Traité de la Vérité de la Religion Chrétienne
Chapter 14
VI. S. Matthieu, S. Jean, S. Pierre, S. Jude étoient du Collége de ces douze, que Jésus-Christ avoit choisis pour témoins de sa vie & de sa doctrine. Ainsi il est impossible qu'ils n'ayent pas bien sû les choses qu'ils nous racontent. C'est ce qu'on doit dire aussi de S. Jaques, qui a été, ou Apôtre, ou, selon le sentiment de quelques-uns,[2] proche parent de Nôtre Seigneur, & de plus, Évêque de Jérusalem par les sufrages des Apôtres. Pour ce qui regarde S. Paul, on ne peut pas croire qu'il se soit imaginé sans fondement, que Jésus-Christ lui ait révélé du Ciel les véritez qu'il a enseignées; ni qu'il se soit figuré vainement qu'il ait fait toutes les grandes choses dont il se glorifie; ni que S. Luc, le fidéle compagnon de ses voyages ait donné dans les mêmes visions. Ce seroient là d'agréables songes, mais dont des personnes aussi sensées que S. Paul & S. Luc, n'étoient assurément point capables. Quoi que S. Luc ne fût pas du nombre de ceux qui avoient vécu avec Jésus-Christ, son témoignage néanmoins ne nous doit pas être suspect de crédulité. Il étoit né sur les lieux; il avoit voyagé par la Palestine; [3]il s'étoit informé exactement de la vérité des Faits qu'il a écrits, & il en avoit conféré avec ceux qui en avoient été témoins oculaires, comme il paroît par le premier verset de son Évangile. Il ne faut pas douter qu'outre les Apôtres, avec qui il avoit des liaisons fort étroites, il n'ait parlé à plusieurs de ceux qui avoient été guéris par Jésus-Christ, & de ceux qui l'avoient vû mourir, & qui l'avoient aussi vû après sa Résurrection. Si la confiance que nous avons sur les recherches exactes de Tacite & de Suétone, fait que nous croyons sur leur raport, des choses qui se sont passées long tems avant qu'ils fussent nez; à plus forte raison devons-nous ajouter foi à un Écrivain qui nous assure qu'il n'avance rien que sur le récit de témoins oculaires.[4] Pour ce qui est de S. Marc, comme on n'a point douté dans les premiers tems qu'il n'ait toûjours vécu avec S. Pierre, on doit avoir autant de foi pour son Evangile que s'il lui avoit été dicté par cet Apôtre, & c'est dire assez, puis que cet Apôtre devoit savoir avec certitude toutes les choses que S. Marc a écrites dans son Evangile. Outre cela cet Evangile n'a rien écrit qui ne se trouve dans les Ouvrages des Apôtres. Enfin ni l'Auteur de l'Apocalypse n'a pu se mettre faussement dans l'esprit qu'il avoit avoit eu toutes ces Visions dont il dit que Dieu l'a honoré: ni celui de l'Épître aux Hébreux n'a pu se figurer sans raison, que l'Esprit de Dieu ou les autres Apôtres lui avoient apris les choses dont il a traité dans cette Épître.
[Note 2: _Ou proche parent_ &c. C'est le sentiment de St. Chrysostome & de plusieurs autres.]
[Note 3: _Il s'étoit informé_ &c. Cela paroît par les premiers versets de son Évangile.]
[Note 4: _Pour ce qui est de S. Marc, comme on n'a point douté_ &c. St Irénée liv. III. ch. I. Clément cité par Eusébe.]
[Note marg.: _Qu'on ne peut les accuser de mauvaise foi_.]
