Traité de la Vérité de la Religion Chrétienne

Chapter 22

Chapter 223,662 wordsPublic domain

XXII. Il faut présentement répondre aux deux acusations que les Juifs mettent en avant contre le culte que nous rendons à Dieu. La premiére est, que nous adorons plusieurs Dieux. Mais cette acusation ne vient que d'une fausse explication de nos sentimens, qui leur est suggérée par la haine & par la préocupation. Car pourquoi nous objecter cela[50] plutôt qu'à Philon Juif, qui en plusieurs endroits de ses Écrits, établit trois choses en Dieu, & qui par le _nom de Dieu_ entend _la Raison, ou la Parole de Dieu_;[51] _laquelle_; dit-il, _a créé le Monde, & n'est pas sans principe, comme Dieu qui est le pére de tout, quoi qu'elle n'ait pas été produite de la même maniére que les hommes_? Le même Philon, & un autre Docteur nomme[52] Moyse, fils de Néhêman, apellent aussi cette parole, _l'Ange, & le Lieutenant de Dieu dans le Gouvernement de l'Univers_. Pourquoi, encore, nous faire cette objection plutôt qu'aux Cabalistes, qui distinguent en Dieu trois Lumiéres, que quelques-uns d'entr'eux appellent des mêmes noms que nous, Pére, Fils & St. Esprit? Pour ne parler ici que de ce qui est le plus universellement reconnu des Juifs: cet Esprit qui a rempli & inspire les Prophétes, n'est pas une chose créée, & il est néanmoins distingué de celui qui l'envoyoit. C'est aussi ce qu'il faut dire de cette merveille du premier Temple[53] que les Juifs nomment _Schekina_.[54] La plûpart des Docteurs de ce Peuple ont enseigné que cette vertu de Dieu, à laquelle ils donnent aussi le nom de Sagesse, habiteroit dans le Messie. Et c'est dans cette vue que l'Auteur de la Paraphrase Chaldaïque apelle le Messie, _la Parole de Dieu_; & que David, Esaïe, & quelques autres, lui atribuent[55] le sacré nom de Dieu & de Seigneur.

[Note 50: _Plûtôt qu'à Philon Juif qui_ &c. Dans le Traité des sacrifices d'Abel & de Caïn, il représente Dieu comme accompagné de deux choses souverainement éficaces, sa _puissance_ & sa _bonté_, au milieu desquelles il dit que Dieu étoit, ajoûtant que leur éficace est infinie, & que chacune d'elles équivaut à toute la Divinité. Maimonides & Joseph d'Albo distinguent trois choses en Dieu, _ce qui connoit, ce par quoi Dieu connoit, & la connoissance même_.]

[Note 51: _Laquelle, dit-il, a créé le Monde._ Dans ses Allégories, _Il s'est servi de sa parole comme d'un instrument pour créer le Monde_.]

[Note 52: _Moyse fils de Néhéman._ «Si nous voulons dire la chose comme elle est, cet Ange est l'Ange Rédempteur dont il est dit, _mon nom est en lui_: C'est ce même Ange qui disoit à Jacob. _Je suis le Dieu de Béthel_, & qui parloit à Moyse de dedans le buisson. La raison pourquoi il est apellé Ange, c'est parce qu'il gouverne le Monde. Car il est écrit, _l'Eternel, c'est-à-dire le Seigneur Dieu nous a tirez d'Égypte_: & ailleurs, _Il a envoyé son Ange & nous a tirez d'Égypte_. Outre cela il est écrit, _& l'Ange de sa face les a délivrez_.... Car cet Ange n'est autre que la face de Dieu, dans ce passage, _Ma face ira devant eux & je te mettrai en repos._ Enfin c'est cet Ange dont le Prophéte dit, _Et aussi tôt le Seigneur que vous cherchez, & l'Ange de l'Alliance que vous desirez, entrera dans son Temple_.»]

[Note 53: _Que les Juifs nomment Schekina._ La Gemare de Babylone & celle de Jérusalem disent que la Schekina s'est tenue pendant trois ans & demi sur la Montagne des Oliviers, en atendant la conversion des Juifs. Ce qui est vrai en un bon sens.]

[Note 54: _La plûpart des Docteurs de ce Peuple_ &c. Entr'autres le Rabbin Salomon. Le même Rabbin sur le chapitre XIX. de la Genése vers. 18. reconnoit que Dieu peut prendre la nature humaine, & que cela est même arrivé autrefois pour un tems.]

