Traité de la Vérité de la Religion Chrétienne

Chapter 18

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XI. Il y a eu des Philosophes qui atribuoient à la vertu des Astres la naissance & la ruïne de toutes les Religions du Monde. Mais ce n'est là qu'une conjecture, qui n'a de fondement que dans la plus trompeuse de toutes les Sciences, je veux dire, l'Astrologie judiciaire, que ces Philosophes se vantoient de savoir. Les Régles en sont si peu uniformes & si mal liées, qu'on peut dire de cette Science qu'elle n'a rien de certain que son incertitude. Non que je prétende que les Astres ne puissent produire certains éfets naturels & nécessaires. Mais je dis qu'ils ne peuvent rien sur nos actions ni sur les mouvemens de nôtre volonté, qui est si essentiellement libre, qu'elle ne peut être déterminée nécessairement par aucune cause extérieure. Autrement, que deviendroit la force que nous sentons bien qu'a nôtre ame de délibérer & de choisir? [15]Que deviendroit l'équité des Loix & la justice des récompenses & des peines, puis qu'on ne peut mériter ni les unes ni les autres, quand on agit en conséquence d'une nécessité inévitable? De plus, si les actions mauvaises partoient d'une influence céleste, qui les produisit nécessairement par l'éficace que Dieu auroit donnée aux Corps célestes, qui ne voit que Dieu seroit la cause du péché? Qui ne voit même que puis que d'un côté, il le condamne par des Loix positives, & que de l'autre il en auroit établi dans la Nature certaines causes nécessaires, & d'une force insurmontable, il voudroit deux choses oposées, c'est-à-dire, qu'il voudroit, le crime, & qu'il ne le voudroit pas? Qui ne voit qu'en ce cas-là il y auroit du peché dans des choses que l'homme ne feroit, que par suite d'une impression dont Dieu seroit l'auteur? Il y a une absurdité moins grossiére dans ce que disent quelques-uns, que l'éficace des Astres se déploye sur nos corps par le moyen de l'air, qui ayant reçu des Astres de certaines dispositions, les fait passer jusques sur le corps; que ces dispositions du corps peuvent exciter dans l'ame les mouvemens & les desirs avec quoi elles ont quelque raport; & que que ces mouvemens & ces desirs peuvent entraîner, & déterminer la volonté. Mais quand on admettroit toutes ces opérations successives, on ne pourroit en conclure ce que l'on prétend ici, qui est, que les Astres ont pu concourir à l'établissement d'une Religion, encore moins, qu'ils ayent contribué à celui de la Religion Chrétienne. Un des principaux éfets de celle-ci étant de détourner les hommes de toutes les choses qui plaisent à la chair, elle n'a pû s'établir en vertu de nos dispositions corporelles, ni par conséquent, par l'impression des Astres, qui, comme nous l'avons dit, ne peuvent agir sur l'ame que par l'entremise du corps. Les plus habiles Astrologues[16] on soustrait le Sage & l'Homme de bien aux lois de l'Astrologie, & à l'influence des Cieux. Or les premiers Chrétiens ont eu ces deux caractéres, comme leur vie le prouve. Si l'on reconnoit que les Sciences & l'érudition sont capables de munir l'Esprit contre les éfets de la disposition du corps, on ne peut nier qu'il n'y ait toûjours eu parmi les Chrétiens des personnes habiles & savantes. Enfin, selon l'aveu des plus éclairez, l'éficace des corps célestes ne regarde que certains climats, & ses éfets ne durent pas toûjours: or la Religion Chrétienne a déjà duré plus de 1600 ans; & elle regne, non dans un certain endroit de la Terre, mais dans plusieurs très-éloignez les uns des autres, & à l'égard desquels les Astres sont dans une situation très-diférente.

[Note 15: _Que deviendroit l'équité des Loix &c.._ Justin. II. Apol. _Si l'homme n'a le pouvoir de faire le mal & de se porter au bien, par un choix libre & volontaire, on ne peut lui atribuer ni le bien ni le mal qu'il fait._]

[Note 16: _Ont soustrait le Sage &c._ Ptolomée, _L'homme sage peut se soustraire à l'éficace de la plûpart des influences des Astres._]

[Note marg.: _Que les principaux Points de la R. Ch. se trouvent dans les Écrits des Sages Payens. Et que les Payens croyoient des choses aussi dificiles à croire que nos Mystéres._]

