordinaire que sous le bon plaisir de celui qui le gouverne, il faut nécessairement que ces Esprits, à qui on veut faire honneur de ces grandes choses, ne les ayant faites que par l'ordre ou par la permission de leur Maître.

[Note marg.: _En particulier par les miracles de Moyse & de Josué, que l'on prouve I. par la durée de la Religion Judaïque._]

XIV. Que l'on chicane tant qu'on voudra sur la certitude des histoires qui nous parlent d'événemens surnaturels & miraculeux; l'Histoire de la Religion Judaïque, & des merveilles qui lui servent de fondement, est au-dessus de toute exception. Cette Religion[5], quoique privée depuis long tems de tous apuis humains; quoi qu'en bute à la raillerie & aux mépris de toutes les Nations, a subsisté jusqu'à présent dans tous les endroits du du Monde où elle s'est répandue. Toutes les autres Religions, si vous en exceptez la Chrétienne, qui n'est autre que la Religion Judaïque amenée à sa perfection, sont tombées du même coup qui a renversé les Empires, dont la puissance leur servoit d'apui. C'est ce qui est arrivé à toutes les diférentes branches de l'ancien Paganisme. Et si le Mahométisme se maintient encore, ce n'est qu'à la faveur de l'Autorité souveraine. Si l'on recherche la cause de cette impression profonde & inefaçable, que la Religion Judaïque a faite dans le coeur de ceux qui la professent, on n'en trouvera pas d'autre qu'une Tradition certaine & constante, qui leur a apris de génération en génération les miracles que leurs premiers pères virent faire à Moyse & à Josué à leur sortie d'Égypte, & à leur entrée dans le Païs de Canaan. Sans cela, il n'est pas concevable qu'un Peuple qui a toujours eu un grand fonds d'obstination, & un extrême penchant à la désobéïssance, eût voulu se charger d'une loi qui l'acabloit par une multitude rebutante de Cérémonies & de Rites. Sur-tout[6], la Circoncision est quelque chose de si douloureux, & qui leur atiroit de si cruelles railleries de la part des Étrangers, qu'il n'est pas croyable qu'entre tant de cérémonies que l'esprit peut inventer, des hommes sages eussent pris celle-ci pour en faire le symbole de leur Religion, s'ils n'avoient été convaincus que c'étoit Dieu qui leur en ordonnoit la pratique.

[Note 5: _Cette Religion.... subsiste encore aujourd'hui_. Joséphe dans son premier livre contre Appion nous a conservé un passage d'Hécatée, où cet Auteur parlant des Juifs qui étoient avant Alexandre, dit, «qu'ils étoient si atachez à leurs loix & à leurs coutumes, que ni le mépris outrageant que leurs Voisins faisoient d'eux, ni les mauvais traitemens des Rois de Perse & de leurs Satrapes, ni même les derniers suplices, ne les pouvoient obliger à y renoncer. Un autre passage du même Hécatée porte que _du temps d'Alexandre, des Soldats Juifs refusèrent constamment d'aider à rebâtir le temple de Bélus._ Joséphe dans la Réponse à Appion, liv. 2. conclut de cette fermeté des Juifs à conserver leurs loix au milieu de leurs malheurs & de leurs dispersions & malgré les menaces & les caresses des Rois étrangers, qu'il faloit bien qu'ils eussent été fermement persuadez de tout tems que Dieu en étoit l'Auteur.]

[Note 6: _La Circoncision étoit quelque chose de si douloureux, & qui leur &c._ Philon.]

[Note marg.: 2. _Par la sincérité de Moyse & par l'antiquité de ses Livres_]

