Traité de la Vérité de la Religion Chrétienne
Chapter 13
[Note 51: _Tertullien_ liv. I. _contre les Juifs. En quel autre toutes les Nations ont-elles cru, qu'en Jesus-Christ, et quel autre ont-elles embrassé comme le Messie venu au monde?_ Après il fait un dénombrement des Nations qui croyoient en Jésus-Christ de son tems, & ce dénombrement contient tous les Peuples des 3. parties du Monde qui étoient alors connues. Plus bas il montre combien le Royaume de Jesus-Christ est plus étendu que ne l'ont été l'Empire de Nebucadnésar, & d'Alexandre, & que ne l'étoit celui des Romains. «La Royauté de Jésus-Christ, _dit-il_, s'étend par-tout & est crue par-tout. Ce grand Roi est servi par tous les Peuples que nous venons de nommer: il regne; il est adoré en tous lieux; il se communique à tout le monde également.» Arnobe, S. Athanase, Théodoret, & S. Jérôme, font voir par le même détail, cette grande étendue de l'Empire de Jesus-Christ. Origéne dans une Homélie sur Ezéchiel, «Les malheureux Juifs avouent que ces choses sont dites du Messie. Mais c'est à eux un aveuglement déplorable, d'ignorer encore la Personne à qui elles conviennent, puis qu'ils les voyent acomplies. Qu'ils nous marquent avant l'avénement de Jésus-Christ, quelque temps auquel la Bretagne, le Mauritanie, le Monde entier s'est acordé à ne servir qu'un seul Dieu.» S. Chrysostome, Homél. VI. «Comment les Écrits des Apôtres auroient-ils pu passer jusques aux terres étrangéres, jusqu'aux Indes, jusqu'à ces bords de l'Océan qui terminent toute la Terre, si les Auteurs de ces Livres n'eussent été dignes de foi?» Le même Pére dans l'Homélie sur la Divinité de Jésus-Christ, «Parcourir en si peu de tems toute la Terre; inviter ainsi à de si grandes choses des hommes prévenus de mauvaises habitudes, & plongés dans la plus énorme corruption, cela est assurément au-dessus des forces d'un homme, & c'est cependant ce qu'a fait Jésus-Christ. Il a délivré de ces maux tout le Genre humain. Les Romains, les Perses, & toutes les Nations Barbares ont jouï de cette heureuse délivrance.»]
Le Mahométisme ocupe un très-grand nombre de Païs; mais il ne l'ocupe pas seul. Presque par-tout où il régne, notre Religion y a ses Sectateurs & même en quelques endroits ils surpassent en nombre les Mahométans; au lieu qu'on trouve très-peu de ceux-ci dans la plûpart des Païs que les Chrétiens possédent.
[Note marg.: _3. Ceux qui l'ont les premiers prêchée_.]
3. Comparons maintenant les moyens par lesquels la Religion Chrétienne s'est établie dans le Monde, avec ceux qui ont servi à afermir les autres Religions; & les premiers Docteurs de celle-là avec ceux qui ont fait fleurir celles-ci. Nous voyons que pour l'ordinaire les hommes ont le foible de se laisser entraîner par l'exemple des Rois, & des personnes revêtues de quelque autorité, sur-tout si cet exemple passe en loi, & si l'on met en usage la force & la contrainte. C'est par ces voyes que les diférentes Religions Payennes & la Mahométane se sont acrues & fortifiées. Les premiers Docteurs de nôtre Religion étoient dénuez de ce secours éficace. C'étoient des personnes sans naissance & sans nom; c'étoient des Pêcheurs, & des gens de métier. Ils ont cependant trouvé le moyen de l'établir en l'espace de trente ans [A] [Note marg. A: Rom. XV. 19.] dans toutes les parties de l'Empire Romain, dans celui des Parthes, dans les Indes, c'est-à-dire, par toute la Terre. Pendant près de 300. ans elle n'a dû ses acroissemens qu'à des Particuliers, qui bien loin d'avoir en main ou de quoi se faire craindre par des menaces, ou surprendre la faveur des Peuples par des espérances, rencontroient par tout des obstacles de la part des Souverains. Malgré tout cela, avant qu'elle eût atiré Constantin à la profession de ses véritez, [52]il s'en faloit peu qu'elle ne remplît la plus grande partie de l'Empire Romain. Ceux d'entre les Grecs qui ont donné des Régles pour les moeurs, se rendoient d'ailleurs recommandables aux Peuples par quelques autres