Traité de la Vérité de la Religion Chrétienne

Chapter 21

Chapter 213,805 wordsPublic domain

[Note marg. A: Es. LIII. 4. Jer. XXXI. 31. &c.]

[Note 35: _Isch Copher_. Voyez la Paraphr. Chald. sur le Cantique des Cant. I. 14. Les Rab. Judas & Siméon ont dit que le Messie porteroit nos péchez.]

[Note marg.: 2. _Preuve. Comparaison de l'état présent des Juifs avec ce que la Loi leur promettoit._]

XVII. Outre tous les passages qui marquent expressément le tems du Messie, & d'où nous concluons invinciblement que ce tems est passé, les Juifs n'ont qu'à jetter les yeux sur leur état présent pour en être convaincus. Lors que Dieu traita Alliance avec eux par Moyse, il leur promit qu'ils posséderoient la Palestine tranquillement & heureusement, tant qu'ils méneroient une vie conforme à ses Préceptes. A quoi il ajoûta des menaces de bannissement, & de plusieurs autres maux de cette espéce, au cas qu'ils vinssent à violer ses Loix. Mais il leur promit, cependant, que si après avoir quelque tems gémi sous la pesanteur de ces maux, ils venoient à se repentir de leurs crimes, & qu'ils rentrassent dans les bornes de leur devoir, il se laisseroit toucher de compassion pour eux, & les feroit retourner en leur Païs, quand même ils auroient été dispersez jusqu'aux extrémitez de la Terre. Cela se voit en plusieurs passages, particuliérement au Ch. XXX du Deuter. & au I. de Néhémie. Or depuis plus de 1500 ans les Juifs sont bannis de leur Païs; ils n'ont plus de Temple;[36] & si quelquefois ils ont entrepris d'en rebâtir un, ils ont rencontré des obstacles insurmontables: jusques-là que sous Julien à peine eurent-ils mis la main à l'oeuvre, qu'il sortit de terre, auprès des fondemens, de grands tourbillons de flammes, qui dévorèrent ceux qui travailloient. C'est ce que nous apprenons d'Ammien Marcellin[e] Auteur Payen. Autrefois, le Peuple s'étant plongé dans les plus grands vices, & étant allé jusqu'à sacrifier les enfants à Saturne, à compter l'adultère pour rien, à piller la Veuve & le Pupille, à répandre en abondance le sang innocent, crimes que les Prophètes leur ont souvent reprochés; toute la peine que Dieu leur infligea, fut un exil de 70 ans, pendant lequel, encore, il ne cessa de s'adresser à eux par les Prophètes, & de les consoler par l'espérance du retour, dont il leur marqua même le temps. En vérité cette peine est bien légère, au prix de ce qu'ils souffrent depuis la dernière dissipation qui leur arriva sous les Empereurs Romains. Ils ne sont pas seulement privez de leur Patrie, ils sont l'objet du mépris de tout le monde. Aucun Prophète ne s'élève parmi eux. De quelque côté qu'ils se tournent, ils n'aperçoivent aucune marque qui leur fasse espérer d'être rétablis dans leur leur Païs. Leurs Docteurs, comme s'ils étoient frapez de vertige, se sont laissé aller à ces Contes bas, & à ces opinions ridicules dont le Talmud est rempli, ausquelles ils osent donner le nom de Loi Orale, & qu'ils mettent en parallèle avec la Loi que Moyse a écrite, pour ne pas dire qu'ils la préférent à cette Loi. Qu'y a-t-il par exemple, de plus ridicule que ce qu'ils disent, que Dieu pleura de ce qu'il avoit laissé détruire Jérusalem, & qu'il lit exactement la Loi tous les jours? Qu'y a-t-il de plus puéril, que ce qu'ils content du Béhémoth & du Leviathan, & que je ne puis m'amuser à raporter, non plus que cent autres rêveries? Quel est donc le grand crime qui a atiré sur eux de si terribles malheurs? Certes, ce n'est pas l'Idolatrie, à laquelle ils étoient autrefois si sujets, & qui fut cause de leur captivité. Ce ne sont pas aussi ni les homicides ni les adultéres. Ils sont assez innocens à cet égard; ils tâchent même, à l'envi les uns des autres, [37]de se rendre Dieu propice des priéres, & par des jeûnes: mais Dieu n'y a aucun égard. Il faut donc nécessairement dire l'une ou l'autre de ces deux choses; ou que l'Alliance Mosaïque a été entiérement abolie, ou que le Corps entier de la Nation Judaïque s'est rendu coupable de quelque crime bien énorme & dont la punition n'est pas encore achevée. Si c'est la seconde de ces deux choses, qu'ils nous disent quel est ce crime, & s'ils ne le peuvent, qu'ils commencent donc à ajoûter foi à ce que nous disons, que ce crime n'est autre que celui d'avoir rejetté le Messie, qui est venu avant que ces malheurs leur arrivassent.

