Traité de la Vérité de la Religion Chrétienne
Chapter 10
[Note 3: _Les Juifs ne l'avouent pas moins_. Ils apellent ordinairement Jésus-Christ d'un nom qui signifie ataché en croix, ou pendu. L'itinéraire de Benjamin reconnoit que Jésus a soufert la mort à Jérusalem.]
De sorte qu'il est impossible d'en produire quelqu'un qui soit plus constant & plus assuré, puis qu'il est apuyé sur le témoignage d'un si grand nombre d'hommes, & de Peuples mêmes, d'ailleurs si oposez d'intérêts & de sentimens. C'est pourtant ce Jésus, traité avec tant d'ignominie, à qui les parties de l'Univers les plus éloignées les unes des autres, rendent d'un commun consentement les honneurs de l'adoration religieuse: & cela, non seulement dans ce siécle-ci, ou dans ceux qui l'ont immédiatement précédé, mais dans un grand nombre d'autres, & dans ceux même qui ont suivi de plus près cet événement. Car Tacite & d'autres témoignent que sous Néron la profession du Christianisme & la vénération que l'on avoit pour son Auteur, exposérent aux derniers suplices un grand nombre de personnes.
[Note marg.: _Que les premiers adorateurs de J. C. n'étoient pas des personnes ignorantes & grossiéres_.]
[Note marg.: _Preuve de la vérité des miracles de l'Évangile_]
IV. Mais peut-être que ces premiers adorateurs de Jésus-Christ étoient de bonnes gens, ignorans & entêtez. Nullement, il y a eu parmi eux beaucoup de personnes sages, judicieuses, & savantes. Pour ne point parler de ceux qui étoient nez Juifs, on a vu entre eux un Sergius Gouverneur de Cypre, un Denis l'Aréopagite,[4] Polycarpe,[5] Justin,[6] Irènée,[7] Athénagore,[8] Origéne,[9] Tertullien,[10] Clement Alexandrin, & quantité d'autres. Or quelle raison peut-on rendre de l'atachement de ces gens, qui ne manquoient ni d'esprit ni de savoir, au culte d'un homme qui avoit soufert une mort ignominieuse; eux qui pour la plupart avaient été élevez dans d'autres Religions, & qui ne rencontroient en celle-ci aucun motif ni d'honneur, ni d'intérêt qui pût les y atirer? Qu'on se tourne de quel côté on voudra, on n'en trouvera point d'autre raison que celle-ci: c'est qu'après une recherche aussi exacte & aussi diligente que la prudence le mande dans une afaire d'une souveraine importance, ils avoient reconnu que rien n'étoit plus vrai ni mieux atesté, que le bruit qui s'étoit répandu par tout des miracles éclatans de Jésus-Christ; tels qu'étoient la guérison de plusieurs maladies dangereuses & invétérées, opérée en public sans autre moyen que celui de la parole: entr'autres la guérison d'un aveugle né; la multiplication réitérée de quelques pains pour sustenter plusieurs milliers de personnes, capables d'en rendre témoignage; la résurrection de quelques morts, & telles autres merveilles, également considérables par leur grandeur & par leur nombre.
[Note 4: _Polycarpe_. Il a soufert le Martyre l'an 169.]
[Note 5: _Justin_. Il a écrit des Apologies pour les Chrétiens l'an 142.]
[Note 6: _S. Irènée_. Il fleurissoit à Lyon l'an 183.]
[Note 7: _Athénagore_. Il étoit d'Athénes, & vivoit dans le même tems que S. Irènée.]
[Note 8: _Origéne_. En 230.]
[Note 9: _Tertullien_. En 208.]
[Note 10: _Clément Alexandrin_. Dans le même tems.]
[Note marg.: _Que ces miracles n'ont été ni naturels ni illusoires &c. mais produits par la puissance de Dieu_.]
