Traité de la Vérité de la Religion Chrétienne
Chapter 11
[Note 19: _Par les Discours de Socrate._ _Vous savez,_ disoit ce Philosophe, _que j'espére de me trouver bien tôt dans l'assemblée des hommes vertueux quoiqu'à dire le vrai, je ne voudrois pas trop l'afirmer,_ & ensuite, «Si ce que je dis est vrai, il n'est rien de plus beau que de le croire. Mais si après ma mort il ne reste rien de moi-même, cette erreur aura toûjours ceci de bon, c'est que dans le tems qui précéde la mort, elle me rendra moins sensible au mal présent: & d'ailleurs elle ne durera pas toûjours, car en ce cas ce seroit un véritable malheur, mais elle périra avec moi. Platon dans le Phédon.»]
[Note 20: _Par les Écrits de Cicéron, de Sénèque, & de tous les autres_. Cic. Quest. Tuscul. 10. _Faites moi voir premiérement que l'ame demeure après la mort: & ensuite, si vous pouvez y réussir (car cela est fort difficile) vous me montrerez que la mort n'est pas un véritable mal._ Et peu après; _Ils s'imaginent qu'ils ont beaucoup gagné, lors qu'ils ont apris que la mort les détruira tout entiers. Quand cela seroit vrai (car je ne veux pas m'y oposer), qu'y a-t-il en cela d'agréable ou de glorieux?_ Sénèque Lettre LXIV. «S'il est vrai (comme cela pourroit bien être) ce que les Sages ont cru, qu'il y a dans le Monde un certain lieu, où nous serons reçus après nôtre mort, celui que nous estimons être péri, ne l'est pas, mais a été envoyé dans ce lieu avant nous.»]
[Note 21: _Et concluoient presque tous_ &c. Tel est cet argument de Socrate, ou de Platon, _ce qui se meut est éternel._]
[Note 22: _Quelques Philosophes._ Les Brachmanes anciens & modernes, & les Pythagoriciens, qui étoient à cet égard disciples de ceux-là.]
[Note 23: _Qu'un souverain bonheur_, &c. Lactance, liv. III. ch. 12. _Puisque toute la force & tout l'usage de la vertu consiste à bien soufrir les maux, il est évident qu'elle n'est pas heureuse par elle-même._ Dans la suite, «les Stoïciens, que Sénéque a suivis, disent que l'Homme ne peut pas être rendu heureux sans la vertu. Si la vertu rend l'Homme heureux, donc le bonheur est la récompense de la vertu; donc la vertu n'est pas désirable simplement à cause d'elle-même, comme ils le prétendent, mais à cause du bonheur qu'elle procure & qui la suit ordinairement. Cet argument devoit leur faire comprendre quel est le souverain bien. J'en conclus encore, que puis que cette vie est sujette à tant de maux, elle ne peut pas arriver à ce souverain bonheur dans toute sa plénitude.»]
Dans le tems donc que les hommes alloient errans sur ce sujet, d'incertitude en incertitude, & se partageoient en mille opinions diférentes, Jésus-Christ vint donner aux hommes la véritable connoissance de leur dernière fin. Il promet à ceux qui le suivront, qu'après leur mort ils posséderont une vie, qui non seulement ne sera ni troublée par la douleur & par les aflictions, ni interrompue par la mort, mais qui sera acompagnée d'une souveraine joye: & il leur promet aussi que le corps partagera ce bonheur avec l'ame.
On avoit bien eu jusques-là, soit par tradition, soit par conjecture, quelque espérance que l'ame seroit heureuse après cette vie; mais à peine pensoit-on que le corps dût avoir part à ce bonheur. N'est-il pas juste, cependant, qu'il ne soit pas privé de la recompense, puis qu'il entre avec l'ame en société de peines, de traverses & de tourmens? Ces joyes au reste, qui sont communes à l'une & à l'autre des deux parties qui composent l'Homme, ne sont pas de la nature de celles où quelques Juifs grossiers, & les Mahométans, tournent toutes leurs espérances. Les festins que les premiers atendent, & les plaisirs charnels dont ceux-ci se flatent, ne sont que des choses à tems, des remédes à la foiblesse de l'Homme; l'un pour la conservation de la vie; l'autre pour la conservation de l'Espéce. Le bonheur que l'Évangile promet est une vigueur éternelle, & une beauté plue brillante que celle des Astres; une connoissance claire & sure de toutes choses, mais particuliérement de Dieu, de ses Vertus, de ses desseins, & de tout ce qu'il a voulu nous cacher, ou ne nous révéler qu'en partie; une ame tranquille, & toute ocupée de la contemplation, de l'admiration, & des louanges de Dieu.
