Traité de la Vérité de la Religion Chrétienne

Chapter 23

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VIII. La Religion Chrétienne n'a pas moins d'avantage sur celle de Mahomet, à l'égard de la maniére dont l'une & l'autre se sont répandues dans le Monde. La premiére doit ses progrès tant aux Miracles de Jésus-Christ, & à ceux de ses Disciples & de leurs Successeurs, qu'à la confiance qu'ils témoignérent dans les suplices. Les Docteurs du Mahométisme n'ont fait aucuns miracles, & n'ont soufert ni miséres ni mort violente pour la défense de leurs sentimens. Cette Religion ne s'est étendue qu'à la faveur des Armes, & ses progrès se sont réglez sur le succès des guerres de ses Sectateurs; de sorte qu'elle servoit en quelque maniére d'accessoire aux victoires qu'ils remportoient. Cela est si vrai, que les Docteurs Mahométans ont fait de ces succès & de la grande étendue de Païs que leurs Princes ont subjuguée, l'unique preuve de la vérité de leur Religion. Mais qu'y a-t-il de plus équivoque & de moins sûr que cette espéce de preuve? Ils rejettent avec nous la Religion Payenne. Cependant personne n'ignore, ni les victoires signalées qu'ont remportées les Perses, les Macédoniens, & les Romains; ni la vaste étendue de leurs Empires. Ces grans succès mêmes, dont nos Adversaires se vantent, n'ont pas été constans & perpétuels. Sans parler des désavantages qu'ils ont eus dans leurs guerres tant par terre que par mer, on les a contraints d'abandonner l'Espagne dont ils s'étoient rendus maîtres. Or ce qui doit servir de caractére à la véritable Religion, ne doit être ni commun aux méchans & aux personnes vertueuses, ni sujet au changement. J'ajoûte que ce caractére ne doit avoir en lui-même rien d'injuste: c'est ce que les Mahométans ne peuvent pas dire de leurs guerres. Ils les ont entreprises pour la plûpart contre des Peuples qui ne les avoient pas inquiétez, & dont ils n'avoient aucun lieu de se plaindre; de sorte qu'ils en étoient réduits à colorer ces guerres du prétexte de la Religion: ce qui choque directement les fondements de la Religion même. Dieu ne peut agréer le service que les hommes lui rendent, à moins qu'il ne parte d'une volonté pleine & entiére. Or la volonté ne se peut fléchir, ni par les menaces, ni par la violence, mais par l'instruction & par la persuasion. Lors qu'on ne croit que parce qu'on y est contraint, on ne croit pas proprement, mais on fait semblant de croire pour se soustraire à la persécution. On peut dire aussi que ceux qui par la violence des maux ou par la terreur des menaces, veulent tirer des autres un consentement forcé, se font beaucoup plus de tort qu'ils ne pensent, puis qu'ils découvrent par là qu'ils se défient de la force de leurs raisons. Outre ce défaut que les Mahométans ont de commun avec tous les Persécuteurs, ils en ont un autre qui leur est particulier. C'est qu'après avoir pris pour prétexte de leurs guerres le désir d'étendre les bornes de leur Religion, ils détruisent ensuite ce prétexte par la permission qu'ils donnent aux Peuples qu'ils ont vaincus, de suivre telle Religion qu'il leur plait; & par l'aveu public que quelques-uns d'entr'eux font, que ceux qui vivent dans la profession du Christianisme peuvent être sauvez.

[Note marg.: _5. De la comparaison de la Morale Chrétienne avec celle de Mahomet._]

