Traité de la Vérité de la Religion Chrétienne
Chapter 27
Doctrine si évidente & si claire que toutes les différentes Communions la reçoivent & l'admettent: ceux qui obéissent au Pape, ou qui en sont séparés conviennent tous d'un commun accord qu'il n'est jamais permis de déguiser ni de trahir les sentimens de sa Conscience sur la Religion, lorsqu'il s'agit des Dogmes fondamentaux, & que cela se peut faire sans trouble & sans tumulte: car il seroit plus à propos de se taire sur des choses qui ne touchent ni la Foi ni la pureté des moeurs, afin de ne pas donner lieu à des contestations & à des disputes perpétuelles entre les Chrétiens, puisque nous trouvons si peu de Savans qui soient parfaitement d'accord sur toutes choses; nous disons qu'alors il vaudroit mieux se taire, & non pas feindre ou déguiser, puisque garder le silence sur ses sentimens, ce n'est pas mentir; mais dire qu'on croit ce qu'on ne croit pas c'est un mensonge formel. De plus si l'on veut faire passer en Loi un Dogme que vous croiez faux, il vous est permis & vous étés obligé de témoigner avec douceur & modestie que vous n'êtes pas de ce sentiment, & le faire sans éclater par des disputes & des contestations. Autrement la douceur du Gouvernement de l'Église Chrétienne, qui n'exclut pas la diversité d'Opinions lorsque la Charité n'en soufre aucun domage, deviendroit une Tirannie qui voudroit enchaîner les pensées, & les réünir toutes au même objet sans que l'Esprit eût la liberté de varier sur la moindre chose. Il y a une infinité de Questions Théoriques & très-obscures, principalement à ceux qui n'en ont jamais fait une Étude particuliére; Questions qui ne doivent jamais porter aucune atteinte à la liberté Chrétienne; vérité d'autant plus certaine, que de l'aveu de tous les Chrétiens il y a une infinité de passages de l'Écriture, & un grand nombre d'Opinions Théologiques sur lesquelles les Savans ne se sont jamais accordés & ne s'accordent pas même entre ceux qui en d'autres choses demandent & exigent un consentement unanime.
§. IV. _Qu'il ne faut pas légérement taxer d'Erreur & d'un Culte deffendu, ceux qui sont d'un sentiment contraire au notre, ou les exclure du Salut éternel qui ne se peut trouver dans leur Communion; quoiqu'il ne soit jamais permis de professer ce que nous ne croions pas, ou de pratiquer ce que nous condamnons._
Ceux qui sont séparés de l'Église Romaine, & ceux qui y sont encore, ne sont pas d'un même sentiment entr'eux sur tous les Points, quoique selon la pensée des plus éclairés de part & d'autre les choses dans lesquelles ils différent ne portent aucune atteinte a la Foi, & aux homages que nous devons à Dieu. Il est vrai que ceux qui sont séparés de l'Église Romaine l'accusent d'avoir introduit des Dogmes & un Culte qu'ils croient faux; nous ne décidons rien sur ce sujet, mais nous disons que selon le sentiment de cette Église il n'est jamais permis de feindre approuver ce qu'on condamne, puisqu'elle n'admet personne dans sa Communion qui fasse connoître qu'il ne s'accorde pas avec elle sur ce sujet.