VII. Nous avons posé en second lieu que nos Auteurs sacrez n'ont pu avoir dessein de mentir. Nous l'avons déjà prouvé lors que nous avons établi la vérité de la Religion Chrétienne en général & qu'en particulier nous avons montré la certitude de la résurrection de Nôtre Seigneur. Quand on récuse des témoins parce qu'on les croit de mauvaise foi, on est obligé de donner quelques raisons de ce soupçon, & de dire par quels motifs ils ont pu se laisser aller au mensonge & à la fourbe. Or c'est ce qu'on ne peut pas faire en cette rencontre. Car si l'on objecte qu'ils ont pu mentir parce que l'intérêt de leur Cause le demandoit; il faudra un peu examiner pourquoi ils se sont embarquez dans cette cause, & sont entrez dans ces intérêts. Certes, ce n'a été ni pour l'espérance de quelques avantages, ni pour la crainte de tomber dans quelques disgraces: puis que cette Cause, dont ils entreprenoient la défense, les privoit de toutes commoditez, & les jettoit dans toutes sortes de périls. Ils ne se sont donc chargez d'une Commission si dangereuse, que par la crainte de Dieu. Or cette crainte peut-elle porter un homme à mentir, principalement dans une chose dont dépend le salut éternel de tous les hommes? Si l'on considére que leurs Écrits ne respirent que la piété; que leur vie n'a jamais donné prise aux acusations de leurs ennemis, que tout ce que ces ennemis leur ont pu reprocher a été leur ignorance, défaut qui ne s'acorde guére avec la qualité d'imposteurs, on sera contraint d'avouer qu'ils n'étoient pas capables d'une impiété aussi horrible, que celle d'apuyer les intérêts de Dieu sur le mensonge & sur la fourberie. Ajoûtez à cela, que pour peu qu'ils eussent eu de mauvaise foi, ils n'auroient eu garde de laisser dans leurs Écrits des monumens éternels de leurs fautes, telles que furent, & leur fuite dans les dangers de leur Maître, & la triple abnégation de S. Pierre.
[Note marg.: _Preuve, tirée des miracles que ces Auteurs ont faits._]
VIII. Si l'on veut une preuve authentique de leur bonne foi, Dieu lui-même nous la fournit dans les miracles qu'il a opérez par leur ministére. Eux & leurs Disciples les ont publiez en présence de tout un grand Peuple, avec beaucoup de confiance. Ils ont marqué les noms des Personnes, & toutes les circonstances les plus propres ou à prouver le Fait, s'il étoit véritable, ou à fournir aux Magistrats des moyens de les convaincre de mensonge, s'il eût été suposé. Il faut sur tout faire quelque atention à ce qu'ils ont très-constamment dit & écrit, qu'en présence de plusieurs milliers de personnes, ils s'étoient énoncez en quantité de Langues qu'ils n'avoient pas aprises, & qu'à la vûe du Peuple de Jérusalem ils avoient guéri sur le champ un homme qui étoit né boiteux. Ils ne pouvoient pas ignorer que les Magistrats du Peuple Juif les haïssoient à mort, & s'oposoient à tous leurs desseins; que ceux des Romains ne leur vouloient pas de bien; & que les uns & les autres les regardant comme auteurs d'une nouvelle Religion, ne manqueroient pas de profiter de toutes leurs fausses démarches, & d'embrasser avec joye les moindres ocasions de leur faire des afaires, & de les acuser. Cependant ils n'ont rien rabatu pour cela de leur fermeté, & de leur hardiesse à publier leurs miracles. Il faut donc croire qu'ils avoient raison, & que ces miracles étoient très-véritables. Ni les Juifs, ni les Payens de ces tems-là n'ont jamais ose les nier: [5]même Phlégon[a], Afranchi de l'Empereur Adrien, a fait mention de ceux de S. Pierre dans ses Annales. [6]Dans les Livres où les premiers Chrétiens rendoient raison de leur Foi aux Empereurs, au Sénat, & aux Gouverneurs de Provinces, ils parlent de ces miracles comme de choses qui étoient de notoriété publique, & dont on ne pouvoir pas douter, ils disent même ouvertement que les Apôtres avoient conservé jusqu'après leur mort le pouvoir de faire des miracles, & qu'il s'en faisoit auprès de leurs sépulchres par l'atouchement de leurs os. Ils pouvoient bien juger cependant que si cela eût été faux, les Magistrats les en eussent bien-tôt convaincus, & leur en auroient fait porter la peine, en les couvrant de honte, & en les faisant mourir. Mais ils parloient à coup sûr: les miracles faits auprès des sépulchres étoient en si grand nombre, & atestez par tant de personnes, que Porphyre même fut forcé d'en convenir.
