Traité de la Vérité de la Religion Chrétienne
Chapter 24
Les Chrétiens ne s'accordant pas dans leurs sentimens, & étant non seulement divisés par des Opinions différentes, mais, ce qu'on ne peut dire sans les couvrir de honte, se condamnant les uns les autres, & se proscrivant de leurs Assemblées, avec les marques de la haine la plus forte, il y auroit non seulement de l'imprudence, mais de l'injustice & de la précipitation de s'atacher sans discernement à quelqu'une de ces Assemblées, & de condamner les autres sans les connoître. Un homme ne pourroit regarder comme une Église Chrétienne, celle qui rejetteroit une partie de la vraye Religion selon l'idée qu'il en a conçue, & condamneroit ceux du sentiment contraire; il ne pourroit même, se persuader que tous ceux qui seroient condamnés par cette Église particuliére qui les chasseroit de son sein méritassent d'en être exclus. Par conséquent un homme sage & prudent doit examiner ceux qui sont les plus dignes de porter le saint nom de Disciples de Jésus-Christ, & s'unir à eux.
Si l'on demande ce qu'il faudroit faire selon l'Esprit du Christianisme s'il ne se trouvoit aucune Assemblée Chrétienne qui enseignât publiquement la Doctrine de Jésus-Christ, & qui n'obligeât personne à condamner ce qui lui paroîtroit véritable. Alors celui qui auroit découvert l'Erreur, devroit s'appliquer à en retirer les autres, joignant à une prudence consommée [10]la bonne foi & une sincérité parfaite, crainte de fournir aux autres quelque sujet de scandale, d'avoir travaillé sans fruit, & perdre l'espérance de leur insinuer la Vérité, & l'esprit de modération qui en est inséparable. Alors on pourroit dire avec sagesse & modestie ce qu'on croiroit être vrai, sans taxer d'erreur, ceux qui croient avoir la Vérité pour eux; mais Dieu n'a jamais abandonné, & n'abandonnera jamais le nom Chrétien jusqu'au point qu'il ne se trouve aucun homme digne de le porter, ou qui ne puisse s'en rendre digne, & avec lequel on puisse s'unir, supposé que les autres ne voulussent pas ouvrir les yeux à la lumiére de la Vérité, de sorte qu'on fût contraint de se séparer des opiniâtres, ce qu'on ne doit faire cependant qu'après avoir tenté toute sorte de moiens; [11]s'il n'est pas permis de leur dire son sentiment avec douceur & modestie, & de suspendre son jugement à l'égard de ceux qu'on ne croit pas coupables ni par conséquent dignes de condamnation. La Religion Chrétienne défend de parler contre sa conscience, de mentir, de condamner les Innocens; Et il est certain que celui qui plein de respect & d'admiration pour la sainteté des Préceptes que Dieu lui a donné souffriroit toutes choses, plutôt que de les enfraindre, seroit très-agréable à Dieu, puis qu'une action de cette nature qui ne peut avoir pour principe qu'une connoissance de ses devoirs, & un amour très-ardent pour Dieu, ne peut manquer de lui plaire.
[Note 10: _La bonne foi._ Ceci est conforme au Précepte de Jésus-Christ, qui Matt. X. 16. nous ordonne _d'être prudens comme les Serpens, & simples comme les colombes_. Simplicité qui ne doit pas cependant nous engager dans l'imprudence, & prudence qui doit nous éloigner de la fourberie, crainte de pécher contre la bonne foi. Nous pouvons même dire qu'il y en a très-peu qui se garantissent de ces écueils en prenant un juste milieu entre ces deux extrémités.]
[Note 11: _S'il n'est pas permis._ Pendant qu'on a le droit de suivre les lumiéres de sa conscience, & d'agir selon ses principes, on n'est point obligé de se séparer d'une Communion à moins qu'elle n'eût corrompu les fondemens du Christianisme; mais lorsqu'elle peut opprimer les consciences, & qu'on ne peut demeurer au milieu d'elle, qu'en dissimulant, ou renonçant à la Vérité, il faut alors l'abandonner puisqu'il n'est pas permis de mentir, ni de cacher la Vérité pour faire triompher l'Erreur & le Mensonge, autrement la lumière seroit mise sans le boisseau. C'est pourquoi Jésus-Christ ne s'est point séparé des Assemblées des Juifs, & les Apôtres ne les ont point abandonnées, pendant qu'il leur a été permis d'y enseigner & professer la Doctrine de leur Maître. Voi. Act, XIII. 46.]
