Traité de la Vérité de la Religion Chrétienne
Chapter 20
[Note 17: _Dont le naturel avoit du raport avec ces vices._ St. Barnabé dans son Épître fait un long raisonnement là-dessus, dont voici l'abrégé. «Toutes les défenses que Moyse a faites de manger de certains animaux, & de s'abstenir des autres, ont un sens spirituel. _Ne mangez pas de Chair de pourceau,_ dit-il; cela veut dire, ne soyez pas semblables à ceux qui lors qu'ils sont dans l'abondance, oublient leur Seigneur, & qui ne le reconnoissent que dans l'adversité; en éfet, lors que le pourceau a faim, il crie, mais il se tait après qu'on lui a donné à manger. _Ne mangez point d'aigle, de milan, de corbeau_, c'est-à-dire, ne vivez point de rapine, mais gagnez vôtre vie en travaillant. _Ne mangez point de lamproye, de polype, ni de sèche_, c'est-à-dire, ne vous rendez pas semblables à ceux qui vivent toûjours dans l'impiété, & qui sont réservez à la mort éternelle. Car ces poissons qui sont les seuls qui soient défendus, ne s'élévent jamais vers la surface de l'eau, & demeurent toûjours dans le fond. _Ne mangez point d'hyène_, c'est-à-dire ne soyez pas adultére. La raison de ce sens est, que cette bête change de sexe tous les ans. _Vous mangerez des bêtes qui ruminent_; cela signifie qu'il faut se joindre à ceux qui méditent dans leurs coeurs les Préceptes qu'ils ont reçus de vive voix; qui parlent des Ordonnances de Dieu, & qui les gardent, qui savent que la méditation remplit un coeur de joye, & qui en un mot ruminent la parole de Dieu. _Vous mangerez de celles qui ont le pié fourchu_: c'est que les Justes, dans le tems même qu'ils cheminent dans ce siécle, atendent celui qui est à venir. Admirez par cet échantillon la beauté des loix de Moyse.» Philon & Aristée citez par Eusébe ont fait les mêmes réflexions.]
[Note 18: _À ceux d'entre les Cananéens_ &c. C'étoient ceux qui craignoient Dieu, mais qui n'étoient pas circoncis. Il en est parlé Lévit. XXII. 25. & XXV. 4. 7.]
[Note 19: _Les anciens Docteurs Juifs_ &c. Le Rabbin Samuel. Le Talmud dit en général que la Loi ne durera que jusqu'au tems du Messie. Le R. Béchaï & quelques-autres, croyent que la Loi qui défendoit de certaines viandes, n'obligeoit que les Juifs qui demeuroient dans la Palestine. Il est même à remarquer que les Juifs ignorent ce que signifient la plûpart des noms d'animaux qui sont marquez dans la Loi, & qu'il y en a beaucoup d'autres sur lesquels ils disputent. Or il n'y a pas d'aparence que Dieu les eût laissez dans cette ignorance, si cette Loi eût dû durer jusques à ce jour.]
