Chapter 8
DIANE.--Il faut que j'aie de la patience! Vous qui avez chassé votre première femme, une si noble dame, vous pouvez bien me priver aussi de mes droits sur vous. Je vous prie cependant (car, puisque vous êtes sans vertu, je perdrai mon mari), envoyez chercher votre anneau: je vous le rendrai, si vous me rendez le mien.
BERTRAND.--Je ne l'ai pas.
LE ROI.--Comment était votre anneau, je vous prie?
DIANE.--Il ressemblait beaucoup à celui que vous portez au doigt.
LE ROI.--Connaissez-vous cet anneau? Cet anneau était autrefois au comte.
DIANE.--Et c'est celui que je lui avais donné quand il est entré dans mon lit.
LE ROI.--Alors son histoire est fausse; il dit que vous le lui avez jeté d'une fenêtre.
DIANE.--J'ai dit la vérité.
(Parolles entre.)
BERTRAND.--J'avoue, mon prince, que cet anneau était à elle.
LE ROI.--Tu balbuties étrangement; une plume te fait tressaillir.--Est-ce là cet homme dont vous me parliez?
DIANE.--C'est lui, mon prince.
LE ROI, _à Parolles_.--Dites-moi, drôle, mais dites-moi la vérité: je vous l'ordonne, sans craindre le déplaisir de votre maître, dont je saurai bien vous défendre si vous êtes sincère. Que savez-vous de ce qui s'est passé entre lui et cette femme?
PAROLLES.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, mon maître a toujours été un gentilhomme honorable. Il a joué quelquefois de ces tours que font tous les gentilshommes.
LE ROI.--Allons, allons au fait. A-t-il aimé cette femme?
PAROLLES.--Oui, sire, il l'a aimée: mais comment?
LE ROI.--Comment, je vous prie?
PAROLLES.--Il l'a aimée, mon prince, comme un gentilhomme aime une femme.
LE ROI.--Que voulez-vous dire?
PAROLLES.--Qu'il l'aimait, sire, et qu'il ne l'aimait pas.
LE ROI.--Comme tu es un coquin et n'es pas un coquin, n'est-ce pas? Quel drôle est cet homme-ci avec ses équivoques!
PAROLLES.--Je suis un pauvre homme, et aux ordres de Votre Majesté.
LAFEU.--C'est un fort bon tambour, mon prince, mais un méchant orateur.
DIANE.--Savez-vous qu'il m'a promis le mariage?
PAROLLES.--Vraiment, j'en sais plus que je n'en dirai.
LE ROI.--Tu ne veux donc pas dire tout ce que tu sais?
PAROLLES.--Je le dirai, si c'est le bon plaisir de Votre Majesté. J'étais leur entremetteur à tous deux, comme je vous l'ai dit: mais plus que cela, il l'aimait; car, en vérité, il en était fou, et il parlait de Satan, des limbes, des furies et de je ne sais quoi; et j'étais si fort en crédit que je savais quand ils se couchaient et mille autres circonstances, comme, par exemple, des promesses de l'épouser, et des choses qui m'attireraient de la malveillance si je les révélais: c'est pourquoi je ne dirai pas ce que je sais.
LE ROI.--Tu as déjà tout dit, à moins que tu ne puisses ajouter qu'ils sont mariés; mais tu es trop fin dans tes dépositions: ainsi, retire-toi. (_A Diane._) Cet anneau, dites-vous, était le vôtre?
DIANE.--Oui, mon prince.
LE ROI.--Où l'avez-vous acheté, ou qui vous l'a donné?
DIANE.--Il ne m'a point été donné et je ne l'ai point acheté non plus.
LE ROI.--Qui vous l'a prêté?
DIANE.--Il ne m'a point non plus été prêté.
LE ROI.--Où donc l'avez-vous trouvé?
DIANE.--Je ne l'ai pas trouvé.
LE ROI.--Si vous ne l'avez acquis par aucun de ces moyens, comment avez-vous pu le donner à Bertrand?
DIANE.--Je ne le lui ai jamais donné.
LAFEU.--Cette femme, mon prince, est comme un gant large: on la met et on l'ôte comme on veut.
LE ROI.--L'anneau était à moi; je l'ai donné à sa première femme.
DIANE.--Il a pu être à vous ou à elle, pour ce que j'en sais.