C'est pourquoi dans cette diversité de sentimens qui partagent les Chrétiens il faut examiner ceux qui pensent le plus juste; & ne condamner les autres, qu'après une pleine certitude qu'ils le méritent; nous atachant à ceux qui ne nous obligent à croire aucun Dogme que nous regardions comme faux; ni à condamner ceux que nous croïons vrais. Si nous ne pouvions trouver ces choses dans aucune Assemblée Chrétienne, il faudroit alors nous retirer avec ceux qui sont dans le même sentiment, pour n'être pas contraint de mentir en trahissant la Vérité.
§. III. _Les plus dignes du nom Chrétien sont ceux qui enseignent la Doctrine la plus pure, dont Grotius a prouvé la vérité_.
Une des questions les plus importantes, & des plus difficiles à décider, c'est celle où l'on demande qui sont ceux de tous les Chrétiens dont nous voions les Assemblées, qui pensent plus juste sur la Religion, & qui soient par conséquent plus dignes du nom de Chrétien qu'ils portent. Toutes les Communions différentes qui se sont séparées de Rome, & celle de Rome même, prétendent à ce glorieux privilége, mais mettant à l'écart toutes les raisons qu'elles apportent pour justifier ce titre, nous disons que l'une n'est pas plus croïable que l'autre, car il faudrait être insensé pour se laisser conduire sur ce sujet[12] au hazard, & terminer toutes les Controverses par un coup de déz, pour ainsi dire.
[Note 12: _Au hazard_. Voi. la Not. 9. pag. 379, §. II.]
Or Grotius n'ayant prouvé la vérité d'aucun des Dogmes de toutes les Communions qui se disent Chrétiennes, mais s'étant uniquement ataché à la Religion que Jésus-Christ & les Apôtres ont enseignée aux hommes, il s'ensuit qu'il faut préférer cette assemblée de Chrétiens qui ne reçoit précisement que la Doctrine de Jésus-Christ & des Apôtres. On peut regarder comme la seule & vraye Religion Chrétienne, celle qui sans aucun mélange, sans aucune production de l'Esprit humain, peut se raporter toute entiére à Jésus-Christ comme à son Autheur; C'est à elle qu'il faut appliquer _les preuves_ que nous trouvons dans son 2. Livre de la vérité de la Religion Chrétienne & qui ne peuvent convenir à aucune autre, si elle ne lui est conforme. Si quelqu'un ajoute ou diminue à la Doctrine de Jésus-Christ, il s'éloigne d'autant plus de la Vérité, que les additions ou les retranchemens qu'il fait, sont plus ou moins considérables, & lorsque je parle de la Doctrine de Jésus-Christ, j'entens celle qui est reçue comme telle de tous les Chrétiens, & qu'ils conviennent tous être renfermée dans les Livres du Nouveau Testament, ou pouvoir en être déduite par des conséquences tirées de ses Principes. A l'égard des Dogmes qui, selon le sentiment de quelques-uns, ont été établis de vive voix par Jésus-Christ, & les Apôtres, & se sont ensuite répandus par la Tradition, ou quelqu'autre moien qui les a transmis, de sorte qu'ils n'ont été écrits que long-tems après, je me contenterai de dire qu'ils ne sont pas reçus de tous les Chrétiens, comme sont les Livres du Nouveau Testament; je ne dirai pas qu'ils soient faux, à moins qu'ils ne soient contraires aux lumieres de la Raison & de la Révélation, mais je dirai que leur Origine est incertaine & douteuse; & que tous les Chrétiens ne s'accordent pas sur ce point comme sur les Dogmes dont Grotius a démontré la vérité. Or il n'y a point d'homme sage qui connoissant l'incertitude d'une chose,[13] voulût s'y apuyer comme s'il en étoit très-persuadé, sur tout dans une affaire de la derniére importance.
[Note 13: _Voulût s'y apuyer_ C'est ce que St. Paul nous enseigne Rom. XIV. v. 23. où il dit _que tout ce qui n'est point de foi est péche_, où nous avons raporté les paroles de Philon dans son Livre des Errans Edit. Par. p. 469. Où il dit _que le plus beau de tous les sacrifices, & la plus excellente de toutes les victimes, c'est de se tenir tranquile, & suspendre son jugement dans les choses qui ne touchent point la foi_: & un peu après il ajoûte, _qu'un Esprit paisible est en sureté dans les ténèbres_, c'est-à-dire lorsqu'on ne sait quel parti prendre.]
