Traité de la Vérité de la Religion Chrétienne

Chapter 17

Chapter 173,714 wordsPublic domain

IV. Après avoir prouvé une chose si flétrissante pour le Paganisme, il faut en montrer l'impiété & l'horreur. Le Service religieux n'est autre chose qu'un acte de l'esprit par lequel il reconnoit une bonté infinie dans l'objet de son adoration. Ainsi le culte des Démons n'est pas seulement absurde & contradictoire; mais il contient aussi une rebellion manifeste, qui prive le Dieu souverain de l'honneur qui lui est du, pour le déférer tout entier à ses Sujets révoltez & à ses Ennemis. Car ce seroit une extravagance, que de se promettre l'impunité de cette félonnie, sous prétexte que Dieu est souverainement bon. [5]La clémence a ses bornes, qu'elle ne peut passer sans dégénérer en une véritable molesse. Et lors que l'outrage est excessif, la Justice ne seroit plus Justice, si elle ne le punissoit. Les Payens ne raisonnent pas plus sagement, lors qu'ils fondent le service qu'ils rendent volontairement aux Démons, sur ce qu'ils craignent les éfets de leur malice. L'Être suprême étant souverainement communicatif, par cela-même qu'il est souverainement bon, c'est lui qui doit produire, & qui produit en éfet, tous les autres Êtres. S'il les produit, il a donc sur eux le droit absolu qu'un Ouvrier a sur ses ouvrages: & par conséquent ils ne peuvent rien faire que ce qu'il ne veut pas empêcher. Cela posé, il est évident que celui qui est sous la protection du Dieu souverain & infiniment bon, ne doit plus rien apréhender de la part de ces malins Esprits, que ce que Dieu, par un principe même de bonté, veut bien permettre qu'il en soufre. Ajoûtons à cela que ces Esprits ne peuvent rien acorder à l'homme, qui ne lui doive être fort suspect, & qu'il ne doive même me rejetter. Jamais ceux qui se conduisent par un principe de malignité ne sont plus à craindre, que lors qu'ils se revêtent d'une aparence de bonté. Et quelqu'un a fort bien remarqué que les présens des ennemis cachent toûjours quelque perfidie.

[Note 5: _La clémence a ses bornes._ Tertull. contre Marcion liv. I. _comment aimez-vous, si vous ne craignez pas de ne point aimer?_]

[Note marg.: _Contre le culte que les Payens rendoient aux Héros après leur mort_.]

V. Il y a eu de tout temps des Payens, & l'on en voit encore, qui font profession d'adorer des Héros après leur mort. Mais I. ils eussent dû distinguer ce culte de celui du Dieu souverain, par des caractéres évidens. II. Les priéres qu'ils leur adressoient étoient vaines & inutiles, si les Esprits de ces Héros ne pouvoient les exaucer. Or ils n'avoient aucune certitude que ces Esprits le pussent, & ils n'avoient pas plus de raison de les en croire capables, qu'ils en avoient du contraire. III. Mais ce qu'il y a de plus vicieux dans ce culte, c'est qu'ils le rendoient à des hommes qui pendant leur vie avoient été souillez de diférens crimes. Bacchus avoit été un homme plongé dans les débauches du vin. Hercule avoit aimé les femmes. Romulus & Jupiter avoient donné des marques d'un coeur dénaturé; l'un par le meurtre de son frére; & l'autre par celui de son pére. Les hommages qu'on leur rendoit ne pouvoient donc que deshonorer infiniment le vrai Dieu, en outrageant la Sainteté qui lui est si chére, [6]& en autorisant, par les principes sacrez de la Religion, des crimes qui d'eux-mêmes n'ont que trop de charmes pour des coeurs naturellement corrompus.

[Note 6: _Et en autorisant_ &c. S. Cyprien, lettre: _les crimes qu'ils commettent à l'exemple de leurs Dieux, deviennent par là des crimes sacrez_. S. Aug. lett, CLII. «Rien n'est plus capable de troubler la Société & de corrompre les moeurs, que l'imitation des Dieux tels que sont ceux des Payens, selon l'idée qu'ils en donnent eux-mêmes.»]

[Note marg.: _Contre le culte des Astres & des Éléments_.]