XII. Le dernier avantage que nous nous remarquerons dans la Religion Chrétienne sur le Paganisme, c'est que tous ses Articles sont si conformes aux Régles naturelles de la vertu, qu'ils portent par eux-mêmes dans l'Esprit une lumiére qui le convainc & qui le persuade; & qu'ils ont été même enseignez par plusieurs Auteurs Payens. Quelques-uns d'entr'eux ont dit,[17] que la Religion ne consiste pas dans les cérémonies, mais dans les mouvemens du coeur:[18] que le seul dessein d'atenter à la pudicité d'une femme me rend un homme adultère:[19] qu'il n'est pas permis de venger une injure par une autre injure: qu'un homme ne doit épouser qu'une femme:[20] qu'il ne la doit jamais répudier:[21] qu'il est du devoir de l'homme de faire du bien à tout le monde,[22] mais sur tout, à ceux qui sont dans l'indigence;[23] qu'il n'en faut venir au serment que dans une ne extrême nécessité: que pour la vie & le vêtement,[24] le nécessaire doit sufire. Si la Religion Chrétienne nous enseigne des choses dificiles à croire, la Religion Payenne en a cru une partie, & en a d'autres qui ne font pas moins de peine. Nous avons déjà vu que quelques-uns de ses Docteurs ont cru l'immortalité de l'ame & la résurrection.[25] Platon instruit par les Chaldéens, distingue la Nature divine en trois, le _Pére_, _l'Entendement du Pére_, qu'il nomme aussi le Germe de Dieu, & l'Ouvrier du Monde, & l'_Ame_ qui contient toutes choses. Julien le plus grand ennemi des Chrétiens a cru que la Nature divine se pouvoit unir avec la Nature humaine: & en a donné pour exemple Esculape, qu'il prétendoit être venu du Ciel pour enseigner aux hommes l'art de la Médecine. La Croix de Jésus-Christ étoit aux Payens un sujet d'achopement: mais que ne racontoient-ils pas de leurs Dieux? Est-ce une chose fort aisée à digérer, que quelques-uns d'entr'eux ayent été foudroyez, d'autres coupez en piéces, & d'autres blessez? De plus, leurs Sages ont assuré que la vertu n'est jamais plus brillante, que lors qu'elle est éprouvée & combatue par de grandes miséres.[26] Il semble que Platon dans son second Livre de la République, ait parlé par un Esprit prophétique, lors qu'il a dit, qu'afin que le Juste paroisse bien ce qu'il est, il faut que sa vertu soit dépouillée de tous ses ornemens, qu'il passe lui-même pour un scélérat, qu'il soufre la raillerie & [Note marg.: _Suspendatur_.] l'insulte, & qu'il finisse sa vie par un honteux suplice. En éfet, ce n'est que dans ces ocasions, qu'un homme de bien peut devenir un exemple de patience à toute épreuve.

[Note 17: _Que la Religion ne consiste pas &c._ Ménandre. _Ne sacrifiez jamais aux Dieux qu'avec un coeur juste, & éforcez-vous de briller par l'éclat de la Sainteté, plutôt que par celui de vos habits._ Cicér. de la Nat. des Dieux, liv. II. _La maniére la plus parfaite, la plus chaste, la plus sainte, & la plus pieuse de servir les Dieux, c'est de joindre la pureté & l'intégrité du coeur à celle des hymnes & des priéres._ Dans son II. liv. des Loix. _Lors que la loi nous ordonne de nous présenter aux Dieux avec des dispositions saintes & chastes, cela regarde l'ame plutôt que le corps; car qui dit l'ame, dit tout._ Porphyre liv. II. de l'abstinence de la chair des animaux. «Ils disent que celui dont l'habit n'est pas net & sans taches, n'est pas en état de sacrifier purement. Ils ne demandent que cela pour être bien disposé à faire le Service divin, & n'insistent point du tout sur la pureté de l'ame. Comme si Dieu ne se plaisoit pas infiniment à voir dans un bon état, cette partie de nous-mêmes, par laquelle nous lui ressemblons, & sommes participans de sa nature. Cette Inscription qui se lisoit dans le Temple d'Épidaure étoit bien plus raisonnable, _N'entrez dans ce Temple qu'avec la pureté d'un coeur chaste_: or cette chasteté n'est autre chose que la sainteté des pensées. _Et ailleurs._ Celui qui est persuadé que les Dieux n'ont pas besoin des victimes qu'on leur présente, qu'ils n'ont égard qu'au coeur de ceux qui les leur ofrent, & que le sacrifice qui leur est le plus agréable, c'est que l'on ait une droite opinion tant d'eux, que de tout ce qui les concerne, un homme, dis-je, qui est dans cette persuasion, peut-il ne pas devenir tempérant, pieux & juste?» Voila précisément le _sobrement, justement, & religieusement_ de Tite, II. 2. Sénéque cité par Lactance, Instit. liv. V. ch. 25. «Dès que vous vous serez représenté Dieu comme grand, plein d'une Majesté aussi terrible qu'aimable, & toujours prêt à vous secourir, vous ne vous mettrez plus en peine de le servir par un grand nombre de sacrifices, mais par un Esprit pur, & par de justes desseins, & vous concevrez que les véritables Temples ne sont pas ces édifices somptueux & élevez avec beaucoup de peine, mais les coeurs de ceux qui l'adorent.» Thucydide liv. I. _Un jour de fête n'est autre qu'un jour auquel on fait son devoir._ Diogéne, _Tous. les jours ne sont-ils pas des jours de fête pour un homme de bien?_]