En un mot, ce bonheur renferme des choses & si grandes & si excellentes, que toutes les grandeurs & tous les plaisirs que nous connoissons, ne peuvent nous aider à les concevoir, que d'une maniére très imparfaite.
[Note marg.: _Que la Résurrection des corps dissous & réduits en poudre n'est pas impossible_.]
X. Nous avons déjà répondu à l'objection qu'on tire de la prétendue impossibilité de la Résurrection, lors que nous avons prouvé la vérité de celle de Jésus-Christ. On la fait encore ici revenir sur les rangs, & même beaucoup plus plausible, puis qu'il s'agit de la résurrection des corps dissous, & réduits en une forme toute diférente de celle qu'ils avoient. Mais cette dificulté n'est appuyée sur aucune raison. Presque tous les Philosophes tombent d'acord que quelques changemens qui arrivent aux choses matérielles, leur matiére demeure toûjours & demeure capable de recevoir diverses formes. Il faut donc, ou convenir que la Résurrection n'est pas une chose impossible, ou dire que Dieu ignore en quels endroits du Monde, proches ou éloignez, sont les parties de cette matiére dont le corps humain a été composé; ou dire qu'il n'est pas assez puissant pour les rassembler, les rajuster, & leur redonner leur premiére constitution. Mais comment ne pourroit-il pas faire dans ce grand Univers, dont il est le maître absolu, ce que nous voyons faire aux Chymistes dans leurs fourneaux, & dans les instrumens de leur Art, où après avoir comme détruit une chose en la dissolvant, ils la reproduisent en réünifiant ses parties? La Nature ne nous présente-t-elle pas aussi dans les semences des plantes & des animaux, des exemples du retour d'une chose à sa premiére forme, après en avoir reçû d'extrêmement diférentes?
Il n'est pas impossible de se tirer de l'embarras où plusieurs tâchent de nous jetter, sur ce qu'il arrive quelquefois, que des bêtes, après s'être nourries de chair humaine, servent elles-mêmes d'alimens à l'Homme.[A] Il faut considérer que la plus grande partie de ce que nous mangeons ne se convertit pas en nôtre substance, mais se change en excrémens, ou en quelques humeurs qui ne constituent pas proprement le corps & qui n'en sont que des accessoires; telles que sont la pituite & la bile: & que de cela même qui nourrit véritablement le corps, il s'en consume beaucoup par les maladies, par la chaleur interne, & par l'air qui nous environne. Cela étant, Dieu qui a tant de soin de toutes les espèces d'animaux brutes, qu'il ne permet pas qu'aucune périsse, ne peut-il pas, par l'éfet d'une Providence encore plus particuliére, empêcher que lors qu'un homme a vécu de quelques animaux nourris de chair humaine, ce qu'il en mange ne passe en sa substance? Ne peut-il pas faire que cette sorte d'alimens ne servent pas plus à le nourrir que les médicamens ou les poisons? Cela est d'autant plus vraisemblable, que la Nature même nous dicte, en quelque façon, qu'elle n'a pas mis la chair humaine au rang des choses propres à nous nourrir.
[Note A: Tout ce raisonnement, jusqu'à la fin de l'Article, paroît assez foible. I. Il supose un miracle dans le cours ordinaire des choses. Car cette Providence particuliére dont l'Auteur parle, ne peut être autre chose ici, qu'un véritable miracle, puis qu'elle empêcheroit que ce qu'un homme auroit mangé de chair humaine, ne passât, selon le cours ordinaire, en sa propre substance, & qu'elle travailleroit à l'exhaler en sueurs, &c. II. On peut assurer que l'expérience détruit cette suposition, & que ceux d'entre les Amériquains qui font des repas de la chair de leurs Ennemis vaincus, en sont aussi parfaitement nourris que de quelque autre aliment que ce soit. On pourroit donc se passer de cette premiére réflexion de l'Auteur, d'autant plus que celle de l'Article suivant est bonne & satisfaisante. TRAD.]
