Traité de la Vérité de la Religion Chrétienne

Chapter 16

Chapter 163,779 wordsPublic domain

Eusébe, Chron. & Prépar. liv. IX. ch. 40. 41. «Nabopolassar, pére de Nabuchodonozor, ayant apris que le Gouverneur qu'il avoit établi dans l'Égypte, la Célésyrie & la Phénicie, s'étoit révolté, & se voyant trop âgé pour agir en personne contre lui, en donna la commission à son fils qui étoit encore dans la fleur de son âge, & qui s'en aquita si bien qu'il vainquit le rebelle, le prit, & remit ces païs dans l'obéïssance. Dans ce même tems Nabopolassar étant tombé malade à Babylone, mourut après 29 ans de Régne. Nabuchodonozor n'eut pas plutôt su la maladie de son Pére, qu'il donna ordre aux affaires d'Égypte & des Peuples voisins, donna charge à une personne en qui il avoit de la confiance, de ramener à Babylone l'Armée & les prisonniers de guerre, Juifs, Phéniciens, Syriens & Égyptiens; & y revint avec fort peu de ses gens par le chemin le plus court, qui est celui du désert. Il trouva les afaires en bon état entre les mains des Chaldéens, le plus considérable d'entr'eux en ayant pris le maniement en atendant son retour. Ainsi il succéda à son Pére dans toute l'étendue de ses États. Il dispersa les prisonniers en diférens endroits de son Empire, leur assignant de bonnes terres à cultiver. Il employa le butin qu'il avoit remporté de son Expédition, à orner le Temple de Bélus & des autres Dieux. Il agrandit l'ancienne Babylone en y joignant une seconde Ville. Il pourvut à ce qu'en cas de siége les Ennemis ne pussent plus détourner le cours du fleuve pour faciliter les aproches. Il environna la Ville intérieure & la Ville extérieure, chacune d'une triple enceinte de murailles, qu'il fit en partie de brique & de bitume, en partie de brique seulement. Après l'avoir si bien fortifiée, il y fit des portes fort superbes. Ensuite ne se contentant pas du Palais de son pére, il en fit bâtir un infiniment plus somptueux, tant pour la grandeur de l'édifice, que pour la beauté de la structure, & pour les ornemens. Ce qu'il y a de plus admirable, c'est qu'un ouvrage & si grand & si beau, fut achevé en 15. jours. Il fit aussi bâtir des galeries si massives & si élevées, que d'un peu loin elles sembloient des montagnes, & il y planta des arbres de toutes les espéces. Ce sont là _ces jardins suspendus_ qu'on a mis au nombre des merveilles du Monde. Il les fit pour plaire à la Reine sa Femme, qui ayant été élevée dans la Médie, païs fort montagneux, aimoit extrémement la vûe des montagnes & des forêts. Étant tombé malade, il mourut avant que ces ouvrages fussent achevez après 43 ans de Régne.» Cette Femme de Nabuchodonozor, est celle qu'Hérodote appelle Nitocris comme Scaliger l'a prouvé.

Euséb. Prépar. liv. IX. sur la fin, «Mégasthéne dit (_c_'_est Abydéne qui parle_) que Nabuchodonozor a surpassé Hercule en courage & par la grandeur de ses actions: qu'il a poussé ses Conquêtes jusques dans l'Afrique & dans l'Espagne, & qu'il avoit envoyé sur le rivage droit du Pont Euxin, des Colonies composées de ceux qu'il avoit fait prisonniers dans ces guerres. Outre cela les Chaldéens racontent que le Roi étant un jour monté sur le haut de son Palais, tint ce discours prophétique en présence d'un grand nombre de personnes. Écoutez vous habitans de Babylone. Moi Nabuchodonozor ai à vous annoncer une calamité extrême, qui est prête à vous acabler, & sur laquelle ni Bélus le chef de nôtre race, ni la Reine Beltis, n'ont jamais pu fléchir les Parques. Il viendra un mulet de Perse, qui aidé de vos Dieux mêmes, vous réduira en servitude. Un Méde, qui avoit été jusques là aux Assyriens un sujet de se glorifier, se joindra à lui pour vous perdre. Ah, plût aux Dieux qu'avant qu'il nous trahît, il fût plongé au fond de la mer, ou qu'entraîné malgré lui dans des lieux déserts & inhabitez, receptacles des bêtes & des oiseaux, il y errât parmi les rochers le cette de ses jours! Que les Dieux ne m'ont-ils retiré avant que de me faire entrevoir un avenir si funeste! Après qu'il eut prononcé ces paroles, il disparut tout d'un coup.»