endroits. Platon étoit grand Géomètre. Les Péripatéticiens s'apliquoient à étudier les animaux & les plantes. Les Stoïciens étoient habiles dans l'art du raisonnement. Les Pythagoriciens possédoient la Science des nombres & de l'harmonie. Plusieurs d'entr'eux, comme Platon, Xénophon & Théophraste, faisoient valoir leurs préceptes par toutes les graces & toute la force de l'éloquence. Rien de tout cela ne se trouvoit dans nos premiers Docteurs. Leurs discours étoient simples & sans agrémens. Ils instruisoient, ils promettoient, ils menaçoient: tout cela sans étude & sans art. Or comme ces maniéres ne peuvent pas aler loin & ont très-peu de proportion avec les succès qu'elles ont eus; il faut de toute nécessité reconnoître, ou que les miracles ont supléé au défaut de l'Art; ou qu'une Providence secrette a veillé favorablement sur les desseins de ces premiers Fidéles; ou qu'ils ont eu l'un & l'autre de ces deux secours.
[Note 52: _Il s'en faloit peu qu'elle ne remplît_ &c. Tertullien II. Apolog. «Nous ne sommes que d'hier & nous nous trouvons par-tout. Nous remplissons vos Villes, & municipales, & autres, vos Iles, vos Forteresses, vos Bourgs. Nous sommes répandus dans les Armées, dans les Tribus, dans les Décuries. La Cour, le Sénat, le Barreau sont pleins de Chrétiens. En un mot vous nous trouvez par tout, si ce n'est dans vos Temples.]
[Note marg.: _4. Les dispositions des premiers qui l'embrassèrent._]
4. Ceux qui ont reçu le Christianisme par les instructions des Apôtres, avoient l'esprit imbu des principes d'une autre Religion, & par conséquent dificile à manier. Les premiers Disciples de Mahomet & des Auteurs des Religions Payennes, étant moins prévenus, étoient plus capables de recevoir de nouvelles impressions. La Circoncision & la connoissance d'un seul Dieu, avoient disposé les Hébreux à recevoir la Loi de Moyse. Mais rien ne préparoit les premiers Chrétiens à se soumettre à l'Évangile. Ils étoient dans d'autres sentimens; & une longue habitude, qui tient souvent lieu d'une seconde Nature, les y confirmoit, & les éloignoit de ces nouvelles doctrines. L'éducation & le respect des Loix & de l'autorité de leurs Ancêtres les afermissoit, les uns dans la Religion Payenne, & les autres dans le Judaïsme. Ce n'étoit pas là le seul obstacle que la Religion rencontroit dans leur coeur. Ils ne pouvoient s'y ranger sans se soumettre infailliblement à la fâcheuse nécessité de craindre les maux les plus terribles, ou de les endurer. L'horreur que les maux impriment naturellement, se répand souvent jusques sur les choses qui les peuvent atirer; & il est assez rare qu'on entre dans des sentimens qui traînent après eux d'aussi tristes suites. Nos premiers Péres ont passé par-dessus tout cela. C'est peu de dire que le Christianisme leur fermoit l'entrée des Charges, les assujettissoit à des peines pécuniaires, à la confiscation de leurs biens, & au bannissement: on les envoyoit travailler aux Mines: la cruauté s'épuisoit en nouvelles maniéres de les tourmenter. Le martyre & les massacres étoient si ordinaires, que les Auteurs de ce tems-là assurent qu'il périt par là plus de monde, que la famine, ni la contagion, ni la guerre, n'en peuvent détruire. Les genres de mort qu'on leur faisoit soufrir étoient des plus afreux. [53]On les brûloit vifs, on les crucifioit, en un mot, on leur ôtoit la vie par des suplices, qu'on ne peut ni lire ni se représenter sans une extrême horreur. Ces cruautez continuérent dans l'Empire Romain, presque jusqu'à Constantin le Grand. Si elles eurent quelques intervales, ils étoient peu considérables, & même n'étoient pas universels. Elles durérent plus long tems encore dans les Païs qui ne reconnoissoient pas l'autorité des Romains, mais elles ne purent jamais afoiblir ce Parti. Il sembloit même qu'elles l'augmentassent, & que pour un Chrétien qu'elles détruisoient, elles en fissent renaître plusieurs. C'est ce qui donna lieu à quelques-uns de dire, que le sang des Martyrs étoit la semence de l'Eglise.