XII. Pour ce qui est des jours [Note marg.: _2. De la diférence des jours._ solemnels, & distinguez des autres jours, ils furent tous instituez en mémoire de la grace que Dieu fit à son Peuple, de le délivrer du cruel esclavage qu'il soufroit en Égypte, & de le mener dans la Terre promise. Or Jérémie dit au Ch. XVI. & XVIII. qu'un jour viendroit auquel de nouvelles graces infiniment plus excellentes, obscurciroient tellement celle-là, qu'à peine en seroit-il plus parlé. Outre cela les jours de fête eurent aussi le même sort que les sacrifices. Le Peuple vint à les estimer plus qu'il ne devoit, & à croire que pourvu qu'il les observât exactement, les péchez qu'il pourroit commettre d'ailleurs, seroient extrêmement légers. C'est là-dessus que Dieu déclare au Ch. I. d'Esaïe, _qu'il avoit du dégoût pour leurs nouvelles lunes, & pour leurs fêtes; & qu'elles lui étoient tellement à charge, qu'à peine pouvoit-il plus les suporter._
Mais, au moins, dit-on, la Loi du Sabbat est une Loi universelle & irrévocable, puis qu'elle a été donnée, non à un seul Peuple, mais à Adam, le Pére de tous les hommes du Monde; & cela, immédiatement après la Création. Je répons que de l'aveu même des plus savans d'entre les Juifs, il y a là-dessus deux Loix diférentes: l'une qui ordonne que l'on se souvienne du jour du Sabbat, Exode XX. 8: l'autre qui porte qu'on le doit sanctifier, Exode XXX, 31. On obéït à la premiére en repassant religieusement dans son esprit la création du Monde. On observe la seconde, en s'abstenant de toute sorte de travail. La premiére a été établie dès le commencement du Monde, [20]& observée par les Patriarches, & par toutes les personnes pieuses qui ont vécu avant la Loi; telles qu'ont été Enoch, Noé, Abraham, Isaac, & Jacob. Mais on ne voit pas [21]que dans le grand nombre de voyages que ces derniers ont faits, ils se soient jamais reposez pour célébrer le Sabbat; au lieu qu'on trouve dans l'Histoire sainte plusieurs exemples de cette interruption de voyage, depuis la sortie d'Égypte. Car après que les Israëlites eurent été tirez de ce Païs, & qu'ils eurent heureusement passé la mer rouge, la premiére chose qu'ils firent, fut de célébrer tranquillement ce grand jour de leur délivrance, en chantant à Dieu un Cantique de victoire. Ce fut alors que la seconde Loi du Sabbat fut établie. Depuis cela, les Israëlites eurent ordre de le célébrer par un parfait repos. Le premier passage qui en fait mention, est celui où il est parlé de la Manne, & de ce que les Israëlites devoient observer en la recueillant, Ex. XXXV. 2. Lev. XXIII. 3. Mais ce qui fait voir que cette maniére d'observer le Sabbat avoit eu lieu dès le jour du passage de la mer rouge, c'est qu'au Ch. V. du Deut. vers. 15, Dieu donne pour raison de cette observation exacte & religieuse, la délivrance d'Égypte. On voit aussi dans les passages que j'ai alléguez, que dans cette seconde Loi Dieu avoit égard aux Esclaves, & qu'il vouloit adoucir leur condition, que leurs Maîtres rendoient extrêmement dure, par le travail sans relâche auquel ils les obligeoient: ce qui a un raport manifeste à la maniére dure & tyrannique dont les Israëlites avoient été traitez en Égypte, & à leur afranchissement. Il est vrai que [22]cette Loi obligeoit aussi les Habitans de Canaan, qui étoient mêlez avec les Israëlites. Mais c'étoit afin que le repos fût égal dans tout ce Païs-là, étant observé par tous ceux qui y habitoient. Il y a, au reste, une preuve très-solide, qui fait voir que cette Loi n'étoit imposée qu'aux Israëlites, & nullement aux autres Nations: c'est qu'en plusieurs endroits de l'Écriture, elle est apellée un signe, & même une Alliance particuliére entre Dieu & son Peuple comme Exod. XXXI. 13. 16.
[Note 20: _Et observée par les Patriarches._ C'est d'eux qu'est parvenue jusqu'aux Grecs l'opinion qui leur a fait regarder le septiéme jour avec plus de vénération que les autres, comme l'a remarqué Clément Alexandrin.]
[Note 21: _Que dans le grand nombre de voyages.. ils se soient jamais reposez._ C'est dans ce sens que Justin & Tertullien ont assuré que les Fidéles de ce temps n'avoient jamais observé le Sabbat.]