VI. Les objets les plus anciens de l'Idolatrie furent les Astres & les Élémens, c'est-à-dire, le Feu, l'Eau, l'Air, & la Terre. Mais cette espéce d'Idolatrie n'étoit pas moins criminelle que les précédentes. L'Invocation fait la partie la plus essentielle du Service religieux. Or c'est une folie que de l'adresser à des Natures destituées d'intelligence. Les Sens sufisent, en quelque maniére, pour nous convaincre que les Élémens sont de cet ordre. Et rien ne prouve que les Astres n'en soient pas. On juge de la nature d'un sujet par ses opérations. Celles des Astres ne marquent point du tout un Principe intelligent; [7]& même, la régularité de leurs mouvemens, qui suivent toûjours de certaines loix, démontre assez le contraire, puis que les mouvemens qui partent d'une volonté libre se ressentent de leur principe, & varient très-souvent. De plus, nous avons fait voir ailleurs que le cours des Astres est proportionné aux besoins de l'Homme. Et cela le devoit convaincre qu'il porte dans son ame de plus vifs traits de ressemblance avec Dieu, & qu'il lui est beaucoup plus cher, que ces autres Créatures; qu'ainsi c'est faire tort à l'excellence de la nature, que de se soumettre à des choses que Dieu lui avoit soumise; & que ce qu'il doit faire, est de s'aquiter des devoirs de reconnoissance, ausquels on ne peut pas prouver qu'elles soient capables de satisfaire.

[Note 7: _Et même la régularité de leurs mouvemens &c._ Cette raison obligea un Roi du Pérou à nier que le Soleil fût Dieu.]

[Note marg.: _Contre le culte que les Payens rendoient aux animaux_.]

VII. Ce qu'il y a de plus honteux, c'est que les hommes se soient abaissez jusqu'à adorer des animaux. [8]Les Egyptiens ont poussé ce culte plus loin qu'aucuns autres Peuples. Il est vrai qu'il y a des animaux dans lesquels on aperçoit quelque chose qui ressemble assez à ce qu'on apelle Esprit & Connoissance. Mais ce n'est rien, si on le compare à l'Ame raisonnable. Ils ne peuvent expliquer leurs conceptions, ni en parlant ni en écrivant. Ils sont bornez à une certaine espéce d'actions & de maniéres d'agir. Combien moins pourroient-ils connoître les nombres, les mesures, & le cours des corps célestes. L'Homme qui a tous ces avantages, [9]a, de plus, celui de se rendre maître par son adresse, de toutes sortes d'animaux, depuis les plus foibles jusqu'aux plus robustes. Les bêtes farouches, les oiseaux, les poissons, rien n'évite de tomber entre ses mains. Il sait en aprivoiser quelques-uns, les rendre dociles, & en tirer divers usages. Il sait mettre à profit les plus nuisibles; & trouver des remèdes dans les plus venimeux. En général, il reçoit de toutes les bêtes une utilité où elles ne peuvent avoir part: c'est qu'étudiant l'assemblage & l'arrangement de leurs parties, il en fait l'objet d'une Science qui lui fournit beaucoup de lumières; & que les comparant entr'elles genre avec genre, & espéce avec espéce, il voit combien elles lui sont inférieures pour la beauté & la perfection de la structure du corps. Si l'on pense sérieusement à ce que nous venons de dire, on verra que l'Homme, bien loin de se devoir faire des animaux brutes un objet d'adoration, se doit plutôt regarder en quelque sorte comme leur Dieu, mais subordonné au Souverain du Monde, & élevé par son ordre à cette Dignité subalterne.

[Note 8: _Les Egyptiens ont poussé_ &c. Philon dans le Récit de son Ambassade.]

[Note 9: _A, de plus, celui de se rendre maître par son adresse_ &c. Euripide dans la Tragédie d'Æole, «la Nature a donné peu de force à l'Homme, mais il dompte par son adresse les animaux aquatiques, & terrestres, & ceux qui vivent dans l'air.». Antiphon, «L'Art nous fait surmonter les bêtes qui nous surmontent par les forces de la Nature.» On pourroit expliquer par là la Domination que l'Homme a reçue sur les animaux. Gen I.26. Pseau. VIII. 8. Claude le Néapolitain dans Porphyre. _L'Homme n'est pas moins le maître de tous les animaux, que Dieu l'est de l'homme_.]