IX. Comparons enfin la Morale de Jésus-Christ, avec celle de Mahomet. L'une nous ordonne de soufrir patiemment les maux, & d'aimer même ceux qui nous les causent: l'autre autorise la vangeance. L'une afermit l'union du Mari & de la Femme, en les obligeant à se suporter mutuellement: l'autre permet le divorce pour quelque raison que ce soit. L'une oblige le Mari à faire pour la Femme ce que la Femme fait pour le Mari, & veut qu'il lui montre par son exemple à ne partager pas son afection: l'autre veut bien qu'il prenne plusieurs Femmes, & qu'il ranime par là sa passion refroidie. La Loi de Jésus-Christ raméne la Religion de l'extérieur à l'intérieur, & la cultive dans le coeur pour lui faire produire des fruits propres à édifier le Prochain: la Loi de Mahomet borne presque tous ses Préceptes & toute son éficace à la Circoncision, & à d'autres choses indiférentes par elles-mêmes. Celle là permet l'usage du vin & de toutes sortes de viandes, pourvu que cet usage soit modéré: celle-ci défend de manger de la chair de porc, & de boire du vin: quoi que dans le fond le vin soit un don de Dieu, utile au corps & à l'esprit, lors qu'on en use avec sobriété. Il est vrai que la Loi de Jésus-Christ a été précédée de certains rudimens grossiers, & dont l'extérieur sembloit avoir quelque chose de puéril: ce qui ne doit pas plus nous surprendre que de voir une ébauche grossiére & imparfaite précéder un ouvrage très-parfait. Mais qu'après la publication de cette Loi excellente, on retourne encore aux ombres & aux figures, c'est en vérité un renversement bien étrange: à moins que l'on n'allégue de bonnes raisons qui prouvent, qu'après une Religion aussi parfaite que la Religion Chrétienne, il étoit de la sagesse de Dieu d'en donner une autre aux hommes.

[Note marg.: _Réponse à l'objection que les Mahométans tirent de la qualité de Fils de Dieu que nous donnons à Jésus-Christ._]

X. Les Mahométans paroissent scandalisez, de ce que nous disons que Dieu a un Fils, puis que Dieu, disent-ils, n'a point de Femme. Mais ils ne prennent pas garde que nous donnons à Jésus-Christ le nom de Fils dans un sens digne de Dieu, & qui n'a rien de charnel. De plus, il ne leur sied guéres de nous faire de pareils reproches, après les choses basses & indignes que leur Prophéte atribue à Dieu. Il dit que les mains de Dieu sont froides, & qu'il le sait parce qu'il les a touchées; que Dieu se fait porter en chaise, & telles autres puérilitez. Lors que nous disons que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, nous n'entendons autre chose que ce que Mahomet dit lui-même, que Jésus-Christ est la Parole de Dieu. Car la Parole est en quelque façon engendrée par l'entendement. Deux autres raisons de ce tître de _Fils de Dieu_, sont que Nôtre Seigneur est né d'une Vierge par la seule puissance divine, qui lui a servi de Pére, & que par la même puissance, il a été élevé dans le Ciel. Mahomet ne le nie pas. Il doit donc reconnoître que ces glorieux priviléges fondent avec raison le nom de _Fils de Dieu_. que nous donnons à Jésus-Christ.

[Note marg.: _Que les Livres des Mahométans sont pleins d'absurditez._]

XI. Si nous voulions user de récrimination, raporter ici tout ce qu'il y a de faux, de ridicule, & de contraire à la foi des Histoires dans les Écrits des Mahométans, nous aurions une ample matiére de leur insulter & de les couvrir de confusion. Tel est le Conte qu'ils font d'une certaine femme très-belle, à qui quelques Anges, après s'être enivrez, enseignérent une Chanson, par le moyen de laquelle on monte au Ciel, & l'on en descend: à quoi ils ajoûtent que cette femme s'étant déjà élevée extrémement haut par la vertu de cette Chanson, Dieu, qui s'en aperçut, l'arrêta tout court, & en fit l'Étoile de Venus. Tel est cet autre Conte, que dans l'Arche de Noé le rat naquit de la fiente de l'éléphant, & le chat de l'haleine du Lion. En voici encore quelques autres qui ne valent pas mieux. Ils disent que la mort sera métamorphosée en un bélier, qui aura son siége au milieu de l'espace qui séparera l'Enfer d'avec le Ciel: que dans la vie à venir, ce que l'on mangera se dissipera par les sueurs: qu'à chaque homme seront assignées des troupes de femmes pour assouvir sa passion. En vérité, il faut avoir irrité Dieu, & reçu une grande mesure de l'Esprit d'étourdissement, pour admettre des rêveries aussi grossiéres & aussi sales; sur tout, lors qu'on est environné de toutes parts, de la lumiére de l'Évangile.

[Note marg.: _Aplication de tout l'Ouvrage, adressée aux Chrétiens._]

XII. Cette dispute achevée, il ne me reste plus rien à faire que de m'adresser aux Chrétiens de toutes les Nations & de toutes les Sectes, & de leur montrer en peu de mots quel usage ils doivent faire des choses que nous avons dites jusqu'ici; qui est en général d'embrasser ce qui est bon, & de se détourner de ce qui est mauvais & criminel.