Cela posé; je dis, que toutes les choses qui ont été instituées pour servir vir de mémorial à la sortie d'Égypte, n'étoient pas telles qu'elles dussent toûjours durer. Nous l'avons déjà montré par les promesses que Dieu fait de plusieurs graces beaucoup plus considérables que celles-là. Ajoûtez à cela, que si la Loi qui ordonne de se reposer le septiéme jour, eût été établie dès le commencement du Monde, & qu'en vertu de cela elle fût irrévocable, elle auroit toûjours dû l'emporter sur d'autres Loix qui lui étoient oposées, & qu'on ne pouvoit garder qu'en la violant; & c'est précisement le contraire de ce qui est arrivé. [23]Les Juifs ont toûjours circoncis leurs enfans en ce jour; & lors que le Temple subsistoit, on y égorgeoit des victimes le jour du Sabbat, de même que les autres jours. Les Docteurs juifs mêmes font bien connoître qu'ils ne croyent pas cette Loi indispensable, lors qu'ils disent qu'il étoit permis de violer le Sabbat par l'ordre d'un Prophéte; ce qu'ils confirment par l'exemple de la prise de Jericho, qui arriva à pareil jour sous la direction de Josué. Quelques-uns d'entr'eux voyant qu'Esaïe prédit au Ch. LXVI. 23. que le Culte de Dieu ne seroit plus afecté aux Sabbats, & aux nouvelles Lunes, & qu'il auroit lieu dans tous les jours qui coulent d'un Sabbat à l'autre, & depuis une nouvelle Lune jusqu'à celle qui suit, en ont conclu assez à propos, que lors que le Messie seroit venu, toute diférence de jours seroit entiérement abolie.
[Note 22: _Cette Loi obligeoit aussi les habitans_ &c. Selon le sentiment des Hébreux, elle n'obligeoit pas ceux, qui hors de la Judée observoient les Préceptes des Noachides.]
[Note 23: _Les Juifs ont toûjours circoncis_ &c. De là vient le Proverbe Hébreu, _La Circoncision chasse le Sabbat_. Voyez Jean VII.]
[Note marg.: _3. A l'égard de la Circoncision._]
XIII. Je viens à la Circoncision. Il faut avouer qu'elle est plus ancienne que Moyse, puis qu'elle a été ordonnée à Abraham & à sa Postérité. Mais on doit savoir qu'elle lui fut ordonnée comme un commencement & comme une ébauche de l'Alliance Mosaïque. Cela paroît par les termes mêmes de l'Institution, _Je te donnerai_, dit Dieu à Abraham, Gen. XVII. _Je te donnerai, & à ta postérité, le païs auquel tu as demeuré comme étranger, le païs, dis-je, de Canaan, en possession perpétuelle. Garde donc mon Alliance, toi, & ta postérité à jamais. C'est ici l'Alliance entre moi, & vous & ta postérité; c'est que tout mâle sera circoncis._ Or nous avons déjà vu qu'à cette Alliance il devoit y en succéder une nouvelle, qui seroit commune à tous les Peuples, & par conséquent la Circoncision, qui étoit un caractére de distinction entre les Israëlites & les autres Nations, devoit nécessairement prendre fin. D'ailleurs il est clair que la Circoncision renfermoit un sens mystique, & beaucoup plus excellent que celui qu'on y apercevoit d'abord. C'est ce que veulent dire les Prophétes, lorsqu'ils commandent que l'on circoncise son coeur. Or c'est à cette circoncision intérieure que tendent tous les Préceptes de Jésus-Christ. Ce sens mystique nous oblige d'en chercher aussi un dans les promesses que Dieu atacha à la Circoncision. Selon ce sens, la Terre promise signifioit la Vie éternelle: or personne ne l'a plus clairement révélée que Jésus Christ. Et selon ce même sens, la promesse que Dieu fait à Abraham de le constituer le Pére de plusieurs Nations, devoit avoir son principal acomplissement, lors qu'au lieu de quelques Peuples, dont il étoit le pére selon la chair, toutes les Nations du Monde viendroient à imiter sa foi. Or c'est ce qui n'est arrivé que par l'Évangile. Cela posé, il n'y a plus lieu d'être surpris que ce qui servoit à préfigurer ces choses spirituelles, ait été aboli lors qu'elles ont été acomplies. [14]Si l'on pense que les grâces de Dieu étoient atachées à ce Sceau, on n'a qu'à considérer qu'Abraham même, avant qu'il l'eût reçu, n'a pas laissé d'être agréable à Dieu; & que dans tout le tems que les Israëlites voyagérent par les déserts de l'Arabie, ils ont omis cette cérémonie [Note marg.: Jos. V. 5. 6.] religieuse, sans que Dieu ait témoigné que cela lui déplaisoit.
