Traité de la Vérité de la Religion Chrétienne

Chapter 19

Chapter 193,726 wordsPublic domain

La raison de cette imperfection est, qu'un sage[5] Législateur proportionne ordinairement ses Loix à la portée de la plus grande partie du Peuple, & qu'ainsi, dans l'état où étoient les Israélites, il étoit à propos que Dieu laissât passer certains défauts ausquels ils avoient du penchant; se réservant le droit de les retrancher par des Régles plus sévéres, lors que par une plus grande éfusion de son Esprit, il se feroit un Peuple nouveau, recueilli d'entre tous les Peuples du Monde. On voit aussi que les récompenses que la Loi propose clairement, regardent toutes cette vie; ce qui montre qu'elle n'étoit pas absolument parfaite, & qu'elle l'étoit moins qu'une autre Loi qui présenteroit à découvert & sans envelope une récompense éternelle: & c'est ce que fait la Loi de Jesus Christ.

[Note 5: _Un sage Législateur proportionne_ &c. Origéne contre Celsus, Liv. III. _Un Législateur à qui on demandoit ce qu'il pensoit lui-même des Loix qu'il avoit données à ses Concitoyens, répondit qu'il croyoit bien qu'il s'en pouvoit trouver de plus parfaites, mais que les siennes étoient les meilleures qu'il eût cru devoir donner_.]

[Note marg.: _Que Jésus-Christ a observé la Loi_.]

VIII. Il faut remarquer en passant, pour convaincre de la plus grande injustice du monde les Juifs qui ont vécu du tems de Jésus-Christ, que quoi qu'ils lui ayent fait tous les mauvais traitemens imaginables, & l'ayent livré au dernier suplice, ils n'ont pu néanmoins l'acuser, avec quelque fondement, d'avoir violé aucun des Commandemens de la Loi. Il étoit circoncis. Il mangeoit & s'habilloit à la maniere des Juifs. Il renvoyoit aux Sacrificateurs ceux qu'il avoit guéris de la lèpre. Il observoit religieusement la Pâque & les autres fêtes. S'il a fait des guérisons le jour du Sabbat, il a prouvé non seulement par la Loi, mais aussi par des Maximes reçues de tous les Juifs, que ces sortes d'actions n'étoient pas défendues en ce jour-là. Il n'a commencé à faire publier l'abolition de quelques Loix, que lors qu'après avoir vaincu la Mort, & s'être élevé dans le Ciel, il eut enrichi ses Disciples des dons éclatans du saint Esprit, & prouvé par là qu'il avoit aquis une autorité royale, dont une partie consiste dans le pouvoir de faire des Loix. Tout cela, conformément aux Oracles de Daniel, qui avoit prédit qu'un peu après la destruction des Royaumes de Syrie & d'Égypte, dont le dernier prit fin sous Auguste, Ch. VII. 13, Dieu donneroit[6] à un homme qui passeroit pour être d'une naissance obscure, une Domination éternelle sur tous les Peuples de toute Langue & de tout Païs.

[Note 6: _A un homme qui passeroit pour être d'une naissance obscure_. Dan. XII. 45; VII. 13. Le terme de _Fils de l'homme_ marque quelque chose de bas dans le style des Hébreux. Et c'est ainsi qu'il est employé pour signifier les Prophétes, lors qu'ils sont comparez aux Anges.]

[Note marg.: _Que cette partie des Loix de Moyse qui a été abolie, ne contenoit rien que d'indiférens par soi-même_.]

IX. Mais il y a plus; cette partie de la Loi que Jésus Christ a abolie, ne contenoit rien qui fût essentiellement bon & juste. Ce n'étoient que des Observances indiférentes par elles-mêmes, & qui par conséquent n'étoient pas immuables. Si elles eussent été nécessairement bonnes, Dieu Dieu les auroit prescrites,[7] non à un seul Peuple, mais à tous; & cela, dès le commencement du Monde, & non, plus de deux mille ans après qu'il l'eut créé. Elles ont été inconnues à Abel, à Enoch, à Noé, à Melchisédec, à Job, à Abraham, à Isaac, à Jacob, personnes pieuses, aimées de Dieu, & qui ont reçu de Dieu même le glorieux témoignage d'avoir cru en lui, & d'avoir été les objets de son amour. On ne voit pas que Moyse ait exhorté Jéthro son beau-Pére à recevoir ces cérémonies, ni que Jonas y ait voulu porter les Ninivites. Dans l'énumération exacte que les Prophétes font des péchez des Chaldéens, des Egyptiens, des Sidoniens, des Tyriens, des Iduméens, & des Moabites, à qui ils se sont quelquefois adressez, ils ne marquent pas le mépris ou l'inobservation de ces Loix. Il faut donc convenir qu'elles étoient particulières aux Israëlites, & que leur usage étoit,[8] ou de prévenir quelques péchez à quoi ils étoient naturellement fort portez, ou d'éprouver leur obéïssance, ou de préfigurer l'avenir. Et il n'est pas plus étonnant qu'elles ayent pu être abolies, qu'il ne l'est, qu'un Roi voulant établir un même Droit & les mêmes Loix dans toute l'étendue de ses États, casse quelques Ordonnances particuliéres à certaines Communautez.