[Note marg.: _Usage du _I. _Livre, pour la pratique._]

XIII. Que premiérement donc, ils élévent leur mains pures à ce grand Dieu qui a fait de rien toutes les choses visibles & invisibles. Qu'ils croyent avec une parfaite certitude qu'il a soin de nous, puis qu'un passereau même ne tombe pas sans sa permission. Qu'ils craignent moins ceux qui ne peuvent nuire qu'au corps, que celui qui par le droit qu'il a sur le corps & sur l'ame, peut traiter l'un & l'autre avec la derniére sévérité.

[Note marg.: _Usage du _II. _Livre._]

Qu'ils mettent leur confiance, non seulement en Dieu le Pére, mais aussi en Jésus-Christ, puis qu'il n'y a sur la Terre aucun autre nom qui nous puisse sauver. Qu'ils songent que pour être agréable & au Pére & au Fils, & pour aquerir la Vie éternelle, il ne sufit pas d'apeller l'un son Pére, & l'autre son Seigneur, mais qu'il faut régler sa vie sur leur volonté. Qu'ils conservent avec foin la sainte Doctrine de l'Évangile, comme un trésor d'un prix infini.

[Note marg.: _Usage du_ III. _Livre._]

Que pour y réüssir, ils lisent assidûment l'Écriture S. qui ne peut tromper, que ceux qui veulent se tromper eux-mêmes. Qu'ils considérent que ceux par les mains de qui Dieu nous l'a donnée, étoient trop fidéles & trop sûrement guidez par le saint Esprit, pour avoir eu dessein de nous cacher aucune vérité nécessaire au salut, ou de l'enveloper d'obscuritez impénétrables. Que pourvu qu'ils aportent à cette lecture un Esprit soumis & obéïssant, ils découvriront sans peine tout ce qu'ils doivent croire, espérer, & pratiquer: & que c'est là le moyen infaillible d'entretenir & de de réveiller en eux cet Esprit que Dieu donne à ses Enfans pour arrhe de la félicité éternelle.

[Note marg.: _Usage du_ IV. _Livre._]

Qu'ils se donnent de garde d'imiter les Payens, soit dans le Culte des faux Dieux, qui, à parler proprement, ne sont que de vains noms, dont les Démons se servent pour nous détourner du service du vrai Dieu: & qu'ils sachent qu'ils ne peuvent participer à ce faux Culte, sans perdre tout le fruit du Sacrifice de Jésus-Christ. Qu'ils s'éloignent aussi autant qu'ils le peuvent, de la vie impure & libertine des Idolâtres, qui ne suivent point d'autres Loix que celles de la cupidité.

[Note marg.: _Usage du_ V. _Livre._]

[Note marg.: Rom. II. 28. 29]

Qu'ils réfléchissent encore sur l'obligation où ils sont de vivre plus saintement, non seulement que les Payens, mais aussi que les Pharisiens & les Scribes, dont la justice ne consistant qu'en de certaines pratiques extérieures & visibles, n'est pas capable de conduire à la Vie. Qu'ils aprennent que ce n'est pas la Circoncision faite de main qui peut plaire à Dieu, mais la Circoncision du coeur, qui n'est autre chose que l'observation des Commandemens de Dieu, la nouvelle Créature, & une confiance qui produit l'amour; que c'est là la marque & le symbole du véritable Israélite, & du Juif mystique, c'est-à-dire, du Juif qui loue véritablement Dieu. Qu'ils recueillent enfin de ce que nous avons dit contre les Juifs, que la diférence des viandes, les sabbats, & les fêtes n'étoient que des ombres dont le corps se trouve dans Jésus-Christ, & dans les Fidéles.

[Note marg.: _Usage du_ VI. _Livre._]

[Note marg.: Heb, I. v. 1, 2. &c.]