[Note 18: _Que le seul dessein d'atenter &c._ Ovide, «Une Femme, qui ne fait rien contre le devoir de chasteté, que parce que les moyens ou les occasions lui manquent, est dans le fond une Femme impudique, son corps est pur, mais son coeur est souillé; & dans le tems, que les dehors sont bien gardez, l'adultére est le maître de l'intérieur.»]

[Note 19: _Qu'il n'est jamais permis de vanger_ &c. Platon, Maxime de Tyr, Ménandre. _Le plus vertueux de tous les hommes est celui qui sait le mieux suporter un afront_. Dans Plutarque, Dion le Libérateur de la Sicile, dit, que la marque la plus sûre d'un coeur véritablement Philosophe, c'est, non d'être bon à ses Amis; mais d'être doux & facile à apaiser, lors qu'on a reçu quelque outrage.]

[Note 20: _Qu'il ne la doit jamais répudier_ &c. Les Romains n'ont point su ce que c'étoit de divorce, jusqu'à l'an 520 de la fondation de Rome, comme le témoigne Val. Max. liv. II ch. I.]

[Note 21: _Qu'il est du devoir de l'homme de faire du bien_ Térence dans l'Héautontim. _Je suis homme, & par cela même; je croi me devoir interesser dans ce qui regarde les hommes_. Le Jurisconsulte Florentin dit, _qu'il y a naturellement un parentage entre tous les hommes_.]

[Note 22: _Mais sur tout à ceux qui son dans l'indigence_. Hor. Liv. II. Sat. 2 _Pourquoi y a-t-il des pauvres pendant que vous êtes riche?_ P. Syrus, _la compassion est un refuge assuré._]

[Note 23: _Qu'il n'en faut venir au serment_ &c. Pythagore, _Il ne faut pas jurer par les Dieux, mais il faut tâcher à se faire croire sans serment_. Marc Antonin entr'autres caractéres qu'il donne à l'homme de bien, _c'est un homme_, dit-il, _qui n'a pas besoin de jurer_. Sophocle, _je ne te crois pas assez méchant pour le vouloir faire jurer_. Clinias Pythagoricien aima mieux perdre un Procés, où il s'agissoit de 3[B] talens, que de le gagner par un serment.]

[Note B: Ce sont plus de 5000. Francs.]

[Note 24: _Le nécessaire doit sufire._ Euripide, _l'homme n'a besoin que de deux choses, qui sont très faciles à trouver, c'est le pain, & l'eau._]

[Note 25: _Platon instruit par les Chaldeens_ &c. Platon pose deux Principes, dont il appelle le premier, _le Pere_, & le second, _la cause & le directeur de toutes choses_. Numénius appelle le second, _le Fils_, & Amélius, _la Raison_. Chalcidius sur le Timée de Platon, en établit trois, savoir, _le Dieu Souverain, l'Esprit_ ou _la Providence, & l'Ame du Monde_ ou _le second Esprit_: ailleurs, il les apelle, _celui qui projette, celui qui commande, & celui exécute, en s'insinuant sur les sujets sur lesquels il travaille_, ordinans, jubens, insinuans.]

[Note 26: _Il semble que Platon_ &c. Voici un passage de Sénèque qui dit à peu près la même chose, _L'homme vertueux est celui qui, quelques suplices qu'il endure, ne songe pas à ce qu'il soufre, mais tâche à le bien soufrir_.]