[Note 36: _Et si quelquefois ils ont entrepris_ &c. Cela est arrivé sous Adrien, sous Constantin & sous Julien.]

[Note marg.: Jer. xxv. 13]

[Note e: Cet historien était Grec, de la ville d'Antioche; il fleurissait sous les Empereurs Gratien & Valentinien au milieu du quatrième siècle. TRAD. DE PAR.]

[Note 37: _De se rendre Dieu propice par des priéres._ Si l'on en croit les Juifs, ils ont rendu service à Dieu en rejettant le faux Messie, que tant de personnes ont reçu.]

[Note marg.: Que Jésus est le Messie. Preuves tirées des prédictions.]

XVIII. Jusqu'ici j'ai prouvé que le Messie doit être venu: je vais présentement montrer qu'il n'est autre que le Jésus que nous adorons. Tous les autres qui se sont vantez d'être le Messie, ou qui ont même passé pour tels n'ont laissé aucune Secte qui conservât ce sentiment. Nous n'en voyons aujourd'hui aucune qui fasse profession de reconnoître pour tel, ni Hérode, ni Judas le Gaulonite, ni Barchochébas, qui sous l'Empire d'Adrien se dit être le Messie, & qui trompa les plus éclairez. Mais depuis que Jésus-Christ est venu au Monde, jusqu'à nôtre siécle, il y a toujours eu dans toute l'étendue de la Terre, & il y a encore aujourd'hui un nombre infini de personnes qui suivent sa Doctrine, & qui le révérent comme le Christ. Je pourrois aporter ici beaucoup de choses, qui ont été autrefois ou prédites ou crues touchant le Messie, lesquelles nous croyons avoir été vérifiées en la personne de Jésus-Christ, & qu'on ne prétend pas même avoir été acomplies en aucun autre. En voici quelques-unes. Jésus-Christ étoit de la Famille de David[A]: il est né d'une Vierge, comme l'aprit par révélation celui qui avoit épousé Marie, & qui l'auroit renvoyée, s'il eût cru qu'elle fût enceinte d'un autre selon les voyes ordinaires: il est né à Bethléhem[B], il a commencé[C] à prêcher en Galilée:[D] il a guéri toutes sortes de maladies: il a rendu la vue aux Aveugles, & redressé les Boiteux. Mais je me contente de remarquer une chose que[E] David, Esaïe, Zacharie, & Osée avoient prédite, & dont l'acomplissement subsiste encore aujourd'hui; c'est que le Messie devoit être le Docteur non seulement des Juifs, mais aussi des autres Nations: qu'il anéantiroit le culte des fausses Divinitez, & qu'il rangeroit au service d'un seul Dieu une grande multitude d'Etrangers. Avant la venue de Jésus-Christ, presque tout le monde étoit plongé dans l'Idolatrie. A peine a-t-il paru, qu'elle commença à s'évanouïr peu à peu, & que non seulement plusieurs Particuliers, mais des Rois, & des Nations entiéres quitérent les faux Dieux, pour ne plus adorer que le seul vrai Dieu. Cet heureux changement n'est pas l'éfet des enseignements des Docteurs Juifs, mais de la Doctrine que les Disciples de Jésus-Christ, & ceux qui vinrent après eux, prêchérent par tout le Monde. Par là, ceux qui n'étoient pas encore le Peuple de Dieu, le devinrent; & l'on vit acompli ce que Jacob avoit prophétisé au Ch. XLIX de la Genése, qu'avant que l'autorité du Gouvernement civil fût entiérement ôtée à la Postérité de Juda, le Silo, c'est-à-dire le Messie, selon la Paraphrase Chaldaïque, [38]& selon tous les Interprétes, le Silo, dis-je, viendroit, & que les Nations étrangéres mêmes se viendroient soumettre à lui.

[Note marg. A: Ps. LXXXIX. 4. Es. IV. 2. &c.]

[Note marg. B: Mich. V. 2.]

[Note marg. C: Es. IV. 1.]

[Note marg. D: Es. XXXV. 5.]