V. Le bruit de ces miracles avoit un fondement si indubitable & si ferme, que [11]ni Celsus, [12]ni Julien écrivant contre les Chrétiens, n'ont osé nier que Jésus-Christ n'ait fait des actions surnaturelles & prodigieuses, & que les Juifs l'avouent hautement dans leur Talmud. On ne peut dire, ni que ces miracles ayent été produits par des causes naturelles, ni que ç'ayent été de pures illusions. Pour le I. outre que le nom même de miracles & de prodiges que tout le monde leur donne, fait voir qu'on avoue tacitement qu'il n'y avoit rien de naturel, la force des causes naturelles va-t-elle bien jusqu'à guérir en un instant, par la parole seule & par le simple atouchement, des maladies incurables? Et c'est aussi ce que les ennemis déclarez de Jésus-Christ n'ont jamais prétendu, ni pendant qu'il étoit encore sur la Terre, ni depuis la publication de son Evangile dans le Monde. On ne peut croire non plus qu'il n'y ait rien eu de réel dans ces miracles, & qu'ils n'ayent été que l'éfet d'une adresse qui ait su tromper les yeux. Ils ont été faits pour la plûpart en public, en la présence d'un grand Peuple, & de plusieurs personnes éclairées, qui prévenues contre Jésus-Christ observoient toutes ses démarches. Mais d'ailleurs, le nombre en a été trop grand, & les éfets trop réels & trop durables, pour donner lieu à une pareille défaite. Il faut donc nécessairement qu'ils ayent été produits par une cause plus qu'humaine, comme les Juifs l'ont reconnu. Or cette cause ne peut être qu'un Esprit ou bon ou mauvais. Ce n'est pas le dernier. La doctrine à laquelle ces miracles servoient de preuve, est à tous égards oposée aux intérêts des Démons. Elle condamne leur culte, & corrige l'impureté du coeur, qui leur est si agréable. L'événement a fait voir que par tout où on l'a reçûe, elle a renversé l'Idolatrie qui n'étoit autre chose que le service des Démons; qu'elle a inspiré une extrême horreur pour eux; décrédité les Arts magiques; & établi le Culte d'un seul Dieu. Porphyre même a reconnu que ces Esprits n'avoient plus ni force ni puissance depuis que Jésus-Christ avoit paru dans le Monde. Or il n'est pas croyable que le Démon soit assez imprudent, pour faire des choses, qui bien loin de lui être ou glorieuses ou utiles, vont à le couvrir de honte & à ruïner ses intérêts. Mais ce qui est encore plus fort, il n'étoit nullement ni de la sagesse ni de la bonté de Dieu, de soufrir que les malins Esprits fissent illusion à des hommes qui le craignoient, & qui étoient éloignez de tout ce qui lui pouvoit déplaire. C'est là le caractére des premiers Chrétiens. Leur vie irréprochable & les maux qu'ils ont endurez, plutôt que de rien faire contre leur conscience, le prouvent manifestement.
[Note 11: _Ni Celsus_. Origéne. liv. II. _Vous avez cru qu'il étoit fils de Dieu, parce qu'il a guéri des boiteux & des aveugles_.]
[Note 12: _Ni Julien_. S. Cyrille, liv. VI. raporte ces paroles de Julien; «A moins que l'on ne regarde comme les plus grandes actions du monde, de guérir des boiteux & des aveugles, & de secourir les démoniaques dans les Villages de Bethsaïda ou de Béthanie.»]
Si après cela, on avoue que les miracles de l'Évangile ne viennent ni d'une cause naturelle, ni de l'artifice des hommes, ni de celui des Esprits malins; il ne restera plus qu'un subterfuge, c'est de dire qu'ils ont été opérez par une Intelligence sainte & bonne, mais inférieure à Dieu. Mais que l'on prenne garde I. Qu'en cela on se raproche extrémement de nous, & qu'on nous donne lieu de conclure, que puis qu'une Intelligence pure & sainte ne peut rien faire qu'en vue de plaire à Dieu, & de le glorifier; ces miracles lui ont été par conséquent agréables & glorieux, & la Doctrine qu'ils ont scellée, une Doctrine véritable & divine. II. Que cela même ne peut pas être vrai à l'égard de tous les miracles de Jésus-Christ; à qu'il y en a de si grands, qu'il ne paroît pas que d'autres forces que celle d'un Dieu les eussent pû produire: la résurrection du Lazare, par exemple, & de ce jeune homme de Naïn. Je conclus que c'est Dieu qui est l'auteur de ces miracles. Or on ne peut pas concevoir qu'il en fasse, ni par lui-même ni par le ministére d'un autre, sans en avoir de bonnes raisons. Un sage Législateur ne se départ jamais de ses Loix sans une nécessité très-urgente. Quelles seront donc les raisons qui l'auront mû à faire tant de prodiges par les mains de Jésus-Christ? Certes on ne peut pas en donner d'autre, que celle que Jésus-Christ en donnoit lui-même; c'est que Dieu vouloit par là rendre un illustre témoignage à sa Doctrine. Ceux en présence de qui ils ont été faits n'en ont pu concevoir d'autre; & comme il y avoit parmi eux beaucoup de gens de probité & de Personnes pieuses, il y auroit de l'impiété à croire que Dieu eût voulu leur imposer; & les atirer invinciblement dans l'erreur, par des coups qui ne pouvoient partir que d'une main toute-puissante. Aussi voyons nous que l'impression de ces miracles a été si éficace, [13]que ceux mêmes d'entre les Juifs du tems de Jésus-Christ, qui étoient si inviolablement atachez à la Loi de Moyse, qu'ils en vouloient retenir jusqu'aux moindres articles, ont pourtant donné gloire à Dieu, & ont reconnu Jésus pour un Docteur envoyé du Ciel. Tels étoient ceux qu'on apelloit [14]Nazariens & Ebionites.