[Note marg.: _Cyril: cont. Jul. L. X._]
[Note 5: _Même Phlégon_. Nous l'aprenons d'Origéne contre Celsus liv. II.]
[Note a: Phlégon surnommé Trallien de Tralles Ville d'Asie, où il étoit né, fleurissoit dans le second siécle, vers le milieu. L'Empereur Adrien l'aimoit & vouloit l'avoir presque toujours auprès de lui. C'étoit en effet un fort bel esprit, & un savant à qui une profonde érudition n'avoit rien ôté de sa politesse: il avoit composé une Histoire des Olympiades dont il ne nous reste que des Fragments. C'est dans cet Ouvrage où Phlégon, tout Païen qu'il étoit, dit que Jésus-Christ a été un vrai Prophète, qu'il a connu l'avenir, qu'il l'a prédit, & que ses prédictions ont eu leur effet. Il rend le même témoignage à celles de S. Pierre sur la ruine de Jérusalem. Enfin Phlégon parle des ténèbres qui couvrirent toute la Terre à la mort de Jésus-Christ; nous avons encore les propres paroles de ce Païen. TRAD. DE PAR.]
[Note 6: _Dans les Livres où les premiers Chrétiens_ &c. Origéne, St. Aug. de la Cité de Dieu, liv. XXII, ch. 8.]
Quoi que ce que nous venons de dire sufise pour établir la vérité des Livres du Nouveau Testament, nous ne laisserons pas d'y ajoûter quelque autres argumens; comme par abondance de droit.
[Note marg.: _3 Preuve, prise des prédictions que ses Livres renferment._]
IX. Il y a dans ces Livres quantité de prédictions ausquelles l'événement a admirablement répondu, & qui ne pouvoient être l'éfet d'une prévoyance humaine. Telles sont celles [b] des grands & des rapides progrès de la Religion Chrétienne; [c] de sa durée non interrompue; [d] du refus que devoient faire les Juifs de la recevoir; [e] de l'entrée des Nations étrangéres dans l'Église; [f] de la haine des Juifs contre ceux qui feroient profession de cette Religion; [g] des suplices très-cruels que ceux-ci soufriroient pour sa défense; [h] du siége & de la ruine de Jérusalem & du Temple; & [i] des malheurs éfroyables qui devoient tomber sur les Juifs.
[Note marg.: _4 Preuve, qu'il n'étoit pas de la bonté de Dieu de permettre que l'on trompât tant de gens de bien._]
X. Ceux qui reconnoissent que Dieu prend soin des choses qui regardent les hommes, & particuliérement de celles qui concernent son Culte; & où sa gloire est intéressée, doivent aussi reconnoître qu'il étoit impossible qu'il permît que l'on trompât par des Livres suposez & pleins de mensonges, un nombre infini de personnes, qui n'avoient en vue que sa gloire & son service.
[Note: b: Matt. XIII. 33. [c]: Luc X. 18. Luc I. 33. Matt. XXVIII. 20. Jean XIV. 16. [d]: Matt. XXI. 33. &c. XXII. Luc. XV. 11. &c. [e]: Ibid. Matt. VIII. 2. XII. 21. XXI. 43. [f]: Matt. X. 17. [g]: Matt. X. 21. 39. XXIII. 34. [h]: Matt. XXIII. 38. XXIV. 16. Luc XIII. 34. XXI. 24. [i]: Matt. XXI. 33. XXIII. 34. XXIV. 20.]