[Note marg. E: Ps. II. 8. XXII. 18.]

[Note marg.: Es. II. 18. 20. XXXI. 7.]

[Note marg.: Es. XI. 10.]

[Note 38: _Et selon tous les Interprétes_ &c. Ces Interprétes sont les Rabbins Siloch, Béchaï, Salomon, Abenezra & Kimehi.]

[Note marg.: _Réponse à l'objection que quelques-unes de ces prédictions n'ont pas été accomplies._]

[Note marg.: Esaïe. XXIX. 2. Dan. XXII. 4. 9.]

XIX. Les Juifs nous objectent ici, que certaines choses qui ont été prédites touchant le tems du Messie, n'ont pas encore eu leur acomplissement. Je répons que les prédictions qu'ils aportent pour exemple, sont ou obscures, ou sujettes à diverses interprétations, & que par conséquent elles ne nous doivent pas faire renoncer à des choses qui sont très-intelligibles & très-claires, telles que sont, la sainteté de la Morale de Jésus-Christ, la grandeur de la récompense qu'il a promise à ses Fidéles; la clarté & l'évidence des termes dans lesquels il la propose. A quoi si l'on ajoûte les miracles, qui ne voit que ce devoient être des raisons sufisantes pour faire embrasser sa Doctrine? Pour ce qui est des Prophéties, leur obscurité, qui leur a fait donner le nom de Livres fermez, est telle qu'on ne peut souvent les entendre sans le secours de la Grace. Or il est juste que Dieu refuse ce secours à ceux qui n'ont pas voulu profiter des lumiéres plus vives & plus convainquantes que ne sont les Oracles. Pour ce qui est des passages qu'ils nous objectent, ils savent bien eux-mêmes qu'ils peuvent recevoir plusieurs explications. Si quelqu'un veut se donner la peine de confronter les anciens Interprétes, qui ont vécu pendant la captivité de Babylone, ou dans les tems de Jésus-Christ, avec ceux qui ont écrit depuis que le nom de Chrétiens est devenu odieux aux Juifs, il trouvera que les premiers ont expliqué les passages controversez, d'une maniére assez conforme au sens que nous leur donnons; & il en conclura avec raison, que si les Nouveaux Interprétes ont inventé d'autres sens, éloignez de ceux que les anciens Juifs recevoient aussi bien que nous, ils ne l'ont fait que par passion, & dans le dessein de se faire des armes contre nous.

Mais pour dire quelque chose de plus particulier sur ces prédictions non [Note marg.: Es. XI.6.] acomplies, les Juifs, tout atachez qu'ils sont à la lettre & au sens propre des mots, n'ignorent pas qu'il y a quantité d'endroits dans l'Écriture, qui se doivent entendre dans un sens de métaphore & de figure. Tels sont ceux qui atribuent à Dieu des choses qui n'apartiennent qu'à l'Homme, qui disent qu'il est descendu, & qui lui donnent une bouche, des oreilles, des narines &c. Pourquoi donc ne pourrions-nous pas aussi expliquer dans un sens de figure la plûpart des choses qui sont prédites touchant les tems du Messie? Pourquoi n'entendrions-nous pas ainsi ce qui est dit, _qu'alors le loup paîtra avec l'agneau, le léopard avec le chevreau, & le lion avec le bétail; que l'enfant se jouera avec l'aspic; que la montagne de Dieu s'élévera au dessus des autres montagnes & que les étrangers y aborderont pour y sacrifier_. Enfin, il y a certaines promesses qui paroissent absolues, mais qui dans le fond renferment une condition; & cette condition se peut découvrir ou dans ce qui précéde, ou dans ce qui suit, ou dans le sens même de la promesse. C'est ainsi que Dieu a promis beaucoup de choses aux Juifs, au cas qu'ils reçussent le Messie, & qu'ils lui voulussent obéir. Et si l'événement n'y a pas répondu, c'est à eux-mêmes, & non pas à Dieu, qu'ils s'en doivent prendre. S'il y a quelques promesses absolues & indépendantes de cette condition, qui ne soient pas encore acomplies, il ne s'ensuit pas de là qu'elles soient vaines, ou que nous les apliquions mal, mais que nous en devons encore atendre l'éfet. Car les Juifs tiennent pour constant que le tems, ou si l'on veut, le Régne du Messie, doit durer jusqu'à la consommation des siécles.