[Note 53: _On les brûloit vifs_ &c. Ulpien célèbre Jurisconsulte a fait sept Livres sur cette question; Quelles sortes de peines il faloit infliger aux Chrétiens. Lact. liv. V. ch. II.]
Comparons encore ici le Christianisme avec les Religions contraires. Les Grecs, & les Juifs, qui avoient coutume de parler de tout ce qui les concernoit, avec beaucoup de vanité & d'ostentation, ne peuvent citer que fort peu de personnes qui ayent eu le courage de soufrir la mort pour leurs Opinions. Les Indiens peuvent se faire honneur de quelques Gymnosophistes; & les Grecs de leur Socrate. Le reste se réduit à peu de chose. Encore n'y a-t-il guére lieu de douter que ces personnes, qui s'étoient déjà rendues célèbres, n'ayent eu en vûe de se faire un grand nom dans la Postérité, Nos Martyrs étoient pour la plûpart des Personnes du plus bas rang, connues à peine parmi leurs Concitoyens, C'étoient des femmes, c'étoient de jeunes gens, qui ne pouvoient ni désirer ni se promettre avec quelque vrai-semblance, une réputation qui les fît vivre long tems dans la mémoire des hommes. En éfet le Martyrologe ne fait mention que de la moindre partie de ceux qui ont soufert le martyre pour la défense de la Religion, [54]Le reste va trop loin pour être compté un par un. Ajoûtons à cela qu'il étoit aisé à la plûpart d'entr'eux de se dérober aux suplices. Un peu de dissimulation, un grain d'encens jetté sans dessein sur un Autel, les en eût afranchis; ce qui ne se peut pas dire des Martyrs Payens.
[Note 54: _Le reste va trop loin_ &c. Le Martyrologe marque seulement en gros les 300 qui ont soufert le martyr à Carthage; un grand nombre d'autres Martyrs en Afrique sous l'Empereur Tibére; en Antioche, en Arabie, en Cappadoce, & dans la Mésopotamie, sous Valérien: dans la Phrygie & dans le Pont, sous Maximim &c.]
Quelques sentimens qu'ils cachassent dans le fond de leur coeur, ils avoient du moins la complaisance de conformer leur extérieur au goût de ceux à qui ils étoient suspects. Il n'y a donc proprement que les Juifs & les Chrétiens qui ayent soufert la mort uniquement pour la gloire de Dieu. À l'égard des Martyrs de la Religion Judaïque, on n'en trouve que dans les tems qui ont précédé la venue de Jésus-Christ; encore y en a-t-il eu si peu en comparaison des Martyrs du Christianisme, qu'on en compteroit plus de ceux-ci dans une seule Province, que des autres dans toute l'étendue de leur État, & dans toute la durée de leurs soufrances. En éfet, cette durée n'a pas été bien longue, puis qu'elle ne comprend que les Régnes de Manassé & d'Antiochus.
Cette multitude innombrable de Personnes de tout rang & de tout sexe, séparées par l'intervale de tant de lieux & de tant de siécles, & qui ont sêllé de leur sang la Foi Chrétienne, doit avoir eu sans doute quelque raison de persévérer si constamment. Or cette raison ne pouvant être que la force de la vérité, & le secours de l'Esprit de Dieu; c'est avec justice que nous regardons nos Martyrs comme une bonne preuve de la Religion Chrétienne.