[Note 13: _Que ceux même d'entre les Juifs_, &c. Act. XV. Rom. XIV. Saint Jérôme dans la Chronique d'Eusébe, après avoir nommé quinze Évêques consécutifs de l'Eglise de Jérusalem, dit qu'ils ont tous été circoncis.]
[Note 14: _Nazariens_. Ce mot ne signifie pas les Chrétiens de Nazaret, mais tous ceux qui demeuroient dans la Palestine, & ils étoient apellez ainsi parce que Jésus-Christ étoit aussi apellé _Nazarien_.]
[Note marg.: _Preuves de la Résurrection de J. C._.]
VI. Le grand miracle qui a été fait en la Personne de Jésus Christ, vérifie admirablement ceux qu'il a faits sur les autres. J'entens sa Résurrection, qui suivit sa crucifixion, sa mort & sa sépulture. Les Chrétiens de tous les tems & de tous les lieux la croyent, & ils la proposent, comme la principale preuve de leur Religion, & comme le fondement de leur Foi. Cette créance si générale ne peut venir que de ce que les premiers Docteurs du Christianisme ont persuadé ce Fait à leurs Disciples. Or ils n'eussent jamais pu le persuader à ces Disciples, qui ne manquoient ni d'esprit ni de jugement, s'ils ne leur eussent assuré positivement qu'ils en avoient été des témoins oculaires. Sans cela on ne les eût jamais crûs, pour peu que l'on eût eu de sens commun; puis qu'on ne les pouvoit croire sans s'engager dans des dangers & dans des malheurs également grands & inévitables. Il est donc sûr qu'ils se sont portez avec une grande fermeté pour témoins oculaires de cet événement. Outre cette raison, cela paroît par leurs Livres & par ceux mêmes de leurs Ennemis. Il faut voir à présent de quel poids a pu être leur témoignage.
I. Ils fortifient ce témoignage de celui de cinq cens Personnes, qu'ils disent avoir vu Jésus ressuscité. Ce n'est guére la coutume des Imposteurs, d'en apeller à un si grand nombre de témoins. D'ailleurs, il n'est pas possible que tant de personnes s'accordent à déposer d'une fausseté; particuliérement si cette déposition les met en risque de perdre le repos & la vie.