[Note 7: _Non à un seul Peuple, mais à tous_. Dans les Loix de Moyse, il y en a quelques-unes qui bien loin de pouvoir être universelles, ne pouvoient avoir lieu que dans la Judée; par exemple, celles des prémices, des dîmes, des saintes Congrégations du Peuple aux jours de Fêtes. Car il étoit impossible que toutes les Nations s'assemblassent dans la Judée pour s'y aquiter de ces devoirs. Le Talmud même enseigne que les Loix des Sacrifices ne regardoient que les Hébreux.]

[Note 8: _Ou de prévenir quelques péchez_ &c. Les Juifs étoient passionnez pour les Cérémonies, & avoient par cela même beaucoup de penchant à l'Idolatrie, comme leur reprochent les Prophétes, & sur tout Ezéchiel XVI.]

L'on ne peut rien aporter qui prouve, que Dieu se soit engagé à ne jamais abolir ces Préceptes, dont l'Evangile a fait cesser l'observation. Car si l'on dit que dans l'Écriture ils sont apellez _perpétuels_, ne sait-on pas que les hommes donnent souvent ce nom à leurs Arrêts, pour marquer qu'ils ne sont pas pour une seule année,[9] ou pour de certains tems, comme de guerre, de paix, de cherté de vivres &c. & que ce tître qu'ils leur donnent, n'empêche pas qu'ils ne leur en puissent substituer d'autres tout diférens, lors que le bien public l'exige? De même, comme entre les Loix que Dieu donnoit à son Peuple, les unes étoient à tems, & ne devoient avoir vigueur que [A]tant qu'il seroit dans le desert, & d'autres étoient pour ce même Peuple, lors qu'il [B]seroit habitué dans la terre de Canaan, l'Ecriture apelle ces derniéres _éternelles_, pour les distinguer des autres, & pour marquer aussi, qu'elles devoient être observées en tous lieux & en tous tems, à moins que Dieu même n'en dispensât par une Révélation expresse. Au reste, le tître _d'éternelles_ donné à ces Loix, n'est pas seulement ordinaire parmi les autres Nations, dans le sens que nous avons marqué, mais les Juifs mêmes savent qu'il est donné dans leur Loi,[10] à un droit & à une servitude qui duroit depuis un Jubilé jusqu'à l'autre.

[Note marg. A: Exod. XXVII. Deut. XXIII. 12.]

[Note marg. B: Deut. XII. I. 20. XXVI. I. Nomb. XXXII. 52.]

Et puisqu'ils nomment l'avènement du Messie, _l'acomplissement du Jubilé_, ou _le grand Jubilé_, ils doivent reconnoître qu'une Loi mérite assez le nom de _perpétuelle_, lors qu'elle dure jusqu'à cet avénement.

Mais à quoi bon disputer là-dessus, puis que dans le Vieux Testament Dieu promet qu'il fera une nouvelle Alliance avec son Peuple: qu'il l'écrira dans les coeurs: qu'il y expliquera si clairement sa volonté, qu'on n'aura plus besoin de s'instruire les uns les autres: & qu'en vertu de cette nouvelle Alliance, il acordera à son Peuple le pardon de ses péchez précédens. A peu près comme si un Roi après de longues & de cruelles divisions qui auraient partagé ses Sujets, vouloit rétablir entr'eux une paix durable, en ôtant la diversité des Loix selon lesquelles il les avoit gouvernez, que dans ce dessein, il fît une Loi très parfaite & commune à tous; & qu'il y ajoutât une promesse d'impunité générale pour le passé, à condition qu'ils se corrigeassent à l'avenir.