TRAITÉ DE LA VÉRITÉ DE LA RELIGION CHRÉTIENNE.

_LIVRE CINQUIÈME

Réfutation du Judaïsme_.

Telle qu'est cette foible lueur qui se fait voir peu à peu, lors que l'on aproche de l'issue d'un antre obscur & profond, telle paroît la Religion Judaïque, lors qu'on vient à y jetter les yeux, après avoir parcouru les ténèbres épaisses du Paganisme. C'est là que l'on découvre ces grandes véritez, qui font partie du corps des Véritez salutaires, & qui en sont le Principe & la semence. Nous prions les Juifs, que cet aveu que nous faisons, les dispose un peu à nous écouter favorablement. Nous savons qu'ils sont la Postérité de ces sains hommes que Dieu visitoit autrefois par ses Prophétes & par ses Anges: que c'est d'entr'eux que nous est né le Messie, & que sont venus les premiers Docteurs de nôtre Religion: qu'ils sont l'arbre auquel nous avons été entez: qu'ils sont les dépositaires des Oracles divins pour lesquels nous n'avons pas moins de vénération qu'eux. C'est ce qui nous oblige à pousser vers Dieu avec saint Paul des soupirs véhémens pour eux, & à le prier qu'il veuille faire bientôt luire ce jour, auquel le voile, qui leur couvre le visage, étant écarté, ils verront aussi clairement que nous, l'accomplissement de leur Loi: cet heureux jour marqué par les Prophétes, auquel chacun de nous, qui naturellement sommes étrangers, empoignera & tiendra ferme le pan de la robe d'un Juif, pour aller adorer d'un même coeur, & par les mouvemens d'une même piété, le seul vrai Dieu, le Dieu d'Abraham, d'Isaac, & de Jacob.

[Note marg.: _Que les Juifs ne doivent pas douter des miracles de Jésus-Christ._]

II. La premiére chose que nous les prions de nous acorder, c'est qu'ils ne regardent pas en nous comme une chose injuste & déraisonnable, ce qu'ils se croyent permis dans leur propre Cause. Si un Payen leur demandoit pourquoi ils croyent les miracles qu'ils disent que Moyse a faits, ils ne répondroient autre chose, sinon que leur Nation les a toujours crûs si constamment & si fermement, qu'il est impossible que cette persuasion vienne d'ailleurs que du témoignage de ceux qui les ont vus. En éfet s'ils ne doutent point qu'Elisée, par exemple, n'ait augmenté l'huile d'une femme veuve, qu'il n'ait guéri tout d'un coup un Syrien lépreux, qu'il n'ait ressuscité le fils d'une femme chez qui il logeoit, si, dis-je, ils n'en doutent point, c'est uniquement sur ce que ces Faits ont été écrits & laissez à la Postérité par des témoins fidèles & sûrs. S'ils croyent qu'Elie a été enlevé au Ciel; ce n'est que sur le raport du seul Elisée, comme d'un témoin irréprochable. Et pour nous, nous mettons en avant douze témoins de l'ascension de Jesus-Christ, & douze témoins d'une vie irrépréhensible. Nous en citons un nombre beaucoup plus grand, qui ont vû Jésus-Christ vivant après sa mort. Et si ces deux choses sont vrayes, il faut nécessairement que la Religion Chrétienne le soit aussi. En un mot, tout ce que les Juifs peuvent aporter pour établir la certitude de leurs miracles, nous avons autant de droit, & même plus de droit qu'eux, de le faire servir à confirmer les nôtres. Mais qu'est-il besoin d'agir par preuves & par témoignages, puis que les Auteurs du Talmud, & tous les Juifs, avouent que Jésus-Christ a fait les miracles raportez dans l'Histoire sainte: ce qui, encore une fois, prouve nôtre Religion, puis que la maniére la plus authentique & la plus éficace dont Dieu puisse autoriser une Religion, c'est de faire des miracles en sa faveur.

[Note marg.: _Que ces miracles n'ont pas été faits par le secours des Démons._]

III. Quelques-uns ont dit que Jésus-Christ avoit fait des miracles par le secours des Démons. Mais cette Chicane a déjà été réfutée par la remarque que nous avons faite, que dans les lieux où la Religion Chrétienne s'est fait connoître, elle a anéanti tout le pouvoir des Démons.