[Note 24: _Si l'on pense que les graces de Dieu étoient atachées à ce Sceau_ &c. Justin Martyr, Entretien avec Tryphon. «Vôtre circoncision n'a pas été établie comme une oeuvre de Justice, mais comme un signe de la Justice, & comme un symbole qui distinguoit la race d'Abraham des autres Peuples du Monde. Car Dieu a dit à Abraham, _Tout mâle d'entre vous sera circoncis.. & ce sera un signe d'Alliance entre moi & vous._]
Après cela, n'est-il pas surprenant que les Juifs ayent rejetté Jésus-Christ & ses Apôtres, au lieu de leur rendre graces de se qu'ils les afranchissoient du Fardeau pesant des cérémonies; puis que d'ailleurs les miracles qu'ils leur voyoient faire, & [25]qui ne cédoient en rien à ceux de Moyse, ne leur permettoient pas de douter qu'ils n'eussent l'autorité nécessaire pour les délivrer de ce joug. Ils devoient être d'autant plus portez à recevoir favorablement ces premiers Docteurs de nôtre Religion, que ceux-ci n'exigeoient pas d'eux absolument qu'ils acceptassent cette délivrance, & qu'ils leur laissoient une entiére liberté de vivre comme il leur plairoit, pourvu seulement qu'ils suivissent les saintes Régles de l'Évangile, & que, d'ailleurs, ils ne prétendissent pas astreindre+ à l'observation ces cérémonies, les Étrangers à qui elle n'avoit jamais été ordonnée. Cela seul sufit pour faire voir avec quelle injustice les Juifs rejettérent Jésus-Christ, sous prétexte qu'il abolissoit la Loi cérémonielle.
[Note marg.: +Act. XV. Gal. I.]
[Note 25: _Qui ne cédoient en rien à ceux de Moyse._ Le Rab. Lévi Ben Gerson a dit _que les miracles du Messie devoient être plus grands que ceux de Moyse_. Et c'est en éfet ce qui est arrivé, comme il paroît par celui de la Résurrection.]
[Note marg.: Act. XVI. 1. 3. Rom. XIV. 1.]
3. 5. 15. IV. 10.]
Après avoir répondu à cette objection, qui est presque la seule que les Juifs ayent à faire contre les miracles de Jésus-Christ, je viens aux autres Argumens qui sont propres à les convaincre de la vérité du Christianisme.
[Note marg.: _Que les Juifs conviennent qu'un Messie a été promis._]
XIV. Ils demeurent d'acord avec nous, que dans les Oracles des Prophétes, Dieu promet un homme infiniment plus excellent que tous les autres par le ministére de qui Dieu leur a fait quelques graces signalées. Ils apellent cet homme, _Messie_, nom commun à tous ceux qui ont reçu quelque Onction, mais qui lui convient d'une maniére infiniment plus grande & plus sublime qu'à tous les autres. Nous assurons que cet homme est venu: ils prétendent qu'il doit venir. Voilà le grand procès que nous avons les uns contre les autres. Mais qui prendrons nous pour nos Juges, sinon les Livres qu'eux & nous tenons également pour divins? Consultons-les donc, & voyons s'ils ne décident pas la chose en nôtre faveur.