[Note marg.: Réponse à ceux qui demandent des preuves encore plus démonstratives.]
XIX Si toutes ces preuves ne satisfont pas, & qu'on en désire de plus convainquantes, on doit considérer que[55] les preuves varient, selon la diversité des choses que l'on veut établir. On ne peut conclurre une vérité Mathématique que par des raisons de la dernière évidence. Les disputes de la Physique se doivent terminer par des argumens fondez sur des Principes naturels. Lors qu'il s'agit de délibérer, il faut se déterminer par des argumens tirez des maximes que le sens commun & l'expérience suggérent. Les Faits ont aussi leurs preuves, qui consistent dans la qualité de ceux qui les atestent: & c'est les avoir prouvez, que de faire voir que ces Témoins n'ont rien qui les les rende suspects. Si l'on ne s'en tient pas là, on anéantit la certitude des Faits Historiques; on détruit celle des expériences, qui font la partie la plus considérable de la Médecine; & l'on suspend les devoirs réciproques des Péres & des Enfans; puis que ces relations ne se connoissent que par ces sortes de preuves. Dieu eût pu fonder nôtre Foi sur le témoignage des sens de chaque Fidéle, & même sur des démonstrations: mais il vouloit commander aussi bien que persuader, & donner à la Foi un caractère d'obéïssance & de soumission. Il sufisoit donc qu'il se révélât d'une maniére capable de convaincre les esprits dociles. Il vouloit que l'Evangile fût une Pierre-de-touche qui distinguât les ames ployables & flexibles d'avec celles qui sont d'une opiniâtreté incurable. Nos preuves ont persuadé un très-grand nombre de Personnes sages & vertueuses; il est donc évident que l'incrédulité des autres ne vient pas de l'insufisance de ces preuves,[56] mais de la répugnance qu'ils ont contre des véritez & des Loix qui choquent leurs passions, & qu'ils ne peuvent admettre sans s'engager à compter pour rien la gloire, les honneurs, & les biens de cette vie. Ils reçoivent sans scrupule mille autres Faits qui ne sont apuyez que sur le raport des Historiens, & dont ils ne voyent même à present aucuns monumens sensibles. Mais lors qu'il s'agit de l'Histoire de l'Evangile, ils entrent en défiance, & n'ont aucun égard au raport de ses premiers témoins, ni aux monumens qui pourroient servir à la confirmer; tel qu'est l'aveu de tous les Juifs; & cette multitude de Sociétez Chrétiennes qui ne peuvent s'être formées sans quelque raison légitime.
[Note marg.: Conclusion.]
[Note 55: _Les preuves varient selon la diversité._. Aristote Métaphys. liv. I. ch. dernier «Il ne faut pas chercher en toutes sortes de sujets, une certitude aussi grande que celle des véritez mathématiques.]
[Note 56: _Mais de la répugnance_ &c. St. Chrysostome à Demetrius. «Le refus que l'on fait de recevoir les Préceptes de l'Evangile, ne vient que de ce qu'on n'a pas le courage de les suivre.»]
Je conclus, que puis que la longue durée du Christianisme, & son établissement par toute la Terre, ne peuvent pas être la production de l'Esprit humain, il faut, ou les atribuer à quelques miracles éclatans, ou avouer que cette durée & ce progrès si extraordinaire, où l'on ne veut reconnoître rien de surnaturel, sont le plus grand de tous les miracles.
TRAITÉ DE LA VÉRITÉ DE LA RELIGION CHRÉTIENNE.
_LIVRE TROISIEME_.
_Où l'on prouve l'autorité de l'Écriture_.
[Note marg.: _Preuve générale de l'autorité des Livres du Nouveau Testament_.]
I. Le but des preuves que nous avons déduites jusqu'ici, & de toutes les autres qu'on pourroit ajoûter, est de persuader aux Incrédules & à ceux qui sont encore dans l'incertitude, que la Religion, dont les Chrétiens font profession, est très-véritable & très-bonne. Mais ce n'est pas assez. Après les avoir convaincus de cette vérité, il faut les conduire à ces Livres très-anciens où cette Religion est renfermée, & que nous apellons les Livres du Nouveau Testament, ou pour parler plus exactement, les Livres de la Nouvelle Alliance.