§. IV. _Des choses dont les Chrétiens sont d'accord & de celles ou ils sont d'un sentiment contraire_.
Quoiqu'on voie parmi les Chrétiens les disputes les plus vives, soutenues avec chaleur & animosité, qui les engagent à s'accuser mutuellement de nier les choses les plus évidentes, & les mieux prouvées, cependant il y en a qui sont si claires que chaqu'un les admet sans contradiction, ce qui forme une démonstration convainquante de leur vérité, puis qu'elles sont reçues d'un consentement unanime, sans que l'Esprit de contestation & de chicane qui aveugle ses Partisans puisse y former aucun nuage. Je ne prétens pas dire que toutes les choses dont on dispute soient incertaines & douteuses, parce que les Chrétiens n'en conviennent pas unanimement; car une chose peut paroître obscure à certaines Personnes, qui la trouveroient claire, si le préjugé, ou quelqu'autre Passion ne l'obscurcissoit dans leur Esprit; mais il n'arrivera presque jamais que des Partis contraires, & acharnés à la dispute, s'accordent sur une chose qui est obscure.
Les Chrétiens qui vivent aujourd'hui conviennent premiérement ensemble du nombre & de la vérité des Livres du Nouveau Testament; & si les Savans sont en dispute sur quelques Épîtres,[14] c'est une chose qui n'est d'aucune conséquence puisqu'ils conviennent tous qu'elles sont divinement inspirées, & que ces sortes de controverses ne peuvent apporter aucun changement à la Doctrine Chrétienne. Ce consentement unanime est de la derniére conséquence, puisqu'il s'agit ici de la source indubitable de la Révélation sous la nouvelle Alliance, & qu'à l'égard des autres monumens de révélation que quelques-uns reçoivent, d'autres les révoquent en doute.
[Note 14: _Sur quelques Épîtres_. Celle aux Hébreux, la 2. de St. Pierre, & les deux derniéres de St. Jean, sur les Autheurs desquelles les Savans sont partagés.]
De plus les Chrétiens s'accordent sur plusieurs Points de Foi qui renferment ce qu'on doit croire, espérer, & pratiquer; par exemple, ils croient tous, pour retracer ces principaux Points, I. qu'il y a un Dieu Éternel, tout-puissant, souverainement bon & saint; qui posséde dans le dégré les plus parfait, les Attributs les plus excellents, sans aucun mélange d'imperfections; qu'il a créé le Monde, & tous ceux qui l'habitent, & qu'il conduit & gouverne toutes choses par les Loix de sa souveraine Sagesse. II. Que ce Dieu a un Fils unique, savoir Jésus-Christ né à Bethléem de la Vierge Marie sans connoissance d'homme, sous la fin de la vie d'Hérode le Grand, & sous l'Empire de César Auguste; qu'ensuite il fut ataché à la Croix où il mourut sous le Regne de Tibère, Ponce Pilate étant Intendant de la Judée; que sa Vie est raportée fidellement dans l'Histoire de l'Évangile; qu'il avoit été envoyé par son Pére pour apprendre aux hommes le chemin du salut, les racheter par sa mort de la malédiction éternelle, & les réconcilier à Dieu; que la vérité de sa Mission à été confirmée par plusieurs miracles, que sa mort a été suivie du triomphe de sa Résurrection, & qu'après avoir conversé plusieurs fois avec plusieurs Personnes, qui l'ont vu & touché, il est monté au Ciel en leur présence & eux le regardant; qu'il y regne, & n'en reviendra qu'au dernier jour, lorsque les Vivans & les Morts étant sortis de leurs Tombeaux, il les jugera selon l'Evangile; que tout ce qu'il a enseigné doit faire l'objet de nôtre foi, & que ce qu'il a commandé doit faire celui de notre obéïssance, soit qu'il regarde le Culte de Dieu, l'Empire que nous devons avoir sur nos passions, ou la charité du Prochain; que l'homme n'a jamais reçu de Préceptes plus saints, meilleurs, plus utiles,& plus conformes à sa nature, quoique tous les hommes, excepté Jésus-Christ, les transgressent, & ne puissent arriver au salut, que par la miséricorde de Dieu. III. Qu'il y a un Saint Esprit que les Apôtres de Jésus-Christ ont reçu, qui a opéré plusieurs miracles en leur faveur, & par