Il se trouve cependant parmi ceux qui sont détachés de Rome[11] des Savans éclairés & d'une profonde littérature, qui ne croiant pas qu'il leur fût permis de r'entrer dans une Communion dont ils se sont séparés à cause de la Doctrine & du Culte, ne voudroient pas exclure du Salut éternel tous ceux qui vivent & meurent dans cette Eglise, de quelqu'ordre qu'ils soient Savans où Ignorans. Ceux qui croient la Doctrine de Rome contraire & oposée à l'esprit & aux Points fondamentaux du Christianisme savent qu'il ne leur est pas permis d'en faire profession ni de feindre approuver ce qu'ils condamnent, puisque s'ils tomboient dans ce malheur & qu'ils y persévérassent jusqu'à la mort, ils n'auroient rien à prétendre au Salut, mais à l'égard de ceux qui suivent de bonne foi cette Doctrine qu'ils croient conforme à la Révélation, ou du moins ne lui être pas si contraire, qu'elle sappe les fondemens de la Foi ou de la Sainteté Chrétienne, soit que cette pensée soit le fruit des Études de leur jeunesse, soit préjugé, défaut de lumiére, de connoissance ou de jugement; les Auteurs dont nous avons parlé ne croient pas qu'on puisse exclure du Salut ces sortes de personnes, parce qu'ils ne savent pas jusqu'à quel point Dieu étend sa miséricorde. Il y a une infinité de circonstances, de lieux, de tems, d'affections de l'Ame qui nous sont inconnues & qui peuvent affoiblir ou diminuer devant Dieu les fautes des hommes pécheurs: ce qui fait qu'on doit excuser dans les uns, ce que l'on condamneroit dans d'autres plus savans & plus éclairés: c'est pourquoi ils croient qu'il est plus conforme aux Loix de la sagesse & de l'équité Chrétienne, en condamnant la Doctrine & le Culte, de laisser au Jugement de Dieu ceux qui pratiquent l'un & l'autre, quoique cet acte de charité ne les empêche pas de croire qu'il ne leur est pas permis de suivre cette Doctrine ni de pratiquer ce Culte.
[Note 11: _Des Savans éclairés._ Entre ceux qui composent ce nombre _Guillaume Chillingworthius,_ dans un Livre Anglois intitulé; _la Religion des Protestans est un chemin sûr qui conduit au Salut,_ où il raporte tous les Auteurs qui sont de son sentiment.]
On ne peut pas conclure de ces principes qu'un homme élevé dans d'autres sentimens, instruit dans l'Étude & la connoissance des saintes Lettres, selon la coutume de ceux qui se sont séparés de Rome, qui agissant contre sa Conscience feroit ou diroit ce qu'il croit faux ou deffendu, & trahiroit la Vérité dans quelque vue temporelle & mondaine, il ne s'ensuit pas qu'un homme dans ces dispositions puisse espérer le pardon de Dieu, principalement s'il meurt dans la funeste habitude de faire ou pratiquer ce qu'il condamne, ou qu'il eût été dans le dessein de continuer plus long-tems s'il eût plus long-tems vécu. Nous ne croions pas que dans toutes les Communions qui se disent Chrétiennes, un homme de ce caractère puisse trouver aucune assurance de Salut.
Que les Hypocrites considérent & examinent ce qu'ils font lorsqu'ils méprisent & foulent aux pieds toutes les lumieres que la Raison & la Révélation leur présentent qu'ils les rendent inutiles les par leur conduite, & s'embarassent si peu du jugement unanime que tous les Chrétiens portent sur ce sujet. Il est vrai que ces sortes de personnes ne doivent pas être mises au rang des Savans, & qu'il ne faut pas croire qu'elles aient examiné les choses avec précision; au contraire ces gens méprisent la Littérature des Théologiens, & n'ont aucune connoissance de ce qui est essentiel pour porter sur ce sujet un jugement équitable & solide. Ils ne font pas plus de cas de la Philosophie que les plus distingués d'entre les Romains ont autrefois tant estimée & qui tire sa source de la lumière naturelle, parce que toutes leurs vues portent à satisfaire leurs Passions, ce que la Philosophie Payenne n'a jamais approuvé; peu inquiets du jugement des siécles passés, & se mettant peu en peine de ceux d'aujourd'hui, sans se soucier de ce qui arrivera dans la suite, l'on peut dire qu'ils sont plus semblables à des Bêtes qu'à des hommes raisonnables, puisque la Raison ne leur sert de rien & qu'ils n'en font aucun usage. Ceux de ce caractère, qui ne se font aucune peine de feindre ou de mentir, ne méritent aucune créance; ils sont indignes de posséder la confiance de qui que ce soit dans les choses de cette vie, puisqu'ils croient pouvoir impunément se moquer de Dieu & des hommes dans la plus importante des toutes les affaires. Il s'en trouve parmi eux qui posent pour principe qu'on doit toûjours suivre la Religion du Prince, qui venant à changer peut faire varier la foi, & il n'est pas étonnant de leur voir avancer des maximes si impies, puisqu'ils n'ont pas même les principes de la Religion naturelle & comptent pour rien les lumieres de la droite Raison & de la Vertu. Que les Princes & les Souverains sont à plaindre d'honorer de leur confiance des gens de ce caractère qui ne croient ni Religion naturelle ni révélée; & n'en observent aucuns principes! Des gens qui n'ont aucune teinture des belles Lettres ni des Sciences, qui se moquent du jugement des personnes les plus éclairées, qui se mettent peu en peine de rechercher la Vérité & vivent dans un déguisement continuel, sont indignes de gouverner l'État ou d'avoir quelque Administration dans les affaires de la République.