[Note 55: _Le sacré nom de Dieu_ &c. Jer. XXIII. 6. Zachar. XIV. 16. Ps. XIV. 7. Quelques Rabbins ont reconnu qu'il s'agit là du Messie. Dans toute cette Réponse, l'Auteur ne fonde l'adoration qui est duë à Jésus-Christ que sur son exaltation, sans doute afin de disputer plus commodément contre les Juifs. Cet endroit & celui que j'ai marqué p. 202 où l'Auteur réduit la Religion Chrétienne à fort peu de chefs, sont aparemment ce qui a fait dire à bien des gens, & entr'autres à l'illustre M. de Saumaise dans un Livre qu'il a fait contre l'Auteur sous le nom de _Simplicius Verinus_, que Grotius avoit fait paroître dans ce Traité qu'il panchoit déjà du côté des Sociniens. Mais ne pourroit-on pas dire pour sa justification, que voulant prouver la Rel. Chr. par la grande étendue du Christianisme, il l'a fait p. 163. & suiv. il s'est vu obligé de détourner les yeux des Lecteurs de dessus ses divisions, pour lui donner plus d'uniformité; & de dissimuler, par conséquent, toutes ses grandeurs, en la représentant dans une généralité qui embrasse toutes ses Sectes? Ce qui favorise cette conjecture, c'est que quoi qu'il ait écrit ce Traité dans un tems auquel selon l'aveu de tout le monde il ne panchoit pas vers la Communion Romaine, il ne laisse pas de ménager ceux de cette Communion, comme il paroît par l'endroit où il réfute le culte que les Payens rendoient aux Intelligences médiatrices, & subordonnées à Dieu, & celui des Héros après leur mort p. 234 235 &c. Il auroit pu renverser ces deux cultes par cette seule raison, que le culte religieux n'apartient qu'à l'Être infini. Il ne le fait pas, & il se contente de certaines raisons, qui sont bonnes contre les Payens, mais qui ne sont rien ou presque rien contre les Catholiques. TRAD.]

[Note marg.: _Réponse à l'Objection que les Chrétiens adorent la nature humaine_.]

XXIII. La seconde acusation dont les Juifs nous chargent, c'est que nous rendons à la créature le culte qui n'est dû qu'à Dieu seul. Mais elle n'est pas plus dificile à repousser que la précédente.[A] En éfet, nous ne déférons au Messie que l'honneur & que l'adoration qui nous est prescrite au Ps II. & au CX. Or David Kimchi même, grand ennemi des Chrétiens, reconnoit que le 1er de ces Pseaumes prophétiques n'a été acompli que très-imparfaitement en la personne de David; & qu'il regarde le Messie d'une maniére plus pleine & plus excellente. Pour ce qui est du Ps. CX. nous osons assurer qu'il porte uniquement sur le Messie. Rien n'est plus vain, ni plus frivole, que ce que disent là-dessus les Juifs modernes, dont les uns le raportent à Abraham, les autres à David, & quelques autres à Ezéchias. Ce Pseaume a été composé par David, comme il paroît par le tître. Ainsi, ce que le Prophéte déclare que Dieu dit à son Seigneur, ne peut être regardé comme étant dit à David, ni à Ezéchias qui a été l'un des Descendans de ce Roi, & qui n'a eu sur lui aucune prééminence qui obligeât David à l'apeller son Seigneur. À l'égard d'Abraham, il n'a pas possédé le Sacerdoce dans un degré qui l'élevât sur tous les autres Patriarches, & cela même qu'il fut béni par Melchisédec, prouve qu'il lui étoit inférieur dans la Charge de Sacrificateur, dont la bénédiction étoit une des principales fonctions. Il faut donc avouer que cette souveraine Sacrificature, aussi bien que ce Sceptre & cette autorité Royale qui devoit s'étendre de Sion jusqu'au bout du Monde, conviennent parfaitement au Messie. C'est ce qui paroît par d'autres passages, qui parlent incontestablement de lui, & par l'interprétation que les autres Paraphrastes Juifs ont donnée à ce Pseaume. La souveraine probité des Disciples de Jésus-Christ pourroit être un garand sufisant de la vérité de ce qu'ils avancent, que tous les traits de ce grand Oracle se trouvent exactement en la personne de leur divin Maître; puis que les Juifs reçoivent sur une raison semblable, ce que Moyse dit que Dieu lui a révélé en lui parlant face à face. Mais ce n'est là que la plus petite des preuves sur quoi nous croyons que Jésus-Christ a été élevé à l'autorité souveraine sur tout l'Univers. En voici de plus fortes, que nous avons déjà déduites dans le second Livre. Il a été vû vivant après avoir expiré sur la croix: il a été vu montant au Ciel: son nom seul a chassé les Démons des corps qu'ils possédoient, & guéri des maladies incurables: ses Disciples ont reçu de lui le don des Langues: & ce qu'il y a de considérable dans toutes ces merveilles, c'est que Jésus-Christ les avoit promises comme autant de marques sûres & infaillibles de son élévation sur le Trône. Il ne faut pas oublier ici, que conformément aux Pseaumes que nous avons citez, son Sceptre, qui n'est autre chose que la parole de l'Evangile, après être sorti de Sion, a passé sans aucun secours humain, & par la seule puissance de Dieu, jusqu'aux extrémitez de la Terre; & s'est également assujetti & les Peuples & les Rois. Les Juifs Cabalistes croyent sans aucun fondement qu'un certain personnage fils d'Enoch tient le milieu entre Dieu & les hommes. A plus forte raison pouvons-nous penser la même chose de Jésus-Christ, qui a donné des preuves si éclatantes de son élévation. Et qu'on ne dise pas que cette grandeur va à diminuer celle de Dieu le Pére: car [n.m.-a] c'est de lui qu'elle est émanée; [n.m.-b] c'est à lui qu'elle doit retourner; & [n.m.-c] elle tend uniquement à le glorifier.