[Note marg.: _Contre le culte qu'ils rendoient aux Passions, à la Vertu &c_.]

VIII. Les Livres des Payens nous aprennent que les Grecs, les Latins, & d'autres Peuples, adoroient certaines choses qui ne sont que de simples accidens. Pour ne pas parler de la Fiévre, de l'Impudence, & de telles autres choses ou afligeantes ou vicieuses; la Santé, dont ils faisoient une Déesse, n'est que la bonne température des parties du corps. Le Bonheur n'est que la conformité des événemens avec les désirs de l'homme. Les Passions, comme l'amour, la colére, l'espérance, & d'autres, qui naissent toutes de la vûe du bien ou du mal, & de la facilité des choses vers lesquelles nous nous portons, ne sont que des mouvemens dans cette partie de l'ame qui a le plus de liaison avec le corps par le moyen du sang. Or. ces mouvemens ne sont pas libres & indépendans, mais soumis à nôtre volonté, comme à une maîtresse dont ils suivent les ordres, du moins dans leur durée & dans leur détermination vers un certain objet. La Vertu, qui prend diférens noms selon la diversité des sujets où elle s'exerce, & qui s'apelle _Prudence_, lors qu'elle s'ocupe au choix de ce qui est utile; _Vaillance_, lors qu'elle nous porte à braver le péril; _Justice_, lors qu'elle nous empêche de mettre la main sur ce qui ne nous apartient pas; & _Tempérance_, lorsqu'elle modére la passion que l'Homme a pour les plaisirs: la Vertu, dis-je, n'est qu'un penchant vers la droiture, lequel se fortifie dans le coeur par une longue habitude, & peut diminuer & se détruire même par nôtre négligence. L'Honneur, ou la Gloire, à qui nous lisons que l'on consacroit aussi des Temples, n'est autre chose que le jugement que nous faisons d'une personne, & par lequel nous reconnoissons en elle de la vertu & du mérite. Mais comme, par un malheur qui nous est naturel, nous sommes extrémement sujets à errer, nous nous trompons souvent dans l'opinion que nous avons des autres; soit en estimant ceux qui n'ont aucun vrai mérite, soit en n'estimant pas ceux qui en ont. Puis donc que toutes ces choses sont, ou dépendantes, comme les passions; ou sujettes à hausser & à baisser, comme la vertu; ou souvent fausses & mal fondées comme la gloire; que toutes en général ne subsistent pas par elles-mêmes, & sont fort éloignées de la dignité des substances; qu'enfin elles ne peuvent entendre nos priéres ni recevoir nos hommages, il est aussi absurde de les honorer comme des Divinitez, qu'il est raisonnable & nécessaire d'adorer celui dont la puissance les produit & les conserve.

Il faut avouer que dans cette dispute les Payens ne sont pas tout à fait réduits au silence. Ils ont leurs preuves, qu'il nous faut examiner. Elles se réduisent à deux, les _Miracles_, & les _Prédictions_.

[Note marg.: _Réfutation de la preuve que les Payens tiroient de leurs Miracles._]