Il y auroit de l'injustice à nier que ce soit à ces livres que l'on se doive adresser pour connoître nôtre Religion, & à n'en pas croire là-dessus le témoignage constant de tous les Chrétiens. Quelle que soit une Secte, bonne ou mauvaise, l'équité veut qu'on croye sur sa parole, que ses sentimens sont contenus dans les Livres où elle nous renvoye pour en être instruits. C'est sur ce Principe que nous recevons sans dificulté l'assurance que les Mahométans nous donnent, que leur Religion se trouve dans l'Alcoran. Puis donc qu'il paroît par les argumens que nous venons de proposer, que la Religion Chrétienne est véritable, & qu'il n'est pas moins évident par la raison que nous venons d'alleguer, que cette Religion est enseignée dans nos Livres sacrez; il n'en faut pas davantage pour établir solidement l'autorité de ces Livres. Si pourtant on souhaite que nous en aportions des preuves plus particuliéres, nous le ferons volontiers: mais ce sera après avoir posé une Régle qui est connue & suivie de tout ce qu'il y a de Juges équitables. C'est que quand on entreprend d'ataquer un Livre qui est reçû depuis plusieurs siécles, on s'engage nécessairement à produire des objections capables de lui ôter toute créance: au défaut de quoi, il est censé digne de cette autorité, dont il a été jusqu'alors en possession.
[Note marg.: _Preuves plus particulières. I. Que ceux d'entre ces Livres qui portent le nom de quelque Auteur, sont véritablement de cet Auteur_.]
II. Nous disons donc, que les Écrits qui sont reçus unanimement par tous les Chrétiens, & atribuez aux Auteurs dont ils portent le nom, sont éfectivement de ces Auteurs. La raison en est, que les Docteurs des premiers siécles, comme Justin, Irénée, Clément, & ceux qui les ont suivis, ont cité ces Écrits sous les mêmes noms d'Auteurs qu'ils portent aujourd'hui:[1] Que Tertullien dit que les Originaux de quelques-uns de ces Livres se voyoient encore de son tems: Que toutes les Eglises les ont reçus comme les Ouvrages de ces mêmes Auteurs, & avant qu'elles eussent encore assemblé de Conciles: Que jamais les Payens ni les Juifs ne leur ont fait d'afaire sur cet article:
[Note marg.: _+ S. Cyllir. L. X_.]
Que Julien + même avoue que les Écrits qui sont atribuez à S. Pierre, à S. Paul, à S. Mathieu, à S. Marc, & à S. Luc, ont été écrits par ces Auteurs: Qu'enfin, si le témoignage des Grecs & des Latins paroît à tout homme de bon sens, une raison de ne pas douter que les Poëmes que l'on atribue à Homére & à Virgile, ne soient véritablement d'eux: à plus forte raison le témoignage constant de presque toutes les Nations, prouve invinciblement que les Livres du Nouveau Testament ont été composez, par ceux dont ils portent le nom sur leurs Titres.
[Note 1: _Que Tertullien dit_ &c. Liv. de la prescription contre les Hérétiques, «Vous qui voulez exercer plus utilement votre curiosité dans l'afaire du Salut, parcourez les Eglises où les Apôtres ont particulièrement résidé, vous y verrez encore leurs Chaires; vous y entendrez encore lire leurs Épîtres sur les Originaux mêmes.» Cela n'est pas étonnant, puis que Quintilien dit que de son tems on voyoit encore les Originaux des Livres de Cicéron, & qu'Aulu-Gelle dit la même chose de ceux de Virgile.]
[Note marg.: _Qu'on n'a pas lieu de douter de ceux qui autrefois ne furent pas généralement reçus_.]