Voici les réflexions que peut fournir nôtre dispute contre les Mahométans. C'est que Jésus-Christ notre Seigneur a prédit, qu'après son ascension, il s'éléveroit des personnes qui se vanteroient faussement d'être envoyez de Dieu. Mais que selon l'avis de saint Paul, quand un Ange même viendroit du Ciel pour annoncer une autre Doctrine que celle de Jésus-Christ, il le faudroit rejetter avec exécration, parce que cette Doctrine a été vérifiée & confirmée par des témoignages incontestables, & qu'elle est si parfaite, qu'on ne peut y rien ajoûter. En éfet, quel autre Législateur pourroit-on atendre après celui dont l'Ecriture nous fait cette magnifique description: _Dieu_, dit-elle, _ayant autrefois parlé à son Peuple en beaucoup de maniéres fort diférentes, a bien voulu dans l'acomplissement des tems s'adresser à nous par son Fils, qui est Maître de toutes choses, la splendeur de sa gloire, l'image vive & expresse de sa personne; qui après avoir créé toutes choses, les soutient & les gouverne par sa parole puissante; qui enfin, après avoir fait l'expiation de nos péchez, s'est assis à la main droite de Dieu & est parvenu à une dignité infiniment plus excellente que celle des Anges._

Une autre réflexion que les Chrétiens doivent faire sur ce que nous avons dit contre les Mahométans, c'est que les armes que Dieu a données aux Soldats de Jésus-Christ, ne sont pas de la nature de celles sur lesquelles Mahomet a apuyé sa Religion: qu'elles sont uniquement spirituelles, & propres à détruire les forteresses qui s'élévent contre la connoissance de Dieu: que le bouclier des Chrétiens est la foi, qui est propre à repousser les dards enflammez du Démon: que leur cuirasse est la justice, la droiture, & l'intégrité de la vie: que leur casque est l'espérance du salut, laquelle couvre en éfet, aussi bien que cette sorte d'armes défensives, les endroits les plus foibles & les plus exposez: qu'enfin ils ont pour épée la Parole de Dieu, qui est assez éficace pour pénétrer jusqu'au fond de l'ame.

Après ces usages qui se retirent de ce Traité, j'exhorte sérieusement tous les Chrétiens à cette concorde mutuelle que Jésus-Christ recommanda si fortement aux siens un peu avant que de les quiter. Qu'ils considérent donc qu'il ne doit pas y avoir parmi eux plusieurs Docteurs, & qu'ils n'en ont qu'un, qui est Jésus-Christ, au seul nom de qui ils ont tous été batisez; qu'ainsi l'on ne devroit pas voir parmi eux cette diversité de Sectes, & cette désunion, qui sont si contraires à l'Evangile; & qu'il est tems de travailler à y aporter du reméde. Pour le faire avec succès, ils doivent toûjours avoir devant les yeux ces belles paroles des Apôtres: qu'il faut être sage avec sobriété, & selon la mesure de la connoissance que Dieu a distribuée à chacun de nous: que s'il y en a de moins éclairez, on doit suporter leur foiblesse & les engager par cette modération à se réünir avec nous, à entretenir la paix, & à bannir toutes disputes: qu'il est juste, d'ailleurs, que ceux qui excellent en lumiéres & en connoissance, excellent aussi en charité: qu'à l'égard de ceux qui sont dans quelque erreur, il faut atendre que Dieu leur découvre les véritez qu'ils ignorent: que jusqu'à ce que cela arrive, on doit retenir les Articles dont on convient, & y conformer sa vie: que maintenant nous ne connoissons qu'en partie, & qu'un tems viendra que nous connoîtrons toutes choses avec évidence & avec certitude.

Je prie aussi chaque Chrétien en particulier, qu'il ne garde pas inutilement le talent qui lui a été confié: qu'il travaille de toutes ses forces à gagner des ames à Jésus-Christ: qu'il employe à ce dessein, non seulement des discours salutaires & pieux, mais la pureté & la sainteté d'une vie exemplaire, afin de donner lieu aux Etrangers de juger de la bonté du Maître par celle des serviteurs, & de la pureté de ses Loix par celle de leurs actions.

Je finis en priant ceux pour qui j'ai dit dès l'entrée que j'ai composé cet Ouvrage, que s'ils y trouvent quelque chose de bon, ils en rendent graces à Dieu, & que s'il y a des choses qui ne soient pas de leur goût, ils veuillent bien avoir quelque égard, tant à la condition ordinaire des hommes, qui naturellement sont fort sujets à se tromper, qu'au lieu & au tems auquel ce Livre a été écrit, & qui ne m'a pas permis d'y aporter toute l'exactitude dont j'aurois été capable dans une plus heureuse conjoncture.