XV. Les Écrits de Moyse, qui nous ont conservé la mémoire de tant de miracles, ont des caractéres de vérité extrémement vifs & sensibles. Tous les Juifs qui ont été depuis ce grand Homme jusqu'à nous, ont toujours cru très-sincérement, que Dieu le leur avoit envoyé pour les conduire & pour établir leur Religion[M]. On ne lui voit ni passion pour la gloire, ni desir d'établir sa Maison. S'il fait des fautes, il veut bien les publier; s'il jouït de l'autorité suprême, c'est parce qu'il étoit seul capable de la manier. Mais d'ailleurs il ne travaille point à l'afermir dans sa famille, qu'il s'est contenté de confondre dans la foule des Lévites. Il laisse à d'autres l'honneur du Sacerdoce dont il auroit pu s'emparer. On ne remarque dans ses discours, ni cet artifice, ni ces maniéres flateuses & insinuantes, qui sont les couleurs ordinaires du mensonge; mais une simplicité inimitable, & une proportion merveilleuse avec les choses dont il parle. Joignez à cela qu'aucun autre livre ne peut disputer aux siens l'avantage de l'antiquité. Les Grecs mêmes, de qui les autres Peuples ont tiré ce qu'ils ont d'érudition, avouent qu'ils ont reçu d'ailleurs[7] l'invention de l'écriture. Et il est certain que le nom de leurs lettres, leur rang, & la figure qu'elles eurent dans les commencemens; ne sont autres que le nom, le rang, & la figure des lettres Syriaques & Hébraïques.[8] Les loix mêmes les plus anciennes des Athéniens, sur lesquelles celles des Romains furent ensuite formées, viennent manifestement des loix de Moyse.

[Note M: Mais comment eût-il obtenu créance dans l'esprit des premiers Israëlites, si Dieu n'eût véritablement signalé sa Mission par tous ces prodiges qu'il a laissez par écrit? Certes il n'étoit pas possible qu'il jouât tout un grand Peuple. Mais quand il l'eût pu, il ne l'auroit pas fait. On le voit très-éloigné de tout ce qui peut porter un homme à la fourbe & à l'imposture. ADD. DU TRAD.]

[Note 7: _L'invention de l'Écriture_, Hérodote dans sa Terpsichore dit que «les Ioniens ayant apris des «Phéniciens l'usage des lettres, l'avoient retenu, quoi qu'avec quelques changemens; que c'est à cause de cela que les lettres Gréques sont nommées Phéniciennes.» En éfet Timon & Plutarque les apellent ainsi. Ce dernier dit aussi qu'_Alpha_ signifie _un boeuf_ dans la langue Phénicienne, ce qui est vrai. Eupoléme dans son livre des Rois de Judée, dit «que Moyse a été le premier de tous les Sages, & que ce fut lui qui enseigna aux Juifs l'invention des lettres, laquelle passa ensuite de ce peuple aux Phéniciens»; & il est vrai que le plus ancien Hébreu étoit le même ou presque le même que le Phénicien. _Il prononçoit_, dit Lucien, _certains mots inconnus tels que seroient des mots Hébreux ou Phéniciens_. Chérilus dans les Vers qu'il a fait des Solymes[N] dont il posoit la demeure auprès d'un lac, qui est à ce que je crois le lac Asphaltite ou la mer morte, dit qu'ils parloient Phénicien. Cela se recueille aussi de cette scéne de Plaute qui est en langue Punique. Non seulement la langue des anciens Israëlites étoit la même que celle des Phéniciens, mais ils se servoient aussi des mêmes lettres, comme l'ont prouvé Joseph Sealiger, & Gérard Vossius.]

[Note N: Rochart Liv. I. _des Colonies des Phéniciens_, Ch. 6. fait voir que Josephe s'est trompé; & que ces Solymes dont Chérilus parle ne sont pas un peuple de Judée; mais de l'Asie Mineure dans le voisinage de la Lycie.]

[Note 8: _Les lois mêmes les plus anciennes des Athéniens_ &c. Telle est la loi touchant _le voleur de nuit_, & celle qui ordonnoit _qu'un homme venant à mourir sans enfans, son plus proche parent épouseroit sa veuve_. Sopater, Térence, & Donat, font voir que c'étoit là une loi des Athéniens. Ces Peuples avoient aussi pris de la fête des Tabernacles la coutume de porter des rameaux dans une de leurs solemnitez. A l'imitation du souverain Sacrificateur des Juifs, leur Pontife étoit obligé par les loix d'épouser une fille vierge & citoyenne. Enfin la loi qui ordonnoit parmi eux _que lorsque deux ou plusieurs soeurs viendroient à mourir sans enfans ou sans frères, les parens du côté du père seroient héritiers_, venoit aussi des Hébreux.]

[Note marg.: _3. Par les témoignages des Auteurs étrangers._]