III. Ce n'est pas qu'entre ces Livres il n'y en ait quelques-uns qui n'ont pas été d'abord reçus de tous les Chrétiens. On a douté de la seconde Épître de S. Pierre, de l'Épître de S. Jude, des deux que nous avons sous le nom de Jean l'Ancien, de l'Apocalypse, & de l'Épître aux Hébreux. Mais ces Écrits étoient d'autre côté reconnus par un grand nombre d'Eglises, comme il paroît par l'usage qu'en font les plus anciens Docteurs, qui en citent des passages pour prouver nos Dogmes. Il y a donc aparence que si quelques Eglises ne s'en servoient pas, c'étoit ou parce qu'elles ne les connoissoient pas, ou parce qu'elles n'étoient pas assez persuadées de leur autorité; & que si dans la suite elles se conformérent à celles qui les recevoient pour divins, c'est parce qu'elles s'instruisirent plus à fonds là-dessus, & reconnurent leur ignorance ou leur erreur. Et en éfet il n'y a presque plus de lieux où l'autorité de ces Livres ne soit à présent établie. Si l'on dit qu'ils ont été suposez, on le dira sans preuve, & même contre la vrai-semblance. Car quel intérêt auroit pû obliger à les suposer, puis qu'ils ne nous aprennent rien qui ne se trouve amplement dans ceux dont personne n'a jamais douté?
[Note marg.: _Qu'à l'égard de ce que quelques-uns ne portent aucun nom d'auteur, cela ne leur préjudicie point_.]
IV. Le peu de connoissance que l'on a du véritable Auteur de l'Épître aux Hébreux, & le doute où quelques-uns ont été si les deux derniéres Épîtres de S. Jean, & l'Apocalypse, sont de S. Jean l'Apôtre, ou de quelqu'autre qui ait eu le même nom, ne peuvent aucunement préjudicier à l'autorité de ces Écrits. On sait qu'en matiére d'Auteurs, il faut faire plus d'atention à leurs qualitez qu'à leur nom. Nous recevons comme vrais plusieurs Livres historiques, quoi que nous ne sachions pas le nom de ceux qui les ont écrit. Le Livre de la Guerre d'Alexandrie est de ce nombre. On n'en connoit pas l'Auteur, mais parce qu'on voit que, qui que ce soit qui l'ait écrit, il vivoit dans le temps de cette Guerre, & que même il y a eu part, cela paroît sufisant pour autoriser cette Histoire. On ne doit donc pas être plus dificile à l'égard des Livres donc nous parlons, puis que ceux qui nous les donnent, assurent qu'ils ont vécu dans le commencement du Christianisme, & qu'ils avoient reçu les dons extraordinaires que Dieu conféra aux Apôtres. Si l'on dit qu'ils ont pu s'atribuer faussement ces avantages, & qu'à l'égard même des autres Livres, on leur a peut-être suposé de grans noms, pour leur donner plus de poids: nous répondons qu'il est tout-à-fait incroyable, que des Personnes qui ne prêchent par tout que la sincérité & la piété, ayent voulu sans sujet se charger du crime de faussaires; crime que tout honnête homme déteste, & que les Loix de Rome punissoient du dernier suplice.
[Note marg.: _Que tous ces Auteurs n'ont pu écrire que des choses vrayes._]
V. Il demeure donc constant que les Livres de la nouvelle Alliance, ont été composez par ceux dont ils portent le nom, & que les qualitez que ces Auteurs se sont atribuées, leur convenoient éfectivement. Si l'on considére outre cela, qu'il n'est pas moins certain qu'ils n'ont rien écrit dont ils n'eussent une connoissance parfaite, & qu'ils n'ont pû se mettre en l'esprit de vouloir tromper le monde, on conclura invinciblement, que ce qu'ils ont écrit est vrai & indubitable, puis qu'on ne peut dire des choses fausses que par l'un ou l'autre de ces deux principes, ou l'ignorance, ou la malice. Mais n'avançons rien sans preuve, & faisons voir que ces Auteurs ont su ce qu'ils disoient, & qu'ils n'ont rien dit que ce qu'ils croyoient véritable: qu'en un mot ils n'ont été, ni trompez, ni trompeurs.
[Note marg.: _Preuve: on ne les peut accuser d'ignorance.]