[Note marg. a: Jean, V. 19. 30.]

[Note marg. b: I Cor. XV. 24.]

[Note marg. c: Jean. XIII. 31. XIV. 13. Rom. XVI. 27.]

Nous excéderions les bornes que nous nous sommes prescrites dans cet Ouvrage, si nous entrions dans une discussion plus particuliére de cette grande Controverse. Nous en aurions même dit moins, si nous n'avions eu dessein de faire voir qu'il n'y a dans nôtre Religion, ni impiété, ni absurdité, qui puisse fournir une juste raison de ne se pas rendre aux miracles qui lui servent d'apui, à la sainteté très-parfaite de ses Préceptes, & à la grandeur de ses promesses. Si quelqu'un touché de la force de ces preuves, & persuadé de la foiblesse des objections qu'on leur opose, embrasse la Religion Chrétienne, il doit aller plus loin, & travailler à s'informer des Articles de nôtre Créance: ce qu'il ne peut mieux faire qu'en consultant les Livres où nous avons prouvé qu'ils sont contenus & expliquez. Nous finissons en priant Dieu qu'il lui plaise de répandre ses lumiéres dans l'Esprit des Juifs, & d'exaucer encore aujourd'hui la priére que Jésus-Christ lui a présenté pour eux, lors même qu'il étoit ataché à la Croix.

TRAITÉ DE LA VÉRITÉ DE LA RELIGION CHRÉTIENNE.

LIVRE SIXIÈME

_Réfutation du Mahométisme_

[Note marg.: _Origine du Mahométisme._]