2. Quand il n'y auroit pas eu d'autres témoins oculaires de ce Fait, que ces douze fameux Fondateurs du Christianisme, c'en seroit assez. On n'est pas scélérat pour avoir simplement le plaisir de l'être, & l'Imposture se propose toujours pour but, ou l'honneur, ou les richesses, ou la réputation, ou enfin quelque avantage, quel qu'il soit. C'est ce qu'on ne peut dire des Apôtres. S'ils avoient pu se flater qu'un pareil mensonge les avanceroit dans le monde, & leur ouvriroit un chemin à la gloire & aux dignitez, ils ont dû être bien-tôt détrompez par la honte & l'ignominie dont les Payens & les Juifs, qui étoient les seuls dispensateurs des Charges & de la réputation, les couvrirent dès le commencement. Ils n'auroient pas eu plus de raison d'espérer qu'ils feroient servir le mensonge à amasser du bien, puisque leur Doctrine leur coutoit souvent le peu qu'ils en pouvoient avoir, & que les soins de la Prédication ne leur donnoient pas le tems de travailler à en aquerir d'autre. De plus, ils ne pouvoient mentir en vue d'aucune des commoditez de cette vie, puisque cette Prédication les exposoit sans cesse à mille fatigues, à la faim, à la soif, aux coups & à l'emprisonnement. Enfin, le peu de réputation qu'ils pouvoient aquerir parmi leurs Concitoyens, n'étoit pas assez considérable pour balancer dans l'esprit de ces Personnes simples, & qui par une suite de leur créance étoient ennemies de tout faste, ce nombre éfroyable de maux qu'atiroit sur eux leur Apostolat. Car d'espérer que leurs Dogmes dûssent faire en si peu de tems de si grands progrès, c'est ce que ne leur permettoit pas l'oposition qu'ils rencontroient & dans l'autorité des Magistrats, & dans le coeur de l'Homme, naturellement ennemi de tout ce qui l'incommode. Il faut donc convenir qu'ils n'eussent jamais osé porter leurs espérances si loin, si elles n'eussent été fondées sur les promesses que leur fit leur divin Maître après sa résurrection. Ajoutez à cela, qu'ils avoient une raison particuliére à ces tems-là, pour ne se pas promettre une réputation de fort longue durée. On voit par leurs Écrits & par ceux des Docteurs qui leur succédérent, [15]qu'ils atendoient presque à tous momens la destruction totale du Monde; Dieu qui leur avoit révélé tant de choses, leur ayant voulu cacher ses desseins sur celle-là.
[Note 15: _Qu'ils atendoient à tous momens_ &c. I. Thess. IV. 15. 16. I. Cor. XV. 52. Tertullien,..... _puis que le tems est plus court que jamais._ Saint Jérôme écrivant à Gérontia, _que cela nous touche-t-il, nous qui sommes à la fin des siécles?_]
Mais le dessein de défendre leur Religion, n'auroit-il pas été sufisant pour les porter à mentir sur l'article de la Résurrection de Jésus Christ? On ne le dira pas, si l'on examine un peu la chose de près. Car, ou ils ont cru très-sincérement & de tout leur coeur que cette Religion étoit véritable, ou ils ne l'ont pas cru: s'ils ne l'ont pas cru, jamais ils ne l'eussent choisie entre tant d'autres plus respectées dans le Monde, & moins contraires à la tranquillité de la Vie. Ils n'en auroient pas même voulu faire profession, toute véritable qu'elle leur eût paru, s'ils n'eussent cru y être indispensablement obligez, puis qu'il leur étoit aisé de prévoir ce que l'expérience leur aprit d'abord; c'est que cette profession causeroit la mort de quantité de personnes; & qu'ainsi, ils ne pouvoient se regarder que comme de vrais meurtriers, s'ils les y eussent exposées sans de légitimes raisons. Si après même que Jésus-Christ fut mort, ils continuérent à croire que sa Religion étoit véritable & excellente, & qu'ils ne pouvoient se dispenser d'en faire profession, il faut nécessairement qu'ils l'ayent vu après sa mort: car il étoit impossible qu'ils persévérassent dans ces sentimens, s'il n'eût véritablement acompli la promesse qu'il leur avoit faite de ressusciter. Un manquement de parole eût, en ce cas là, fait rebrousser chemin à tout homme de bon sens, & banni de son esprit tous les préjugez favorables qu'il auroit pu avoir jusques-là, pour celui qui lui eût fait une promesse si vaine. II. Toutes les Religions du Monde, & sur tout la Religion Chrétienne, défendent sévérement le mensonge & le faux témoignage particuliérement, dans des matiéres de Foi. Comment donc auroient-ils pu mentir en faveur d'une Religion si ennemie du mensonge? III. Leur vie pure, & à couvert des reproches de leurs ennemis mêmes, ne s'acorde guére avec un pareil dessein; encore moins leur simplicité, qui est la seule chose que leurs Ennemis leur ayent objectée. IV. Ils ont tous soufert les derniéres indignitez; & plusieurs même une mort très-cruelle, à cause de la profession qu'ils faisoient de croire que Jésus étoit ressuscité. Or il n'est pas impossible qu'un homme de bon sens soutienne jusqu'à de telles extrémitez, une opinion où il est entré sincérement. Mais il est tout à fait incroyable qu'une personne, & à plus forte raison plusieurs, puissent se résoudre à tant soufrir pour une fausseté qu'ils reconnoissent telle, & à l'établissement de laquelle ils n'ont aucun intérêt. Ce seroit là l'éfet d'une extravagance qui n'a point d'exemple, & dont la vie de nos premiers Docteurs, aussi bien que leurs Écrits, prouvent qu'ils étoient incapables.