[Note marg.: _5. Preuve, tirée du consentement de tant de Sectes opposées._]
Après que le Christianisme fut partagé en une infinité de Sectes, à peine s'en est-il trouvé qui n'ait reçu tous les Livres du Nouveau Testament; & s'il y en a eu qui en rejettoient quelques-uns, ils ne contenoient rien qui ne se trouvât dans ceux qu'elles admettoient. Preuve assez forte, qu'on a toûjours reconnu dans ces Écrits une autorité à laquelle on ne pouvoit rien oposer de raisonnable; puisque ces Sectes qui les ont reçûs, étoient d'ailleurs si animées les unes contre les autres; qu'il sufisoit qu'une chose plût aux unes, pour être par cela même rejettée, par les autres.
[Note marg.: _Objection, que quelques Sectes ont rejetté plusieurs de ces Livres._]
XI. Entre ceux qui faisant profession du Christianisme refusoient leur créance aux Livres du Nouveau Testament où ils voyoient leurs sentimens combatus, il y a eu deux espéces de gens directement oposez; [7]les uns, en haine des Juifs, blasphémoient le Dieu que ceux-ci reconnoissoient comme le Créateur du Monde, & ils traitoient fort indignement la Loi de Moyse. Les autres, au contraire, par la crainte des maux ausquels les Chrétiens étoient exposez, tâchoient de s'y dérober [8]en se confondant avec les Juifs, [9]qui avoient alors une entiére liberté de conscience. Mais il faut savoir [10]que ni les uns ni les autres n'étoient reconnus pour vrais Chrétiens par aucune des autres Sociétez du Christianisme; [11]& cela, dans le tems que l'Église suportoit avec beaucoup de patience, selon l'ordre établi par les Apôtres, tous ceux dont les erreurs ne choquoient pas les fondemens de la Religion. A l'égard de la premiére sorte d'Errans, nous croyons les avoir sufisamment refutez, lors que nous avons prouvé dans le premier Livre, qu'il n'y a qu'un seul Dieu dont l'Univers est l'ouvrage. Mais sans cela, il paroît évidemment par les autres Livres du Nouveau Testament, lesquels ils n'osoient rejetter de peur de ne pas passer pour Chrétiens, entr'autres par l'Evangile de S. Luc, que Jésus-Christ a annoncé aux hommes le même Dieu que Moyse & les Hébreux ont adoré. Pour ce qui est de ceux qui se tenoient à l'abri du Judaïsme pour se garantir des persécutions, & qui se disoient Juifs sans l'être, nous aurons ocasion de les combatre, lors que nous disputerons contre ceux qui se disent Juifs & qui le sont en éfet. Nous remarquerons cependant que c'étoit avoir beaucoup de hardiesse & d'impudence, que d'afoiblir l'autorité de S. Paul, sur ce qu'il prêchoit aux Juifs l'afranchissement du joug des Cérémonies. Car I. il est celui de tous les Apôtres qui a fondé le plus d'Églises, & qui a le plus contribué à l'avancement du Christianisme par ce nombre infini de miracles qu'il a faits dans un tems auquel il étoit aisé d'examiner s'ils étoient vrais ou faux. S'il a fait des miracles, pourquoi ne croirions-nous pas ce qu'il nous dit des admirables Visions qu'il a eues, & de son installation dans l'Apostolat par Jésus-Christ? S'il a été si chéri & si favorisé par Nôtre Seigneur, il est impossible qu'il ait enseigné des choses désagréables à son divin Maître, c'est-à-dire, des faussetez.
[Note marg.: Act. XVI. 3. XX. 6. XXI. &c.]
II. S'il a travaillé à l'abolition des Rites Mosaïques, il faut bien qu'il y ait été forcé par la Vérité; puis qu'il étoit circoncis; qu'il observoit volontairement plusieurs cérémonies de la Loi; que pour la gloire de la Religion Chrétienne il faisoit beaucoup de choses plus dificiles que la Loi ne lui en commandoit, & en enduroit de plus fâcheuses qu'elle ne lui en eût atiré; & qu'il portoit toit ses Disciples à faire & à soufrir les mêmes choses. Ce qui fait voir que s'il leur prêchoit la liberté, ce n'étoit pas pour s'acommoder à leur goût, & pour ménager le crédit qu'il avoit parmi eux, en leur traçant des routes commodes. Bien loin de cela, ce qu'il leur imposoit, étoit bien plus pénible que ce dont il les afranchissoit. Les Juifs destinoient le Sabbat au service de Dieu: S. Paul veut que ses Disciples y consacrent tous les jours. La Loi obligeoit à quelques dépenses: S. Paul leur ordonne de perdre en tems & lieu tous leurs biens. La Loi exigeoit des Sacrifices de bêtes: S. Paul veut qu'ils se sacrifient eux-mêmes. Enfin cet Apôtre dit hautement que S. Pierre, S. Jean, & S. Jaques lui avoient donné la main d'association; ce qu'il n'eût pas osé dire, si cela eût été faux, puis que le disant du vivant de ces trois Apôtres, il devoit craindre qu'ils ne relevassent un pareil mensonge.