[Note marg.: _Réponse à l'objection prise de la bassesse & de la mort de Jésus-Christ._]

XX. La plûpart des Juifs sont choquez de la condition obscure & basse de Jésus-Christ; mais à tort. Ils devroient avoir apris en mille endroits de l'Écriture que Dieu éléve les humbles, & qu'il abaisse les orgueilleux. Ils devroient y avoir remarqué que Jacob, qui avoit passé le Jourdain sans autre équipage que son bâton, le repassa quelque tems après avec une quantité incroyable de bétail; que Moyse étoit exilé, pauvre, & réduit à la condition de berger, lors que Dieu lui aparut dans le buisson, & lui donna la conduite de son Peuple; que David fut tiré d'entre les troupeaux pour être élevé sur le Trône; qu'en un mot l'Écriture sainte est pleine d'exemples qui prouvent cette vérité. À l'égard du Messie, les Prophétes disent que la [a]nouvelle de sa venue seroit agréable aux Pauvres; [b]qu'il n'exciteroit ni querelles ni disputes; qu'il agiroit d'une maniére pleine de douceur; qu'il épargneroit le roseau cassé, & qu'il n'éteindroit pas dans le lumignon fumant ce qu'il y resteroit de chaleur.

Les maux qu'il a souferts, & la mort même qu'il a subie, ne doivent pas le rendre plus odieux que cette condition peu relevée. Souvent Dieu permet que non seulement les gens de bien soient inquiétez & afligez par les méchans, comme Lot le fut par les habitans de Sodome; mais que ceux-ci même les fassent mourir. Abel fut massacré par son frére; [39]Ésaïe fut scié; les fréres Macchabées & leur Mére expirérent au milieu des tourmens. Dans le Ps. LXXIX. que les Juifs chantent aussi bien que nous, on voit une triste description des cruautez que les Ennemis de ce Peuple avoient exercées contre lui. _Ils ont donné_, dit le Psalmiste, _les corps morts de tes serviteurs aux oiseaux pour leur servir de pâture. Les restes de ceux que tu aimes, ô Dieu, ont servi de nourriture aux bêtes. Ils ont répandu leur sang aux piez de murs de Jérusalem, & il ne s'est trouvé personne qui les ensevelît, &c._ Quand tous ces exemples nous manqueroient, [40]le Ch. LIII d'Ésaïe prouveroit sufisamment à toute personne atentive, que le Messie a du parvenir à son Régne par les miséres, & par la mort; & aquerir ainsi le pouvoir d'enrichir les Fidèles des biens les plus excellens. Nous le mettrons ici tout entier _Qui a cru à nôtre parole, & qui a reconnu la puissance de Dieu? La cause de cette incrédulité est, qu'Il s'est élevé comme un tendre rejetton sous les yeux de Dieu, & comme une herbe qui...

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[Note 39: _Ésaïe fut scié._ C'est ce que porte la Tradition des Juifs. Joséphe le dit aussi liv. X. 4. Chalcidius sur le Timée de Platon, _Ces deux Prophétes ont été tuez par des scélérats, qui ont écartelé l'un & lapidé l'autre._ C'est à cela qu'il faut raporter Héb. XII. 37.]

[Note marg. a: Es. LXI, 1.]

[Note marg. b: Es. XLII. 2. 3. 4]

[Note 40: _Le chapitre_ LIII. _d'Ésaïe._ La Paraphrase Chaldaïque & de la Gemara de Babylone ont expliqué ce chap. du Messie.]

[Page 330 du document manque]

...ra leurs péchez.. [46] Lors que les dépouilles se partageront entre les combatans, je lui en donnerai une part excellente; parce qu'il s'est livré à la mort; qu'il a été mis au rang des scélérats; & que portant la peine des péchez des autres, il s'est établi intercesseur pour ceux qui étoient coupables._

[Note 46: _Lors que les dépouilles se partageront._ La Gemare de Babylone enseigne que cela se doit entendre dans un sens spirituel.]