leur ministére, qui anime la piété des hommes fidéles, & les fait perséverer dans l'obéïssance qu'ils doivent à Dieu, les fortifiant dans les Epreuves de cette vie, & que cet Esprit saint nous parlant par la voix des Apôtres, exige la même foi & la même obéïssance que le Pére & le Fils. IV. Que l'Église Chrétienne a été fondée & conservée depuis le tems de Jésus-Christ jusqu'au nôtre par le Pére, le Fils & le S. Esprit; que tous ceux qui joindront la repentance à la foi, obtiendront miséricorde de Dieu, & seront participans de la Vie éternelle lorsque Jésus-Christ viendra pour les résusciter; & qu'au contraire ceux qui auront refusé de croire à l'Évangile & de pratiquer ses Préceptes resusciteront, s'ils sont morts, pour souffrir des supplices éternels. V. Que tous les Chrétiens doivent reconnoître & professer ces vérités, soit dans le Batême où ils promettent de vivre d'une maniére conforme aux Régles de l'Évangile, & éloignée de vices & de la corruption du siécle, soit dans la S. Cene, où nous annonçons la mort de Jésus-Christ, selon ses préceptes, jusqu'à ce qu'il vienne, faisant connoître que nous voulons être ses Disciples, & regarder comme nos fréres ceux qui la célébrent comme nous, afin que ces Cérémonies étant pratiquées avec le respect & la piété qu'elles demandent, nous procurent l'Esprit de Dieu, & ses bénédictions spirituelles & célestes.
[15]Tous les Chrétiens croyent ces choses, & celles qui y ont une liaison essentielle (car il ne s'agit pas ici d'entrer dans un détail plus étendu sur ce sujet) & ils s'accordent tous sur ces Points, si ce n'est que quelques-uns y ajoûtent plusieurs choses pour servir de Commentaire, d'explication & de supplément à la Doctrine que nous avons raportée; ce qu'ils ne prouvent pas par les Écrits des Apôtres, mais par la Tradition, par la Pratique de l'Église, & quelques Écrits modernes, qui selon leur sentiment se sont perpétués de siécle en siécle. Je ne dirai de ces Additions que ce que j'ai déjà dit, que tous les Chrétiens ne sont pas d'accord sur ce sujet, comme sur les Dogmes que nous avons raportés, & dont la clarté est si évidente qu'ils écartent les moindres doutes, sitôt qu'on reconnoît l'authorité de l'Écriture qu'aucun Chrétien de bon sens ne peut nier.
[Note 15: _Tous les Chrétiens._ Dans l'explication que nous venons de donner de la Doctrine Chrétienne, nous avons suivis l'ordre du Symbole appelé des Apôtres, évitant tous les termes contestés parmi les Chrétiens, parce qu'il s'agissoit des choses dont ils conviennent tous; cependant nous ne condamnons point comme faux ce qui peut y être ajoûté par voye d'explication ou de confirmation. Au contraire nous louons le travail & les soins de ceux qui nous ont communiqué leurs lumieres sur ce sujet, ne doutant point qu'on n'ait découvert & qu'on ne découvre encore plusieurs choses pour l'éclaircissement de ces Vérités. C'est pourquoi _Tertullien a très-judicieusement pensé lorsqu'il a dit_ sur ce sujet dans son Livre _de Virginibus velandis_. Chap. I. La Régle de la foi est une seule dont la fermeté est invariable, savoir de croire en un seul Dieu Tout-puissant, Créateur du Monde, & en son Fils Jésus-Christ, né de la Vierge Marie, crucifié sous Ponce Pilate, résuscité des Morts le 3. jour, monté au Ciel, à présent assis à la dextre de Dieu, d'où il viendra juger les Vivans & les Morts _par la résurrection de la chair_. Cette Régle de la foi demeurant immuable, les autres Points de la Discipline, ou de la Doctrine, & de la conduite des moeurs, peuvent être rectifiés sous l'assistance & la direction particuliére la grace de Dieu &c.]
Si l'on se rend attentif sur cette Doctrine, & qu'on pése les raisons qui prouvent la vérité de la Religion Chrétienne, on verra d'abord (ce qu'il est essentiel de bien remarquer) que la solidité de ces preuves ne porte pas sur les Points contestés, & qui divisent le Monde Chrétien, comme nous l'avons déjà insinué.