Ce que d'autres disent, que Jésus-Christ avoit apris la Magie en Égypte, est beaucoup moins vrai-semblable qu'une pareille acusation que Pline & Apulée font contre Moyse. Car les mêmes Auteurs sacrez qui nous aprennent le voyage de Jésus-Christ en Égypte, marquent aussi qu'il en revint encore enfant. Au lieu qu'on voit par les Écrits de Moyse,[1] & de plusieurs autres, que ce Législateur a passé dans ce Païs une grande partie de sa vie. Mais il ne faut que jetter les yeux sur la Loi de Moyse & sur celle de Jésus-Christ, pour les absoudre tous deux de ce crime, puis que ces Loix défendent expressément les Arts magiques comme très-désagréables à Dieu. Outre cela, si dans le tems de Jésus-Christ & de ses Disciples, il y eût eu en Égypte, ou ailleurs, quelque art magique assez éficace pour produire les grands éfets que nous atribuons à la Puissance de Jésus-Christ, telle qu'est, la guérison promte des muets, des boiteux, & des aveugles, il est sûr qu'un tel art n'auroit pas échapé à la connoissance de Tibère, [2] de Néron, & de quelques autres Empereurs, qui n'épargnoient ni soin ni dépense pour découvrir les secrets de la Magie. Et s'il est vrai ce que disent les Juifs, que les Membres du grand Sanhédrin, c'est-à-dire du grand Conseil, convainquoient les Criminels par le moyen de cet art; on ne doit pas douter qu'étant ennemis de Jésus-Christ & jaloux de sa réputation qui croissoit tous les jours par ses miracles, ils n'en eussent fait de semblables par le secours du même art, par lequel on veut que Jésus-Christ ait fait les siens, & qu'ils n'eussent montré par là que ses miracles n'étoient que l'éfet de cet art illicite.

[Note 1: _Et de plusieurs autres_ &c. Manéthon, Chrémon, & Lysimaque, dans Joséphe contre Appion.]

[Note 2: _De Néron_ &c. Pline, liv. XXX. ch. 2. «Jamais personne ne s'est plus apliqué à aucun Art que Néron à la Magie. Il ne manquoit pour y réussir, ni de force, ni de docilité. Ensuite il dit, que le Roi Tiridate l'avoit initié dans cette Science par de certains soupers magiques.»]

[Note marg.: Ni par la force de quelques paroles.]

IV. A l'égard de ce que quelques Docteurs Juifs ont dit que Jésus-Christ a fait tous ses miracles par la vertu d'un certain nom secret, qu'il trouva moyen d'enlever du Temple de Jérusalem, où Salomon l'avoit mis en réserve, & qui y avoit été conservé par deux Lions pendant plus de mille ans; je dis que c'est là un mensonge grossier & impudent. Non seulement les Livres des Rois, ni l'Histoire de Joséphe ne disent rien de ces Lions, gardiens d'un nom si merveilleux, ce qui pourtant étoit assez considérable pour n'être pas omis; mais les Romains mêmes qui entrérent dans ce Temple avec Pompée, avant que Jésus-Christ naquît, n'y aperçurent rien de semblable.

[Note marg.: Preuve de la divinité de ces miracles, par la Doctrine de Jésus-Christ.]

V. S'il est vrai, comme nous l'avons établi, & comme les Juifs mêmes l'avouent, que Jésus-Christ ait fait des miracles; nous disons qu'il s'ensuit nécessairement de là, par la Loi même de Moyse, qu'on ne peut plus se dispenser de croire en lui. Dieu dit au Chapitre XVIII du Deutéronome, qu'après Moyse il susciteroit d'autres Prophétes, à qui le Peuple ple seroit obligé, sous des peines très-rigoureuses, de se soumettre & d'obéïr.[3] Or les marques les plus certaines de la Charge de Prophéte sont assurément les miracles; & l'on ne sauroit en concevoir de plus éclatantes. Au Chap. XXIII. il est dit, que si un homme se disant être Prophéte, apuye par des miracles cette prétention, il ne mérite néanmoins aucune créance, s'il veut atirer le Peuple au culte des faux Dieux; & que Dieu n'a permis ces prodiges que dans le dessein d'éprouver si son Peuple lui est fidèle. De ces deux passages comparez l'un avec l'autre, les Interprétes Juifs ont fort bien conclu, qu'il faut toûjours ajoûter foi à tous ceux qui font des miracles, si ce n'est lors qu'ils veulent séduire le Peuple, & le détourner du service du vrai Dieu, parce que c'est là le seul cas que la Loi excepte, sans faire grace même aux plus grands miracles. Or non seulement Jésus-Christ n'a pas enseigné qu'il falût adorer de faux Dieux, mais il l'a même expressément défendu, comme le plus atroce de tous les crimes. Outre cela, il nous inspire par tout du respect pour les Écrits de Moyse & des Prophétes.