Ce que nous venons de dire des Apôtres se peut apliquer à St. Paul. Il a prêché publiquement qu'il avoit vu Jésus-Christ dans sa gloire. Tout l'engageoit à rester dans le Judaïsme. [16]Il étoit savant, & il avoit par là un chemin ouvert aux Charges & aux Dignitez. On le voit cependant renoncer à toutes ses espérances pour la profession de cette Vérité; encourir volontairement la haine de sa Nation; porter par tout le Monde la connoissance de cette Vérité malgré les dificultez, les périls, & les travaux qu'il rencontroit par-tout; & finir une vie si pleine de traverses, par une mort pleine d'infamie.
[Note 16: _Il étoit savant_. Il avoit été disciple de Gamaliel, & sous cet illustre Maître il étoit devenu habile dans la Loi & dans la Tradition. S. Épiphane.]
[Note marg.: _Objection: que la Résurrection est une chose impossible. Réponse._]
VII. Je ne sache qu'une chose qui pourroit renverser tous ces témoignages, quelque forts qu'ils paroissent: ce seroit l'impossibilité de la chose même à laquelle ils servent d'apui, & la contradiction qu'elle renfermeroit. [17]Mais je soutiens qu'il n'y a ici, ni impossibilité ni contradiction. C'en seroit une de dire, qu'une personne a été vivante & morte dans le même tems. Mais que celui qui a produit la vie la puisse aussi reproduire, cela n'est ni impossible ni contradictoire. Les Sages Payens l'ont bien senti. On voit même dans leurs Livres quelques exemples de résurrection; comme celle d'un certain Eris d'Arménie, dans Platon; celle d'une femme, dans Héraclide de Pont; d'Aristée, dans Hérodote; & de Thespésius, dans Plutarque. Je ne veux pas garantir ces Faits. Le seul avantage que j'en tire, c'est de faire voir que les plus habiles gens d'entre les Payens, ont mis cette merveille au rang des choses possibles.
[Note 17: _Mais je soutiens_ &c. Justin Martyr. Réponse septiéme aux Objections contre la Résurrection: «Autre chose est d'être impossible absolument & en soi-même, & d'être impossible à quelqu'un. Par exemple, il est tout-à-fait impossible qu'une figure qui sert de mesure à une autre, soit égale à un des côtez de cette autre. Il est impossible, non absolument, mais à la Nature, de produire sans semence, des Êtres animez. Si ceux qui disent que la Résurrection est impossible, l'entendent dans le premier sens, il n'est rien de plus faux. La Résurrection est une nouvelle Création. Or une nouvelle Création n'est pas impossible en elle-même, puis qu'elle ne fait rien de contradictoire, comme seroit l'égalité d'une figure mesurante, à l'un des côtés de celle qu'elle mesure: donc la Résurrection n'est pas impossible en elle-même. Que s'ils entendent une impossibilité dans le second sens, ne voyent-ils pas que tout ce qui n'est impossible qu'à la Creature, est très-possible au Créateur?»]
[Note marg.: _Que la Résurrection de J. Ch. prouve invinciblement la R. Ch._]
[Note marg.: Le Rabbin Béchaï]
Si donc il n'implique pas que Jésus-Christ soit retourné en vie; si les preuves de cette Histoire sont si fortes, qu'elles ont même pu convaincre un célèbre Rabbin, & lui arracher l'aveu de sa conviction; si enfin Jésus-Christ a prétendu avoir une Mission divine, pour aporter aux hommes une nouvelle Religion, comme toute sorte de gens, amis & ennemis, en conviennent: il s'ensuit que cette Mission est divine, & cette Religion véritable. La force de cette conséquence vient I. de ce qu'il répugne à la Sagesse & à la Justice de Dieu, [Note marg.: _Jean XVII. Luc XXIV 46. 47._] d'élever à un si haut degré de gloire un homme qui auroit joué tout le genre humain, dans la chose du monde la plus importante. 2. Elle vient aussi de ce que Jésus-Christ avant que de mourir, avoit prédit sa mort, le genre de sa mort, & la résurrection; & avoit déclaré que le but de tous ces événemens, étoit de confirmer la Doctrine qu'il avoit prêchée.