Mais quand cela ne seroit pas, quand un corps devrait perdre pour toûjours cette portion qui a passé en la substance d'un autre, il ne s'ensuivroit pas de là que ce ne fût pas le même corps.[24] La transpiration continuelle des particules qui composent le corps, & ausquelles d'autres particules succédent aussi continuellement, le change pour le moins autant, que cet accident dont nous parlons, obligeroit Dieu à le changer en le ressuscitant. Cependant elle n'empêche pas que ce ne soit toûjours le même corps.[25] Par quelles formes diférentes ne passe pas le ver à soye, avant que de devenir un papillon & les semences des plantes, avant qu'elles arrivent à leur juste grandeur? Cependant le papillon est dans le ver, & les plantes sont dans leur semence[B]. Avec ces remarques & plusieurs autres que l'on pourrait faire, on comprendra aisément que le rétablissement d'un corps après tous les changemens qu'il a souferts, & les pertes mêmes qu'il a pu faire, n'a rien que de très-possible. Le bon sens seul l'a persuadé à Zoroastre Philosophe Chaldéen, [26] à presque tous les Stoïciens, [27]& à Théopompe, fameux Péripatéticien. Ils ont même été plus loin, & ont cru que ce rétablissement arriveroit un jour.
[Note 24: _La transpiration_ &c. Sénèque Épît. XVIII. «Le temps entraîne nos corps avec une rapidité semblable à celle d'un fleuve. Rien de ce que nous voyons n'est fiable & perpétuel: dans le moment même que je parle de cette vicissitude, Je sai que je l'éprouve.»]
[Note 25: _Par quelles formes diférentes_ &c. Je passe à dessein, comme peu nécessaires, quelques citations de Pline, où cet Auteur raporte de pareils changemens dans les grenouilles, dans les coucous, dans les cigales, & dans une certaine chenille qu'il apelle Chrysalis.]
[Note B: Et ce sont toujours les mêmes plantes, parce que les parties qu'elles aquiérent, deviennent leurs parties en s'ajustant avec le peu qu'elles en ont eu d'abord. Un corps humain sera donc toujours le même, quand Dieu devroit y ajoûter une portion d'autre matiére qui le surpasseroit autant en quantité, que, ce qu'une semence ou une plante naissante aquiert, surpasse ce qu'elle a d'elle-même. ADD. DU TRAD.]
[Note 26: _A presque tous les Stoïciens_ Clément Stromat. 1. V. «Héraclite, instruit dans les sentimens de la Philosophie Barbare (c'est-à-dire étrangére, par raport à la Grèce) n'ignoroit pas qu'un jour le Monde sera nettoyé de méchant Hommes par un grand embrasement. C'est ce que les Stoïciens, qui font venus depuis, ont entendu par le mot έκπύρωσις, ecpurôsis, c'est-à-dire, embrasement. Ils ont aussi cru que par là tous les morts revivroient, & redeviendroient tels qu'ils avoient été en cette vie. Qui ne reconnoit au travers de ces envelopes la résurrection des morts?»]
[Note 27: _Et à Théopompe._ Diogéne de Laërce: «Théopompe enseigne dans le 8. liv. de ses Philippiques, que les Hommes revivront, comme l'ont aussi enseigné les Philosophes Orientaux; que cette nouvelle vie sera immortelle; & que chaque chose retiendra les mêmes noms qu'elle a dans cette vie.»]
[Note marg.: II. _Avantage de la R. Chr. savoir la sainteté de la Morale, dans ce qui concerne le service de Dieu._]
XI. Le second avantage que la Religion Chrétienne a sur toutes les Religions qui ont jamais été, ou que l'on pourroit imaginer, consiste dans la souveraine sainteté de ses Préceptes, tant de ceux qui constituent le Culte de Dieu, que de ceux qui réglent les devoirs d'homme à homme. Presque dans tous les lieux où le Paganisme a fleuri, ses Cérémonies sacrées ne respiroient que fureur & que cruauté. Porphyre nous en instruit amplement, & les Relations de nos Voyageurs nous l'aprennent aussi. Non seulement les Nations barbares apaisoient leurs Dieux avec du sang humain: mais les Grecs mêmes, avec toutes leurs lumiéres & toute leur érudition, & les Romains qui se conduisoient par des Loix si sages, ont suivi là-dessus le penchant général du Paganisme.[28] Les Grecs sacrifioient des Victimes humaines à Bacchus Omestes. Et[29] l'Histoire Romaine nous aprend que l'on avoit immolé à Jupiter, quelques Gaulois & quelques Grecs de l'un & de l'autre sexe. Les mystéres de Cérès & de Bacchus, si saints & si révérez, ont long tems caché sous le voile sacré du silence, les plus honteuses saletez; comme il parut, lorsque ce silence religieux ayant été rompu, le Public fut témoin des excès abominables que ces mystéres renfermoient. Clément d'Alexandrie, & quelques autres, ont traité ce sujet fort au long. Pour ce qui est des jours consacrez aux Dieux du Paganisme, on les solemnisoit avec des Spectacles qui blessoient si grossiérement la pudeur, que Caton, au raport de l'Histoire[A-side]*, n'osoit pas y assister.