Le même Eusébe dans un autre endroit raporte encore ces paroles d'Abydéne. «On dit qu'autrefois l'endroit où Babylone est bâtie, étoit un grand amas d'eaux, auquel on donnoit le nom de Mer: que Belus l'ayant asséché, partagea le fonds entre plusieurs de ses Sujets, y bâtit Babylone, qu'il entoura de murailles: que ces murailles ayant été consumées par le tems, Nabuchodonozor en fit de nouvelles, dont les portes étoient d'airain, & qui demeurérent sur pié jusqu'au tems d'Alexandre le Grand.»

Joséphe Rép. à Appion liv. I. ch. 7. produit un passage de l'Histoire des Phéniciens, qui est digne d'être raporté ici, tant parce qu'il parle de Nabuchodonozor, que parce qu'il contient la suite des Rois & des Juges de Tyr, depuis Ithobal jusqu'à Irom, c'est-à-dire, jusqu'au tems de Cyrus. «Durant le Régne d'Ithobal, Nabuchodonozor assiégea la Ville de Tyr. Baal succéda à Ithobal, & régna dix ans. Après sa mort le Gouvernement passa des Rois à des Juges. Ecnibal fils de Baslach, exercea cette Dignité durant deux mois. Chelbés fils d'Abdée l'exercea dix mois; le Pontife Abdar deux mois; Mytgon & Gerastrate fils d'Abdebyme 6 ans; Balator 1 an. Après on envoya querir en Babylone Merbal qui régna 4 ans, & Irom son frére qui lui succéda régna 20 ans. Cyrus Roi de Perse régnoit aussi alors: & tous ces tems ajoûtez ensemble reviennent à 54 ans, trois mois. Ce fut en la septième année du Régne de Nabuchodonozor que commença le siége de Tyr, & en la quatorzième année du Régne d'Irom que Cyrus Roi de Perse vint à la Couronne.» On voit aussi dans Joséphe un passage d'Hécatée qui porte que les Perses (par où il entend les Babyloniens) avoient emmené en Babylone, plusieurs milliers de Juifs. Clément, Stromat. I. raporte un témoignage de Demétrius sur ce même événement, & sur la guerre de Sennachérib.]

[Note 20: _Et des autres Rois Chaldéens_. Rép. à Appion liv. I. ch. 6. «Evimérodach son fils (savoir fils de _Nabuchodonosor_) lui succéda: ses méchancetez & ses vices le rendirent si odieux, que n'ayant encore régné que deux ans, Nériglissor, qui avoit épouse sa soeur, le tua en trahison, & régna 4 ans. Sou fils Laborosoarchod, qui étoit encore fort jeune, régna seulement neuf mois. Car ceux mêmes qui avoient été amis de son pére, reconnoissant qu'il avoit de très-méchantes inclinations, trouvérent moyen de s'en défaire: & après sa mort choisirent d'un commun consentement pour régner sur eux, Nabonnid, qui étoit de Babylone, & [B] étoit de la même race que lui. Ce fut sous son Régne que l'on bâtit le long du fleuve, avec de la brique enduite de bitume, ces grands murs qui enferment la Ville de Babylone. Et en la dix-septiéme année de son Régne, Cyrus Roi de Perse après avoir conquis le reste de l'Asie, marcha vers cette Ville. Nabonnid alla à sa rencontre, perdit la bataille, & se sauva avec peu de gens dans la Ville de Borsippe. [C] Cyrus assiégea en suite Babylone dans la créance qu'après avoir forcé le premier mur, il pourroit se rendre maître de cette Place. Mais l'ayant trouvée beaucoup plus forte qu'il ne pensoit, il changea de dessein, & alla pour assiéger Nabonnid dans Borsippe. Ce Prince ne se voyant pas en état de soutenir le siége, eut recours à la clémence du Vainqueur, qui le traita fort humainement, & qui lui donna de quoi vivre à son aise dans la Caramanie, où il passa le reste de ses jours dans une condition privée. C'est cette retraite de Nabonnid à Borsippe qui est marquée, Jérémie LI. 30. _Les forts de Babylone se sont déportez de combatre; Ils se sont tenus dans les forteresses &c._ Eusébe donne un passage d'Abydéne qui dit la même chose, mais en abrégé. La seule diférence est dans les noms, _Evilmaluruchus_, par exemple, au lieu d'_Evilmérodach_, Le nom d'Evilmérodach se trouve dans le Livre second des Rois XXV. 27. Hérodote parlant du siège de Babylone dit «que Cyrus détourna le fleuve de son cours ordinaire faisant écouler ses eaux dans un Lac marécageux; & que par ce moyen il se fit un chemin au travers du lit de ce fleuve.» Cela est marqué Jérém. LI. 32. _Ses quais sont surpris, ses marais sont brûlez au feu._]

[Note B: Ce n'est pas cela, mais, «& qui avoit été de la Conspiration.»]