I. Je destine ce sixième Livre à réfuter le Mahométisme. Avant la naissance de cette fausse Religion, Dieu avoit déployé sur l'Eglise Chrétienne de très-sévéres jugemens, qu'elle n'avoit que trop méritez. Cette piété solide & pure, qui avoit fleuri parmi les Chrétiens dans les cruelles persécutions, dont ils avoient été l'objet, s'étoit peu à peu altérée, depuis que la conversion de Constantin, & la profession que les Empereurs suivans firent du Christianisme, eurent fait succéder le calme au trouble, ataché de l'honneur & de la gloire à nôtre Religion, & confondu le Monde avec l'Eglise, en y introduisant la pompe & les maximes mondaines. On vit alors les Princes Chrétiens se consumer les uns les autres par des Guerres continuelles, qu'ils auroient souvent pu terminer par une heureuse Paix. Alors les Évêques commencérent à se disputer le rang avec une chaleur indigne de leur caractére. Alors il arriva ce qui étoit arrivé au premier homme. Il avoit préféré l'arbre de Science à l'arbre de Vie, & atiré par là sur lui & sur ses Descendans une infinité de maux. De même l'Eglise, dans ce période dont nous parlons, prit plus de goût à une Science curieuse & téméraire, qu'à la véritable piété, & fit de la Religion un Art méthodique & une matiére à raisonnement. Cette dépravation de goût eut bien tôt de fâcheuses suites. Dieu avoit autrefois confondu l'orgueil de ceux qui bâtissoient la Tour de Babel en confondant leur Langage. On vit alors quelque chose de semblable dans l'Eglise. Cette afectation hardie de connoître à fond les plus sublimes Mystéres de la Religion, mit de la diversité dans les expressions des Docteurs, & par cela même, des sentimens de désunion dans leur coeur. La vue de ces malheurs naissans jetta le Peuple dans le doute & dans l'incertitude sur les objets de sa Foi; & une fausse préocupation pour ses Maîtres le retenant dans le respect, il aima mieux chercher la cause de ces nouveaux troubles dans l'Ecriture même, que dans la témérité de ces Esprits inquiets & curieux. Il s'acoutuma donc à regarder la Parole de Dieu comme une chose qui cachoit un poison dangereux, & contre laquelle il faloit se tenir sur ses gardes. Ce mal fut suivi d'un autre. Comme si l'on eût voulu rapeller le Judaïsme, on commença à faire consister la Religion, non dans la pureté de l'ame, mais dans des Cérémonies. On l'apliqua à certaines choses plus propres à exercer le corps, qu'à corriger le coeur. On vint à élever le zéle de Parti, & l'atachement à certaines opinions, au dessus de toutes les autres vertus: ainsi le Christianisme intérieur & véritable devint aussi rare, que l'extérieur & l'aparent étoit ordinaire.

Dieu ne put voir cette corruption sans témoigner par ses châtimens combien elle lui étoit odieuse. Du fond de la Scythie & de l'Allemagne il tira des Armées innombrables, dont il couvrit le Monde Chrétien. Mais voyant que les ravages éfroyables que firent ces Armées, & les sanglantes victoires qu'elles remportérent sur les Chrétiens, n'étoient d'aucune éficace pour l'amendement de ceux qui échapérent à ces terribles Ennemis: il permit dans sa juste colére, qu'il s'élevât dans l'Arabie un faux Prophéte, le fameux Mahomet, & qu'il formât une nouvelle Religion, directement contraire à la Religion Chrétienne, mais assez conforme à la vie de la plûpart des Chrétiens de ce tems là. Les premiers qui embrassérent cette nouvelle Doctrine, furent les Sarrazins, qui s'étoient revoltez contre l'Empereur Héraclius. Ces Peuples subjuguérent en fort peu de tems l'Arabie, la Syrie, la Palestine, l'Égypte, & la Perse. L'Afrique & l'Espagne eurent aussi le même sort. Quelques siécles s'étant écoulez, les Turcs, Peuples très-belliqueux, vinrent enlever aux Sarrazins une bonne partie de ce qu'ils avoient conquis; & après plusieurs combats, ils acceptérent l'ofre que ceux-ci leur firent d'entrer par une Alliance dans les mêmes intérêts. Ils se laissérent ensuite aisément persuader de recevoir la Religion de leurs nouveaux Alliez: Religion commode, & qui flatoit par ses maximes la licence de leurs moeurs. Peu à peu ils devinrent les maîtres, & jettérent les fondemens d'un puissant Empire, qui ayant commencé par la prise des Villes de l'Asie, & continué par la conquête de la Grèce, s'est étendu par ses victoires jusqu'à la Hongrie, & jusqu'aux frontiéres de l'Allemagne.

[Note marg.: _Contre la soumission aveugle, qui est le fondement du Mahométisme._]