DU CHOIX _Qu'on doit faire entre les divers_ _Sentimens qui partagent les_ CHRÉTIENS

_par Mr. LE CLERC._

§ I. _Qu'on doit examiner qui sont ceux d'entre tous les Chrétiens, qui suivent aujourd'hui la Doctrine la plus pure de Jésus-Christ._

Il n'y a point d'homme sensé, qui ait lu les Livres du Nouveau Testament, pour s'instruire dans la connoissance de la Vérité, qui n'avoue que Grotius a renfermé dans ses 2. & 3. Livres les motifs de crédibilité les plus forts que la Vérité puisse présenter à l'Esprit. C'est pourquoi celui qui désire son salut, & d'arriver un jour à l'Immortalité bienheureuse, doit s'atacher à la Doctrine renfermée dans ces Livres pour en faire l'objet de sa foi; pratiquer les Préceptes qu'elle lui impose, & fixer toute son espérance, sur les biens qu'elle lui promet. Autrement celui qui paroîtroit convaincu de la vérité de la Religion Chrétienne, & qui n'auroit pour sa Doctrine, ses préceptes, & ses promesses ni l'obéissance, ni la foi, qui leur sont dues, tomberoit en contradiction avec soi-même, & prouveroit qu'il n'est Chrétien, ni de coeur, ni d'esprit.

Or entre les préceptes que Jésus-Christ & les Apôtres nous ont donné, il y en a un qui nous oblige à confesser publiquement [1]devant les hommes, que nous sommes ses Disciples, si nous voulons qu'il nous reconnoisse au dernier jour lorsqu'il viendra pour juger les Vivans & les Morts; au contraire si nous refusons de le reconnoître devant les hommes pour notre Maître, il refusera de nous avouer pour ses disciples. [2]Jésus-Christ n'a pas voulu que ceux qui s'atacheroient à lui fussent des Disciples cachés, qui parussent avoir honte de sa Doctrine, & sur qui l'estime des hommes ou leurs bienfaits, leurs menaces & les supplices mêmes fissent plus d'impression que ses préceptes, & les promesses qu'il leur fait de leur donner la Vie éternelle. Mais il a voulu que ceux qui sont Chrétiens en fissent une profession publique, pour porter tous les hommes à embrasser la vraye Religion, & que si la Providence le jugeoit à propos, ils scellassent par leur mort la profession de leur foi [3]remettant leurs Ames entre les mains de Dieu, pour montrer qu'ils _préférent ses préceptes à toutes choses._ C'est ce qui a fait dire à St. Paul [4]_que si nous confessions le Seigneur Jésus de notre bouche, & que nous croyions dans nos_ coeurs que _Dieu l'a ressuscité d'entre les morts, nous serons sauvés; car de coeur,_ ajoûte-t-il, _on croit pour obtenir la justice, & de bouche l'on confesse pour avoir le Salut;_ car l'Écriture dit, _que tous ceux qui croiront en lui, n'en auront point de confusion._ Sur ce principe, il faut que celui qui reconnoît la Religion Chrétienne pour véritable découvre ses sentimens & sa foi, sans déguisement & sans crainte, lorsque l'occasion s'en présente.

[Note 1: _Devant les hommes &c._ C'est Jésus-Christ qui parle Matt. X. 32. Où il dit _Quiconque fera profession d'être à moi, devant les hommes; je le reconnoîtrai pour mien, devant mon Pére, qui est au Ciel. Mais quiconque niera d'être à moi, devant les hommes; je nierai aussi qu'il soit à moi, devant mon Pére, qui est au Ciel._ Voi. 2. Tim. II. 12. Apocal. III. 5.]

[Note 2: _Jésus-Christ n'a pas voulu._ C'est pourquoi il dit Matt. V. v. 14. _Que ses Disciples sont la lumiére du Monde; qu'une Ville située sur une montagne,_ ne sauroit _être cachée, qu'on n'allume point une lampe, pour la mettre sous un boisseau, mais sur un chandelier_, afin qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison &c.]

[Note 3: _Remettant leurs Ames._ Luc XII. 4, _Jésus-Christ._ nous deffend de craindre ceux qui tuent le _Corps, & qui après cela n'ont plus rien à vous faire davantage_ & il nous ordonne _de craindre celui qui, après qu'on a été tué, a le pouvoir de jetter dans la gêne._ Il prédit à ses Disciples Matt. X. 39. & suivans une infinité de maux, de toute espéce, leur disant que _celui qui aura conservé sa vie, la perdra & celui qui aura perdu sa vie, à cause de lui, la trouvera._ Préceptes auxquels les premiers Chrétiens ont obéi avec une fidélité constante, puisque le glorieux témoignage qu'ils ont rendu à la _vérité de l'Évangile,_ les a fait appeller Martyrs, c'est-à-dire Témoins.]