Nous défions ceux que nous combatons ici, de nous pouvoir marquer quelques-uns de leurs Rois ou de leurs Prophétes, à qui tout ce Chapitre se puisse apliquer. Les Juifs modernes se sont avisez de prétendre qu'il s'agissoit ici, non d'une personne singuliére, mais de leur Nation même dispersée dans tous les endroits du Monde; & qui à la faveur de cette dispersion, devoit faire par tout un grand nombre de Prosélytes par ses bons exemples, & par ses discours. Mais I. cette explication choque une infinité [Note marg.: Dan. IX. Neh. IX. &c.] de passages de l'Ecriture, qui disent clairement [47]qu'il n'est rien arrivé de fâcheux aux Juifs, qu'ils n'ayent mérité par leurs crimes; rien même qui ne soit beaucoup au dessous de ce qu'ils ont mérité. II. La suite & l'enchaînure de ce Discours prophétique ne s'ajuste nullement avec cette interprétation. Le Prophéte, ou ce qui s'acorde mieux aux termes de ce passage, Dieu lui-même s'exprime ainsi, _Ce mal lui est arrivé à cause des péchez de mon Peuple._ Or le Peuple d'Esaïe, ou plutôt, celui de Dieu, par distinction, n'est autre que la Nation Juive: & par conséquent celui dont Esaïe dit qu'il a soufert de si terribles maux pour son Peuple, ne peut pas être le Peuple Hébreu. Les anciens Docteurs Juifs étoient donc beaucoup plus raisonnables que ceux d'aujourd'hui, lors qu'ils avouoient que tout ce Chapitre regarde le Messie. Cet aveu, & le respect de l'Antiquité, ont obligé quelques Juifs modernes de feindre deux Messies, l'un, disent-ils, fils de Joseph qui devoit soufrir beaucoup de maux, & même une mort sanglante; & l'autre, qui sera fils de David, qui régnera glorieusement; & dont toutes les entreprises auront un très-heureux succès. Mais on sent bien que c'est là une pure défaite, & qu'il eût été bien plus naturel & plus conforme aux Oracles des Prophétes, [48]de reconnoître un seul Messie, à qui mille traverses terminées par le dernier suplice, ouvriroient un chemin à la Royauté. C'est ce que nous croyons à l'égard de Jésus-Christ, & c'est aussi ce que l'événement a parfaitement confirmé.

[Note 47: _Qu'il n'est rien arrivé de fâcheux aux Juifs._ Cela paroît par les passages ci-dessus alléguez, & par Daniel IX & Néhémie IX. Outre que celui dont parle Esaïe devoit prier Dieu pour les Gentils, ce que les Juifs ne font pas.]

[Note 48: _De reconnoître un seul Messie._ C'est ce que fait Abarbanel sur le chapitre LIII. d'Esaïe.]

[Note marg.: _Examen du préjugé favorable que beaucoup de Juifs ont pour ceux qui ont condamné Jésus-Christ._]

XXI. Il y a bien des Juifs qui embrasseroient la Doctrine de l'Evangile, s'ils n'étoient retenus par une grande opinion qu'ils ont conçue de la vertu & de la probité de leurs Ancêtres, & sur tout des Sacrificateurs qui par un éfet de leurs préjugez, ont condamné Jésus-Christ & rejetté sa Doctrine. Je n'ai pas dessein de faire ici des reproches à ces sortes de Juifs. Cependant la nécessité d'une juste défense m'oblige à leur dépeindre ici ces Ancêtres, pour qui ils ont tant de vénération. Je ne le ferai que par les couleurs & par les traits que me fournissent les termes exprès de leur Loi, & des Livres de leurs Prophétes. C'est là qu'assez souvent ils sont traitez d'hommes incirconcis de coeur, & d'oreilles; de Peuple hypocrite, qui pendant qu'il honore Dieu de ses lèvres, & par tout l'apareil des cérémonies, le déshonore dans le fond par un Esprit profane & éloigné de lui. Ce sont leurs Ancêtres, qui en vinrent presque à un parricide contre la personne de Joseph, & qui changérent ce cruel dessein en celui de le vendre pour esclave. Ce sont leurs Ancêtres, qui par des revoltes continuelles rendirent la vie ennuyeuse à Moyse; à ce Moyse, qui étoit leur Chef & leur libérateur; & aux ordres de qui ils avoient vû plusieurs fois l'Air, la Terre, & la Mer obéïr sans résistance. Ce sont leurs Ancêtres, qui conçurent du dégoût pour le pain que Dieu leur envoya du Ciel, & qui dans le tems même qu'ils étoient encore pleins de la chair de ces oiseaux dont il les avoit nourris miraculeusement, furent assez insolens pour se plaindre, comme s'ils eussent été travaillez de la famine la plus cruelle. Ce sont leurs Ancêtres qui abandonnérent, avec la derniére perfidie, David l'un de leurs plus grands & de leurs meilleurs Rois, pour suivre son fils dans la rebellion. Ce sont leurs Ancêtres, qui tuérent dans le Parvis du Temple Zacharie fils de Jojada; & qui par là firent du Sacrificateur même la victime de leur cruauté. A l'égard de leurs souverains Sacrificateurs, c'est de ce rang que furent ceux qui par de fausses acusations atentérent à la vie de Jérémie le Prophéte, & qui l'auroient infailliblement perdu, si le crédit de quelques Grands ne l'eût arraché à leur fureur. Toûjours eurent-ils assez d'autorité pour extorquer du Roi une permission de renfermer ce Prophéte dans un cachot, où il demeura jusqu'à la prise de Jérusalem.