[Note C: Ce n'est là point du tout le sens de Joséphe, le voici. «Cyrus ayant pris Babylone, trouva à propos de la démanteler, parce qu'il voyoit que le peuple étoit remuant, & la Ville dificile à prendre; Après quoi il alla pour assiéger Nabonnid dans Borsippe.»]

[Note marg.: _Liv. II 11._]

[Note 21: _Que Jérémie appelle Vaphrès_ Jer. XLIV. 3. C'est ainsi que les LXX Interprétes & Eusébe tournent le mot חפרצ _hophriagh_. Ce Roi vivoit dans le tems de Nabuchodonosor.]

[Note 22: _Cyrus_ &c. Diodote de Sicile, Crésias, Justin liv. IV. ch. 5. &c. Théophile d'Antioche prouve par le témoignage de Bérose, que le Temple de Jérusalem a été commencé à rebâtir sous Cyrus & achevé sous Darius.]

[Note marg. a: _Ville de Thrace._]

[Note 23: _Jusqu'à Darius Codomannus_. C'est celui qu'Alexandre le Grand vainquit. Sous le Régne de ce Roi les Juifs avoient pour Souverain Sacrificateur, _Jaddus_ qui alla au devant d'Alexandre le Grand. Dans ce même tems vivoit Hécatée, natif [a]d'Abdére, qui a fait un Livre d'Histoire Judaïque. Joséphe (réponse à Appion liv. I.) en a tiré une très-belle description de Jérusalem & du Temple. C'est là qu'il raporte aussi quelques discours d'Aristote à l'avantage des Juifs: à quoi il ajoûte 7 ou 8 Auteurs Grecs qui ont parlé de ce qui concerne cette Nation (car dans tout ce Livre son grand but est de montrer qu'elle est fort ancienne & de répondre à Appion qui lui objectoit contre cette antiquité le silence des Auteurs étrangers. C'est dans cette vue qu'il fait venir sur les rangs des Auteurs Egyptiens, Phéniciens, Chaldéens, & Grecs, & qu'il en raporte plusieurs passages dont Grotius a transcrit une partie.)]

[Note 24: _À Alexandrie_. Philon compte un million de Juifs tant dans cette Ville que dans les lieux d'alentour.]

[Note 25: _La Province de Cyrène.. qu'enfin la Ville de Rome_ &c. Cela paroît par toute l'Histoire des Actes des Apôtres. Horace parle des Juifs dans trois de ses Satyres, Juvénal dans sa quatorziéme Satyre, Martial en plusieurs de ses Épigrammes. Rutilius Itinér. liv. I. «Plût aux Dieux que ni Pompée ni Titus n'eussent jamais subjugué les Juifs. Cette Nation dangereuse semble trouver dans ses pertes mêmes des forces pour pulluler de nouveau; & ses Vainqueurs sentent plus qu'elle-même le poids du joug qu'ils lui imposent. Avant lui, Sénéque en avoit dit autant: «Les coutumes de ce peuple scélérat ont pris de si fortes racines, qu'il n'y a pas de Païs où elles ne se soient répandues. Par là il a su donner des loix à ceux sous le pouvoir desquels le fort de la Guerre l'avoit réduit.» Nous avons tantôt vu quelle est la source de ces paroles injurieuses & de ces marques de haine. Philon dans l'histoire de son Ambassade, «Combien nombreuse doit être cette Nation qui habite, non dans un certain Païs, comme les autres Peuples, mais presque dans le Monde entier? Elle est répandue & dans la Terre ferme, & dans les Iles: & par tout où elle se trouve, elle paroît presque aussi forte en nombre que les habitans naturels.]

[Note marg.: _Joseph_. L. X. II. 1.]