[Note 7: _Les uns, en haine des Juifs._ C'étoient les Marcionites. Voyez St. Irénée liv. I. ch. 9. Tertull. S. Épiphane.]
[Note 8: _En se confondant avec les Juifs._ C'étoient les Ébionites. Voyez St. Irénée & St. Épiphane.]
[Note 9: _Qui avoient alors une entiére liberté._ Cela paroît par les Actes des Apôtres, par Philon, par Joséphe, & par Tertullien.]
[Note 10: _Que ni les uns ni les autres n'étoient reconnus_ &c. Tertull. contre Marcion liv. I. _Vous ne trouverez aucune des Eglises qui peuvent passer pour Apostoliques, qui n'ait à l'égard du Créateur des sentimens véritablement Chrétiens_.]
[Note 11: _Et cela dans un tems_ &c. St. Irénée, S. Jérôme, St. Cyprien. _Ne jugeons_, dit ce dernier, _ni ne condamnons personne pour des diversitez de sentimens_.]
Je conclus, que puis qu'à l'exception de ces deux sortes de personnes, de l'erreur de qui j'ai parlé, & qui à peine pouvoient passer pour Chrétiens, toutes les autres Sociétez s'acordoient manifestement à recevoir les Livres du Nouveau Testament; que d'ailleurs ceux qui les ont écrits ont eu le pouvoir de faire des miracles; qu'ils ont prédit beaucoup de choses qui ont été confirmées par l'événement; qu'enfin la Providence très-particuliére qui veille sur les afaires des hommes, n'eût pas soufert qu'ils eussent trompé le monde par des Écrits fabuleux: il est de la dernière évidence, du moins pour des Personnes équitables, que ces Livres jouïssent à juste tître de l'autorité où ils sont parmi les Chrétiens. Car, encore une fois, il y a peu d'Histoires qu'on ne croye véritables, toutes destituées qu'elles sont de ces preuves, & simplement sur ce qu'on ne peut aporter de raison solide pour en ébranler la certitude. Or je pose en fait qu'on ne peut en proposer aucune, qui puisse balancer les solides preuves de la vérité des Livres du Nouveau Testament. C'est ce que nous alons voir dans le détail.
Ce que l'on peut dire contre la vérité de ces Livres, se réduit à ces cinq objections. I. Qu'ils contiennent des choses impossibles. Il. Contraires à la Raison. III. Contraires entr'elles. IV. Contraires au témoignage des Auteurs profanes. V. Qu'enfin il est arrivé à ces Livres des changemens qui nous les ont laissez tout autres qu'ils n'étoient, lors qu'ils sont sortis des mains de leurs Auteurs. Examinons ces objections par ordre.
[Note marg.: _1. Obj. que les Livres du N. T. contiennent des choses impossibles._]
XII. I. Nous avons déjà répondu à la premiére dans le second Livre, lors que nous avons fait voir qu'il ne s'ensuit pas de ce qu'une chose est impossible à l'homme, qu'elle le soit par raport à Dieu; que Dieu peut faire celles qui n'impliquent pas contradiction; & que de ce nombre sont les actions miraculeuses, & en particulier la résurrection des morts.