[Note marg. A: _Val. Max._ Liv. II. c. 10.]
[Note 28: _Les Grecs sacrifioient &c._ Plutarque & Pausanias en font mention. Clément dans son Exhortation nomme tous les Peuples qui faisoient la même chose.]
[Note 29: _L'Histoire Romaine nous aprend_ &c. Denys d'Halicarnasse liv. I. dit _que la coutume de sacrifier des hommes étoit fort ancienne en Italie_. Elle est demeurée jusqu'au tems de Justin Martyr & de Tatien. Justin I. Apolog. parlant aux Romains, _Vous faites à votre Idole_, leur dit-il, _des aspersions, non seulement de sang de bêtes, mais aussi de sang humain_. Tatien, _J'ai connu avec certitude que le Jupiter Latialis des Romains aime le sang des hommes, & qu'il prend plaisir aux victimes humaines qu'on égorge en son honneur_. Cicéron dit la même chose des Gaulois; Pline, des habitans de la grande Bretagne; Helmoldus, des Sclavons. Porphyre dit que cette coutume étoit encore de son tems, & dans l'Arcadie, & à Carthage, & à Rome.]
La Religion Judaïque n'avoit à la vérité rien de tel. Rien n'y choquoit les Loix naturelles, & en particulier celles de l'honnêteté. Cependant le penchant qu'il avoit à l'Idolatrie, fut cause que Dieu le chargea de beaucoup de Préceptes sur des choses, qui n'étoient moralement ni bonnes ni mauvaises. J'entens par là les Sacrifices, la Circoncision, l'observation exacte du jour du repos, & la défense de quantité de viandes. La plûpart de ces choses de trouvent aussi dans le Mahométisme, qui y a ajoûté la défense de boire du vin.
La seule Religion Chrétienne nous enseigne un Culte proportionné à la nature de Dieu. Elle nous aprend que Dieu étant Esprit, nous lui de vouons une adoration spirituelle & pure. Si elle nous prescrit outre cela quelques Actes extérieurs & visibles, ils sont par eux-mêmes justes & saints, & n'obligent pas seulement en vertu de l'ordre exprès qui les exige de nous. Selon cette Religion, ce n'est plus la chair qu'il faut circoncire, c'est le coeur. Elle ne nous ordonne plus l'abstinence de tout travail, mais l'abstinence de toute action mauvaise & illicite. Elle ne nous demande plus le sang ou la graisse de nos bêtes: elle nous demande de plus nobles Victimes, & veut que nous sacrifiïons nos biens aux nécessitez des Pauvres, & nôtre sang à ses Véritez lors qu'il peut servir à les confirmer. Au commandement de s'abstenir de certaines viandes & de certains breuvages, elle substitue celui d'user de tout, & d'en user avec cette modération qui est propre à conserver & à afermir la santé. Si elle commande le jeûne, c'est afin d'élever l'esprit, en abatant un peu le corps. Mais d'ailleurs, tous ses Préceptes tendent à exciter dans l'homme une confiance tendre & respectueuse, qui le disposant à une obéïssance exacte, lui fasse trouver tout son repos en Dieu, & le porte à croire invariablement ses promesses. Par ces Principes, l'Evangile produit une ferme espérance & un véritable amour pour Dieu, & pour le Prochain. Lors qu'il a rempli le coeur du Fidéle de ces sentimens, il le tourne sans peine vers Dieu comme vers son Pére, son bienfaiteur & son remunérateur; & l'anime à une obêissance, dont le motif n'est plus la crainte servile des châtimens & des peines, mais la crainte de lui déplaire. La priére, qui est l'acte le plus essentiel du Service divin, trouve aussi ses régles dans l'Evangile. Selon ces régles, nous ne devons demander ni les richesses, ni les honneurs, ni en un mot tout ce qui pourroit être pernicieux aussi bien qu'utile. Mais 1. toutes les choses qui sont à la gloire de Dieu: 2. entre les choses caduques & passagéres, celles dont la Nature ne se peut passer; laissant le reste à la Providence, & nous tenant préparez à tout événement. 3. Nous sommes obligez de demander de tout nôtre coeur & avec toute l'ardeur dont nous sommes capables, les choses qui ménent à l'Éternité, le pardon de nos péchez, & le secours du saint Esprit, qui nous rendant inébranlables aux menaces des hommes, & invincibles aux atraits de la chair, nous fasse perséverer jusqu'à la fin dans nôtre course spirituelle. Se peut-il rien imaginer de plus digne de Dieu, qu'un Culte de cette nature?