IX. Je dis contre les premiers, [10]que les plus sages Payens les ont rejettez pour la plûpart, comme n'étant apuyez sur la foi d'aucun témoin irréprochable, & comme étant suposez. Quelques-uns de ces miracles se sont faits de nuit, dans des lieux écartez, en présence d'une ou de deux personnes à qui l'artifice des Prêtres pouvoit aisément faire illusion par des aparences trompeuses. D'autres n'étoient miracles que pour ceux qui ignoroient la force de la Nature & la vertu secrette de certains corps. C'est ainsi que la force qu'a l'aiman d'atirer le fer passeroit pour un miracle dans l'esprit de ceux, qui n'en ayant jamais ouï parler en verroient l'éfet pour la premiére fois. C'est par ces secrets purement naturels que Simon & [a]Apollonius de Tyane s'étoient rendus si fameux, comme plusieurs l'ont écrit. Je ne voudrois pas cependant nier qu'on n'ait pu voir quelques éfets, que l'Homme seul ne pouvoit produire par l'aplication des causes naturelles. Mais je dis aussi qu'il n'est pas nécessaire de remonter jusqu'à une force toute-puissante & divine pour en rendre raison; & qu'on doit les atribuer aux Esprits qui tiennent en quelque sorte le milieu entre Dieu & l'Homme, & qui par leur agilité, leur force, & leur adresse; peuvent raprocher les choses éloignées, & unir celles qui sont diférentes, d'où résultent ces éfets extraordinaires qui frapent & qui ravissent. Mais il paroît par ce que nous avons déjà dit, que les Esprits qui opéroient ces prodiges n'étoient que les Démons, & que par conséquent la Religion confirmée par ces moyens étoit une fausse Religion. Cela se prouve encore par ce que ces Esprits disoient, [11]qu'ils se sentoient entraînez malgré eux par la force des enchantemens, qui consistoient en de certains Vers. Ce qui est faux & ridicule, puis que selon l'aveu même des sages Payens, les paroles n'ont aucune vertu que celle de persuader, & qu'elles ne l'ont pas par elles-mêmes, mais par les choses qu'elles signifient. On ne doutera pas que ces Esprits n'ayent été très-impurs, si l'on fait réflexion que quelquefois ils se chargeoient d'inspirer de l'amour à des personnes, pour d'autres qui ne s'en pouvoient faire aimer. Si ces promesses étoient vaines, ces Esprits étoient trompeurs: si elles ne l'étoient pas, ils outrageoient ceux qu'ils forçoient à aimer. Ce qui est un crime condamné par les Loix humaines, qui le mettent au rang des Sortilèges.

[Note 10: _Que les plus sages Payens &c._ Tite-Live, «Pour ce qui est de ces merveilles que contient l'Histoire des temps qui ont précédé la naissance de Rome, & qui ont plus l'air de fictions poëtiques, que de véritez historiques, mon dessein n'est pas ni de les donner pour vrayes, ni d'en faire voir la fausseté. Je tiens qu'il faut pardonner aux Anciens la bonne intention qu'ils ont eue de rendre plus auguste la naissance des Villes, en y faisant intervenir les Dieux.»]

[Note a: C'étoit un fameux Magicien qui vivoit sous Neron, il faisoit profession de la Philosophie Pythagoricienne. L'on raconte de lui des choses surprenantes, mais l'on n'a pour garant que Philostrate, natif de Lemnos, aujourd'hui Statimene, Ille de la mer Égée dans la Grèce. C'étoit un bel Esprit, mais qui ne composa la Vie d'Apollonius, que pour plaire à l'Empereur Sévére & à l'Impératrice Julie, qui étoient amoureux du merveilleux. D'ailleurs il vivoit plus d'un siécle après Apollonius, & tout son récit n'est fondé que sur des _ouï dire_. TRAD. DE PAR.]

[Note 11: _Qu'ils se sentoient entraînez &c._ Dans l'Oracle d'Hécube que Porphyre raporte, _Je viens_, dit cette Déesse, _après y avoir été invitée par ces sages priéres que les hommes ont inventées par le secours des Dieux._ Dans un autre endroit, _De quoi avez-vous besoin, vous qui m'avez atirée du Ciel, en me liant par des vers qui ont la force de dompter les Dieux?_]

Qu'on ne soit pas surpris de voir que Dieu ait soufert que les malins Esprits fissent certaines choses qui tenoient du miracle. [Note marg.: Deut. XIII. 3. 2. Thess. II. 9.]Il étoit juste qu'il abandonnât à ces illusions ceux qui depuis long tems refusoient de l'adorer. Outre cela, il y a entre ses miracles & ceux des Démons une diférence qui empêchoit qu'on ne les prît les uns pour les autres: c'est que jamais la puissance de ces Esprits n'est allée jusqu'à faire aucun bien considérable par ces actions surnaturelles. Et s'il leur est arrivé de ressusciter des personnes mortes, ce n'étoit qu'une apparence de résurrection, puis que cette vie qu'elles avoient recouvrée ne duroit pas longtemps, et que même elles ne faisoient aucune des fonctions de personnes véritablement vivantes.