[Note marg.: _2. De choses contraires à la Raison._]
XIII. 2. On n'est pas mieux fondé à dire que dans ces Livres il y a de certains Dogmes qui ne s'acordent pas avec la droite Raison. 1. Cela se réfute, parce qu'une infinité de personnes savantes & éclairées, qui ont vécu depuis le commencement du Christianisme jusques à ce siécle, ont reconnu l'autorité de ces Livres nonobstant [Note marg.: _Cette Reponse donne une idée trop vague du Christianisme & ne touchant pas à nos mystéres laisse à cet égard l'Object dans son entier. Voyez M._ Abbadie _Tr. de la Ver. &c. IX. Tableau de la R. Chr. P. 446. du 2 Tome seconde édit._ REM DU TRAD.] ces prétendues absurditez. II. On y trouve très-clairement enseignées toutes les choses, que nous avons fait voir dans le premier Livre être conformes à la Raison saine & dégagée de préjugez; savoir qu'il y a un Dieu; qu'il n'y en a qu'un; qu'il est très-parfait, tout-puissant, vivant aux siécles des siécles, infiniment sage & bon, auteur de tout ce qui existe réellement; que sa Providence s'étend sur toutes choses, mais particuliérement sur les hommes; qu'il peut récompenser après cette vie ceux qui lui obéïssent; qu'il faut mettre un frein à la cupidité; que tous les hommes sont d'un même sang, & par conséquent obligez à s'aimer reciproquement. Si quelqu'un par les seules lumiéres de la Raison prétend aller plus loin, & donner pour certaines ses spéculations sur l'essence de Dieu, & sur sa volonté, il s'engage par là dans une route périlleuse, & s'expose à mille égaremens; comme il paroît par la diversité presqu'infinie de sentimens que l'on remarque tant entre une Secte & l'autre, qu'entre ceux qui sont d'une même Secte. Et cela n'est pas étonnant. Car si lorsque les Savans entreprennent de discourir sur l'essence de l'ame, ils s'écartent infiniment les uns des autres, combien moins peuvent-ils s'acorder, lorsqu'ils veulent discourir à fonds de l'essence de cette Intelligence suprême, auprès de laquelle nôtre ame n'est qu'un point imperceptible? Si ceux qui connoissent le mieux les Maximes de la Politique, disent qu'il est dangereux de fonder les secrets desseins des Rois, & presque impossible d'y bien réüssir; y a-t-il quelqu'un qui puisse s'assûrer assez sur sa pénétration pour oser le flater de découvrir par ses conjectures, quels sont les desseins de Dieu dans des choses qui sont purement libres? C'est ce qui faisoit dire à Platon, avec beaucoup de justice, [12]que l'homme ne pouvoit connoître les desseins de Dieu que par le moyen des Oracles. Or il est sûr que l'Antiquité n'en a point eu de mieux avérez que ceux des Livres du Nouveau Testament. Et bien loin qu'on prouve que Dieu par quelques autres Oracles a révélé touchant son essence, des choses qui répugnent à ce qu'il nous en a apris dans ces Livres, on ne l'a même jamais prétendu. À l'égard de la manifestation de ses volontez, on n'en peut alléguer aucune qui soit postérieure à celle qu'il nous a faite, & qui ait quelque vraisemblance. Si avant les tems du Messie, Dieu a donné de certaines régles, ou a toléré de certaines choses qu'il n'a ni prescrites ni permises dans la Révélation nouvelle, cela ne fait aucun tort à cette Révélation; puis que c'étoient des choses indiférentes; ou du moins qui n'étoient ni nécessaires par elles-mêmes, ni contraires à la Vertu; & qu'en pareil cas, [13]les derniéres Loix annullent les premiéres.
[Note 12: _Que l'homme ne pouvoit connoître_ &c. S. Ambroise dit fort bien sur ce sujet, _à qui ajoûterai-je foi sur ce qui regarde Dieu, qu'à Dieu même?_]
[Note 13: _Les derniéres Loix annullent les premiéres_. Tertull. Plutarque, & les Jurisconsultes.]
[Note marg.: _3. Obj. Qu'il y a dans ces Livres des choses contradictoires._]