§ V. _De quelle source chaqu'un doit tirer la connoissance de la Religion Chrétienne._
Un homme sage & prudent qui verra les Chrétiens disputer sur certains Points particuliers, & s'accorder unanimement sur d'autres, comprendra qu'il ne doit pas puiser la Religion Chrétienne dans une source équivoque & douteuse, mais dans celle dont ils reconnoissent tous unanimement la pureté. Or cette source ne peut être la Confession de Foi d'aucune Église particulière, mais les seuls Livres du Nouveau Testament qu'ils regardent tous comme très-véritables. Il est vrai qu'il se trouve des Chrétiens qui prétendent que ces Livres ne peuvent être entendus, qu'en y joignant la Doctrine de leurs Églises; mais d'autres s'inscrivent en faux contre ce sentiment, & tout ce qu'on peut dire sur ce sujet, c'est qu'une Opinion devient suspecte lorsqu'elle n'a pour apui que le témoignage de ceux qui la soutiennent, & qui ont un intérêt particulier à l'établir. D'autres avancent qu'il faut un secours extraordinaire du S. Esprit non seulement pour croire à l'Ecriture, ce qu'on accorde sans peine; mais aussi pour comprendre le sens des vérités qu'elle renferment, ce qu'ils auroient de la peine à prouver; mais supposons-le, pourveu que tous ceux qui lisent les Livres du Nouveau Testament dans le dessein de connoître la Vérité, avouent que dans ces dispositions Dieu leurs accorde cet Esprit par un effet de sa bonté, il n'y aura plus de disputes sur ce Point; chaqu'un agissant avec prudence & sans danger pourra puiser dans la lecture de ces Livres la connoissance de la Religion Chrétienne, en se servant des moiens qui sont utiles & necessaires pour les entendre, ce que nous n'examinons pas ici.
Tous ceux qui croyent que Dieu a pleinement révélé sa volonté par Jésus-Christ, dans les Livres du Nouveau Testament, se trouvent indispensablement obligés d'embrasser toutes les choses que ces Livres lui proposent comme l'objet de sa Foi; de son Espérance, & de ce qu'il doit faire & pratiquer; car celui qui s'atache à Jésus-Christ & le regarde comme son Docteur dans la foi, doit recevoir & s'atacher à tout ce qu'il a enseigné, sans qu'il puisse admettre aucune exception en recevant une partie de sa Doctrine & rejettant l'autre. Tels sont tous les Dogmes que j'ai raporté ci-dessus, & dont tous les Chrétiens conviennent ensemble d'un consentement parfait.
À l'égard des autres Points sur lesquels ils disputent, n'ayant pas la même évidence, un homme qui craint Dieu & qui a de la piété peut & doit examiner toutes choses & suspendre son jugement jusqu'à ce qu'il en ait une connoissance plus exacte; car il y auroit de l'imprudence d'admettre ou de rejetter des choses dont on ne connoîtroit ni la vérité ni la fausseté, puisque le salut éternel n'est pas promis dans les Livres du Nouveau Testament à celui qui embrassera un sentiment controversé plutôt que l'autre, mais à celui qui recevra d'esprit & de coeur les Points fondamentaux de la Doctrine Chrétienne que nous avons raporté.
§. VI. _Qu'on ne doit prescrire aux Chrétiens que ce qui est tiré du Nouveau Testament._
On ne peut donc de droit [16]obliger les Chrétiens à recevoir que les choses qu'ils croyent contenues dans les Livres du Nouveau Testament, pour pratiquer celles qui y sont commandées, & éviter les autres qui y sont défendues. Si l'on prétend leur imposer d'autre Loi, c'est sans en avoir ni le droit ni l'authorité. Car qui est le Juge équitable qui puisse obliger le Chrétien à croire qu'un Dogme est émané de Jésus-Christ, lorsqu'il n'en trouve aucun fondement dans le moien par lequel Dieu nous a transmis la révélation, de l'aveu de tous les hommes? Supposons qu'il y ait d'autres Dogmes qui soient vrais, ils ne peuvent avoir aucun motif de crédibilité dans l'esprit de celui, qui les voyant admis par les uns & contestés par les autres, prendra un milieu plus seur en s'atachant aux Livres du Nouveau Testament, comme à la source de la Révélation, sans vouloir entrer en discussion des Points disputés. Pendant qu'il se tient ferme à ce sentiment, on n'a aucun droit de lui demander autre chose, & il ne changera point jusqu'à ce qu'il soit persuade qu'on peut trouver dans une autre source la connoissance du Christianisme, ce que je ne croi pas qu'on puisse faire.