[Note marg.: _Que ce Messie est venu. I. Preuve; le tems marqué pour la venue est expiré._]
XV. [26]Daniel, à qui le Prophéte Ezéchiel a rendu le témoignage d'une piété éminente, n'a pas eu sans doute dessein de nous tromper. Et l'on ne peut pas dire non plus qu'il ait été trompé par l'Ange Gabriel. Or c'est en qualité de Disciple de cet Ange, qu'il nous dit au Ch. IX. de sa Prophétie, que depuis l'Édit en vertu duquel les Juifs rebâtiroient Jérusalem, [27]il s'écouleroit moins de 500 ans, avant que le Messie parût. Depuis cet Édit jusqu'à nôtre siécle plus de 2000 ans se sont passez. Cependant le Messie que les Juifs atendent n'est pas encore venu: & ils ne peuvent nommer personne qui soit venu en cette qualité dans le tems marqué par Daniel. D'ailleurs, Jésus-Christ est venu si précisément dans ce terme, que Néhumias, Docteur Juif, qui vivoit 50 ans avant lui, disoit, qu'avant que 50 ans se fussent écoulez, on verroit l'acomplissement de cet Oracle.
[Note 26: _Daniel, à qui le Prophéte Ezéchiel &c._ Ezéch. XIV. 14. XXXVIII. 3. Joséphe liv. X sur la fin; «Je ne trouve rien de plus admirable en ce grand Prophéte, que ce bonheur tout particulier & presque incroyable qu'il a eu au dessus de tous les autres, d'avoir durant sa vie été honoré des Rois & des Peuples, & d'avoir laissé après sa mort une mémoire immortelle. Car les Livres qu'il a écrits, & qu'on nous lit encore maintenant, font connoître que Dieu même lui a parlé.»]
[Note 27: _Il s'écouleroit moins de 500 ans avant que le Messie parût._ Les Rabbins Salomon Jarchi, Josué & Sadias, reconnoissent que dans ces passages de Daniel, le fils de l'homme est le Messie. Le Rab. Josué qui a vu la ruïne du Temple, disoit que le Messie étoit venu.]
Une seconde marque du tems, auquel le Messie devoit paroître, & qui s'acorde avec la premiére, c'est [28]l'établissement que le même Prophéte prédit que Dieu feroit d'un Empire universel, après que la Postérité de Séleucus[a] & de Lagus[b] auroit cessé de régner. Or le Royaume d'Égypte, qui finit sous Cléopâtre[c], la dernière Personne de la race de Lagus, finit un peu avant la naissance de Jésus-Christ. Une troisiéme marque du tems de l'avénement du Messie, se trouve au Ch. IX. de Daniel, où il est dit, que peu après cet avénement la Ville de Jérusalem seroit détruite, [29]& Joséphe même a entendu cet Oracle de cette totale destruction qui arriva de son tems: donc le tems marqué pour cet avénement étoit alors passé. La derniére marque du tems que nous cherchons, se recueille du Ch. II. d'Aggée. Zorobabel Chef des Juifs & Jésus fils de Josédec souverain Sacrificateur ne pouvoient voir sans une extrême afliction que le Temple qu'ils bâtissoient, ne répondît pas à la magnificence du premier. Dieu les console, en leur promettant que la gloire de ce second Temple seroit plus grande que celle de l'autre. Or si l'on confronte la description de ce Temple, telle qu'elle se trouve dans l'Histoire sainte de ces tems-là, & dans les Écrits de Joséphe, avec la description que l'Écriture fait du Temple de Salomon; on verra, que l'avantage du nouveau Temple sur l'ancien ne consistoit ni dans la grandeur du bâtiment, ni dans la perfecfection de l'architecture, ni dans la magnificence des ornemens. Les Docteurs Juifs mêmes ont remarqué qu'il manquoit au second Temple deux choses très-avantageuses qui se trouvoient dans le premier; l'une étoit une lumiére éclatante, qui marquoit visiblement la