[Note 3: _Or les marques les plus certaines_ &c On y peut ajoûter les prédictions, qui sont aussi mises avec raison au rang des miracles. Deut. XVIII. V. 22.]

[Note marg.: _Reponse à l'Objection tirée de la diférence entre la Loi de Moyse & celle de Jésus-Christ_.]

VI. Mais dira-t-on, la Loi de Jésus-Christ n'est pas conforme en tous les Points à celle de Moyse, & il y a de l'une à l'autre des diférences assez notables pour faire dire que ce n'est pas la même Loi. Les Docteurs Juifs nous fournissent eux-mêmes la réponse à cette objection, par cette Régle qu'ils ont posée; c'est qu'à l'exception du Commandement qui ordonne de servir un seul Dieu, il n'y en a aucun dans la Loi que l'on ne puisse violer[4] sur la parole d'un Prophéte qui fait des miracles. Cela est fondé sur cette Maxime, que Dieu n'a pu perdre ni quiter le pouvoir législatif qu'il avoit lors qu'il donna sa Loi à Moyse, & que le droit qu'un homme a eu d'établir des Loix, n'exclut pas celui d'en établir d'autres, mêmes tout oposées. Mais Dieu, disent-ils, est immuable, & par cela même obligé de maintenir les Loix qu'il a faites. Je répons qu'à la vérité Dieu est immuable en son essence, mais que cela n'empêche pas que ce qu'il fait hors de lui-même, ne soit sujet à la révolution & au changement. La lumiére & les ténèbres, la jeunesse & la vieillesse, l'été & l'hiver, qui sont les Ouvrages de Dieu, sont dans une vicissitude perpétuelle. Dieu permit au premier homme de manger de tous les fruits du jardin d'Eden, excepté d'un seul, qu'il lui défendit par un éfet de sa liberté. Il a condamné le meurtre en général; & il a commandé à Abraham de sacrifier son fils. Les victimes qu'on lui présentoit hors du Tabernacle, lui étoient désagréables; quelquefois pourtant il les a acceptées. J'ajoûte, que de ce que la Loi de Moyse étoit bonne, il ne s'ensuit pas qu'il ne pût y en avoir une meilleure. Elle étoit telle qu'elle devoit être selon les desseins de Dieu, & selon la disposition de son Peuple. Il faisoit en cela ce que font les Péres à l'égard de leurs enfans encore jeunes. Ils bégayent avec eux; ils dissimulent les défauts inséparables de leur âge; ils les engagent par de petites douceurs à faire leur devoir, & à recevoir de l'instruction. Mais à mesure que leurs enfans croissent, ils corrigent le bégayement de leur langue, ils leur inspirent les sentimens de la vertu, ils leur en donnent les Régles, & leur en font voir la beauté & les récompenses.

[Note 4: _Sur la parole d'un Prophéte qui fait des miracles._ Cette Régle se trouve dans le Talmud. C'est ainsi que Josué viola la Loi du Sabbat, Jos. VI. Et que quelques Prophétes comme Samuel, I Sam. VII, & Elie I Rois XVIII. 38. ont sacrifié dans d'autres lieux que celui que la Loi avoit marqué.]

[Note marg.: _Qu'il y peut avoir une Loi plus parfaite que celle de Moyse.]

VII. Une preuve que les Précepteurs de la Loi n'étoient pas d'une souveraine perfection, c'est que beaucoup de saints hommes, qui ont vécu sous sa Discipline, se sont élevez, pour ainsi dire, au dessus de ses Préceptes, & ont été plus loin que la Loi ne les menoit. Le même Moyse qui permet de se faire raison, tant par voye de fait, que par voye de justice, des injures que l'on a reçues, s'est rendu intercesseur auprès de Dieu pour ses ennemis, après en avoir été outragé de la maniére la plus indigne. David voulut que l'on épargnât son fils, quoi que rebelle, & soufrit patiemment les paroles injurieuses de Semeï. L'on ne lit nulle part que ceux d'entre ce Peuple qui avoient de la vertu & de la piété, ayent fait divorce avec leurs femmes, bien que la Loi le permît.