[Note 16: _Obliger de droit_. C'est à quoi se raporte ce que Jésus-Christ nous dit Matt. XXIII. 8. & suiv. _Mais pour vous, ne vous faites pas appeller, mon maitre; car vous n'avez qu'un seul maitre, savoir, le Christ, & vous êtes tous fréres! Ne nommez personne vôtre Pere sur la terre, car vous n'avez qu'un seul Pére; savoir, celui qui est au Ciel. Ne vous faites pas appeller conducteurs; car vous n'avez qu'un seul conducteur; savoir, le Christ._ Voi. Jaq. III. 1. Apoc. III. 7. _Où il est dit que Christ a la clef de David, qui ouvre,_ savoir le Ciel, & que personne ne ferme, qui ferme & que personne ne peut ouvrir. Or si Jésus-Christ doit être le seul objet de la foi, & que le Nouveau Testament renferme toute la Révélation qu'il a apporté sur la terre, il s'ensuit que toute la foi du Chrétien doit porter sur ces Livres.]
[17]Si quelqu'un vouloit donc ôter aux Chrétiens les Livres du Nouveau-Testament, ou y ajoûter des choses dont ils n'ont aucune certitude, il ne doit pas être écouté, puisqu'il démande ce que la prudence deffend d'accorder, en voulant nous obliger à croire des choses dont nous ne sommes pas certains, & à en omettre d'autres que tout le monde regarde comme certainement révélées. Il n'est pas nécessaire à chaqu'un d'entrer dans un détail circonstancié de toutes les Controverses, ce qui demanderoit une discussion presqu'infinie, & ne peut convenir qu'aux Savans qui consacrent leurs veilles à cette étude, & qui ont du tems pour le faire. Celui qui veut nous forcer à croire ce que nous ne pouvons pas, nous chasse de sa Communion, parce qu'on ne peut faire violence à la foi, & qu'un homme craignant Dieu & qui aime la Vérité, n'aura jamais la criminelle complaisance pour qui que ce soit de faire profession d'une chose qu'il ne croit pas.
[Note 17: _Si quelqu'un vouloit._ C'est ce que prouvent les paroles de S. Paul. Gal. I. 8. _Mais si nous vous annoncions, ou si un Ange du Ciel vous annonçoit, autre chose, que ce que nous vous avons évangélisé, que nous & lui soions anathème._ Certainement il ne convient à personne de vouloir ajoûter à l'Evangile ce qu'il croiroit nécessaire, ou en retrancher ce qu'il regarderait comme inutile.]
Ceux qui sont d'un sentiment contraire nous objectent, que si chaqu'un à la liberté de juger des Livres du Nouveau Testament, on verra bientôt autant de Religions que de Chapitres, & que la vérité qui est unique sera opprimée par la multitude des Erreurs. Avant de produire des Objections, & de combatre le sentiment que nous avons établi ci-dessus, & qui est apuïé sur les raisons les plus fortes, je croi qu'il faudroit avoir renversé nos principes puis que ces principes étant toûjours les mêmes, la Doctrine qu'ils soutiennent demeure inébranlable comme il est facile de le prouver. Car s'il s'ensuit quelque difficulté de ce que nous avons établi, la vérité n'en est pas moins certaine jusqu'à ce qu'on ait montré que nos principes ne sont ni vrais, ni solides. Mais sans aller plus loin sur ce sujet, nous disons qu'il est faux que la Révélation du Nouveau Testament soit si obscure qu'un homme d'un esprit sain, & qui cherche avec ardeur & sincérement la Vérité, ne puisse y trouver, & n'y trouvé effectivement, les Points fondamentaux de la Religion Chrétienne, ce qui est prouvé par l'expérience, puisque tous les Chrétiens, comme nous l'avons montré, se trouvent sur ce sujet d'un contentement unanime, ce que Grotius a remarqué au §. XVII. de son II. Livre. Nous ne parlons pas ici de ceux qui ont le Cerveau blessé ou le coeur corrompu, nous portons nos veues sur les Communions entiéres des Chrétiens, qui quoique devisées & animées par des disputes continuelles, s'accordent toutes sur ce Point.