[Note 9: _Ou pour de certains tems_, &c. Lucius Valerius dans T. Live, remarque «que les Loix que l'on fait selon l'exigence de certains tems, ne sont aussi qu'à tems; que celles qui se font en tems de paix, s'abolissent souvent en tems de guerre, & que la paix fait aussi disparoître celles qui s'étoient établies pendant la guerre.»]

[Note 10: _A un droit & à une servitude_ &c. Exod. XXI. 6. I Sam. I. 22. C'est ainsi que le Sacerdoce de Phinées, est nommé éternel Pseau. CVI. 30. 31. Le Rabbin Joseph d'Albo dit, que le mot _à perpétuité_ se doit prendre en un sens limité dans la Loi cérémonielle.]

Quoi que ce que nous venons de dire sufise; nous ne laisserons pas de parcourir toutes les parties de la Loi qui a été abolie par l'Evangile, & de montrer en détail qu'elles n'étoient pas de nature à plaire à Dieu par elles-mêmes, ou à être irrévocables.

[Note marg.: _Que les Sacrifices n'étoient, ni agréables à Dieu par eux-mêmes, ni irrévocables_.]

X. Nous commencerons par les Sacrifices, qui sont ce qu'il y a de principal dans cette Loi, & qui saute le plus aux yeux. La plûpart des Juifs croyent[11] que les hommes en avoient inventé la pratique avant que Dieu l'ordonnât. Que cela soit vrai ou ou faux, du moins est-il constant que ce Peuple avoit une extrême passion pour les Cérémonies religieuses: que cet atachement fut une des raisons qui obligérent Dieu à en établir un très-grand nombre; & que cette institution avoit encore un autre usage, qui étoit d'empêcher que le souvenir du Culte religieux que ce Peuple avoit vû pratiquer aux Egyptiens, ne le portât à les imiter, &[12] ne le fît insensiblement passer du Culte du vrai Dieu à celui des fausses Divinitez. Mais comme dans la suite il eut conçu une trop haute idée des sacrifices, & se fut imaginé qu'ils étoient par eux-mêmes agréables à Dieu, & qu'ils faisoient partie de la véritable piété: les Prophétes ne manquérent pas de leur en faire des reproches. _Je ne te reprendrai point de tes sacrifices_, dit Dieu par la bouche de David au Ps. L. _Je ne t'obligerai point à me sacrifier holocaustes sur holocaustes, & à m'ofrir des bouveaux ou des boucs pris de dedans tes parcs. Toutes les bêtes qui paissent dans les forêts, ou qui errent par les montagnes, sont à moi. Je sai le nombre des oiseaux & des bêtes sauvages: de sorte que si j'avois faim, je n'aurois pas besoin de m'adresser à toi; car la terre, & tout ce quelle renferme, m'apartient. Penses-tu que je mange la chair des bêtes grasses, ou que je boive le sang des boucs? Non: mais je veux que tu me sacrifies des louanges, & que tu me rendes tes voeux_. Quelques Rabbins répondent que ce mépris que Dieu fait paroître là pour les Sacrifices, ne vient que de ce que ceux qui les ofroient, étoient des gens souillez de coeur, & dont la vie étoit impure. Mais les paroles que nous venons de citer ne disent pas cela: elles marquent clairement que les Sacrifices n'étoient pas agréables à Dieu par eux-mêmes. C'est ce qu'on verra encore mieux, si l'on jette les yeux sur l'enchaînure des parties de ce Psaume, où l'on découvrira que Dieu parle aux personnes pieuses dans tout ce passage. _Assemblez-moi mes bien-aimés_, avait-il dit d'abord, ensuite de quoi il ajoute, _Ecoute mon peuple_, paroles qui vont d'ordinaire à la tête d'un enseignement. Après cela vient le discours que nous avons rapporté, et que le Psalmite, selon la coutume de ceux qui enseignent, conclut en se tournant vers les Impies; _Mais Dieu dit à l'impie_, &c.