Ajoûtons à cela que près de trois cens ans avant Jésus-Christ, la Version des Septante Interprétes, de laquelle on est redevable aux soins de Ptolomée Roi d'Égypte, mit l'Écriture entre les mains des Grecs, avec quelques petites diférences qui n'empêchoient pas que ce ne fût en gros le même Livre; & que c'étoit encore un moyen très-propre à prévenir les fabrications. Outre cette Version il en parut une Chaldaïque, & une autre dans le Langage particulier de Jérusalem, qui n'étoit autre chose qu'un demi-Syriaque; [26]l'une avant & [27]l'autre après la naissance Jésus-Christ. Elles furent suivies des Versions Gréques d'Aquila[n], de Symmaque[o] & de Théodotion[p], lesquelles Origéne, & d'autres après lui, examinérent en les confrontant avec celle des Septante, & trouvérent très-conformes, avec cette Version, soit dans l'Histoire, foit dans les choses qui étoient de quelque conséquence. Philon & Joséphe, dont le premier fleurissoit du tems de Caligula, & l'autre a vécu jusqu'au Régne de Vespasien, citent l'Écriture dans les mêmes termes où nous l'avons aujourd'hui. Parmi les Chrétiens, dont le nombre augmentoit alors extrêmement, il y en avoit beaucoup [28] qui étoient nés Juifs, [29] ou qui aprenoient l'Hébreu, & qui, si les Juifs avoient introduit dans le Texte quelques changemens & quelques corruptions un peu considérables, n'eussent pas eu de peine à les découvrir par la collation des plus anciens Originaux, & l'eussent infailliblement publié. Or non seulement ils ne le font pas, mais ils en raportent même plusieurs passages précisement dans le même sens qu'ils ont dans l'Hébreu. Remarquons encore qu'on ne pourrait guére intenter contre les Juifs, d'acusation plus mal fondée que celle d'avoir corrompu le Texte, ou d'y avoir donné lieu par leur négligence; puis qu'on n'ignore pas [30]avec quelle aplication & avec quel scrupule ils décrivent le Texte sacré, & le collationnent avec les meilleurs Exemplaires, Leur exactitude va même jusqu'à compter combien de fois chaque lettre se trouve dans toute l'Écriture. Pour derniére preuve que les Juifs n'ont pas même tâché de gâter le Texte, on peut aporter l'usage que les Chrétiens font du vieux Testament contre eux. Ceux-ci croyent y trouver des raisons convainquantes pour prouver que Jésus est le Messie, qui avoit été promis aux Ancêtres de ce Peuple. Si donc les Juifs eussent pu faire dans le Texte tels changemens qu'ils auroient trouvé à propos, il ne faut pas douter que depuis cette grande dispute qu'ils ont avec les Chrétiens, ils n'eussent fait disparoître ces preuves, ou que du moins ils ne les eussent obscurcies, en falsifiant les passages dont nous apuyons ce Dogme fondamental de nôtre Religion.

[Note 26: _L'une avant_ &c. C'est celle d'Onkelos, & peut-être aussi celle de Jonathan.]

[Note 27: _L'autre après &c._ C'est le Thargum de Jérusalem.]

[Note n: Aquila vivoit sous l'Empereur Adrien au commencement du second siécle. De Païen il se fit Chrétien, & de Chrétien Juif. Ce fut la Science des Mathématiques dont il abusa, qui le perdit. TRAD DE PAR.]

[Note o: Symmaque fit sa Version de l'Écriture, sous l'Empereur Marc-Aurèle dans le second siécle. _Le même._]

[Note p: Théodotion natif d'Éphése avoit été Disciple de Tatien: il se fit Marcionite, puis Juif; & alors il entreprit de traduire l'Écriture d'Hébreu en Grec. Sa Version fut la troisiéme, & l'Église ne la méprisa pas, quoique venant d'un Apostat. _Le même._]

[Note 28: _Qui étoient nez Juifs._ Quelques-un étoient nez proche de la Judée, comme Justin, qui étoit de Samarie.]

[Note 29: _Ou qui aprenoient l'Hébreu_, comme Origéne, S. Épiphane, & sur tout S. Jérôme.]

[Note 30: _Avec quelle aplication_ &c. Joséphe, Rép. à App. liv. I. L'expérience même fait voir combien est forte la persuasion que nous avons de la vérité de nos Livres; puis que depuis tant de siécles personne n'a osé ou y ajoûter, ou en ôter, ou y faire quelques changemens. Voy: Deuter. IV. 1.]

TRAITÉ DE LA VÉRITÉ DE LA RELIGION CHRÉTIENNE

_LIVRE QUATRIÈME

Réfutation du Paganisme_.