Si quelqu'un s'imaginoit que les Juifs qui vivoient du tems de Jésus-Christ, avoient beaucoup plus de probité que ceux dont nous venons de parler, il n'a, pour se détromper, qu'à lire l'Histoire de Joséphe. C'est là qu'il pourra voir dans les Juifs d'alors, les crimes les plus atroces, suivis des punitions les plus éfroyables, quoi que moindres que leurs crimes, [49]au jugement même de cet Auteur. Le Sanhédrin ne valoit pas mieux que le Peuple; & cela n'est pas étonnant; puis qu'il étoit composé de personnes, que la faveur & le caprice de Grands élevoit à cette Dignité, contre la coutume ancienne, qui étoit d'élire librement & par l'imposition des mains. Je dis la même chose des Pontifes, dont la Charge devenue annuelle de perpétuelle qu'elle étoit, fut souvent livrée à celui qui en ofroit le plus.

Faut-il donc trouver étrange que des gens fiers & superbes, d'une ambition excessive, & d'une avarice insatiable, ayent été remplis de rage à la vûe d'un Homme, qui, quand même il n'auroit pas ouvert la bouche contre leurs défauts, les en reprenoit assez par la sainteté de ses Préceptes? Ils ne lui ont rien imputé dont ils n'ayent autrefois chargé les personnes les plus éminentes en piété & en vertu. C'est ainsi que[*] celui des deux Michées qui vécut du tems de Josaphat, fut mis en prison pour avoir maintenu constamment la vérité contre les opositions des faux Prophétes. Achab fit à Élie le même reproche que les Sacrificateurs Juifs faisoient à Jésus-Christ; qu'il étoit un perturbateur du repos de la Nation. On intenta contre Jérémie la même acusation qui fut depuis intentée à Nôtre Seigneur; qu'il avoit prophétizé contre le Temple. Ajoûtons à cela ce que les anciens Docteurs d'Israël ont écrit des tems du Messie: _Alors_, disent-ils, _les hommes égaleront les chiens en impudence, les ânes en opiniâtreté, & les bêtes féroces en cruauté._ Enfin Dieu lui-même qui avoit prévû de tout tems quelle disposition de coeur auroient les Juifs, lors que le Messie viendroit au Monde, prédit par la bouche de ses Prophétes, [f]que le Peuple qu'il n'avoit [Note marg.: Of. XI. 34.] pas jusques là compté pour sien deviendroit son Peuple;[n.m.-b] qu'à peine de chaque ville & de chaque village y auroit-il un Juif ou deux qui allassent adorer sur la Montagne sainte: mais que les Etrangers supléroient ce qu'il manqueroit au nombre des Juifs fidéles & saints;[A] que le Messie seroit aux Juifs un sujet de scandale, & une ocasion de ruïne; & que cette Pierre, après avoir été rejettée par ceux qui avoient la conduite du bâtiment de la maison, seroit mise dans le principal lieu, pour servir de base à tout l'édifice, & pour le rendre plus solide & plus durable.

[Note f: Il y a eu deux Prophétes de ce nom, l'un qui vivoit du tems de Josaphat & d'Achab, & c'est celui dont il s'agit ici. L'autre a vécu environ 100 ans après, & c'est ce dernier dont nous avons un Livre de Prophéties. TRAD. DE PAR.]

[Note 49: _Au jugement même de cet Auteur._ Il dit qu'aucune ville n'a soufert des maux si extrêmes, & qu'aucun siécle n'avoit vu tant de crimes dans les Juifs: qu'ils s'étoient fait plus de mal eux-mêmes, qu'ils n'en avoient soufert de la part des Romains, qui étoient venus pour expier leurs crimes.]

[Note marg. _b_: Jer. III. 14. 17.]

[Note marg. A: Es. VIII. 14. Psau. CXVIII.]

[Note marg.: _Réponse à l'Objection que les Chrétiens adorent plusieurs Dieux._]