Si le Paganisme a eu quelquefois de véritables miracles, produits par la Puissance divine, ils ne font rien pour cette Religion, puisqu'ils n'avoient été précédez d'aucunes prédictions qui marquassent que ces miracles tendroient à l'établir. Ainsi rien n'empêche qu'ils n'ayent eu dans le dessein de Dieu quelque usage fort diférent de celui là. S'il est vrai, par exemple, que Vespasien ait rendu la vûe à un Aveugle, je ne doute pas [12] que Dieu n'ait eu en vûe de lui frayer un chemin à l'Empire en lui atirant la vénération des Romains, & de le mettre par là en état d'exécuter l'Arrêt que Jésus Christ avoit prononcé contre les Juifs. Les autres miracles du Paganisme ont pu aussi avoir leurs raisons, qui n'avoient rien de commun avec le dessein de prouver cette Religion.

[Note 12: _Que Dieu n'ait eu en vûe de lui frayer un chemin &c._ Joséphe, Guerre des Juifs, liv. III. chap. _Parce que Dieu qui le destinait à l'Empire, leur faisoit connoître par d'autres marques et par d'autres signes, qu'il pourroit espérer d'y arriver._]

[Note marg.: Réfutation de la preuve qu'ils tiroient de leurs Oracles]

Il faut apliquer presque tout cela à la preuve que les Payens tirent de leurs Oracles: sur tout, ce que nous avons dit, que ces Peuples ayant négligé les connoissances que la Raison et la Tradition la plus ancienne leur donnoient sur le Culte du vrai Dieu, ils avoient bien mérité d'être le jouet des Démons. De plus, il faut considérer qu'il y avoit presque toûjours dans ces Oracles une ambiguité, qui faisoit que de quelque maniére que les choses tournassent, ils se trouvoient véritables. S'il y en a eu qui marquant l'avenir précisement & sans équivoque ayant eu leur acomplissement, rien n'oblige à les atribuer à une Science infinie, telle qu'est celle de Dieu: puis que les choses qu'ils prédisoient, par exemple, des sécheresses, des stérilitez, des maladies contagieuses, des inondations, sont de celles qui ayant leurs causes naturelles & fixes, s'y peuvent découvrir par le secours des Sciences. C'est ainsi qu'il y a eu des Médecins qui ont prédit de certaines maladies. Si ces prédictions regardoient des événemens fortuits, & dépendans d'une cause libre, ce n'étoient que d'heureuses conjectures, tirées du cours ordinaire des afaires du Monde. L'Histoire nous parle de certaines [Note marg.: _Cicéron, Solon, Thalès, Périclès._] personnes habiles dans la Politique, qui par les seules lumiéres qu'elle leur fournissoit, ont prédit avec beaucoup de justesse le tour que devoient prendre les afaires publiques.

S'il est arrivé parmi les Payens, que Dieu, par le ministére de quelques personnes, ait prédit certains événemens, dont les causes n'étoient ailleurs qu'en lui-même & dans sa volonté; ce n'étoit nullement dans le dessein de confirmer la Religion que nous combatons ici, mais plutôt, de préparer les choses à sa ruïne. Qu'on lise, par exemple, ce bel endroit que Virgile a tiré des Oracles de la Sibylle de Cumes, & inséré dans sa quatriéme Eclogue, & l'on y verra que ce Poëte a dépeint sans le savoir, l'avénement de Jésus Christ & les biens que le Sauveur aporteroit aux hommes. D'autres endroits des Vers des Sibylles, ordonnoient [13]que l'on eût à reconnoître pour Roi, celui qui seroit véritablement nôtre Roi, [Note marg.: Suet. Vie de Vespas. ch. IV.]& marquoient qu'il viendroit de l'Orient un homme qui régneroit sur tout l'Univers. On lit dans Porphyre [14]un Oracle d'Apollon qui porte, qu'il ne faloit adorer que le Dieu des Hébreux, & que pour ce qui est des autres Dieux, ce n'étoient que des Esprits _Aeriens_, c'est-à-dire, habitans dans l'air. Or je demande à un Payen qui reconnoit Apollon pour un Dieu véritable, s'il ajoûte foi à cet Oracle, ou non: le premier détruit directement la Divinité d'Apollon, & de tous les autres Dieux; le second, le fait indirectement, en acusant de mensonge ou d'erreur un Dieu si pénétrant & si éclairé.

[Note 13: _Que l'on eût à reconnoître pour Roi &c._ Cicéron fait mention de cet Oracle dans son Traité de l'Art de deviner, liv. II.]