présence de la Majesté divine. Mais il n'est pas besoin de sortir du Texte que nous avons cité, pour découvrir en quoi le second Temple devoit être plus excellent que l'autre; puis que Dieu y promet [30]_qu'il y afermira sa paix_, c'est-à-dire sa grace & sa bienveillance, _comme par une Alliance ferme & perpétuelle_. La même promesse est expliquée un peu plus au long au Ch. III. de Malachie, _Voici, j'envoyerai mon Ange qui préparera mes voyes, & aussi tôt après, [31]le Seigneur que vous désirez, le messager de l'Alliance, lequel fait votre joye, entrera dans son Temple._ Or dans le tems que Malachie vivoit, le second Temple étoit bâti: donc le Messie a dû venir pendant que le second Temple subsistoit. Sur quoi il faut remarquer, que lors que les Juifs désignent le tems par _la durée du second Temple_, ils entendent par là tout le tems qui a coulé depuis Zorobabel jusqu'à Vespasien. Et la raison de cela est que sous Hérode le Grand, le Temple ne fut pas, à proprement parler, relevé de ses ruïnes, mais rebâti peu à peu, & partie après partie: [32]ce qui ne devoit pas empêcher qu'on ne l'apellât le même Temple. Toutes ces marques qui caractérisoient le tems du Messie, firent tant d'impression sur les Juifs du tems de Jésus-Christ & sur les Peuples voisins, & elles produisirent une atente si ferme & si constante, te, que plusieurs d'entr'eux [33]regargardérent Hérode comme le Messie, d'autres le crurent voir en la personne de [d] Judas le Gaulonite; & d'autres tombérent dans la même erreur à l'égard de quelques autres personnes un peu distinguées.
[Note 28: _L'établissement.. d'un Empire universel._ Plusieurs Rabbins apliquent ce passage au Messie.]
[Note a: Seleucus étoit un des Généraux de l'Armée d'Alexandre, & qui regna après lui en Syrie pendant 20. ans. Voyez Appien _Hist. Grec._ TRAD. DE PAR.]
[Note b: Lagus étoit pere de Ptolomée successeur d'Alexandre dans l'Égypte, l'Afrique & une partie de l'Arabie, & ce Ptolomée eut pour fils & pour successeur Ptolomée Philadelphe. _Le même_.]
[Note c: Cleopatre étoit Reine d'Égypte, fille de Ptolomée Auletes, soeur & femme du dernier Ptolomée: Elle se livra à Jules Cesar qui en étoit devenu amoureux. Ensuite Antoine aïant repudié la soeur d'Auguste qu'il avoit épousée, prit Cleopatre pour Femme. Auguste irrité, lui livra la guerre, le vainquit, l'obligea à se donner la mort: Cleopatre craignant de tomber entre les mains des ennemis, imita son exemple. _Le même._]
[Note 29: _Et Joséphe même a entendu &c._ «Ce grand Prophéte a aussi eu connoissance de l'Empire de Rome, & de l'extrême désolation où il réduisoit nôtre païs. Dieu lui avoit rendu toutes ces choses présentes, &c. Le Rabbin Jarchi explique les 70 Semaines de la même maniére que nous.]
[Note 30: _Qu'il y afermira sa paix._ Il faut faire atention sur ces paroles précédentes, _le désir des Nations viendra, & j'emplirai cette maison de gloire_. Cela s'acord merveilleusement avec ce que nous avons raporté de Malachie, & il semble que ces deux Prophétes se servent d'interpréte l'un à l'autre. Le Rab. Akiba & plusieurs autres ont cru que le Messie devoit venir dans le second Temple.]
[Note 31: _Le Seigneur que vous désirez_ &c. La plûpart par des Juifs expliquent ce passage du Messie.]
[Note 32: _Ce qui ne doit pas empêcher_ &c. Philon. «On ne dit pas qu'une chose périt, lors que les parties périssent l'une après l'autre, mais lors qu'elles tombent toutes à la fois.]