I. Lors qu'on est à l'abri d'un péril où l'on voit d'autres personnes engagées, on ne peut guére se défendre de quelque sentiment de plaisir à cette vue toute triste qu'elle peut être. Comme ce plaisir ne naît pas du malheur d'autrui, mais de ce que l'on s'en voit exemt, il est sans malignité, & n'a rien de blâmable. Un Chrétien donc qui du chemin sûr où Dieu l'a mis voit le reste des hommes ne tenir aucune route certaine, & s'égarer en mille maniéres, peut s'abandonner à toute la joye que lui inspire le bonheur qu'il a d'être dans la bonne voye. Mais il ne s'en doit pas tenir là; il est dans la plus étroite obligation de travailler pendant toute sa vie à secourir les Errans autant qu'il lui est possible, à leur tendre la main, à les atirer dans le bon parti, & à leur faire part de son bonheur. C'est à ce devoir que nous avons tâché de satisfaire dans les Livres précédens; où, par cela-même que nous avons établi la Vérité, nous avons réfuté toutes les Erreurs.

Mais parce que le Paganisme, le Judaïsme, & le Mahométisme, qui sont les trois grandes Religions qui s'oposent à celle que nous avons prouvée, outre ce qu'elles ont de commun entr'elles, ont chacune leurs erreurs particuliéres, & chacune leurs preuves diférentes pour se défendre & pour nous ataquer; nous croyons ne rien faire d'inutile, si nous les combatons chacune à son tour. C'est à quoi nous destinons les trois livres suivans, que nous ne commencerons qu'après avoir prié les Lecteurs d'aporter ici un esprit libre de passion, & de ces préjugez que forme une longue habitude; & de se mettre par là en état de bien juger de ce que nous allons dire.

[Note marg.: _Contre le culte des Espris créez_.]

II. Nous commençons par les Payens. S'ils croyent plusieurs Dieux éternels & égaux à tous égards, nous les avons déjà refutez dans le premier Livre, lors que nous avons prouvé qu'il n'y a qu'un Dieu, Cause unique de toutes les choses du Monde. S'ils donnent ce nom à des Intelligences créées, supérieures à l'Homme, qu'ils nous disent si elles sont bonnes ou mauvaises. S'ils disent qu'elles sont bonnes, je leur demande s'ils en sont bien assurez, &[1] s'ils ne seroient pas là-dessus dans une erreur dangereuse, s'ils n'adoreroient point par hazard de mauvais génies, dans le tems qu'ils croyent en adorer de bons; & s'ils ne prendroient pas peut-être des Esprits rebelles au Dieu souverain, pour ses Ministres, & des Transfuges pour des Envoyez? De plus, le bon sens dicte qu'ils doivent mettre quelque diférence entre les honneurs divins qu'ils rendent au Souverain & à ses Ministres. En fin, ne devroient-ils pas savoir quelle est la subordination, qui est entre ces Intelligences médiatrices; quels sont les biens que chacune d'elles peut leur faire; & quel est le culte qu'elle doit exiger d'eux en vertu de l'ordre du Dieu souverain? Leur Religion n'a rien de sûr ni de réglé sur tout cela; & dès là même elle est très-imparfaite & très-dangereuse, Il y auroit donc plus de sureté pour eux à se renfermer dans le Culte d'un seul Dieu. En cela ils ne feraient [2]que suivre Platon, qui met cette adoration d'un seul Être suprême entre les premiers devoirs du Sage; & ils n'y pourroient rien perdre, puis que ces bons Génies étant dans la dépendance du grand Dieu, ils les mettraient dans leur parti, par cela même qu'ils se rendroient Dieu favorable.

[Note 1: _S'il ne seroient pas là-dessus dans une erreur dangereuse_. Porphyre, de l'abstinence des choses animées liv. II. «Les Esprits, ennemis des Dieux, sont ceux par qui s'exécutent toutes les impostures, & tous les enchantemens des Magiciens. Car ceux qui font métier de tromper les hommes, & de leur nuire par les Sciences magiques, servent ces Esprits, & sur tout celui qui est leur Chef; sachant bien qu'ils ont le pouvoir d'imposer aux hommes par des prodiges aparens. C'est d'eux qu'ils tirent les philtres, & tous les autres moyens de faire naître de l'amour. C'est par leurs suggestions qu'ils se rendent infames par l'impureté, par l'avidité du gain, ou de je ne sai quelle gloire, mais principalement, par les fourberies, qui sont le plus particulier caractére de ces Esprits, comme il paroît en ce qu'eux & leur Chef, veulent passer pour Dieux.» Ensuite parlant des Prêtres d'Égypte, «Ils assurent, _dit-il_, qu'il y a une certaine espéce d'Esprits, qui sont trompeurs & fins, qui prennent tantôt une forme & tantôt une autre, qui quelquefois veulent être regardez comme Dieux, quelquefois comme Démons, & quelquefois aussi se disent être les ames de personnes mortes: & qui peuvent envoyer aux hommes ou des biens ou des maux. Mais que pour ce qui est des vrais biens, qui sont ceux de l'ame, bien loin de les pouvoir procurer, ils ne les connoissent même pas: mais que tout ce dont ils sont capables, c'est d'abuser de leur loisir, en séduisant, ou en arrêtant ceux qui sont dans le chemin de la vertu: qu'enfin ils sont pleins de faste, & qu'ils n'aiment rien tant que l'odeur des Victimes que l'on brûle.»]