II. Cette Religion a en général 2 caractéres, l'un d'inspirer la cruauté, & de porter ses Sectateurs à répandre du sang; l'autre, d'exiger une soumission aveugle, de défendre l'examen de ses Dogmes, & d'interdire au Peuple, par une suite naturelle de ce principe, la lecture des Livres qu'elle leur fait recevoir comme sacrez. Dès là, il est aisé de voir l'injustice & le peu de droiture de son Auteur, & l'on ne peut qu'on ne le tienne pour suspect. Cette conduite, en éfet, ressemble assez à celle d'un Marchand qui ne voudroit vendre ce dont il trafique, qu'à condition qu'on l'achetât sans le voir & sans l'examiner. Il est vrai qu'en matiére de Religion, tout le monde n'a pas les yeux également propres à discerner le vrai d'avec le faux; & que la présomption, les passions, & le préjugé de la coutume obscurcissent l'Esprit de la plûpart des hommes; & l'engagent dans l'erreur. Mais d'ailleurs, on ne sauroit, sans faire injure à la bonté de Dieu, s'imaginer qu'il ait rendu le chemin du salut inaccessible à ceux qui le cherchent préférablement aux avantages & à la gloire du Monde; qui pour y parvenir soumettent à Dieu, & leurs personnes, & tout ce qu'ils possédent, & lui demandent on secours. Et puis qu'il a donné à tous les hommes le pouvoir de juger des choses, pourquoi n'exerceroient-ils pas leur jugement sur les objets les plus dignes d'être connus, & que l'on ne peut ignorer sans courir le risque de perdre la félicité éternelle?

[Note marg.: _1. Preuve contre les Mahométans, tirée de l'Écriture Sainte dont ils avouent en partie la divinité._]

III. Mahomet & ses Sectateurs avouent que Moyse & Jésus-Christ ont été envoyez de Dieu, & que ceux qui ont travaillé à répandre & à établir la Religion Chrétienne ont été des personnes saintes & pieuses. Cependant l'Alcoran, qui est la Loi de Mahomet, oblige à croire quantité de choses contraires à celles que Moyse & Jésus-Christ nous aprennent. Je n'en raporterai qu'un exemple. Tous les Apôtres & tous les Disciples de Jésus-Christ disent d'un commun consentement, qu'après que nôtre Seigneur fut mort sur la croix, il ressuscita le troisiéme jour, & fut vu par un grand nombre de personnes. Mahomet, au contraire, enseigne que Jésus-Christ fut enlevé secrettement dans le Ciel, & que ce ne fut qu'un Fantôme qui fut ataché à la croix; qu'ainsi il ne mourut pas, & qu'il trompa les Juifs par cette illusion.

[Note marg.: _Que l'Écriture n'a pas été corrompue._]

IV. Les Mahométans ne peuvent répondre à cette objection, qu'en disant que les Livres de Moyse & des Disciples de Jésus-Christ ne sont pas demeurez tels qu'ils étoient du commencement, & qu'ils ont été corrompus. C'est précisement ce que répond Mahomet. Mais nous avons déjà fait voir la vanité de cette chicane dans nôtre troisiéme Livre. Si quelqu'un disoit aux Mahométans que leur Alcoran est corrompu, ils le nieroient, & prétendroient que cette réponse sufit; tant qu'on ne leur prouve pas cette corruption. D'ailleurs ils ne peuvent pas aporter en faveur de leurs Livres, les argumens que nous alléguons pour les nôtres. Nous disons, par exemple, qu'aussi tôt que nos Livres sacrez eurent été composez, il s'en répandit par tout le Monde une infinité de Copies; qu'ils furent traduits en plusieurs Langues, & fidélement conservez par toutes les Sectes du Christianisme fort éloignées les unes des autres par la diversité de leurs sentimens: & c'est, encore une fois, ce qu'ils ne peuvent prouver de leurs Livres.

Ils se persuadent que dans le Chapitre XIV. de l'Évangile de S. Jean où Jésus-Christ promet qu'il envoyera un Consolateur, il y avoit quelque chose touchant Mahomet, & que les Chrétiens l'ont fait éclipser. Là-dessus je leur demande, s'ils croyent que les Chrétiens ont commis cette fraude avant ou après le tems auquel Mahomet vint au Monde? S'ils disent que cela arriva après que Mahomet eut paru, je soutiens que c'étoit une chose absolument impossible; puisque, dès ce tems-là, il y avoit par tout le Monde un nombre presque infini d'Exemplaires du Nouveau Testament, en Grec, en Syriaque, en Arabe, en Éthiopique, en Latin même de plus d'une sorte de Version, & que tous ces Exemplaires s'acordent sur ce passage du Chap. XIV. sans qu'il y ait la moindre diversité de leçon. S'ils disent que cette corruption se fit avant que Mahomet vînt au Monde, je répons que cela ne se peut dire, puis qu'alors aucune raison n'obligeoit les Chrétiens à en user ainsi. Car comment auroient-ils pu prendre les devans, à moins que de savoir ce que Mahomet enseigneroit un jour? Et c'est ce qu'ils ignoroient tout à fait. De plus, si les Chrétiens eussent trouvé de la conformité entre la Doctrine de Mahomet & celle de Jésus-Christ, pourquoi auroient-ils fait plus de difficulté de recevoir les Livres de ce nouveau Docteur, qu'ils n'en avoient fait d'admettre ceux de Moyse & des autres Prophétes du Peuple Juif? Enfin suposons que ni les Mahométans ni nous, n'ayons aucuns Livres qui nous instruisent, eux, de la Doctrine de Mahomet, & nous, de celle de Jésus-Christ; l'équité voudroit sans doute, en ce cas, que l'on regardât comme Doctrine de Jésus-Christ, celle que tous les Chrétiens reconnoissent pour telle, & comme Doctrine de Mahomet, celle que les Mahométans disent qu'il a enseignée.