[Note 11: _Que les hommes en avoient inventé la pratique_ &c. C'est aussi le sentiment de St. Chrysostome; «Abel, _dit-il_, presenta un sacrifice à Dieu, non en vertu de quelque enseignement qu'il eût reçu là-dessus, ou de quelque Loi qui lui ordonnât d'ofrir les prémices de son revenu, mais par les seuls mouvemens de sa conscience». La même chose se voit dans les réponses aux Orthodoxes qui sont parmi les Ouvrages de Justin Martyr «Aucun de ceux qui avant la Loi ont ofert des bêtes à Dieu, ne l'a fait par un commandement divin, quoi qu'il soit aisé de voir que ce culte & ceux qui le pratiquoient ont été agréables à Dieu».]

[Note 12: _Ne le fît insensiblement passer du Culte du vrai Dieu_ &c. Maimonides & Tertullien rendent cette raison des Cérémonies religieuses. Voici comme l'explique celui-ci, liv. III. contre Marcion chap. «Que l'on ne blâme ni les sacrifices, ni toutes ces petites circonstances gênantes, qui se trouvoient dans les oblations, & qu'on ne se figure pas que Dieu les ait souhaitées pour leur excellence. Ne voit-on pas avec quelle évidence il déclare ce qu'il en pense, dans ces exclamations, _Qu'ai-je à faire de la multitude de vos sacrifices, & qui a requis cela de vos mains?_ Qu'on admire plutôt sa sagesse, en ce que voyant son Peuple porté à l'Idolatrie & à la transgression de ses Loix, il l'a ataché à la véritable Religion, par ces sortes de devoirs qui étoient si fort du goût de ces tems-là, afin que par des pratiques superstitieuses en aparence, il les détournât de la superstition, & que paroissant les desirer, il bornât à ces choses leur inclination, qui sans cela n'auroit pû se contenter que par l'Idolatrie.»]

[Note marg.: _On a suivi dans ces passages & dans tous les autres le Latin de Grotius_.]

Il y a encore plusieurs autres passages qui confirment le sens que nous donnons à celui que je viens de citer. _Tu ne souhaites pas_, dit David au Ps. LI. _que je te fasse des sacrifices, & tu ne prends pas plaisir aux holocaustes. Le sacrifice qui t'est véritablement agréable, c'est une âme abbatue par le sentiment de son crime. Ô Dieu tu ne méprises point le coeur froissé et brisé. Tu ne prends point plaisir aux victimes et aux gâteaux_, dit le même Psalmite aux Ps. XL. _Mais tu me rends ton esclave en me perçant l'oreille. Tu n'exiges de moi ni holocauste ni sacrifice pour le _péché. C'est pourquoi j'ai répondu, me voici, je ferai ta volonté, comme en vertu d'un acord traité & enregistré. Cette volonté est tout mon plaisir. Car ta loi est au dedans de moi. Je ne renferme pas les louanges de ta justice dans mon coeur, mais je prêche par tout ta vérité & ta bonté; sur tout je célèbre ta miséricorde & ta fidélité au milieu d'une grande assemblée_. Esaïe au Chap. I. de ses Révélations introduit Dieu parlant ainsi. _A quoi bon tant de victimes? Je suis las d'holocaustes de moutons, & de graisse de bêtes grasses. Je ne prens point assez de plaisir au sang des bouveaux, ni des agneaux ni des boucs, pour souhaiter que vous paroissiez avec ce sang en ma présence. Car qui a requis de vous que vous souillassiez ainsi mes parvis?_ Au Ch. VII. de Jérémie, il y a un passage tout semblable à celui là, & qui lui sert de Commentaire. _Ainsi a dit le Seigneur des Anges, le Dieu d'Israël, amassez vos holocaustes avec vos sacrifices, & mangez de leur chair. Car depuis que j'ai fait sortir vos péres du païs d'Égypte, je n'ai rien exigé d'eux, & je ne leur ai point donné ordre touchant les holocaustes ni les sacrifices. Mais voici ce que je leur ai sérieusement commandé; c'est qu'ils eussent à m'obéir; qu'ainsi je serois leur Dieu, & qu'ils seroient mon peuple: qu'ils eussent à marcher dans le chemin que je leur prescrirois; & qu'alors ils seroient heureux_. Au Ch. VI. d'Osée, Dieu parle ainsi. _J'aime beaucoup mieux que l'on fasse du bien aux hommes, que ce qu'on me présente des sacrifices; bien penser de Dieu, vaut mieux que tous les holocaustes_. Michée au Ch. VI. de sa Prophétie, introduit le Peuple demandant de quelle maniére il pourroit se rendre Dieu favorable; si c'étoit par un grand nombre de moutons, ou par une grande quantité d'huile, ou par des veaux d'un an: à quoi Dieu répond par son Prophéte, _Je te dirai ce qui est véritablement bon, & agréable à mes yeux;[13] c'est que tu rendes à chacun ce qui lui apartient, que tu fasses du bien aux autres, & que tu t'humilies devant moi_.