[Note marg.: _Avantage de la R. Ch. sur les autres dans les devoirs qui regardent le Prochain._]
XII. Les devoirs des hommes les uns envers les autres, ne sont pas réglez dans l'Evangile d'une maniére moins raisonnable & moins spirituelle. Le Mahométisme ne respire que la guerre. Et cela n'est pas surprenant, puisque c'est à la guerre qu'il doit & sa naissance & ses progrès. Les Loix des Lacédémoniens, ausquelles l'Oracle même d'Apollon donna le premier rang entre celles de tous les autres peuples de la Grèce, tendent généralement à rendre cette Nation belliqueuse.[30] Aristote l'a remarqué, & l'a remarqué comme un grand défaut. Mais s'il paroît raisonnable en cela, il ne l'est pas lors qu'il dit que la guerre est naturellement permise contre les Nations barbares; puisqu'au contraire il est certain que la Nature a établi entre les hommes les devoirs de l'amitié, & les douceurs de la Société. On a bien compris qu'elle défendoit & punissoit sévérement le meurtre commis d'homme à homme. Si cela est juste, il est donc très-injuste de regarder la destruction de Nations entiéres par les voyes cruelles de la guerre, comme une chose glorieuse, & comme une matiére de triomphes. C'est pourtant par ces voyes-là, que la fameuse République de Rome est montée à ce comble de gloire & de grandeur, que nous admirons encore dans les Histoires. Ses Écrivains ont même été d'assez bonne foi,[31] pour avouer que la plûpart de ces guerres étoient injustes. C'est ce qu'ils disent en particulier de celles qui lui ont assujetti la Sardaigne[32] & l'Isle de Cypre. Il paroît par les Historiens les plus célèbres,[33] que la plûpart des Peuples ne se faisoient pas un scrupule ni une honte de piller leurs Voisins, & qu'ils comptoient de bonne prise tout ce qu'ils pouvoient leur enlever.[34] Aristote & Cicéron mettent la vangeance au rang de actions vertueuses. Les combats sanglans des Gladiateurs à outrance, entroient dans les réjouïssances publiques. Enfin, rien n'étoit plus ordinaire que la cruelle coutume d'exposer les Enfans nouvellement nez.
[Note 30: _Aristote &c._ Euripide l'avoit remarqué avant lui, dans la Tragédie d'Andromaque. _Si l'on vous ôtoit_, dit-il aux Lacédémoniens, _la gloire qui naît des armes, vous n'auriez plus rien qui vous distinguât.]
[Note 31: _Pour avouer &c._ Pétrone, _S'il y avoit quelque terre qui fût riche en mines d'or, il n'en faloit pas davantage pour la faire déclarer ennemie du Peuple Romain_.]
[Note 32: _Et l'Isle de Cypre._ Florus liv. III. ch. 9. «Le bruit des richesses de cette Isle étoit si grand & si bien fondé, que le Peuple Romain qui égaloit en grandeur toutes les autres Nations de la Terre, & dont la libéralité n'allait pas moins qu'à donner des Royaumes, ne pouvant résister à l'impression que ces richesses firent sur lui, déclara le Roi de cette Isle, tout Allié qu'il étoit, déchu de sa Royauté, réduit l'Isle en Province, & en enleva[C] des sommes prodigieuses.]
[Note C: Plutarque les fait monter à 7000 talens, qui font environ douze millions six cens mille livres.]