[Note marg.: _2. Preuve tirée de la comparaison de la Religion Chrétienne & de la Mahométane & 1. de la comparaison de Jésus-Christ.]

V. Comparons à présent ces deux Religions dans ce qu'elles ont & d'essentiel & d'accessoire, & voyons laquelle est la meilleure. Je commence par les Auteurs de l'une & de l'autre. Mahomet même avoue que Jésus-Christ [Note marg.: avec Mahomet._] est le Messie qui avoit été promis dans la Loi & dans les Prophétes. Il l'apelle la _Parole, l'Intelligence & la Sagesse de Dieu_, & il dit qu'il n'a point eu proprement de Pére selon la chair: au lieu que pour lui, ses Sectateurs croyent qu'il est né selon les voyes ordinaires. Jésus-Christ a mené une vie pure & irrépréhensible: Mahomet a exercé long tems l'infame métier de Voleur, & pendant toute sa vie il s'est plongé dans les voluptez criminelles. Jésus-Christ a été élevé dans le Ciel, de l'aveu même de Mahomet: & pour ce qui est de lui, il est encore aujourd'hui renfermé dans un sépulcre, Qu'on juge après celà, lequel des deux mérite le plus d'être suivi.

[Note marg.: _2. De la comparaison des actions de l'un & de l'autre._]

VI. Examinons ensuite les actions de l'un & de l'autre. Jésus-Christ a rendu la vue aux aveugles, & la santé aux malades; il a fait marcher les boiteux; il a fait revivre des personnes mortes, & Mahomet en tombe t'accord; Mahomet donne pour preuves de sa Mission, non le pouvoir de faire des miracles, mais l'heureux succès de ses Armes. Quelques-uns néanmoins de ses Disciples ont prétendu qu'il en avoit fait. Mais c'étoient, ou des choses que l'Art seul pouvoit produire, comme ce qu'ils disent d'un pigeon qui voloit à son oreille; ou des choses dont ils ne citent aucuns témoins, par exemple, qu'un chameau lui parloit de nuit; ou qui, enfin, sont si absurdes qu'il ne faut que les proposer pour en faire voir l'extravagance, comme ce que les mêmes Auteurs raportent, qu'une grande partie de la Lune étant tombée dans sa manche, il la renvoya au Ciel pour rendre à cet Astre la rondeur qu'il avoit perdue. Là dessus, qui ne prononcera que l'on doit s'en tenir à celle de ces deux Loix qui a de son côté les témoignages les plus certains de l'aprobation divine?

[Note marg.: _3. De la comparaison de ceux qui ont les premiers embrassé le Christianisme & le Mahométisme._]

VII. Jettons aussi les yeux sur ceux qui ont les premiers embrassé ces deux Loix. Ceux qui se soumirent d'abord à l'Évangile étoient des personnes qui craignoient Dieu, & dont la vie étoit simple & sans faste. Or il est de la bonté de Dieu de ne pas soufrir que des personnes, qui ne tâchent qu'à lui plaire, soient trompées par des aparences de miracles. Les premiers Sectateurs de Mahomet étoient des Voleurs de grand chemin, & qui, bien loin d'avoir quelques sentimens de piété, n'avoient pas même ceux de l'humanité.

[Note marg.: _4. De la comparaison des moyens par lesquels ces 2. Religions se sont établies._]