[Note 13: _C'est que tu rendes à chacun_ &c. Les Juifs disoient que les 602 Préceptes de la Loi sont réduits à 3 dans ce passage, de même qu'ils le sont à 6 dans Esaïe XXXIII. & à un dans Habacuc II. 4. & dans Amos I. 6.]

Tous ces passages faisant voir que les Sacrifices ne sont pas de ces choses que Dieu veut principalement, & à cause d'elles-mêmes; & d'ailleurs le Peuple, par une superstition qui s'introduisit peu à peu, étant venu à regarder ces cérémonies comme le fonds de la Piété, & à croire que les victimes qu'il ofroit, faisoient une compensation assez exacte de ses péchez; faut-il s'étonner que Dieu ait aboli une chose, indiférente par elle-même, & devenue criminelle par l'abus que son Peuple en faisoit? Tout sacré que pouvoit être le serpent d'airain que Moyse avoit dressé, Ezéchias ne laissa pas de le briser, lors qu'il vit que le Peuple commençoit à le regarder avec un peu trop de vénération.

Outre ces raisons il y a quelques Oracles qui ont marqué, par une conséquence fort claire, la cessation des sacrifices. C'est ce que l'on comprendra aisément, si l'on considére que selon la Loi de Moyse, les sacrifices ne se devoient faire que par la Postérité d'Aaron, & que dans la Judée. Or dans le Ps. CX. Dieu promet un Roi _qui aura un Empire d'une très-grande étendue; un Roi qui commencera à régner en Sion, & qui régnera éternellement; qui de plus possédera un Sacerdoce éternel, & selon l'ordre de Melchisédec._ Esaïe Ch. XIX. dit que _l'on verra un autel en Égypte, où non seulement les habitans de ce païs, mais les Assyriens & les Israëlites viendront adorer Dieu_. Au Ch. LXVI. il dit que _les nations les plus éloignées & les peuples de toute langue ofriront des dons à Dieu aussi bien que les Israëlites, & que d'entr'eux on prendra des Lévites & des Sacrificateurs_.[14] Or tout cela ne se pouvoit acomplir, tant que la Loi de Moyse étoit sur pié. Au Ch. I. de Malachie, Dieu prédisant les choses à venir dit _qu'il avoit du dégoût pour les ofrandes des Juifs, que de l'Orient à l'Occident son nom seroit grand dans toutes les nations, qu'on lui ofriroit du parfum, & qu'on lui présenteroit des victimes pures_. Et Daniel raportant au Ch. IX. l'Oracle de l'Ange Gabriel touchant le Christ, _Il abolira,_ dit-il, _le sacrifice & l'oblation._ Mais sans toutes ces preuves, la chose parle d'elle-même, Dieu a fait assez voir par l'événement, qu'il n'aprouve plus les sacrifices prescrits par la Loi de Moyse; puis qu'il soufre depuis plus de 1600 ans que les Juifs n'ayent ni Temple, ni Autel, ni aucun dénombrement de Familles, par lequel ils pourroient connoître quelles sont celles qui ont le droit de faire les fonctions de la Sacrificature.

[Note 14: _Or tout cela ne se pouvoit acomplir_ &c. Joignez aux passages suivans celui-ci de Jér. III. 16. _Dans ces jours-là, dit le Seigneur, on ne dira plus l'Arche de l'Alliance du Seigneur; on n'y pensera plus, & l'on ne s'en souviendra plus, & l'on ne visitera plus l'Arche_.]