Nous n'avons vu jusqu'ici que les dehors de la Religion, & nous ne l'avons prouvée que par des circonstances qui lui sont en quelque façon extérieures. Entrons présentement dans les preuves qui se tirent du fonds même & de l'essence du Christianisme.
[Note marg.: _Que la R. Chr. est plus excellente que toutes les autres._]
VIII. Certes si l'on considére que de toutes les Religions qui ont jamais été, & qui sont encore dans toute l'étendue de la Terre, il n'y en a point qui l'emporte sur la Chrétienne; soit pour la perfection des Loix, soit pour la grandeur des récompenses, soit pour la maniére dont elles se sont établies; je soutiens qu'on sera forcé, ou de convenir qu'elle est véritable, ou de rejetter toute Religion: excès où ne tombera jamais un homme qui reconnoit qu'il y a un Dieu; que ce Dieu gouverne toutes les choses créées; que l'Homme a un esprit capable de le connoître, de discerner le bien & le mal, de se porter vers l'un ou vers l'autre, & par conséquent de donner matiére aux peines ou aux récompenses.
[Note marg.: I. _Avantage de la R. Chr. sur les autres, savoir les récompenses qu'elle promet_.]
IX. Examinons par ordre les trois prérogatives que nous venons de donner à la Religion Chrétienne sur toutes les autres; ses récompenses, ses loix, & la maniére de son établissement.
[Note marg. A: _Deut. XI. Hebr. VIII. 6._]
Pour commencer par ses récompenses, si nous considérons atentivement les Clauses expresses que Moyse [A]a aposées à l'Alliance légale, nous verrons qu'il n'y a promis que des biens temporels, & dont la jouissance ne passe pas les bornes de cette vie. C'est une terre fertile, une maison bien fournie, des victoires, une vie longue & pleine de vigueur, une Postérité nombreuse, héritiére de tous ces avantages. S'il y a quelque chose de plus il est caché sous des ombres; & on ne peut l'en tirer que par la force du raisonnement. Cette obscurité fut cause que [18]les Sadduciens, qui recevoient les Livres de Moyse, n'espéroient rien après cette vie.
[Note 18: _Les Sadduciens_. Joséphe. _Le sentiment des Sadduciens est, que l'ame périt avec le corps,_ & ailleurs, _Ils nient la subsistence de l'ame après la mort, & les peines de l'enfer._]
Les Grecs, dont la Science est émanée des Chaldéens & des Égyptiens, ont encore moins connu que les Juifs, ces biens qui regardent une autre vie. Ceux d'entr'eux qui portoient leurs espérances jusqu'au delà de la mort, se sont expliquez là-dessus avec une très-grande incertitude; comme il paroît [19]par les Discours de Socrate, & [20]par les Écrits de Cicéron, de Sénèque & de tous les autres. Les Argumens sur quoi ils apuyoient l'espérance d'une autre vie, étoient foibles,[21] & concluoient presque tous autant pour la Bête que pour l'Homme. Ce fut sans doute en vertu de ces sortes d'argumens, que [22]quelques Philosophes s'imaginérent que les Ames passoient tantôt des hommes aux bêtes, & tantôt des bêtes aux hommes. D'autres voyant que cette opinion n'avoit aucun fondement légitime, ni dans l'expérience ni dans le raisonnement, & ne pouvant néanmoins s'empêcher de reconnoître que l'Homme avoit une derniére fin, crurent & enseignérent qu'il n'y avoit pas d'autre récompense de la vertu que la vertu même; & que le Sage étoit toûjours heureux, fût-il dans le taureau de Phalaris. Cela parut trop outré à quelques autres, qui jugérent, avec raison, [23]qu'un souverain bonheur joint à des maux très-réels, à des dangers, des incommoditez, des tourmens, & à la mort même, n'étoit qu'un mot vuide de sens. Cela les oblige de le faire consister dans ce qui cause du plaisir à l'Homme par l'entremise des sens, en un mot, dans la volupté. Cette opinion fut rejettée par le plus grand nombre, & réfutée solidement. En éfet, elle étoufe tous les sentimens d'honnêteté morale, que la Nature a imprimez dans le coeur; elle abaisse l'Homme, né pour des choses élevées & sublimes, à la condition des bêtes, que la figure même de leur corps, toujours panché vers terre, ne porte qu'à des choses basses & terrestres.