Cependant ces sortes de personnes, qui méprisent également la Vérité & la Vertu, se persuadent qu'ils sont meilleurs Citoiens & qu'ils ont plus d'esprit que les autres, quoique leur persuasion soit fausse, puis qu'étant toûjours disposés à soutenir la vérité ou le mensonge, à pratiquer la vertu ou le vice, à parler & agir différemment selon leurs intérêts; ils prouvent par leur conduite qu'ils ont renoncé au bon sens, & fait divorce avec la Raison, & méritent que tout le monde les méprise & les évite.
§. V. _Qu'un homme qui est dans l'Erreur & qui pêche par ignorance peut être agréable à Dieu; mais qu'un hypocrite & un fourbe qui dissimule ne le peut pas._
Telle est la condition des hommes qu'il s'en trouve qui d'ailleurs ne sont pas méchans, mais qui par les préjugés d'une mauvaise éducation, ou faute de Maîtres & de bons Livres par le moien desquels ils pourroient découvrir l'Erreur & la quitter, ou n'aiant pas assés d'esprit pour comprendre les Controverses de Chrétiens & en juger, passent toute leur vie dans un espéce de ténèbres. Ces sortes de personnes qui, selon la portée de leur Esprit, ont cru ce qu'on leur a enseigné de la Religion Chrétienne, & qui ne sachant pas mieux l'ont suivi de bonne foi, nous paroissent plus dignes de pitié, que de colére. J'avoue que leur Religion est un assemblage d'ignorance, qu'elle est imparfaite, tronquée, défectueuse; mais elle est de bonne foi, & nous pouvons croire que _celui qui ne recueille point où il n'a point semé_, leur fera grace, ou du moins ne les punira pas dans toute la rigueur de sa Justice.
Mais si nous portons nos vues sur d'autres d'un caractère différent, qui n'ont manqué ni d'éducation, ni de Maître, ni de Livres, ni de lumieres, ni d'esprit, pour connoître, en matiere de Controverse, de quel côté se trouve la Raison & la Vérité, & qui malgré toutes ces choses demeurent fermes & atachés au Parti de l'Erreur, parce qu'ils y trouvent les honneurs, les richesses, & les plaisirs de cette vie; nous ne pouvons regarder sans indignation ces sortes de personnes, & il n'y a point d'homme qui voulût entreprendre d'excuser ou justifier une pareille conduite, sans donner des preuves de l'impudence la plus hardie: d'où il faut conclure que si nous ne pouvons nous résoudre à leur pardonner, nous dont la vertu est si imparfaite, quelle sera la rigueur & la sévérité de Dieu contre ceux qui agissant avec connoissance & contre leurs propres lumieres auront préféré le mensonge à la vérité pour les biens fragiles d'une vie périssable & mortelle.
Dieu qui est souverainement miséricordieux pardonne à l'ignorance lorsqu'elle n'a pas le vice pour principe; il fait grace aux vertus imparfaites & à l'erreur de ceux qui ont été trompés, principalement lorsqu'il n'y a aucune malignité formelle ni aucun mépris de la Religion; mais comme nous l'a enseigné Jésus-Christ, il ne pardonnera jamais à ceux qui aiant connu la vérité auront publiquement professé le mensonge. Un Hypocrite ne peut pas même être agréable & plaire à ceux de son caractère, qui ne voudraient point d'un Ami capable de changer au moindre intérêt, & d'abjurer à la première occasion les Loix les plus saintes de l'amitié la plus inviolable. Nous concluons de ce que nous avons dit, qu'il n'y a point de crime plus énorme & plus honteux que de dissimuler, dans les choses de la dernière importance, ce qu'on connoit de meilleur, pour faire une profession publique de ce qu'on croit de plus mauvais, ce que la Raison nous enseigne & ce que la Révélation nous confirme du consentement de routes les Communions différentes qui se disent Chrétiennes.
FIN.
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