[Note marg.: _Preuve de la même vérité, à l'égard de la diférence des viandes._]

XI. Après avoir prouvé que la Loi qui ordonnoit les sacrifices n'étoit pas nécessaire en elle-même, & que Dieu Dieu ne l'avoit donnée que pour un tems, prouvons la même chose à l'égard de la Loi qui défendoit certaines viandes. Il est constant qu'après le déluge, [15]Noé reçut de Dieu le droit de manger de tout indiféremment: & que non seulement Japhet & Cham, mais aussi Sem & ses Descendans, Abraham, Isaac, & Jacob, jouïrent du même droit. Mais après que le Peuple d'Israël eut pris goût aux superstitions des Égyptiens, pendant le séjour qu'il fit parmi eux, Dieu, pour la premiére fois, lui défendit de manger de certains animaux; [16]soit que ces animaux fussent de ceux que les Égyptiens sacrifioient à leurs fausses Divinitez, & dont ils tiroient des présages & des auspices; soit que Dieu dans une Loi toute figurative, voulût corriger certains vices, en interdisant quelques animaux, [17]dont le naturel avoit du raport avec ces vices. Mais il n'est pas dificile de montrer que toutes les Loix qui réglent cette diférence de viandes, ne sont pas universelles. Cela paroît premiérement par la Loi du Ch. XIV. du Deutéronome, selon laquelle il n'est pas, à la vérité, permis aux Israëlites de manger d'une bête morte d'elle-même: mais il l'est [18]à ceux d'entre les Cananéens à qui les Israëlites étoient obligez de rendre toutes sortes de bons ofices, comme à leurs Fréres, & comme à ceux qui adoroient le même Dieu. II. [19]Les anciens Docteurs Juifs ont aussi enseigné clairement, que dans les tems du Messie, la Loi qui mettoit de la diférence entre les viandes, cesseroit, & que la chair de porc ne seroit pas moins pure que celle de boeuf. III. En éfet, lors que Dieu s'est voulu faire un Peuple d'entre toutes les Nations, il étoit plus raisonnable qu'il donnât à tous ceux qui constituoient ce nouveau Peuple, une entiére liberté à l'égard de ces sortes de Loix, que de leur imposer à tous un même joug.

[Note 15: _Noé reçut de Dieu le droit de manger_ &c. On pourroit objecter que dans l'Histoire du Déluge il est parlé de bêtes nettes, & d'autres qui ne le sont pas. Mais, ou cela est dit par anticipation, comme à des gens qui connoissoient déjà cette distinction par la Loi, ou l'on doit entendre par bêtes qui ne sont pas nettes, celles dont les hommes s'abstiennent par une aversion naturelle, auquel sens Tacite Hist. liv. VI. apelle ces bêtes _profanes_; ou enfin il faudra entendre par celles qui sont nettes, celles qui se nourrissent d'herbes, & par les impures, celles qui vivent de la chair d'autres animaux.]

[Note 16: _Soit que ces Animaux fussent de ceux que les Égyptiens sacrifioient_ &c. Origéne contre Celsus liv. IV. «Les Démons ayant quelque pénétration pour les choses à venir, tant parce qu'ils ne sont pas engagez dans des corps terrestres, que parce qu'ils ont beaucoup d'expérience, & d'ailleurs faisant leur unique étude de détourner les hommes du vrai Dieu, se glissent dans les bêtes les plus féroces, & dans celles où l'on voit le plus de finesse & de ruse, les font mouvoir où il leur plait, & autant de fois qu'il leur plait; ou même, ils excitent l'imagination de ces bêtes à prendre leur vol, ou à marcher vers ce lieu-ci, ou vers un autre. Leur dessein est, que les hommes surpris par les présages que ces diférens mouvemens leur fournissent, cessent de chercher Dieu qui contient toutes, choses, qu'ils abandonnent la piété, & prennent les objets de leur culte dans des choses terrestres, dans les oiseaux les dragons, les renards & les loups. En éfet les Devins ont remarqué que les plus considérables présages se tirent de ces animaux que je viens de nommer: ce qui vient aparemment de ce que les Démons ne peuvent pas aussi bien venir à leurs fins par les animaux d'un naturel plus doux, que par ces autres qui ont quelque image de vice & de méchanceté. C'est pourquoi entre toutes les choses que j'ai admirées dans Moyse, celle-ci est une des plus grandes: C'est qu'ayant une parfaite connoissance de la nature des animaux & de la conformité de quelques-uns avec la génie des Démons, soit qu'il ait eu cette connoissance par révélation, soit qu'il l'ait eue par lui-même, il a déclaré impurs tous les animaux, dont les Égyptiens & les autres Peuples se servoient pour deviner, & purs ceux qui n'étoient pas de ce nombre.» C'est à cela que se raportent ces paroles de Manéthon, _Moyse établit plusieurs Observances contraires à celles des Égyptiens_.]