[Note 14: _Un Oracle d'Apollon &c._ Voyez Eusébe Prép. liv. IV. chap. 4. Dans l'exhortation aux Grecs qui est dans les Ouvrages de Justin Martyr, on voit aussi cet Oracle; _La véritable sagesse ne se trouve que dans les Chaldéens & dans les Hébreux, qui adorent d'un coeur pur une Divinité éternelle._ Et cet autre, _Dieu qui a formé le premier homme & qui l'a apellé Adam &c._ Eusébe Demonst. Evang. a cité de Porphyre ces deux Oracles qui regardent Jésus Christ. «Celui dont la sagesse fait toute la gloire, a connu que l'ame est immortelle: & son ame excelle en piété sur celles de tous les autres hommes. Son corps a soufert des douleurs extrémes, mais son ame a été reçue dans l'assemblée des personnes pieuses.»]

Mais un défaut général de tous les Oracles des Payens, & qui fait voir que les Esprits qui en sont les auteurs, n'ont pas eu dessein de travailler par là au bonheur des hommes, c'est que ces Esprits n'ont, ni proposé des Régles générales de bien vivre, ni promis avec certitude une récompense après la mort. Même, comme si c'eût été peu que de laisser leurs Adorateurs dans l'ignorance de ces choses si nécessaires, ils semblent ne leur avoir parlé que pour donner de l'encens aux Rois, quelque indignes qu'ils en fussent; que pour décerner les honneurs divins à des Athlétes; que pour engager les hommes dans un amour impur, & dans la passion basse & sordide d'un gain illégitime; ou enfin, pour les animer à se détruire les uns les autres.

Après avoir réfuté l'objection tirée des miracles & des prédictions dont le Paganisme se fait honneur, continuons à le combatre par quelques autres preuves.

[Note marg.: _Que le Paganisme est tombé de lui-même, lors que les secours humains lui ont manqué._]

X. Si cette Religion étoit fondée sur la puissance & sur la volonté de Dieu, on ne l'auroit pas vû tomber & périr absolument dans tous les lieux où les apuis humains sont venus à lui manquer. C'est pourtant ce qui lui est arrivé. Que l'on jette les yeux sur tous les États Chrétiens ou Mahométans, l'on n'y apercevra aucune trace de l'ancien Paganisme, & l'on ignoreroit ce que c'est, si l'Histoire ne nous en instruisoit. C'est elle aussi qui nous aprend que lors même que les premiers Empereurs employoient la force ouverte & les suplices, pour maintenir cette Religion, ou lors que Julien se servoit pour cela de toute sa Science & de tout son artifice, elle perdoit tous les jours quelque chose de son crédit & de son autorité, sans que le Christianisme la combatît ni par des voyes de fait, puis qu'il n'avoit pour toutes armes que la dispute & la fermetê, ni par l'éclat d'une naissance distinguée, puis que son Auteur même passoit pour le fils d'un Charpentier; ni par le secours des Belles Lettres & des Sciences, puis qu'il n'en paroissoit aucuns traits dans les discours des premiers Docteurs de nôtre Religion; ni par des présens, puis que ces premiers Docteurs étoient pauvres; ni enfin par des maniéres flateuses, puis qu'au contraire, entr'autres dispositions qu'ils demandoient à leurs Disciples, ils vouloient qu'ils méprisassent toutes les douceurs de la vie, & qu'ils se résolussent à soufrir tout pour cette nouvelle Doctrine. Certes il faut bien dire que le Paganisme étoit extrémement foible, puis qu'il a sucombé sous une Religion si dénuée de secours. Cette Religion nouvelle, qui lui a succédé, n'a pas seulement banni du coeur des Payens la crédulité qui les atachoit au service de leurs Dieux, mais elle a même, au seul nom de Jésus-Christ, fermé la bouche à ces faux Dieux, ou pour mieux dire, aux Démons. Elle les a chassez des corps qu'ils possédoient, & les a forcez de dire, lors qu'on leur demandoit la raison de leur silence, qu'ils ne pouvoient rien dans les lieux où le nom de Jésus-Christ étoit invoqué.

[Note marg.: _Que les Astres n'ont aucune influence sur la Religion._]