[Note 4: _Si nous confessions._ Rom. X. 9, 10, 11.]

Ensuite l'on doit s'atacher à connoitre ceux qui sont du même sentiment, & [5]entretenir avec eux une union parfaite, une paix profonde, & une amitié tendre & sincère, puis que la marque à laquelle Jésus-Christ veut que ses Disciples soient reconnus, c'est de s'aimer les uns les autres, & de se rendre mutuellement tous les services dont ils sont capables. Il les a même exhortez, [6]de s'assembler en son nom, leur promettant que lorsque deux, ou trois Chrétiens seroient dans un même lieu en son nom, il seroit au milieu d'eux; ce qui fait qu'outre que ces Assemblées mutuelles entretiennent & fortifient l'union & la charité, elles contribuent [7]à perpétuer la Doctrine, qui pourroit varier, s'il étoit permis à chaqu'un de conserver sa foi en particulier, sans que personne en fût témoin; car ce qui est caché s'oublie facilement, & disparoît peu-à-peu, mais Jésus-Christ a voulu que sa Doctrine, & les Églises que la suivroient, durassent jusqu'à la fin du Monde, afin de continuer à répandre ses grâces & ses bénédictions sur les hommes.

[Note 5: _Entretenir avec eux &c._ Jean. XIII. 34, 35. Je vous fais un nouveau commandement, c'est que vous vous aimiez les uns les autres; afin que vous vous entr'aimiez, comme je vous ai aimez. Si vous avez de l'amour les uns pour les autres, tout le monde connoîtra à cela que vous êtes mes Disciples._ Voi. 2. Jean. II. 7. III. 11. 16. 23.]

[Note 6: _De s'assembler en son nom._ Matt. XVIII, 19, 20.]

[Note 7: _À perpétuer la Doctrine._ C'est ainsi que les Philosophes ont transmis leur Doctrine à la Postérité, la faisant enseigner dans les Écoles publiques, mais les Églises Chrétiennes unies ensemble par des liens plus étroits, & plus forts transmettent avec plus de certitude & de facilité la Doctrine qu'elles ont reçue de leur Maître, ce qui ne pourroit se faire sans Assemblées. Pythagore voulut éprouver ce moyen, mais il le tenta inutilement, parce que sa Doctrine n'avoit rien de céleste. _Voi Laërce & Jambliq._]

C'est pourquoi celui qui a connu la Religion Chrétienne par l'étude du Nouveau Testament, & qui est persuadé de la vérité de cette Religion doit embrasser sa Doctrine [8]& s'atacher à ceux qui la professent; mais comme il n'y a point aujourd'hui d'Assemblées particuliéres, & qu'il n'y en a jamais eu, qui puissent prendre le titre de Chrétiennes à l'exclusion des autres, on ne doit pas s'en raporter à la seule dénomination extérieure, ni se joindre [9]sans examen & sans discernement à tous ceux qui se disent Chrétiens. Il faut examiner si leurs Dogmes sont conformes à la pureté de la Doctrine qu'on a puisée dans la lecture du Nouveau Testament. Sans cela il pourroit arriver que nous regarderions comme une Assemblée Chrétienne, celle qui n'en auroit que le nom. Il est donc de la prudence d'un homme sage de ne s'engager jamais dans aucune Église sans être persuadé qu'on y enseigne la pure Doctrine de Jésus-Christ, & qu'on ne l'obligera jamais à rien dire ou pratiquer qui soit contraire à ce que Jésus-Christ a prescrit, & enseigné.

[Note 8: _S'atacher à ceux._ Voi. Ép. Tim. & Tit. où l'Apôtre leur ordonne d'établir des Églises; & Heb. X. 25.]

[Note 9: _Sans examen._ Voi. I. Thessal. v. 21. Mais S. Jean s'explique plus clairement sur ce sujet. I. Ép. IV. 1. _Mes chers frères,_ dit-il, _ne croyez pas à tout Esprit; mais examinez les Esprits, pour savoir s'ils viennent de Dieu._ Car plusieurs faux Prophétes sont venus au Monde.]

§. II. _Qu'il faut s'atacher à ceux qui sont les plus dignes du nom de Chrétiens._