LE ROI.--Qu'on l'emmène, elle commence à me déplaire. Qu'on la mène en prison et lui aussi. Si tu ne me dis point d'où tu as cet anneau, tu vas mourir dans une heure.
DIANE.--Je ne vous le dirai jamais.
LE ROI.--Qu'on l'emmène.
DIANE.--Je vous donnerai une caution, mon prince.
LE ROI.--Je te crois maintenant une prostituée.
DIANE.--Grand Jupiter! si jamais j'ai connu un homme, c'est vous.
LE ROI.--Pourquoi donc accuses-tu Bertrand depuis tout ce temps?
DIANE.--Parce qu'il est coupable et qu'il n'est pas coupable. Il sait que je ne suis plus vierge, et il en ferait serment. Moi, je ferai serment que je suis vierge, et il ne le sait pas. Grand roi, je ne suis point une prostituée; sur ma vie, je suis vierge, ou (_montrant Lafeu_) la femme de ce vieillard.
LE ROI.--Elle abuse de ma patience. Qu'on la mène en prison.
DIANE.--Ma bonne mère, allez chercher ma caution. Attendez un moment, mon royal seigneur (_la veuve sort_): on est allé chercher le joaillier à qui appartient l'anneau, et il sera ma caution; mais pour ce jeune seigneur (_à Bertrand_) qui m'a abusée, comme il le sait lui-même, quoique cependant il ne m'ait jamais fait aucun tort, je le renonce ici. Il sait lui-même qu'il a souillé ma couche: et alors même il a fait un enfant à son épouse; quoiqu'elle soit morte, elle sent remuer son enfant. Ainsi, voilà mon énigme: une femme morte est vivante, et voici le mot de l'énigme.
(Hélène et la veuve entrent.)
LE ROI.--N'y a-t-il point quelque enchanteur qui me fascine la vue? Est-ce un objet réel que je vois?
HÉLÈNE.--Non, mon bon seigneur, ce n'est que l'ombre d'une épouse que vous voyez; le nom, et non pas la chose.
BERTRAND.--Tous les deux, tous les deux; ah! pardon!
HÉLÈNE.--Oh! mon cher seigneur, lorsque j'étais comme cette jeune fille, je vous ai trouvé bien bon pour moi. Voilà votre anneau, et voyez, voici votre lettre. Elle dit: _Lorsque vous posséderez cet anneau que je porte à mon doigt, et que vous serez enceinte de mes oeuvres_, etc. Tout cela est arrivé. Voulez-vous être à moi, maintenant que je vous ai conquis deux fois?
BERTRAND.--Si elle peut me prouver cela clairement, je veux, mon prince, l'aimer tendrement, à jamais, à jamais.
HÉLÈNE.--Si je ne vous le démontre pas clairement ou que je sois convaincue de fausseté, que le mortel divorce nous sépare à jamais! (_A la comtesse._) O ma bonne mère! je vous revois encore!
LAFEU.--Mes yeux sentent l'oignon, je vais pleurer. Allons (_à Parolles_), bon Thomas, prête-moi un mouchoir. Bien, je te remercie: va m'attendre à la maison; je m'amuserai de toi. Laisse-là tes politesses, elles ne valent rien.
LE ROI.--Qu'on nous raconte cette histoire de point en point, afin que la certitude de sa vérité nous comble de joie. (_A Diane._) Et vous, si vous êtes une fleur encore fraîche et vierge, vous pouvez choisir un époux: je me charge de votre dot; car j'entrevois déjà que, par vos secours honnêtes, vous avez fait qu'une femme est devenue femme en restant vierge. Nous voulons être instruit plus à loisir de cette aventure et de toutes ses circonstances. Déjà tout s'annonce bien; et si la fin est aussi heureuse, l'amertume du passé doit la rendre encore plus douce.
ÉPILOGUE
LE ROI (_s'adressant aux spectateurs._)--_Le roi n'est plus qu'un suppliant, à présent que la pièce est jouée. Tout est bien fini, si nous obtenons l'expression de votre contentement, que nous reconnaîtrons en faisant chaque jour de nouveaux efforts pour vous plaire. Accordez-nous votre indulgence, et que nos rôles soient à vous. Prêtez-nous des mains favorables, et recevez nos coeurs._
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.