[Note 33: _Que la plûpart des Peuples ne se faisoient pas un scrupule_ &c. Thucydide Liv. I. «Autrefois les Grecs, aussi bien que les Barbares de Terre ferme & des Isles, ayant trouvé la commodité d'aller les uns chez les autres par le moyen de la Navigation, s'en servirent pour exercer des brigandages; prenant pour Chefs de ces sortes d'expéditions, des Personnes illustres, qui s'y laissoient aller, tant pour l'espérance de s'enrichir, que dans le dessein de faire du bien à ceux qui étoient dans l'indigence. Ils avoient d'autant moins de peine à réüssir dans ces entreprises, qu'ils ne s'ataquoient qu'à des Villes ouvertes, & à des villages. Ils les pilloient, ils vivoient de leur butin; tout cela, sans encourir d'infamie, car bien loin qu'il y en eût à ce métier, il y avoit même de la gloire.. les habitans de Terre ferme se pilloient aussi, les uns les autres: & les [D]Locres Ozoles, les Etoliens, les Acarnaniens & les Nations voisines, le font encore aujourd'hui. Justin témoigne la même chose des Phocenses; Plutarque des anciens Espagnols; Diodore, des anciens Toséans; César & Tacite, des Peuples d'Alemagne.]
[Note D: Locres Ozoles, ainsi apellez pour les distinguer de 3. autres sortes de Locres: Etoliens, Acarnaniens, Phocenses, Peuples de Grèce.]
[Note 34: _Aristote & Cicéron mettent la vangeance_ &c. Arist. à Nicomachus IV. II. _C'est la marque d'un coeur bas & servile, que de soufrir patiemment un afront_. Cic. Liv. II. de l'Invention, met au nombre des choses qui sont fondées sur le Droit naturel, les actes de vangeance par lesquels nous repoussons la violence ou les injures, en nous défendant, ou en rendant la pareille. Dans une Lettre à Atticus: _Je hai cet homme_, dit-il, _& je le haïrai toûjours: & plût aux Dieux que je me pusse venger de lui_.]
Les Loix des Hébreux étoient à tous égards plus justes, & leurs Réglemens plus saints. Mais comme ce Peuple étoit naturellement violent, & sujet aux emportemens de la colére, elles passoient légérement sur certaines choses, & lui en permettoient même d'autres qu'autrement elles lui auroient défendues. C'est à cela qu'on doit atribuer la permission qui fut donnée aux Israëlites, de traiter avec la derniére cruauté les sept Nations qu'ils depossédérent. En quoi pourtant on peut remarquer, qu'ils ne faisoient qu'exécuter les Arrêts de la Justice divine. C'est par une suite, ou plutôt par un abus de cette condescendance de leurs Loix,[35] qu'ils ont toûjours porté une haine mortelle à ceux qui suivoient d'autres Loix que les leurs, & qui ne s'acordoient pas de créance avec eux: & aujourd'hui encore leurs priéres sont pleines d'imprécations & d'amertume contre les Chrétiens. La Loi[E] les autorisoit aussi à se venger par une exacte rétribution des outrages qu'ils avoient reçus, & à tuer de leur propre autorité le Meurtrier de leur Prochain.
[Note 35: _Qu'ils ont toûjours porté une haine mortelle à ceux_ &c. Les Rabbins enseignent qu'il faut faire tout le mal qu'on peut, à ceux de contraire Religion, & qu'on ne doit pas leur rendre ce qu'on leur a dérobé: qu'il faut exterminer tous ceux qui ne sont pas Juifs. Les Juifs ont ordinairement cette imprécation à la bouche, _Que tous les Sectaires périssent subitement_.]
[Note E: Levit. XXIV. 20. L'Auteur entend ce passage, de la vengeance entre Particuliers. Mais on l'explique ordinairement de la maniere dont les Juges devoient punir les violences & les outrages.]
La Loi de Jésus-Christ défend de rendre injures pour injures, de quelque nature qu'elles soient. Elle ne veut pas que nous aprouvions par l'imitation, ce que nous regardons comme criminel dans les autres. Elle nous ordonne de faire du bien généralement à tous, & si elle donne aux personnes vertueuses le premier rang entre les objets de nôtre amour & de nos bontez, elle ne manque pas de donner le second à ceux dont la malice sembleroit les en exclurre. Pour nous y engager plus fortement, elle nous met devant les yeux l'exemple de Dieu, qui fait servir toutes les créatures aux nécessitez de tous les hommes indiféremment.
[Note marg.: _Dans le devoir de la chasteté, & dans ce qui regarde le mariage_]