[Note 2: _Que suivre Platon &c._ «Que les autres servent d'autres Dieux, pour nous, atachons-nous au seul Jupiter. Orig. contre Celsus, liv. VIII.]

[Note marg.: _Que les Esprits qui étoient adorez par les Payens, étoient les Démons_.]

III. Ce n'est pas tout. On peut les jetter encore dans de bien plus grans embarras, en leur montrant, que ces Dieux qu'ils adoraient, étoient de malins Esprits. Cela se recueille, I de ce que ces Esprits soufroient patiemment l'honneur que les Payens leur faisoient, sans jamais les renvoyer à celui qui étoit le commun Maître des uns & des autres; & de ce qu'ils s'oposoient même de toutes leurs forces à ce qu'il fût adoré, ou que du moins ils tâchoient de partager également avec lui les honneurs de l'Adoration. II. Cela paroît encore parce qu'ils ont suscité les plus terribles traverses aux Adorateurs d'un seul Dieu, & ont animé à leur perte & les Peuples & les Magistrats. Pendant que d'un côte les Poëtes chantoient impunément les parricides & les adultéres de leurs Dieux; que les Épicuriens nioient la Providence; que toutes les Sectes les plus oposées du Paganisme se toléroient mutuellement, & se donnoient la main les unes aux autres; que Rome recevoit également les Cérémonies & les Dieux des Égyptiens; des Phrygiens, des Grecs, & des Peuples de l'Etrurie: les seuls Juifs étoient l'objet de leurs railleries, de leurs Satyres, & d'une haine qui alloit quelquefois jusqu'à les bannir de la Société; & leur fureur contre les Chrétiens ne se pouvoit assouvir que par les derniers suplices. On ne peut rendre, sans doute, d'autre raison de cette inégalité, sinon que ces Religions ne reconnoissoient qu'un seul Dieu, de l'honneur duquel les Dieux du Paganisme étoient beaucoup plus jaloux, que chacun en particulier ne l'étoit de celui que les autres Dieux recevoient. III. Cela paroît enfin par la nature du culte que les Payens leur rendoient, qui étoit si contraire à la vertu & à l'honnêteté, qu'il ne pouvoit que choquer un esprit sage & vertueux. Toutes les plus grandes inhumanitez, & les saletez les plus grossiéres y entroient. On leur immoloit des hommes: [3]on couroit nud dans leurs Temples: on célébroit en leur honneur des jeux qui n'avoient rien en eux-mêmes qui portât à la piété: [4]on les honoroit par des danses impures & lascives. Et c'est ainsi qu'aujourd'hui encore les Payens de l'Amérique & de l'Afrique servent leurs Divinitez.

[Note 3: _On couroit nud dans leurs Temples._ Par exemple dans la Fête des [A]Lupercales.]

[Note A: Fête de Pan Dieu des Pasteurs.]

[Note 4: _On les honoroit par des danses &c._ comme dans les Fêtes de Flore.]

Mais qu'est-il besoin de prouver aux Payens que leurs Dieux n'étoient autre chose que les Démons; puis qu'il y a eu autrefois, & qu'il y a encore présentement des Peuples qui en font hautement profession. C'est sous cette idée que les Perses adoroient Arimanius. Les Grecs servoient leurs _Cacodémons_, ou, mauvais Démons. Les Romains avoient leur méchant Jupiter, aussi bien que leur Jupiter très-bon & très-grand: & quelques Nations de l'Éthiopie & des Indes rendent leurs hommages à des Dieux qu'elles conçoivent comme malfaisans.

[Note marg.: _Impiété de ce Culte._]