[Note 33: _Regardèrent Hérode_ &c. Matth. XXII. 16. Marc. III. 6. Dans un ancien Commentateur de Perse on lit ces paroles: «Hérode régnoit du tems d'Auguste dans une Contrée de Syrie. Une sorte de gens qui s'appeloit Hérodiens célébroit le jour de sa naissance, & au jour du Sabbat ils mettoient sur leurs fenêtres à son honneur, des lampes allumées & couronnées de violettes.»]
[Note d: Judas le Gaulonite, dit Joseph, _Hist. des Juifs_, L. 18. étoit de la Ville de Gamala; affilié d'un Pharisien nommé Sadoc, il sollicita le Peuple à se soulever, disant que le dénombrement ordonné par _Auguste_, montroit clairement qu'on vouloit le réduire en servitude. Dans le second Livre de la guerre des Juifs, il dit encore: Un Galiléen nommé Judas porta les Juifs à se révolter, en leur reprochant qu'en païant le tribut aux Romains, ils égaloient les hommes à Dieu, puisqu'ils les reconnoissoient pour maîtres aussi bien que lui. Les Actes des Apôtres, ch. 9, ont parlé aussi de cet imposteur. Judas de Galilée, disent-ils, s'éleva lorsque se fit le dénombrement du peuple, & il attira à son parti beaucoup de monde; mais il périt, & ceux qui avoient cru en lui se dissiperent. TRAD. DE P. L. E.]
[Note marg.: _Réponse à l'objection que l'avénement a été diféré à cause des péchez du Peuple.]
XVI. Comme les Juifs se sentent extrémement pressez par ces argumens, qui prouvent que le Messie est venu; quelques-uns pour les éluder, disent que les péchez des Juifs, sont cause qu'il n'est pas venu dans le tems auquel Dieu avoit promis de l'envoyer.[34] Mais pour ne pas dire que la promesse que Dieu en fait, marque un dessein absolu, & non pas un dessein conditionnel, c'est-à-dire, que Dieu ne promet pas de donner le Messie, au cas que son Peuple demeure saint & juste, mais qu'il promet absolument qu'il le lui donnera: sans cette réponse, dis-je, comment la venue du Messie auroit-elle pu être diferée à cause des péchez du Peuple; puis que Dieu, dans les mêmes Oracles, avoit aussi prédit[n.m.-A], qu'en punition du grand nombre de péchez énormes que le Peuple avoit commis, il détruiroit Jérusalem peu de tems après que le Messie se seroit présenté à ce Peuple? Mais ce qu'il y a de plus fort, c'est que la raison même pour laquelle il devoit venir, c'étoit afin qu'il remédiât[n.m.-A] à la corruption extrême du siécle auquel il paroîtroit; & qu'avec des Loix propres à corriger les moeurs, il aportât aux hommes le pardon de leurs crimes. C'est dans cette vue que Zacharie dit au Ch. XIII. _qu'il y auroit une source ouverte à la maison de David & à tous les habitans de Jérusalem, pour les nettoyer de leurs péchez_; Les Juifs mêmes apellent souvent le Messie[35] _ISCH COPHER_, c'est-à-dire, _Celui qui apaise ou qui expie_. Or il est de la derniére absurdité de dire, que parce qu'une certaine maladie est survenue, on a diféré d'aporter le reméde qui étoit précisément destiné à la guérir.
[Note marg. A: Dan, IX, 24.]
[Note 34: _Mais pour ne pas dire que_ &c. Joséphe liv. X. chap. 12. parlant de Daniel, remarque fort à propos «qu'il n'avoit pas seulement prédit en général comme les autres Prophétes, les choses qui devoient arriver, mais qu'il a aussi marqué les tems ausquels elles arriveroient.» On voit par Mal. 3. que le dessein d'envoyer le Messie n'étoit pas conditionnel. De plus comme le Messie devoit être Auteur d'une nouvelle Alliance, comme cela paroît par les Prophétes, il est absurde de dire que son avénement dépendoit de l'observation de l'ancienne Alliance laquelle il devoit abolir.]